Récit GTF

Le récit de la Grande Traversée à pied de la France du Nord-Est au Sud-Ouest à travers les cinq massifs montagneux. Du 17 juin au 7 septembre 2020, 78 jours de marche (+5 jours de repos), 2,5 mois de marche et 2500 kilomètres avec la Grande Traversée des Vosges, du Jura, des Alpes jusqu’au mont Thabor puis la traversée du sud du Massif Central et la HRP dans les Pyrénées pour terminer.


Toutes les photos de la GTF :


Sommaire

1 – La Grande Traversée des Vosges
2 – La Grande Traversée du Jura
3 – Les Alpes
4 – Des Alpes aux Pyrénées
5 – Pyrénées : la HRP
Fin du récit


Introduction

Novembre 2019, je suis en préparation d’un beau projet de longue marche. Entre lectures, films, apprentissage des langues et calcul du meilleur chemin, ma tête voyage dans le Caucase et la Turquie. La neige précoce laisse présager un bel hiver de ski de randonnée. Tout s’annonce bien. Et puis 2020 est arrivé. Les promesses de belles sorties en montagne pour affûter ma forme physique ont fondu comme neige au soleil. Se sont rajoutés des petits ennuis physiques. Suite à ma traversée de l’Europe de l’Est à pied, une aponévrosite plantaire (ou fasciite) m’a gêné pendant plusieurs mois (c’est une sorte de tendinite suite à un affaissement de la voûte plantaire). Plus haut, une hernie inguinale s’est manifestée. L’exercice physique a été réduit et au printemps, j’avais préparé un petit programme, à priori alléchant et réparateur avec 1000 kilomètres sur le GR7 espagnol de Caravaca de la Cruz dans la région de Murcie à Montserrat près de Barcelone. Cela devait me permettre de me jauger et de retrouver la forme. C’était sans compter avec un virus venu de Chine et qui s’est répandu comme une traînée de poudre sur toute la planète. Au lieu de marcher sur des sentiers espagnols, je suis resté scotché dans mon canapé.
Mais quand on a le virus (de la marche), difficile de s’en débarrasser. Ce virus là est assez inoffensif et nettement moins contagieux que le Coronavirus. Malgré mes efforts de prosélytisme, je ne convertis que peu de nouveaux adeptes. Celui qui ne connaît pas le plaisir des longues marches pourra ne pas comprendre.
Il ne verra peut-être que les jours de pluie, les matins froids et brumeux à prendre le petit-déjeuner plié sous la tente mouillée, le départ le matin dans la brume et l’humidité, les journées seul dans la montagne, la pluie qui certains jours ne veut pas s’arrêter, les passages scabreux où chaque pas est calculé, les chemins qui se perdent dans les ronciers, la purée sardine dont tu finis même par te lasser, le pain sec, à moitié rassis après plusieurs jours de marche accompagné d’un saucisson industriel et d’un ersatz de fromage, les jours où malgré ta tête qui dit « non », tu continues à avancer, la meute de chiens agressifs qui déboule vers toi tous crocs devant, les journées caniculaires où dégoulinant de sueur, tu rêves d’une douche, d’un peu de repos et d’une bière fraîche…
Mais quand tu as comme les deux dernières années dans les Balkans et en Europe de l’Est, traversé des paysages magnifiques, quand tu as vécu plusieurs mois au rythme lent de la marche loin de l’agitation, des trépidations du monde moderne, du flux continu de l’information, quand tu as goûté, dans le silence de la montagne, au bonheur d’observer un groupe de chamois sur une crête, un renard qui s’enfuit à ton arrivée ou surpris un gros ours dans les Carpates, quand tu as découvert des cultures, des langues, l’histoire de pays, quand tu as rencontré au fil des chemins les habitants, échangé avec eux, quand tu as été reçu, accueilli, que tu as goûté à leur hospitalité, quand au retour à la maison, tu te sens incroyablement plus riche qu’avant de partir, que tu as du mal à réaliser que tu as vécu toutes ces belles expériences simplement en marchant, il est difficile de résister et de ne pas repartir. A peine les chaussures rangées, les souvenirs emmagasinés, et voilà qu’à l’automne mon esprit vagabonde vers d’autres cieux, vers d’autres chemins.
Après l’Europe de l’Est, mon esprit est parti du côté du Caucase et de la Turquie. J’ai passé des heures à préparer un itinéraire à travers l’Arménie, la Géorgie et jusqu’à Istanbul. J’ai d’abord découvert l’alphabet géorgien, magnifique, tout en courbes et je me suis initié aux difficultés de cette langue. Puis chaque jour, j’ai poursuivi très consciencieusement en écoutant et répétant des phrases en russe avant de passer au turc. Quand l’épidémie de Covid-19 a touché la France, je m’apprêtais à passer à l’arménien. Bien décidé à empoigner la vie, le cœur léger et le bagage mince, je me voyais déjà en haut du Caucase, je me voyais déjà adulé et riche de cette nouvelle marche…
Et puis patatras, il a fallu gérer la frustration et oublier le mont Ararat, le petit frisson des sentiers longeant la frontière tchétchène… Mais le virus de la marche est toujours là. Dans ma tête des plans B, C ou D ont commencé à émerger fluctuants au gré des bonnes et mauvaises nouvelles sur la progression de la pandémie. Longtemps, l’hexagone a semblé demeurer la limite pour les prochains mois alors, j’ai imaginé la Grande Traversée de la France à pied. Des grandes traversées de la France, il peut y en avoir plusieurs, de Brest à Menton, de Dunkerque à Perpignan…J’avais en 2012 également fait une traversée de la Belgique à l’Espagne en suivant plutôt des chemins de Compostelle. Celle-ci mérite particulièrement de s’appeler la Grande Traversée de la France puisque j’ai prévu (avec quelques adaptations) successivement la Grande Traversée des Vosges, la Grande Traversée du Jura, la Grande Traversée des Alpes jusqu’au mont Thabor avant de poursuivre vers l’Ouest, le Massif Central du Sud par notamment le Mont Aigoual et la HRP pour terminer dans les Pyrénées. Un itinéraire très montagne de 2500 kilomètres et 117000 mètres de dénivelés !
Le parcours s’annonce séduisant mais il risque de me manquer un élément primordial du plaisir que j’éprouve dans ces longues marches : la découverte d’une culture, d’un pays et de ses habitants. Il va me manquer ces rencontres au hasard du chemin, les échanges lors d’une soirée avec une famille bulgare, roumaine ou grecque. Je ne vais sûrement pas retrouver l’hospitalité albanaise d’autant plus que les français n’ont pas la réputation d’être les champions du monde dans ce domaine. Ce n’est pas moi qui le dit mais les marcheurs et touristes qui visitent notre pays. Avec ce virus et la crainte de la contagion, cela risque d’être encore plus difficile d’échanger le long du chemin ou d’être accueilli. Alors à défaut de rencontres, je devrai me contenter des paysages et du plaisir de la marche. Mon récit risque d’être pauvre et il faudra se contenter peut-être de simples photos pour résumer la journée. Mais ne présageons pas du futur et sans préjugés, je pars pour ma Grande Traversée de la France, une aventure au temps du Coronavirus.

