Récit traversée des Balkans

Le récit de la traversée à pied des Balkans, de la côte orientale de Chypre aux Dolomites : 4 à 5 mois de marche, environ 3500 kilomètres à pied dans neuf pays (Chypre, Grèce, Albanie, Monténégro, Bosnie, Croatie, Slovénie, Autriche et Italie). Un chemin dans les montagnes avec environ 120 kilomètres de dénivelés positifs mais aussi un chemin d’histoire entre mondes grec et romain, empires d’Occident et d’Orient, d’Autriche-Hongrie et Ottoman, à la frontière des religions catholiques, orthodoxes et musulmanes et de l’ancienne Europe de l’Est et de l’Ouest.


Sommaire

1 – Chypre
2 – Crète
3 – Péloponnèse
4 – Grèce Centrale
5 – Albanie
6 – Via Dinarica
7 – Via Alpina
Fin du récit


Introduction

« Le bonheur est à ceux qui se suffisent à eux-mêmes » a écrit Aristote dans l’Éthique à Eudème. Le marcheur au long cours pourrait faire sienne cette citation. La marche est l’activité la plus simple, la plus naturelle et qui ne nécessite aucun moyen extérieur. Nul besoin de moteur, de mécanique, de carburant ou de quelconque équipement ; le marcheur se suffit à lui-même. Les jambes, un peu, et la tête, beaucoup, suffisent pour atteindre son objectif. Livré à ses seules ressources propres, le marcheur se dépouille du superflu et se concentre sur l’essentiel. Au long d’une longue marche, le bonheur vient de la simplicité, se trouve dans la satisfaction des besoins essentiels comme manger et dormir mais aussi d’une infinité de petits moments comme un lever de soleil au petit matin quand la campagne est silencieuse, une rencontre au détour du chemin, l’arrivée, épuisé au sommet d’un col ou la satisfaction d’avoir terminé son étape. De tels petits moments, uniques, magiques, exclusifs, ponctuent la journée.
Déjà 6 ans que je goûte à ces plaisirs et en 2018, je repars sur les chemins pour une longue marche. Après un passage dans le nouveau monde en 2017, c’est aux sources de l’histoire de notre continent que vont se porter mes pas. Je vais marcher sur les terres de Socrate, Aristote, Platon et de la déesse Europe à travers ce monde grec qui nous a tant laissé en héritage. Est-ce le trop peu d’histoire en Amérique qui m’a décidé à me lancer sur ce nouveau projet ? Je ne sais pas, mais il s’est vite imposé comme une évidence. Et comme la seule traversée de la Grèce n’était finalement pas assez ambitieuse, j’ai décidé de partir de Chypre puis de traverser la Crète avant de remonter les Balkans par la Grèce, l’Albanie, le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Slovénie jusqu’en Autriche pour terminer dans les Dolomites Italiennes.
Neuf pays, pour une partie du monde qui s’est trouvée, au gré de l’histoire, entre la civilisation grecque et romaine, entre les empires d’Orient et d’Occident, entre celui des Ottomans et l’Autriche-Hongrie et au XXè siècle entre l’Europe de l’Ouest et celle de l’Est. Neuf pays mais aussi trois grandes religions (l’islam, le catholicisme et l’orthodoxie), deux alphabets (cyrillique à Chypre et en Grèce et latin ailleurs), cinq ensembles linguistiques (grec, albanais, langues slaves autour du serbo-croate, langues latines et germaniques) et de multiples minorités.
Un tourbillon de culture et d’histoire m’attend mais aussi un gros défi physique. 3500 kilomètres, 120 kilomètres de dénivelés positifs … les Balkans 2018, c’est en distance et en dénivelés comparable à l’Appalachian Trail. Je vais marcher pratiquement en permanence dans les montagnes qui forment l’épine dorsale des Balkans.
Culture, épreuve physique mais aussi aventure. Cette marche se rapprochera de ma traversée de l’Italie avec l’incertitude sur l’existence et l’état des chemins. Je vais démarrer souvent le matin sans savoir de quoi sera fait ma journée. Je vais suivre des sentiers perdus, solitaires. Je risque de ne pas rencontrer beaucoup de marcheurs sur toute la partie grecque et albanaise et je pense être à l’abri de la bulle de thru-hikers sur la Via Dinarica. C’est seulement à la fin, dans les Dolomites, que les chemins devraient être un peu fréquentés. L’Appalachian Trail m’aura permis de m’aguerrir sur la marche en autonomie. J’en aurai besoin.
Il n’y aura pas que des ours et des loups dans ces montagnes, je vais aussi traverser des lieux marqués par des millénaires d’histoire et quantité de villages, hameaux, alpages occupés par les bergers. Pour communiquer, j’aurais pu apprendre le grec, l’albanais, l’allemand, acquérir des notions de valaque et creuser les différences entre le serbe, le monténégrin, le bosnien, le croate et le slovène.. .J’aurais pu mais je me suis limité au grec. La communication dans les montagnes albanaises ou celles de l’ancienne Yougoslavie risque donc d’être difficile. Celle en Grèce aussi, car je suis loin de le maitriser. Cela va compliquer un peu le quotidien mais aussi le pimenter.
Les Balkans 2018, c’est un concentré de mes précédentes expériences : le physique de l’Appalachian Trail, l’inconnu de la marche sur des sentiers de l’Italie, les barrières linguistiques de mes voyages….Un gros défi m’attend mais pour conclure avec ces mots de Socrate repris par Platon « Pour mener une vie heureuse, il faut laisser prendre à ses passions tout l’accroissement possible, et ne point les réprimer » . Quelle plus belle réponse que cette longue marche de 3500 kilomètres, à travers les Balkans, de Chypre aux Dolomites !