1 – La Grande Traversée des Vosges

17 juin : Lauterbourg – Wissembourg

Bivouac au confluent de la Vieille Lauter et du Rhin

Un soleil pâle se lève au-delà du Rhin. Je suis au point extrême au nord-est de la France, à la frontière avec l’Allemagne, là où la Vieille Lauter se jette dans le Rhin. Si tout se passe bien, fin septembre, à 2500 kilomètres d’ici à pied, je regarderai le soleil se coucher sur l’océan Atlantique, là où la Bidassoa rejoint le golfe de Gascogne, face au Pays Basque espagnol.
J’ai dormi ici, au bout du bout de la France, bercé par le bruit des flots à peine troublé par le passage de quelques péniches et ce matin, à 6 heures, je trempe mes doigts dans les eaux mêlées de la Vieille Lauter et du Rhin et démarre ma grande traversée de la France. Je longe sur quelques petits kilomètres le fleuve avant de rentrer dans les terres en direction de Lauterbourg.
D’emblée, je suis confronté à la première difficulté de cette Grande Traversée de la France : acheter du paing à la boulangerie. Certes, la période de confinement a été propice à la préparation de cette marche mais pour les langues étrangères, j’en suis resté cette année au géorgien, au russe et au turc. პური, хлеб ou ekmek, ce n’est pas vraiment utile ici en Alsace quoique… Donc, il faut que je me débrouille avec mon accent toulousain avec en plus un masque sur la figure. Un peu inquiet, je demande du paing et hopla! j’ai été tout de suite compris. Yo, c’est incroyable (à priori, c’est un pléonasme en alsacien mais je ne maîtrise pas encore complètement l’utilisation du «yo», il me reste deux semaines pour m’améliorer) et pour un peu, j’aurais fait un schmoutz à la boulangère mais avec la Covid19, je me suis retenu. Ragaillardi par ce premier succès, demain, je tente la chocolatine… Wilkommen im Elsass.
À Scheibenhard, je retrouve la Lauter. Une petite route enjambe la rivière et relie le village alsacien à la palatine Scheibenhardt. Cette frontière semble anodine mais elle est restée fermée plus de deux mois et n’a ouvert à nouveau il y a deux jours à peine. Elle a été surtout dans le passé le théâtre de violents affrontements. Le 19 mars 1945, c’est ici à Scheibenhardt que les troupes françaises pénètrent pour la première fois en Allemagne.
En 1870, la bataille de Wissembourg marque le début d’une série de cuisantes défaites. Le général français est resté à la postérité pour ses qualités d’observation. Il déclare « suite aux reconnaissances effectuées, je ne pense pas que l’ennemi soit en force dans les environs pour entreprendre quelque chose de sérieux dans l’immédiat ». L’après midi, 60000 prussiens écrasent l’armée française composée de 8000 hommes….
Trois autres batailles ont aussi eu lieu ici à Wissembourg : après la révolution pour repousser hors d’Alsace prussiens et autrichiens et lors de la guerre de succession d’Espagne. C’est de cette époque que date cette butée de terre sur laquelle serpente le sentier entre Lauterbourg et Wissembourg. Le chemin est agréable en forêt, sans dénivelés, il fait une température idéale pour marcher. C’est parfait pour une première journée. J’arrive juste avant qu’un violent orage n’éclate. Les dieux et les cieux sont avec moi.

18 juin : Wissembourg – Obersteinbach

«Glücklich wie Gott in Frankreich», je pourrais reprendre l’expression allemande «Heureux comme Dieu en France». Et si le bonheur commençait juste au-delà de la frontière, ici à Wissembourg? J’ai passé une bonne première journée sur des sentiers agréables. Je sens quand même mes jambes. 28 kilomètres, sans dénivelés, c’est largement suffisant pour un premier jour. Une bonne pinte de bière alsacienne tranquille à l’hôtel de Wissembourg permet de me réhydrater. Elle est d’autant plus agréable que je suis à l’abri alors qu’il pleut dehors et que la température est tombée. Je fais ensuite le plein de calories avec une copieuse choucroute accompagnée d’une seconde pinte. Il ne manque plus que la serveuse avec sa coiffe alsacienne pour que je chante «Dìss Elsàss, ùnser Ländel». Une roborative tarte à la rhubarbe termine ce dîner. Le restaurant est pratiquement complet. Je suis dans une ambiance très germanique. Les patrons de l’hôtel discutent entre eux en alsacien. Il y a aussi beaucoup d’allemands qui profitent de la réouverture de la frontière. Ils viennent certainement profiter du bonheur que trouve Dieu en France. Ces derniers mois ont pourtant ravivé certaines vieilles blessures. Le patron de l’hôtel me parle du zèle des douaniers pour contrôler les frontaliers français, les toilettes dans certaines entreprises réservées aux allemands ou ce magasin se vantant de n’avoir qu’une clientèle allemande. Les randonneurs d’un groupe de cheminots avec qui je marche ce matin me disent la même chose. La fermeture sans préavis de la frontière, des postes fermés obligeant les frontaliers à des longs détours, certains d’entre eux n’étaient d’ailleurs plus acceptés au travail… tout cela a laissé de l’amertume.
Avant de quitter Wissembourg, je profite du charme de cette petite ville typiquement alsacienne. Elle a en plus marqué l’histoire. Je ne connaissais pas. Quand gamin, je m’amusais à apprendre les préfectures et sous-préfectures des départements, mon enthousiasme s’était émoussé avant d’arriver au 67. Mais Wissembourg n’est pas un lieu remarquable du fait de son statut de sous-préfecture du Bas-Rhin. Pour être précis, elle a perdu ce titre en 2015 et est maintenant une demi-sous-préfecture, titre qu’elle partage avec Haguenau. Wissembourg est aussi célèbre pour ses 4 batailles qui s’y sont déroulées et qui lui vaut d’avoir son nom gravé sur l’arc de triomphe de Paris. Cette petite ville de 7500 habitants est en plus le berceau de la littérature allemande et à l’origine du Père Fouettard. Excusez du peu… Et oui, le plus ancien poème en langue alémanique a été écrit ici au IXè siècle par Otfried de Wissembourg, moine de l’abbaye bénédictine.
Quant au père Fouettard, c’est le chevalier Hans von Trotha par ses querelles avec l’abbé de Wissembourg qui en est à l’origine . En tout cas, c’est la version défendue par les alsaciens particulièrement ceux d’ici. Les mosellans ont eux une version différente.
Après Wissembourg, j’attaque mes premières (et pas les dernières !) montées de cette Grande Traversée de la France. Je suis dans le parc naturel régional des Vosges du Nord. Les sentiers sont remarquablement balisés. Je marche tranquillement dans la forêt, passe mon premier sommet, la Tour de Sherhol à 506 mètres d’altitude.

Dans le parc naturel régional des Vosges du Nord et le château de Fleckenstein au centre

L’après-midi, de très belles formations de grès rouge ponctuent le paysage avec au sommet de certains, perchés, presque inaccessibles, toute une série de châteaux en partie troglodytes. Je visite, traîne un peu et arrive relativement tard à Obersteinbach, terme d’une seconde belle journée.