1 – Chypre

18 mars : Konnos (Cap Greko) – Sirens Beach

Pas facile de se mettre dans le coup. Tel un bon brother (voir récit Appalachian Trail) barbu, je ne décolle de Konnos Beach que vers 13 heures. La matinée a été chargée, un peu de tourisme à Kiti puis Larnaca, quelques achats pour les premiers jours… Puis il m’a fallu rouler jusqu’à Protaras en pensant que décidément, je suis mieux à marcher qu’à conduire. La conduite à gauche, les routes que je ne connais pas… j’étais content de rendre la voiture. Enfin, un petit trajet en bus pour terminer m’a mené au point de départ.
Résultat de tout cela, je ne suis pas dans le coup quand j’arrive à Konnos Beach. Il me faut une bonne pause pour me lancer. Puis, le chemin agréable en bord de mer me redonne de l’ardeur. Je suis au Cap Greko.
C’est à nouveau d’un bout de l’Europe que je débute. En 2014, à Tarifa, je pouvais voir les lumières de Tanger au Maroc. En 2016, devant les falaises de Marettimo qui plongent dans la Méditerranée, je faisais face à la Tunisie. Cette année, je suis à la frontière de l’Europe, du Moyen-Orient et de l’Afrique, à l’extrémité orientale de l’Union Européenne. 150 kilomètres plus à l’est, se trouve Tartous sur la côte syrienne. J’y étais, il y a 7 ans. 7 ans : une éternité. La Syrie a plongé dans le chaos, il y a presque 7 ans jour pour jour.
Je tourne le dos au Moyen-Orient pour mettre le cap à l’ouest. J’ai une mise en bouche pour commencer : une  marche presque plate en bord de mer avec pleins de tentations : le petit café grec pour commencer et une longue pause avec une bonne bière à Ayia Napa…C’est vraiment après que je suis rentré dans ma marche. Après la pause ou la bière ? Je suis finalement un vrai thru-hiker : départ tardif et une bière pour avancer !

En s’éloignant du Cap Greko

19 mars : Sirens Beach – Oroklini Beach

Assis à la terrasse d’un petit café chypriote, je bois un μέτριος (métrios, café grec moyennement sucré). J’ai marché une grosse demi-heure depuis mon départ de Sirens Beach. Une nuit tranquille bercée par le bruit des vagues, le soleil qui se lève augurant d’une belle et chaude journée et me voilà, au bord de ce port de pêche, dans ce petit café uniquement fréquenté par des Chypriotes. C’est calme, il fait bon, le décor est agréable. Il suffit de relire mon introduction pour connaître le sentiment qui m’anime à cet instant.

Potamos : petit arrêt matinal pour un μέτριος

Mais tout bonheur est éphémère, et à peine commencée ma marche et me voilà de retour au Royaume-Uni. Curieuse histoire que celle de Chypre ! L’île n’a jamais été indépendante. Sa position stratégique entre Europe, Orient et Afrique en a fait un territoire convoité. Tous ceux qui passaient dans le coin, l’ont occupé ou s’y sont installés : Grecs, Phéniciens, Assyriens, Égyptiens, Perses, Romains dans l’Antiquité puis Byzantins, Francs, Arabes, Vénitiens, Ottomans et finalement Britanniques.
En 1960, Chypre parvient enfin à l’indépendance mais la perfide Albion, comme elle sait si bien le faire,  conserve quand même quelques bouts de territoires. L’endroit est stratégique et il est bon d’y maintenir des bases militaires. C’est le cas sur le cap de Xylofagou (enclave de Dhekelia) ou plus à l’ouest avec l’enclave d’Akrotiri. Indépendante certes mais avec 250km2 qui restent aux mains des anglais et dans l’accord pour l’indépendance, un droit de regard de la Grèce, de la Turquie et du Royaume-Uni sur les affaires chypriotes.
Quatre années à peine après, les Nations Unies interviennent suite à des affrontements entre les communautés grecques et turques.
En 1974, 14 ans après l’indépendance, la Turquie prend le prétexte du coup d’état militaire en Grèce et la menace d’une annexion de Chypre, pour occuper le nord de l’île. Et depuis, une frontière coupe Chypre en deux. Alors que le mur de Berlin est tombé, il y a 20 ans, Nicosie, la capitale, a conservé le sien entre la zone sud et la zone nord et est ainsi, la seule ville au monde, coupée en deux.
Je suis donc bien actuellement en terre britannique. Oh, pas la verte et humide Angleterre. C’est plutôt le contraire. « Il n’y a qu’un chaos de rocs, la rivière et la mer. Pas de terre, pas de jardins, pas un arbre. En été, il y a quatre-vingts degrés de chaleur…Je vous écris ceci au désert… » C’est l’impression que laisse l’endroit à Rimbaud. En 1879, il y travaille comme contremaître dans une carrière. C’est vrai que l’endroit n’est pas boisé. Il mérite bien son nom…Ξυλοφάγου, Xylofagou. Vous aurez bien sûr reconnu « xylophage » de ξύλο, le bois et φάγω, je mange. Vous savez maintenant dire en grec « je mange du bois ». Pas sûr que cela soit bien utile…
Le paysage est quand même plus riant que la description d’Arthur Rimbaud. Des fleurs bordent le chemin, les paysans récoltent les pommes de terre, la spécialité de cet endroit, les champs de blé commencent à dorer au soleil, les courgettes sont en fleur. Mais privilège du Royaume-Uni, la zone sert également de camp d’entraînement à l’armée britannique. Quand le drapeau rouge flotte, toute une zone est interdite. C’est le cas aujourd’hui et j’évite scrupuleusement de couper là où je l’avais envisagé un temps. Malheureusement, je ne sais comment, je me suis retrouvé en zone rouge. Les bruits d’explosion n’avaient pas tendance à me rassurer et quand j’ai vu des jeeps britanniques venir dans ma direction, je me suis dit que ce n’était pas très bien engagé. Heureusement, elles ont filé dans une autre direction. Terminer dans les geôles anglaises, le deuxième jour de ma traversée des Balkans, n’aurait pas été très glorieux.
De retour en terre chypriote, rassuré, j’ai pu goûter à nouveau, aux plaisirs de l’île : pause sur la plage, petit métrios et même une rafraîchissante baignade dans les eaux de la Méditerranée.

20 mars : Oroklini Beach – Kalo Chorio

Au kafénio (café) d’Aradippou, je suis attablé avec un groupe de chypriotes qui m’a invité à partager leur repas. Escargots, tomates, concombres, olives, saucisses, artichauts crus, frites, boulgour…il y a de quoi nourrir son homme. J’ai quitté la côte touristique pour rentrer dans les terres. Même si je suis encore proche de Larnaca, c’est un Chypre plus traditionnel que je vais traverser et connaître l’hospitalité de ses habitants, la philoxenia. φιλοξενία, un joli mot grec. Un œil aiguisé reconnaitra le mot français avec la même racine mais avec un sens différent, xénophile, ami des étrangers. En grec, c’est le mot pour « hospitalité ».
Comme quoi, le grec est une langue facile. Vous pouvez maintenant dire « Ami des étrangers, je mange du bois » « φίλος των ξένων, φάω ξύλο ». Voilà de quoi épater vos hôtes lors d’une soirée mondaine dans les beaux quartiers d’Athènes !
Après ce repas agréable, je m’éloigne de Larnaca pour traverser des plaines agricoles et rejoindre Kalo Chorio.