19 juin : Obersteinbach – Lichtenberg

J’ai franchi la ligne Maginot. Je sais, cela n’est pas un exploit de le faire. Pour moi, cela signifie juste que j’ai changé de cap ; après avoir marché le long de la frontière, j’ai pris la direction du sud. Je vais maintenant conserver ce cap pendant près de deux mois.
Mon arrivée à Niederbronn-les-Bains est digne d’une vedette, filmé par la télévision locale TV 3 Vallées. Après un petit reportage, je peux repartir chantonnant :
«Je suis vraiment phénoménal,
Je méritais bien d’être dans le journal
Dans le journal de TV trois val…»
J’espère juste qu’il ne vont pas me sous-titrer pour faciliter la compréhension de leurs auditeurs alsaciens…
Pour le reste, la journée a été assez similaire à la veille. J’ai marché sur de bons sentiers en forêt. Après les quatre châteaux forts hier, j’ai eu droit à cinq autres sur mon chemin. Je vais devenir spécialiste des constructions médiévales dans le nord de l’Alsace.

Château de la Wasenbourg

J’ai quand même essuyé les premières gouttes de ma marche mais le temps de sortir le parapluie, cela avait cessé. Et finalement, comme les cieux sont avec moi, et malgré une longue étape, ce n’est qu’une fois arrivé dans le beau et confortable gîte d’étape de Lichtenberg qu’une bonne averse est tombée.

20 juin : Lichtenberg – Saint-Vit

Il est possible de rester en France et d’être dépaysé. C’était le cas au café-restaurant de Lichtenberg. Tous les clients ne parlaient qu’alsacien. Quand je suis entré, dévisagé par tout le monde, je me suis senti étranger en lançant mon «Bonsoir» en français. Sur les chemins, une conversation avec un randonneur commence souvent comme cela :
– Ach… shluss…tag…die…sich
Comme je ne comprends pas un traître mot d’allemand et encore moins d’alsacien, je réponds :
–  Ich bin Franzose
Là, je suis mal parti pour me faire un ami et l’alsacien répond cette fois en français :
– Mais moi aussi, je suis français
Le contact, certes mal établi, arrive pratiquement tout le temps sur les chemins :
– Vous avez vu le balisage ici. C’est le club Vosgien qui s’en charge. Vous n’avez pas besoin de cartes. Ce n’est pas comme ailleurs en France, dit-il, les yeux brillants de fierté.
– C’est vrai, l’entretien et le balisage sont excellents, je ne peux qu’abonder dans ce sens. Et c’est la première fois que je vois des chemins aussi bons. Le quiproquo initial est effacé et mon interlocuteur est ravi.
Et chacun y va de son anecdote dans les Alpes, les Cévennes ou ailleurs où ces randonneurs alsaciens se sont perdus à cause du balisage.
– Dès que l’on passe en Lorraine, ce n’est déjà plus pareil.
Le randonneur alsacien est aussi expérimenté. Quand je commence à expliquer mon parcours, certains sont fiers de me dire qu’ils ont fait la Grande Traversée des Vosges 7 fois ou un couple me dit l’avoir fait en 9 jours (j’en ai prévu 15 à un rythme déjà soutenu). Bref, je m’incline humblement et réfléchi intérieurement au moyen de donner un peu plus d’ambition et de consistance à ma marche.
J’ai maintenant progressé dans mon premier contact avec les autochtones, mais pas encore au point de parler alsacien. Ce matin, à la boulangerie de Wimmenau quand un client a commencé à me dire :
– Shluss…die…sich…den…vuch
J’ai répondu
– Je ne suis pas alsacien.
C’est pas idéal mais c’est quand même mieux que «Ich bin Franzose». Être un vrai alsacien serait la meilleure option mais c’est peine perdue pour moi.
Pour revenir au club vosgien, c’est une institution. On me dit rapidement que c’est le plus ancien club de randonneurs de France. Je me garde bien de dire qu’il a été en fait un club allemand. Fondé en 1872, l’Alsace n’était alors plus française. Compte tenu du début de relation un peu tendu, je préfère ne pas aggraver mon cas. Au contraire, je reconnais l’excellence du travail fait. Ils n’ont pas adopté la signalétique GR de la Fédération Française de Randonnée Pédestre malgré la pression de celle ci. Chaque sentier est balisé avec un symbole (rectangle rouge, rond, triangle, croix…). Les rectangles balisent les grands itinéraires, le losange aussi mais un peu moins long, le rectangle barré de blanc sert pour rejoindre ces sentiers, le disque pour des boucles et l’anneau aussi mais plus petites, la croix est utilisée pour des petits itinéraires de liaison…Bref, c’est aussi compliqué que l’alsacien. Je n’aurai pas assez de deux semaines pour tout comprendre et je m’en tiens à ma trace GPS enregistrée sur mon téléphone.

Maisons troglodytes de Graufthal

Je continue donc sur les beaux sentiers en direction du sud. Le col de Saverne est franchi et c’est au-dessus de cette ville que je campe. Il n’y a pas d’eau (Trouver des sources et fontaines en dehors des villages est très difficile dans les Vosges du Nord) mais le site est beau dominant la plaine d’Alsace et avec le château du Haut-Barr sur la colline en face.

21 juin : Saint-Vit – La Baraque Carrée

Abri à la Baraque Carrée

Un abri dans la montagne qui avec ses gros rondins de bois à un côté très cabane au Canada, une bonne source à proximité, le silence et le calme, isolé dans la montagne vosgienne, c’est le genre d’endroits que j’aime pour passer la nuit.
Cet abri, la forêt, les chemins, je pourrais me croire sur l’Appalachian Trail. Les Vosges du Nord sont aussi des vieilles montagnes avec beaucoup de passages en forêt. Comme aux États-Unis, le sentier est remarquablement entretenu. On retrouve les montées et descentes très progressives, parfois même très, très progressives qui donneraient envie de couper les nombreux virages.
Aujourd’hui dimanche, je suis presque au cœur d’une bulle (the bubble de brothers. Voir l’Appalachian Trail). Il y a beaucoup de randonneurs, de promeneurs, et de vététistes. Il fait beau ; après le confinement, les alsaciens et les lorrains profitent de la montagne. Je suis presque tenté de faire un check avec ceux que je croise en lançant un «Hi bro». Mais il y a quand même pas mal de différences (et en mieux) par rapport à l’Appalachian Trail. Il y a cette dimension historique qui m’avait manquée là bas. Depuis le départ, outre les nombreux châteaux, j’ai aussi traversé de jolis villages. Et surtout, il n’y a pas de barbus. Le randonneur vosgien (j’élargis au-delà de l’Alsace, aujourd’hui je suis passé par la Lorraine) est un rude montagnard qui marche d’un bon pas mais n’hésite pas à discuter. Je fais donc de bonnes pauses. C’est bien pour la récupération mais avec ces longues étapes, je termine tard et en arrivant, il y a pas mal de choses à faire. Bref, je suis à fond dans mon boulot.

22 juin : La Baraque Carrée – Saâles

Je suis au sommet du Donon. C’est mon premier 1000 mètres d’altitude, 1008 pour être précis. C’est aussi le point culminant des Vosges du Nord. Le sommet domine le paysage environnant. Avec sa forme caractéristique, il a attiré l’homme depuis la préhistoire avec des traces d’occupation au néolithique. Lieu de culte celte, les romains y ont ensuite érigé des temples dédiés à Mercure. Sous le sommet, ont été trouvées des stèles du dieu romain et du dieu celtique Vosegus qui a donné son nom au massif.
Le sommet est aussi stratégique, dominant plusieurs passages et à la frontière entre l’Alsace et la Lorraine. D’âpres combats s’y sont déroulés en 1914 puis en 1940 avec notamment les derniers affrontements avant l’armistice de juin.
Je passe devant des ruines de temples romains, des tranchées de la première guerre mondiale et des blockhaus de la seconde, résumé de l’histoire du Donon.
Je longe cette frontière disputée. Des bornes marquent la limite avec un côté gravé d’un F et l’autre côté effacé. La Haute Loge tient d’ailleurs son nom d’un point où les français venaient voir l’Alsace perdue.

Le Donon

Après la foule de dimanche, je ne rencontre personne de la journée. J’ai aussi un peu plus de mal à suivre mon chemin. Est-ce parce que j’ai quitté le GR pour rester en hauteur ? Ou est-ce parce que je ne suis plus complètement en Alsace mais à moitié en Lorraine ? Yo ! Moins d’une semaine ici et j’ai des réflexions d’alsacien (en plus, sans pléonasme cette fois).
À Saâles, je termine ma première partie dans le massif. Je vais maintenant attaquer les Vosges des «hauts sommets» et des ballons.

23 juin : Saâles – Col du Bonhomme

Je repars de Saâles le sac à dos chargé. D’après mes calculs, je ne retrouverai des commerces qu’une fois descendu des Vosges à Giromagny. C’est à 120 kilomètres d’ici, 4 à 5 jours de marche. Je ne vais quand même pas dans le désert. Il y a des hôtels, des fermes auberges et des refuges sur le chemin. Je ne sais pas s’ils sont ouverts. Visiblement beaucoup de refuges du Club Vosgien n’ouvrent que le week-end et certains préfèrent rester fermés plutôt que de mettre en place le contraignant protocole sanitaire. Donc, déjà pour ce soir, je ne sais pas trop jusqu’où je peux aller. Et il y a toujours l’interrogation sur les endroits où je peux trouver de l’eau. Les Vosges au temps du Covid, c’est un peu l’aventure.
Aujourd’hui, je suis monté en altitude. Le paysage devient plus caractéristique des Vosges avec ses sommets arrondis, quelques prairies d’altitude et des petites stations de ski.