Kalo Chorio

C’était un village à majorité turque. Avant 1974, 600 membres de cette communauté y vivait. Ils sont tous partis dans la partie nord de l’île et ont été remplacés par des grecs fuyant cette partie occupée par l’armée turque. Le village est un exemple des conséquences de la partition de l’île. Outre plusieurs milliers de morts, plus de 200000 grecs et 40000 turcs ont été déplacés, soit un tiers de la population de l’époque ! L’épineux problème de leur retour et de la restitution des biens expropriés est un des éléments qui bloque, aujourd’hui, les négociations pour la réunification.
Après une longue pause dans le village, je poursuis pour planter ma tente dans la campagne chypriote.

21 mars : Kalo Chorio – Lythrodontas

Au monastère de Stavrovouni, les règles sont strictes : pas de short, ni même de bras découverts. Pour les femmes, c’est carrément accès interdit. Le lieu est à la fois très ancien et prestigieux. Il a été fondé en 327 et il est dit que sainte Hélène y a ramené un bout de la croix du Christ. À l’intérieur, il y a profusion de dorures, icônes et bien sûr, le reliquaire de la croix.
Compte tenu de l’histoire avec l’occupation Ottomane puis la partition, la religion est une affaire sérieuse. Dimanche dernier, les églises ne pouvaient accueillir tous les fidèles pour la messe. Même dans les endroits isolés, les églises ou chapelles sont ouvertes avec bougies allumées devant les icônes et odeur d’encens.

Monastère de Stavrovouni

À Stavrovouni, je suis sur ma première hauteur. Le monastère domine la plaine et la côte. Je vais maintenant monter progressivement et traverser des endroits isolés. La gestion de l’eau est ma priorité. Chypre est un pays sec. Il commence à faire chaud notamment en milieu de journée. Il n’y a pas d’ombre. J’en viens à regretter les arbres de l’Appalachian Trail. En dehors des villages, il n’y a pas d’eau. Ce matin, pour la première fois, j’ai traversé un ruisseau qui coulait. Jusqu’à maintenant, ils étaient tous à sec. J’essaie donc de gérer cela avec un départ matinal, une longue pause en milieu de journée avant reprendre le soir pour trouver un endroit où dormir.
J’ai donc poursuivi un peu plus loin que prévu l’étape du jour. Je ne me voyais pas dormir sans un point d’eau à plusieurs kilomètres à la ronde. L’armée chypriote, elle aussi en manoeuvre, m’a laissé traverser leur champ d’entraînement et j’ai pu terminer une longue journée au confort à Lythrodontas.
En buvant ma bière sur la jolie place du village, j’ai eu quand même une pensée émue pour les soldats chypriotes qui m’ont laissé passer. Vu la puissance de l’armada turque face aux kurdes et en Syrie, je ne donne pas cher à la petite armée chypriote en cas de conflit.

22 mars : Lythrodontas – Gourri

Hier soir, à la taverne de Lythrodontas, le repas était pantagruélique, un peu à l’image d’un que j’avais eu en Sicile. À croire que dans ces îles de la Méditerranée, la population a un besoin de manger plus que de raison. J’ai commencé par une copieuse salade de tomates et concombres. Ensuite une farandole de plats est arrivée : des escargots, des œufs brouillés avec légumes, un œuf dur, une omelette aux haricots, une côtelette d’agneau, des souvlakis (brochettes) de porc, du halloumi (fromage grillé), une saucisse avec champignon, du pain grillé à l’huile d’olive…Chaque fois que je pensais en avoir terminé, des nouveaux plats arrivaient. J’ai capitulé avant la fin et pourtant, je suis coriace et j’avais eu une grosse journée.
J’ai donc fait le plein de calories en pensant à mon plat de purée en flocons, certains soirs sur l’Appalachian Trail. Tant mieux, car après des petites étapes plates, je commence, depuis hier, à rentrer dans le dur. Le relief se corse. Je suis monté à 1300 mètres d’altitude et à la fin de la journée, j’ai cumulé 1700 mètres de dénivelés. Je ne suis pas là pour me balader le long de la plage et avec la chaleur, j’apprécie l’altitude, le petit air rafraîchissant et enfin un peu d’ombre le long du sentier. J’ai maintenant en ligne de mire le mont Olympe, point culminant de Chypre à 1952 mètres d’altitude.

Monastère de Machairas

23 mars : Gourri – Stavros tou Agiasmati

À midi, à l’ombre de l’auvent d’un cabanon de jardin, je me repose. Un vent de sud souffle, chaud et sec. Il m’assèche et m’assoiffe. Je marche sur des chemins forestiers en pleine nature, il n’y a pas âme qui vive. Même quand il y a des jardins, je ne vois personne. L’ombre est trop rare à mon goût. Vu le peu d’informations sur ce chemin, je ne sais pas où je peux trouver le prochain point d’eau. Alors, je gère et préfère garder au moins un demi-litre. Alors quand j’arrive à l’église de Stavros tou Agiasmati, j’ai l’impression d’arriver à un oasis. Il y a des toilettes, de l’eau. J’en profite pour me déshydrater. Je me lave. Je n’irai pas plus loin aujourd’hui.
Le lieu est idéal pour camper. C’est désert. C’est dommage, je ne verrai pas les peintures. Cela vaut à l’église, du XVème d’être classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Tant pis, je profite néanmoins du site, en hauteur avec une vue dégagée et surtout, avec de l’eau !

Campement à Stavros tou Agiasmati

24 mars : Stavros tou Agiasmati – Platania

À l’épicerie de Lagoudera, la jeune fille qui me sert, m’explique qu’ici, c’est cher et que je ferais mieux de faire mes courses en ville. Oui, mais je suis maintenant en plein dans les montagnes, isolées, au cœur de Chypre. Cette épicerie est peut-être la dernière avant quelques jours. Elle est très sommaire et le choix y est très limité. J’arrive quand même à trouver du pain qui, dur comme il est, ne pourra plus guère évoluer ; j’achète quelques bricoles et poursuis.

Épicerie de Lagoudera

Plus loin, je m’arrête au café ou plutôt chez une vielle dame qui fait office de kafenion dans sa maison. Sous son foulard, elle est toute ridée et marche difficilement. Elle vit seule, ses enfants sont à Nicosie mais préfère, me dit-elle, rester dans les montagnes. Encouragée par mes quelques mots en grec, elle se lance dans de grandes explications. Je saisis juste des histoires de turcs et d’allemands qui se battent. J’ai beau expliquer que je ne comprends pas, elle continue ses histoires.
Après une visite de la très belle église Panagia tou Araka, elle aussi au patrimoine mondial de l’Unesco pour ses peintures du XIIe, je poursuis par un agréable sentier dans les montagnes. Je suis à plus de 1000 mètres d’altitude. Le fort et chaud vent du sud s’est arrêté au milieu de la nuit. Une brise du nord l’a remplacé. Au point le plus haut, je devrais avoir maintenant des gelées matinales. L’ambiance est hivernale. Il fait frais avec même quelques gouttes. Je planifiais une courte étape avec nuit dans un hôtel de Spilia. Il est complet. Je poursuis donc et trouve une belle aire de camping. Ce sera nuit froide dans les montagnes.

25 mars : Platania – Troodos

C’est une toute petite étape mais qui m’amène presque au sommet de l’Olympe. À 1700 mètres d’altitude, Troodos est, en effet, juste sous le mont Olympe. Certes, il ne s’agit pas du « vrai », celui de Zeus, le plus haut sommet de Grèce. Il est néanmoins le plus haut de l’île de Chypre avec ses 1952 mètres. C’est demain que je le franchirai. Ses pentes débonnaires ne devraient pas poser de problème.

Les débonnaires pentes du mont Olympe

Pour aujourd’hui, nul besoin de me presser et d’arriver au terme de ma traversée de Chypre avec plusieurs jours d’avance. Je profite du confort du touristique site de Troodos. C’est une station de ski en hiver mais ce n’est pas ce dimanche que je vais mettre les peaux de phoques…La saison est terminée ici. Troodos est aussi une station d’altitude à la belle saison. Bus de touristes, vététistes, randonneurs, il y a du monde dans le petit centre entouré de boutiques de souvenirs, bars et restaurants.
Demain, je retourne dans des contrées plus sauvages et déjà se profile la fin de ma traversée de Chypre.

26 mars : Troodos – Alonoui

C’est dans des conditions idéales que je passe au sommet du mont Olympe : grand ciel bleu et température agréable. C’est loin de la description d’Arthur Rimbaud qui, toujours avec son sens de l’exagération, écrit : « Au mois de mai à Troodos : à cette hauteur-ci, il fait et fera encore pendant un mois un froid désagréable ; il pleut, grêle, vente à vous renverser. » Il a travaillé là, à la construction d’une résidence du gouverneur. J’ai quelques doutes sur les conditions qu’il décrit au mois de mai…
Après la foule de Troodos, je retrouve des chemins déserts. Je marche tranquillement ; l’option hors sentier E4 pour passer par le sommet ne pose pas de problème. Trois mouflons, et il est rare d’en voir, semblent surpris de me trouver là.

Mouflon sous le mont Olympe

Je rejoins le chemin balisé et, certainement, dans mes pensées à l’idée de profiter d’un petit métrio à Kaminaria, en début d’après-midi, au terme d’une courte étape, je loupe un embranchement et poursuis sur une bonne piste. Quand, je me rends compte de mon erreur, je change carrément d’option. J’oublie Kaminaria et son métrio et je m’engage par des passages dans les bois et par des pistes encore plus solitaires et désertes.  Cette variante, beaucoup plus directe, me fait gagner presque une vingtaine de kilomètres. J’ai encore gagné une journée sur mon programme initial. Je n’ai mon vol pour la Crète que lundi prochain. Au rythme où ça va, je vais faire du tourisme à Paphos les derniers jours.
En attendant, c’est au cœur des montagnes, à proximité d’un petit torrent que je vais passer une nuit tranquille.

27 mars : Alonoui – Stavros tis Psokas

C’était une journée chypriote très classique entre le pont d’Alonoui et Stavros tis Psokas. Après avoir passé la nuit isolé dans les montagnes, j’ai marché toute la journée sur des pistes forestières. Bien sûr, je n’ai pas vu un seul randonneur. Avec la forme qui commence à venir, j’avance d’un bon pas sur ces pistes. C’est une marche agréable. Les dénivelés sont progressifs, il n’y a pas de difficultés. Je n’ai qu’à profiter du paysage. Aujourd’hui, j’ai traversé une belle forêt de cèdres. C’est une espèce endémique de l’île. Ce sont de beaux arbres qui en plus, contrairement aux pins, n’attirent pas les chenilles processionnaires. C’est moins de stress pour moi.

Forêt de cèdres de Chypre

L’autre satisfaction de la journée, c’est de terminer par une étape confortable. À Stavros tis Psokas, il est possible de se loger dans une guesthouse appartenant aux gardes forestiers. C’est simple mais avec tout le confort et juste à côté, se trouve un café-restaurant. La patronne, assez forte et qu’il faut visiblement prendre avec des pincettes, a bien précisé : il n’y a que des sandwiches et il faut venir avant 7 heures. Donc, je vais aller de ce pas et pour ne pas la froisser, boire ma bière et dîner d’un sandwich. Cela devrait suffire pour repartir demain en forme pour ma dernière journée dans les montagnes chypriotes.

28 mars : Stavros tis Psokas – Polis

Makounta, village abandonné par les turcs chypriotes en 1974

À Polis, je suis sur la côte nord-ouest de Chypre. En 3 jours, j’ai parcouru presque 100 kilomètres du sommet de l’Olympe au bord de mer. J’en ai presque terminé de ma traversée de l’île. Il ne me reste plus qu’à contourner la péninsule d’Akamas pour m’approcher de Paphos. Je vais maintenant marcher sur les traces d’Aphrodite, déesse de la beauté et de l’amour.
C’est curieux comment Chypre a conservé sa culture hellénique. Malgré la succession d’occupants pendant deux millénaires, c’est la culture, la langue grecque qui est restée. Quand on traverse Chypre, on pourrait se croire en Grèce. Dans les petits kafénion, les vieux jouent au tavli, la version locale du backgammon, en buvant leur café grec. De nombreux drapeaux grecs flottent devant les maisons, souvent seuls, sans être associés au drapeau chypriote. L’église orthodoxe est bien implantée et les monastères appliquent parfois des règles aussi strictes qu’au mont Athos. Je ne devrais pas être trop dépaysé en arrivant en Crète. Cela risque d’être un prolongement naturel de la traversée de Chypre.

29 mars : Polis – Péninsule d’Akamas

Avec Aphrodite, Chypre ne pouvait bénéficier de plus belle ambassadrice. C’est de Paphos qu’elle a surgit des flots de la Méditerranée. Ce matin, je suis passé devant les bains où, nue, elle avait l’habitude de se détendre. Là, le bel Adonis la surprit et ainsi naquit leur amour.
Mais ces moments de beauté et de poésie n’occultent pas, parfois, la colère des Dieux et Déesses. Cela a été le cas cette nuit, où pris d’une soudaine rage, éclairs et pluie torrentielle se sont abattus sur Polis. J’ai remercié les Dieux et Déesses d’avoir attendu une nuit où je dormais à l’hôtel pour exprimer leur soudaine colère.
La dispute devait être sérieuse, puisque toute la journée s’est déroulée entre ciel noir et rayons de soleil. Pour moi, c’était une aubaine ; non seulement le vent, parfois violent, apportait une fraîcheur agréable pour marcher mais surtout, ce jeu de lumières magnifiait les vues sur la côte sauvage de la péninsule d’Akamas. L’endroit est classé parc naturel malgré les tentatives des promoteurs de bétonner ces côtes aux eaux turquoises.