Col des Bagenelles

Je marche plutôt bien et vais plus loin que prévu. Je dormirai finalement sous la tente du côté du col du Bonhomme. Pour demain soir, j’ai essayé d’appeler plusieurs refuges vers le Hohneck. Entre ceux qui restent fermés tout 2020, ceux qui ne répondent pas et celui qui a son jour de fermeture le mercredi, j’ai pour le moment fait chou blanc.

24 juin : Col du Bonhomme – Col de Bramont

J’ai terminé ma première semaine de marche. Je suis plutôt sur un bon rythme. Hier, j’ai commencé à me sentir bien et j’ai avancé sans ressentir trop d’efforts. Même si c’était il y a un mois, la marche de Toulouse aux Pyrénées a dû me faire du bien. J’ai coutume de dire qu’il faut trois semaines pour que le corps s’habitue. J’ai quelques échauffements aux talons mais pas d’ampoules. L’aponévrose se manifeste légèrement parfois. Le matin les muscles sont un peu douloureux et le redémarrage difficile. Il est vrai que la machine n’a plus 20 ans. J’espère qu’elle va tenir encore longtemps et qu’elle n’est pas encore bonne pour la casse.
Rapidement, le moteur chaud, je me sens bien. Et aujourd’hui, je peux en profiter. La météo est idéale. Le vent et l’altitude tempère la chaleur. Je marche entre 1100 et 1300 mètres d’altitude (1363m au sommet du Hohneck). Les vues sont dégagées. Les sommets arrondis, les chaumes (alpages d’altitude) avec ça et là quelques marcairies (fermes) forment un paysage harmonieux. Ce sont des Vosges différentes du nord que je traverse. Jusqu’à maintenant les montagnes n’étaient pas habitées et étaient presque intégralement couvertes de forêt.

Vers le Hohneck

Il y a à nouveau beaucoup de monde, randonneurs, promeneurs et touristes.
Je profite pleinement de cette belle journée. Le corps va bien et voilà que la fin des Vosges approche à grands pas. Ce soir, je campe dans un endroit tranquille au-dessus du col de Bramont. Il y a même un petit torrent à côté. Demain, je devrais être au Ballon d’Alsace, dernier sommet qui domine Belfort.

25 juin : Col de Bramont – Cabane de Haute Bers

Une cabane dans la montagne vosgienne, une source à côté à l’eau délicieusement fraîche, une bonne douche (douche est un grand mot, avec moins d’un litre d’eau), la vue sur les douces montagnes toutes en rondeur, ce soir je suis à la  cabane de Haute Bers.
Le Ballon d’Alsace, dernière hauteur à l’aplomb de la trouée de Belfort est à deux heures de marche. La journée a été un petit résumé de mes Vosges : des passages en forêt, des mamelons dégagés, quelques randonneurs pour discuter sur le chemin et le beau temps avec une chaleur tout à fait supportable.

Vue du Haut Felsach

La grande nouveauté est finalement de rencontrer pour la première fois un marcheur au long cours. Alexis campe ce soir à côté de la cabane. C’est un vrai thru-hiker qui a fait le Pacific Crest Trail et envisage de marcher jusqu’à la Méditerranée sur le GR5.
La soirée est agréable dans cet endroit paisible. Vers 21h30, la fraîcheur tombe, je regagne ma cabane pour ma dernière nuit vosgienne.

26 juin : Cabane de Haute Bers – Bas Evette (Belfort)

Il est sept heures du matin, le ciel est déjà noir, le tonnerre gronde. Les prévisions météorologiques annonçaient des orages à partir de la mi-journée. Visiblement, ils sont en avance. Je marche d’un bon pas sur la crête en direction du Ballon d’Alsace. L’objectif est de passer le sommet avant la pluie. J’y suis presque quand des premières gouttes tombent. Je ne m’attarde pas. La vue sur le Jura est de toutes façons bouchée. Et puisque c’est mon dernier Ballon, une petite précision, ce nom n’a pas pour origine la forme arrondie du sommet mais proviendrait du nom du Dieu du soleil, Bel ou Baal.

Le Ballon d’Alsace

Il me reste maintenant à redescendre vers Belfort. L’orage s’évacue rapidement vers le sud est. Une nouvelle fois, je m’en tire bien et j’attrape tout de suite un train pour le centre de Belfort. J’ai terminé ma traversée des Vosges.
J’ai quelques étapes de transition pour arriver dans les premières hauteurs du Jura. Si mauvais temps, il doit y avoir, ces jours ci me conviendraient le mieux.