Péninsule d’Akamas

En début d’après-midi, le ciel noir semblant gagner la partie, j’ai préféré jouer la prudence et profiter de l’abri sommaire d’un ancien campement. Ce soir, si l’orage éclate à nouveau, je serai un peu plus à l’abri que sous la tente. En attendant, le soir, le vent d’ouest continue de souffler fort et m’amène le grondement de la mer démontée.

30 mars : Péninsule d’Akamas – Agios Georgios

Gorge d’Avakas

14 jours de marche, cela passe vite. L’île n’est pas grande et j’en ai déjà terminé de Chypre. C’est un peu court pour vraiment rentrer dans un pays. Les premiers jours étaient dans une partie touristique, un environnement international, un peu russe, un peu anglais et à peine chypriote. Les derniers jours étaient du même acabit. Certes, la côte est belle par endroit et la marche y est agréable mais j’ai préféré les trop rares moments dans les villages, les kafénions de l’intérieur.
J’ai quand même, en marchant à travers l’île pu avoir un bel aperçu de Chypre avec ses villages traditionnels, ses monastères, ses églises classées au patrimoine mondial de l’Unesco, la montagne avec son point culminant, les forêts de cèdres, la côte est et ouest, les gorges d’Avakas et les villes de Larnaca et Paphos au départ et à l’arrivée. Pas mal tout cela rien qu’en marchant 14 jours !
Cela a été aussi une bonne mise en jambe, pas de grosses difficultés mais quelques étapes respectables, pas mal de nuits en autonomie dans la campagne avec une difficulté à gérer : l’eau. Trois gouttes dans la montagne, et deux orages la nuit, la plupart des ruisseaux sans eau, Chypre est un pays sec. « Ce pays qu’on m’avait vanté comme une oasis des îles de la Méditerranée, ressemble entièrement à toutes les îles pelées, ternes, nues, de l’Archipel ; c’est la carcasse d’une de ces îles enchantées où l’antiquité avait placé la scène de ses cultes les plus poétiques… » a écrit Lamartine. Je suis pas loin de partager sa vision. Après les humides Appalaches, je suis passé à l’opposé. Crète devrait être dans la continuité. Les prévisions pour les deux semaines dans la région d’où je démarre, ne donnent aucune précipitation. C’est bon, je commence à être aguerri et je ne vais pas regretter la marche sous la pluie.
C’est le week-end pascal. Je suis en vacances. Je ne reprends qu’après, de la côte est de Crète.

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2

Crète

3 avril : Kato Zakros – Chandras

Des flots d’où surgit Aphrodite, j’ai rejoint Crète, l’île où Zeus emmena sa nouvelle conquise, la déesse Europe. De leur amour, naquit le roi Minos qui a donné son nom à la première civilisation hellénique.
Les dieux et déesses avaient une facilité à se transposer d’une rive à l’autre que je n’ai pas. Ce fut long, un peu la course, mais j’y suis. Je suis en face de là où j’ai laissé le chemin. 500 kilomètres plus à l’est se trouve Chypre. Le survol de Crète puis la traversée par la route dans l’autre sens m’a donné un petit aperçu de ce qui m’attend : un relief marqué, des sommets enneigés, un paysage assez sec… Le programme va se corser, il va falloir que j’élève mon niveau.

Kato Zakros : les ruines du palais minoén

À Kato Zakros, sur les bords de la Méditerranée, à l’extrême Est de Crète, je suis aux sources de la civilisation grecque et par là même, aux sources de la civilisation européenne. Les ruines d’un des quatre palais minoéns de l’île y ont été découvertes. La culture minoénne est la plus ancienne de l’antiquité en Grèce. Elle s’est développée à peu près à la même époque que l’Égypte antique et nous a laissé dans notre culture l’architecte Dédale et son labyrinthe, son fils Icare, Ariane, fille de Minos, et son fil…
Passé les ruines plus suggestives qu’impressionnantes de l’ancien palais, je remonte de belles gorges encaissées avant de prendre de la hauteur. Le chemin passe par une succession de cuvettes cultivées au milieu d’un paysage très minéral. Le contraste entre le vert profond des champs parsemés de fleurs et les ocres des rochers est superbe. Je marche sur de bons chemins. Je me régale. La traversée de la Crète débute sur de bonnes bases.

4 avril : Chandras – Thripti

Chemin E4 dans la campagne crétoise

Finalement, le sentier E4 en Crète est assez proche de l’Appalachian Trail. Certes, il n’y a pas de forêts, il ne pleut pas ; il n’y a pas non plus la bulle de thru-hikers, ni de barbu. On pourrait aussi noter que le métrio crétois n’a rien à voir avec l’insipide café américain et qu’à la place des crotales et des ours, il y a des paysans qui travaillent dans les champs, des chèvres dans les montagnes. Donc, il y a malgré tout quelques différences mais comme sur l’Appalachian Trail, il y a des trails angels ou plutôt des yiayia (grand-mère en grec) angels.
Ce matin à Vori, j’en ai rencontré une dans le village qui voulait me donner presque un kilo de tomates fraîchement cueillies. J’en ai juste pris deux pour ne pas me charger. Hier, à Chandras, c’est une autre yiayia angel qui m’a offert une part de tarte. Elles sont super, les mamies crétoises !
J’ai aussi rencontré ma première randonneuse sur le chemin E4, une suédoise qui a débuté quelques jours avant moi. Elle a continué un peu sa route ce soir. Pour moi, la journée a été assez longue. Une petite butte avec vue sur la mer lybienne, un robinet d’eau, l’endroit est parfait pour la nuit.

5 avril : Thripti – Chapelle Agios Nikolaos

Hier c’était les yiayia angels, aujourd’hui, à la taverne de Meseleri, un crétois m’invite à boire une bière et à partager la fin de leur repas. J’ai déjà mangé une copieuse salade grecque, une brochette de porc avec des frites accompagnés déjà d’une bière. Mais expérience de l’Appalachian Trail aidant, je ne fais pas la fine bouche. Il vaut mieux trop manger ; de toute façon, j’élimine ensuite.

La mer de Lybie, la mer Egée et au centre le mont Dhikti vers lequel je vais

Après une matinée superbe avec des vues à la fois sur la mer de Lybie et sur la mer Egée, le milieu de la journée a été rude. Le chemin montait dans un paysage sec et dénudé. Le soleil commence à taper ici. Aussi, arrivé à Meseleri, j’ai préféré faire une longue pause pour laisser passer les heures les plus chaudes. C’est comme ça, qu’après avoir pique-niquer vers midi, pris un repas complet à la taverne vers 14h, je continue à manger et à boire à la table des crétois.
Bien rassasié, en fin d’après-midi, je poursuis une petite heure avant de trouver un endroit parfait pour la nuit. À la chapelle Agios Nikolaos, il y a un point d’eau pour la douche et la lessive, un auvent avec tables et chaises pour attendre, repu, la fin de la journée.

6 avril : Chapelle Agios Nikolaos – Agios Georgios

Ce week-end, c’est la Pâque orthodoxe. La religion est encore très présente en Grèce. Pendant les longues années d’occupation ottomane, la langue et la religion ont été le ciment du peuple grec. Et parmi les fêtes religieuses, la Pâque y tient une place importante. De nombreuses processions et manifestations sont organisées un peu partout. En ce vendredi saint, on brûle Judas à Meseleri où j’étais hier. Le même sort l’attend demain à Agios Georgios.
En redescendant des montagnes Dhikti, j’arrive après la procession qui se déroulait dans l’après-midi à la chapelle Agio Pnevma sur le plateau de Limnakaro. Les familles du plateau de Lassithi en ont profité pour pique-niquer autour de la chapelle. Même si j’arrive à la fin des libations, je suis invité au passage par une famille. J’ai droit au raki crétois. Contrairement au raki turc, il n’est pas à base d’anis ; c’est un alcool de raisin. C’est bon, moins fort qu’une liqueur mais après 2 verres, je préfère arrêter, il me reste encore de la marche. Même si certains parlent anglais, j’apprécie de pouvoir aussi communiquer en Grec au moins pour expliquer ce que je fais, que je trouve la Crète très belle etc…

La cordialité crétoise en ce vendredi saint sur le plateau de Limnakaro au pied du mont Spathi

C’est vrai qu’encore aujourd’hui, l’étape était superbe. Des vues sur la mer, des montagnes avec les dernières plaques de neige, le plateau de Limnakaro verdoyant avec en fond les minérales montagnes et pour finir, ce plateau de Lassithi, à presque 1000 mètres d’altitude et cerné de montagnes et de collines. Cela fait 4 jours que je marche et chaque journée est différente et il y a bien sûr, les crétois ! Bref, c’est super !

7 avril : Agios Georgios – Kastelli

Le chemin file droit sur le plateau de Lassithi. À cette heure matinale, la campagne est déserte. Des anciens moulins pour pomper l’eau ne subsistent que les carcasses rouillées et figées. J’entends au loin les aboiements des chiens ou la volée des cloches des villages voisins. Le ciel est vraiment nuageux, noir, pour la première fois depuis le départ ; quelques grondements du tonnerre annoncent l’orage qui, finalement, ne viendra pas.

Sur le plateau de Lassithi

Après plusieurs jours dans des montagnes assez retirées, je perds de l’altitude. La descente du plateau de Lassithi se fait, en une succession de zigzags, par une impressionnante ancienne chaussée. Je vais traverser pendant 3 jours une zone plus humanisée. Les villages sont plus nombreux. Ce n’est pas désagréable surtout que je marche toute l’étape en évitant le bitume. Un ancien aqueduc romain, les ruines de l’ancienne cité de Littos, quelques chapelles perchées sur leurs collines agrémentent le parcours.
L’étape est courte, 23 kilomètres, pratiquement sans montée. À Kastelli, petite ville avec toutes les commodités, je suis à nouveau à l’hôtel. Un rythme de retraité pour aujourd’hui !

8 avril : Kastelli – Archanes

Le monastère d’Agarathos avec les neiges du Psiloritis au fond

Le monastère d’Agarathos est un des plus anciens de Crète. Comme beaucoup de site de l’île, il a subi les outrages de l’occupation Ottomane. En 1821, les moines, suspectés de coopérer avec les révolutionnaires grecs, sont assassinés et le monastère est incendié. En 1896, il est, à nouveau, détruit.
Le souvenir des luttes pour libérer Crète de l’occupation Ottomane est très présent. Hier, c’était une stèle rappelant l’assassinat d’un dignitaire turc coupable d’atrocités contre la population. Ailleurs, des monuments commémorent massacres ou actes d’héroïsme.
Il y a à peine plus d’un siècle, officiellement en 1913, que la réunification à la Grèce a abouti. Les parents des personnes âgées que je rencontre, sont nées turques. C’est dire que cette histoire est encore bien ancrée dans les mémoires.
« Pourquoi la Crète s’est elle révoltée ? Parce que Dieu l’avait faite le plus beau pays du monde, et les Turcs le plus misérable », écrit Victor Hugo. Et cette lutte a été longue et douloureuse. Il aura fallu presque un siècle après l’indépendance de la Grèce pour que l’unification, « ένωση (enosis) », se réalise enfin.
Les grandes puissances et l’Angleterre en particulier ont longtemps tenu les ficelles, avançant ou revenant en arrière selon leurs intérêts pour ou contre l’Empire Ottoman. L’histoire du jeune état grec a été et est encore aujourd’hui tributaire du jeu des grandes puissances qui agissent selon leurs propres intérêts plutôt que celui des grecs.
Ma moyenne journalière de l’Appalachian Trail est en train de fondre chaque jour un peu plus. 22 kilomètres pour aujourd’hui à l’arrivée à Archanes. Après le monastère d’Agarathos, je me suis un peu empêtré dans une gorge à la végétation dense. Les traces difficiles à suivre, les fausses pistes m’ont ralenti. Assoiffé, au bar de Mirtia, un client a insisté, comme d’habitude, pour payer ma consommation. Après avoir pique-niquer, c’est à la sortie de Kournavi, que je me suis arrêté à nouveau. C’est dimanche de Pâque, et une famille était installée en bord de route, devant leur maison en plein préparatifs de leur repas de fête. Le barbecue grillait des montagnes de viandes. Je me suis installé et deux heures plus tard, je n’avais pas avancé d’un centimètre. Grillades, salades, fromages, pâtisseries diverses et variées, le tout arrosé de vin rouge crétois et de raki…la famille est réunie, mange copieusement et discute allègrement. Je chante le métèque de Georges Moustaki avant qu’ils ne le reprennent en grec. On passe aussi du Nana Mouskouri ou du plus traditionnel rebetika…Le repas se prolonge dans l’après-midi. Il est temps pour moi de continuer mon chemin. La montée vers Archanes est rude après ce repas bien arrosé, mais je finis par arriver au bout de mes 22 maigres kilomètres. C’était un dimanche de Pâque orthodoxe. Celui qui n’a pas traversé la Crète à pied, a loupé quelque chose…

9 avril : Archanes – Refuge de Prinos

Au refuge de Prinos, à plus de 1000 mètres d’altitude, je suis à nouveau dans la montagne après quelques jours dans la campagne crétoise. J’ai marché dans un paysage champêtre de collines avec vignes et oliviers. Ces quelques jours m’ont permis de découvrir l’extraordinaire φιλοξενία (philoxenia, hospitalité) crétoise.