27 juin : Bas Evette (Belfort) – Fesches le Châtel

Lors de mes longues marches, sans être complètement déconnecté, je suis l’actualité avec une certaine distance. Une soirée à Belfort ramène à cette actualité. Le département détient le record en France de victimes de la Covid-19 par habitant. Certes, cette statistique est un peu faussée par le fait que ce minuscule territoire attire les campagnes (et les malades avec) des départements environnants mais je suis presque dans l’épicentre de l’épidémie en France. Prudent, je porte le masque pratiquement en permanence et je suis surpris du nombre de personnes y compris dans les magasins qui ne le portent pas et particulièrement chez les jeunes.
À nouveau sur le chemin, j’oublie vite tout cela. Cette section entre Vosges et Jura est très tranquille. Il n’y a pas de randonneurs. Je croise quand même un «trappeur». Parti du mont Ventoux, il marche avec ses deux chevaux chargés avec son matériel dans de grosses caisses métalliques. Il a moins besoin de compter tous les grammes de son équipement. À pied, parfois en montant un cheval, il est passé par le Vercors, la Chartreuse, le Jura. Il va poursuivre dans les Vosges avant de revenir à son point de départ par le Massif Central. C’est un sacré parcours ! Il y a semble-t-il devant moi un randonneur qui descend vers la Méditerranée puis le GR20 en Corse. Alexis doit être derrière moi. Hier, il a rejoint Belfort de Giromagny alors que j’ai marché 11 kilomètres de plus jusqu’à Bas-Evette. On ne peut pas parler de surfréquentation mais il y a quelques marcheurs de longue distance sur ces chemins.

Rencontre sur le chemin

Le GR5 passe dans la campagne entre Belfort et Montbéliard par des chemins forestiers et des villages résidentiels assoupis en ce samedi. Il n’y a pas de commerces, de cafés juste un petit centre et des zones pavillonnaires. L’architecture est en train de changer. Dans les villages les vieilles maisons traditionnelles comtoises sont rectangulaires, massives avec un toit en demi croupe. La croupette qui relie les deux pans principaux permet semble-t-il de diminuer la prise au vent de la toiture.
À Fesches le Châtel, je termine officiellement ma Grande Traversée des Vosges et commence la Grande Traversée du Jura. En attendant de trouver un endroit pour camper, je bois une bonne pinte de bière au bar Santiago. Rien à voir avec Compostelle mais avec le Real de Madrid et son stade Santiago Bernabeu. L’ambiance est plutôt rock, tatouages et muscles avec un concert en préparation pour ce soir. Qu’importe, la bière est bonne. C’est parti pour le Jura.

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2 – La Grande Traversée du Jura

28 juin : Fesches le Châtel – Saint Hippolyte

La pluie est tombée en fin de nuit et jusqu’au réveil mais elle a la bonne idée de s’arrêter au moment de démarrer. Hier soir, juste en dehors de Fesches le Châtel, je m’étais installé sous un vaste abri utilisé par les chasseurs. Bonne intuition, s’il y a une chose que je n’aime pas lors de ces grandes marches, c’est le bivouac sous la pluie. Prendre son petit déjeuner dans l’espace étroit de la tente, plier les affaires mouillées, partir dans l’humidité, très peu pour moi.
Ce matin, au moins je suis au sec et prends mon petit déjeuner tranquillement installé à une table de pique-nique. Je n’échappe pas à l’humidité ambiante dans les forêts mais c’est un moindre mal.
Le paysage est beaucoup plus champêtre que la veille. Je rentre dans le massif du Jura avec ses «reculées», fond de vallée dans un massif calcaire avec source ou résurgence. Je longe un moment la frontière suisse avant de terminer la journée à Saint Hippolyte au bord du Doubs. Je vais plus ou moins suivre son cours jusqu’à sa source à Mouthe.
Saint Hippolyte est un endroit exceptionnel. Dans ce petit bourg, l’église a abrité quelques années le saint suaire, le vrai, celui qui est à Turin. Un seigneur l’avait ramené de Constantinople après une croisade. Le duc de Savoie l’a ensuite récupéré avant qu’il ne parte à Turin.

Saint-Hippolyte

Ce soir à l’hôtel, je regarde les bonnes averses s’abattre sur Saint Hippolyte et ne regrette pas que le camping soit encore fermé. C’est pas pour cette nuit le bivouac ou le camping sous la pluie.