La vigne et l’olivier dans la campagne crétoise

J’ai aussi diversifié mes formules de salutations. À côté du traditionnel Καλημέρα (kalimera), littéralement « bonjour » et décliné en kalispéra pour le soir ou kalinichta pour bonne nuit, il y a d’autres manières de saluer.
Le plus classique est le για σας (yia sas) pour le vouvoiement mais ici, le tutoiement est plus généralisé ; c’est alors για σου (yia sou). On peut le traduire par « santé à toi » (ou à vous). C’est l’équivalent de notre « salut ». L’œil averti aura reconnu dans « yia » la racine du mot hygiène.
Plus original et aussi assez utilisé le χρόνια πολλά  (chronia polla). Cela signifie « de nombreuses années » ; je vous souhaite de nombreuses années. On reconnaîtra là aussi nos racines « poly » pour plusieurs et « chrono » pour le temps. Enfin, j’ai appris une autre formule, très chrétienne : Χριστός ανέστη (Christos anesti), à laquelle on répond par un tout aussi chrétien αληθώς ανέστη (alithos anesti). Cela veut dire « le Christ est ressuscité » et la réponse est « c’est vrai, il est ressuscité ». Bon, pour le moment, je m’en tiens aux formules classiques. Le kaliméra, le matin et le yia sou plus tard.
Comme beaucoup de refuges en Grèce, celui de Prinos n’est ouvert qu’occasionnellement. Je suis donc seul ce soir à camper dans la montagne. Je ne vais pas avoir à essayer les différentes formules de salutations que j’ai apprises.

10 avril : Refuge de Prinos – Vori

Cette fois, j’en ai terminé avec les sauvages montagnes crétoises. J’ai eu droit pour cette dernière journée à un beau lever de soleil. Seul sous le porche du refuge de Prinos, je dominais un vaste panorama, de la baie d’Héraklion sur la mer Egée, au paysage de collines que je venais de traverser avec le mont Dhikti au fond et les bords de la mer de Lybie au sud. Le calme du site était juste animé par le tintement des clochettes des chèvres qui pâturaient autour du refuge.
Au col, le Psiloritis enneigé, le point culminant de l’île, me tendait les bras. Mais non, je me réserve une portion côtière pour terminer Crète avant de m’engager dans les montagnes pour tout le reste du parcours. En descendant les gorges de Rouvas, j’ai eu un premier aperçu de ce qui m’attend. Des groupes de randonneurs, des marcheurs à la journée… je vais quitter la belle Crète de l’intérieur pour une partie plus touristique.

En dessous de Zaros avec le massif du Psiloritis

11 avril : Vori – Aghia Galini

Au kafenion de Vori

Après une nuit à camper dans un champ d’oliviers, je retourne à Vori pour mon café matinal. Les kafenions ouvrent en général assez tôt. Celui de Vori est classique des petits établissements dans les villages que je traverse. La propriétaire a déjà un âge avancé. On a l’impression qu’elle a été là, toute sa vie, ouvrant tôt et préparant les cafés pour ces clients habituels du matin. La salle ressemble un peu à une maison particulière avec le salon et la cuisine derrière où se prépare le café. Des photos de famille, une décoration un peu kitsch ornent, ici, l’arrière du comptoir. Trois crétois, retraités, assis sur un canapé boivent leur café. Ils discutent en prenant leur temps. Le café grec est une invitation à la paresse pour bien laisser le marc se déposer. Comme d’habitude, je commande un métrio et le matin, c’est un διπλό (diplo=double qui a donné dupliquer). Comme souvent, un des clients insiste pour me payer la consommation.
Le café grec (on ne dit pas turc ici, ce serait mal vu) est une institution. Il se prépare dans une petite casserole à long manche, le briki. Traditionnellement, c’est sur des braises que sont chauffés l’eau et le café moulu, en évitant soigneusement de faire bouillir. À défaut de braises, beaucoup de grecs, et même dans les cafés, utilisent un petit réchaud à gaz. J’imagine que c’est pour mieux contrôler la cuisson et éviter justement de bouillir l’eau.
Comme, une fois versé, on ne remue pas son café, à la commande, se choisit le niveau de sucre. Le σκέτος (skétos) est sans sucre ; le  μέτριο (métrio) que je prends est intermédiaire ; j’aime son côté suave et onctueux ; enfin, le γλυκό (glyko qui a donné glucose) est celui qui est bien sucré.
Je prends donc mon temps ce matin à Vori en buvant mon café et discutant, comme à la maison, avec les clients et la patronne. Et puis, il est temps de poursuivre mon chemin. J’ai du tourisme à faire aujourd’hui : visite des sites minoéns de Phaïstos et Agia Triadha avant de marcher plusieurs kilomètres sur le bord de la mer de Lybie. En fin de journée, sur la terrasse de l’hôtel dominant le port d’Aghia Galini, c’est plutôt vers une bière que vont mes pensées.

12 avril : Aghia Galini – Preveli

À Preveli, je suis en bout de piste dans un endroit isolé de la côte sud de la Crète. Le petit hôtel est simple mais c’est un petit coin de paradis. C’est calme. Je suis bercé par le bruit des vagues de la mer de Lybie. Toute cette partie de la côte n’est accessible que par des routes, souvent des pistes venant de la montagne et terminant en cul de sac sur le rivage. Pour le marcheur, c’est l’idéal ; il y a de temps en temps des endroits pour se ravitailler ou prendre un café dans une taverne et entre, on longe des bouts de côte sauvage. Cela a été le cas pour moi aujourd’hui. J’ai marché parfois en haut de falaises, parfois sur des plages désertes ou à crapahuter dans les rochers. Cela reste physique avec des petits raidillons et on laisse de l’énergie à marcher sur le sable. Mais, la journée n’a rien de la performance physique. Alors qu’il était encore tôt, je suis arrivé à Preveli et je n’ai pas résisté à la tentation de m’arrêter à cet hôtel. Demain sera un autre jour et je n’ai pas un impératif de date à tenir.

Preveli

13 avril : Preveli – Frangokastello

Que dire ? Je prends un café accompagné d’une pâtisserie face à la plage de Plakias. Je viens de me baigner. L’eau était bonne, la plage tranquille. Je pense aux rudes montagnes de la Grèce Centrale, à la sauvage Albanie. Je pense aussi aux 15 kilomètres qu’il reste à faire jusqu’à Frangokastello. Le temps, le rythme invite plus au farniente qu’à la marche.

Plage de Souda

Et puis, je repars quand même. Après Souda, la piste en hauteur et dominant la mer est agréable. J’ai retrouvé de l’ardeur malgré le soleil qui cogne en milieu de journée. Cela appelle une nouvelle baignade.
Je termine par une ligne droite sur le bitume. Je n’aime pas cela mais j’arrive finalement à Frangokastello. 32 kilomètres aujourd’hui, j’ai finalement fait mon boulot.

14 avril : Frangokastello – Aghia Roumeli

Hier, les horaires pour la traversée en bateau de Kissamos (Crète) à Gythio (Peloponnèse) à partir du 15 avril ont enfin été publiés. Mauvaise surprise, non seulement, il n’y a pas un renforcement des liaisons mais, il n’en reste plus qu’une directe par semaine. C’est le mercredi. Mercredi prochain, cela me laisse 4 jours de marche. Mercredi en huit, même en flânant, c’est vraiment loin.
Hier soir, donc, c’était machine à calculer et recalibrage des étapes. Les vacances sur la côte sud de Crète sont terminées. Il va falloir que je tourne au-dessus de 30 kilomètres par jour.
Ce matin, je n’ai pas traîné pour démarrer. Ils annoncent la journée la plus chaude de la semaine avec 30°C. En milieu de journée, sans ombre, cela commence à faire. Je préfère abattre des kilomètres le matin. Manque de chance, je suis une trace GPS téléchargée qui est mauvaise. Franchissement de multiples clôtures, passages acrobatiques, je suis presque content de retrouver le bitume. Je suis servi aujourd’hui, il y en a une bonne section. Enfin, après Chora Sfakion, je retrouve un sentier. Il est magnifique. Je surplombe la mer, passe par de belles plages sauvages et au milieu, il y a un arrêt à Loutro. Le petit port est lové au fond d’une crique. Il est uniquement accessible par bateau. Les petits cafés au bord de l’eau, les maisons blanches aux volets bleus invitent à la pause et à la contemplation.

Loutro
Mais, il me reste à terminer ma journée. Encore 14 kilomètres, au moment le plus chaud pour arriver à Aghia Roumeli. J’ai fait mon boulot, 34 kilomètres et presque 1000 mètres de dénivelés. J’apprends que, finalement, les gorges de Samaria ne sont pas encore ouvertes. Il est trop tôt dans la saison. Du coup, je ne vais pas faire le gros détour que j’envisageais. Il me faudra revenir en Crète pour les gorges. Par contre, j’ai gagné une fin de la traversée de l’île moins tendue.

15 avril : Aghia Roumeli – Paleochora

Arrivé à Sougia en milieu d’après-midi, l’heure était plutôt au repos. Certes, je n’avais fait que 20 kilomètres mais avec 1300 mètres de dénivelés dans un relief accidenté, le tout avec la chaleur. Le paysage était, à nouveau, superbe et encore plus sauvage que les jours derniers. Entre Aghia Roumeli et Sougia, il n’y a aucun village ou port.

La sauvage côte sud de la Crète : là où les chèvres passent, je passe
J’en profite donc pour me rehydrater et me recharger en calories. J’en profite aussi pour voir comment se présente mes dernières étapes en Crète. Avec le repos, la lucidité revient. Si je m’arrête là, je n’ai plus que 2 jours de marche et 80 kilomètres…
Après une longue pause réparatrice, je repars. Le relief est moins marqué et il est 20 heures bien tassé quand j’arrive à Paleochora. J’ai fait 15 kilomètres supplémentaires. Avec 1800 mètres de dénivelés, c’est ma grosse journée. Les deux suivantes vont être consistantes mais devraient être plus faciles.

16 avril : Paleochora – Miros

Ce matin, je ressens la fatigue de la longue étape de la veille. Heureusement, le relief est beaucoup plus plat aujourd’hui. Le temps est aussi moins chaud et couvert. J’ai même 3 gouttes dans la matinée. Avec celles que j’ai eu à Chypre, je dois arriver à une dizaine de gouttes de pluie en un mois.
La grande nouveauté de la journée est que, passé Elafonissi, je prends la direction du Nord. Cela fait un mois que je marche vers l’ouest. Je vais maintenant pendant de nombreuses journées tourner le dos au sud. Cap plein nord, dorénavant.

Sable blanc, eaux turquoises, rochers noirs, les couleurs de l’extrême sud-ouest de la Crète

Après un bon 35 kilomètres, un peu fourbu par les efforts des derniers jours, je m’arrête à côté d’une petite chapelle dominant la côte ouest de Crète. Kissamos est à portée de marche et demain, je devrais terminer mon périple crétois.

17 avril : Miros – Kastelli (Kissamos)

J’ai un peu l’impression d’avoir terminé la Crète au pas de course. Après 5 grosses étapes, je suis arrivé au port de Kastelli d’où j’embarque demain matin pour le Peloponnèse. J’ai maintenant une journée complète pour me reposer dans le bateau pour Gythio.

Avant de m’enfoncer dans les montagnes, une dernière photo de la côte crétoise

J’aurai quand même aimé prendre un peu plus mon temps ces derniers jours, pouvoir m’arrêter et passer plus de temps dans ces petits ports tranquilles. Cela n’enlève rien à cette belle traversée de la Crète ! Montagnes, oliveraies, côte sauvage et l’extraordinaire hospitalité des habitants des villages de l’intérieur. C’est un régal !
Je ne peux quitter la Crète sans évoquer le plus célèbre des crétois. L’écrivain Níkos Kazantzákis est mondialement connu pour deux de ses romans adaptés au cinéma : « Zorba le Grec » et « la dernière tentation du Christ ». Je terminerai cette traversée crétoise avec ces mots qu’il a écrit :
« Parcourir le monde pour voir,
voir sans jamais être blasé,
nouvelles terres et mers,
nouveaux peuples et idées
voir comme si c’était la première fois
voir comme si c’était la dernière fois »

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3

Péloponnèse

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4

Grèce Centrale

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Albanie

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6

Via Dinarica

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Via Alpina

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