29 juin : Saint Hippolyte – Goumois

Temps gris, humide, de la bruine, ce matin je ne me presse pas. Normalement, le temps va aller en s’améliorant dans la journée. Après deux semaines à un rythme soutenu, je culpabilise presque. Presque, parce que j’apprécie cette pause. Les pieds n’ont pas goûté ces kilomètres alignés et deux ampoules se sont mises en «warning» pour me dire de me calmer.
Il est neuf heures largement dépassé quand, le gros de la perturbation étant évacué, je quitte Saint Hippolyte. Bien m’en a pris car l’après-midi est agréable avec de belles éclaircies. Je peux profiter de belles vues dans la montagne jurassienne. Le GR passe à près de mille mètres d’altitude coupant un long méandre que le Doubs fait en Suisse. L’architecture est typique de ces montagnes avec les vastes fermes en partie recouvertes de bardage bois.

Goumois au bord du Doubs

Je termine ma journée à Goumois. L’étape est plus courte que d’habitude ; c’est pas plus mal pour mes pieds. Le village est composé de deux entités : une suisse de l’autre côté du Doubs et celle côté français. Demain, le sentier remonte les gorges de la rivière avec certainement pas de réseau ou alors l’onéreuse connexion auprès d’un opérateur helvétique.

30 juin : Goumois – Cabane du Torret

C’est dans un tunnel de verdure que je m’engage. Le Doubs coule parfois comme un torrent, parfois reste assagi par une retenue ou un barrage. Le sentier au fond des gorges a des allures de grand ouest, la rivière sauvage, peu de traces de présence humaine et le silence de la nature ou plutôt le bruit de la nature avec le chant des oiseaux et le murmure de la rivière. En de rares endroits, une route rejoint le fond de la gorge puis je retrouve le sentier sauvage.

Les gorges du Doubs

Je croise quelques randonneurs. J’en entends quelques uns sur l’autre rive qui parlent allemand. Les pêcheurs apprécient aussi l’endroit. Un m’explique que la truite zébrée du Doubs, espèce autochtone, est très recherchée. Elle est restée sauvage et se reproduit naturellement sans alevinage.
Toute la journée se déroule ainsi sur ce sentier. J’ai l’impression de ne pas avancer. À la fin de la journée, je n’ai pas fait 30 kilomètres. La cabane du Torret est au bord du Doubs juste avant que le sentier ne remonte sur le plateau. La cabane est confortable, je m’arrête là pour aujourd’hui. Assis devant mon petit chez moi, je regarde et écoute le Doubs couler, les oiseaux chanter. C’est paisible, je devrais être bien ici pour la nuit.

1er juillet : Cabane du Torret – Vieux Châteleu

Je repars comme hier dans cette atmosphère mystérieuse, sauvage, humide au milieu des arbres couverts de mousse. J’ai l’impression de traverser la forêt du magicien d’Oz.
Le sentier, parfois taillé dans la falaise se poursuit au dessus des gorges avant d’arriver au saut du Doubs. J’y arrive suffisamment tôt et le site très touristique est encore désert. La suite est tout aussi belle avec le bassin du Doubs d’abord coincé, sinueux entre les falaises. Puis le paysage s’ouvre en arrivant à Villers-le-Lac,  forêts de sapins, prairies, beaux chalets complètent le paysage.
Je prends ensuite de la hauteur. Le chemin est bordé de gentianes jaunes. Je longe de belles fermes jurassiennes et arrive sur un plateau à plus de 1100 mètres d’altitude à cheval entre la Suisse et la France. Les paysages sont harmonieux.

Dans la montagne jurassienne

Je ne pouvais terminer cette belle journée que dans un lieu à l’avenant. L’auberge et gîte d’étape du Vieux Châteleu est un bâtiment typique, isolé à 1200 mètres d’altitude. Ce soir, je serai confortablement installé et en plus, il y a d’autres randonneurs avec qui discuter.

2 juillet : Vieux Châteleu – Les Granges Tavernier

Ce matin, je traverse la république de Saugeais, un état d’opérette avec président, drapeau et hymne national et comme la journée est sous le signe de l’international, je passe aussi plusieurs fois en Suisse. Quelque soit le pays, la météo est la même, fraîcheur, ciel bas, bruine et parfois averses.
Pourtant la journée avait plutôt bien commencé avec des éclaircies. La veille, le repas, copieux, avec deux couples de randonneurs suivi d’une partie de scrabble avait été agréable. Une nuit récupératrice dans des draps propres, un bon petit déjeuner et des prévisions météorologiques allant à l’amélioration, j’étais parti pour une nouvelle belle étape dans le Jura.
Avec ce temps maussade, j’avance. Je n’ai pas d’objectif pour ce soir. Pontarlier est trop proche, trop bas. Il me faudrait descendre puis remonter le lendemain. Et après Pontarlier, Malbuisson où se trouvent camping et hôtels est trop loin.
Je fais un bonne pause à la cluse de Joux sous le château. Puis après une petite pensée pour Toussaint Louverture qui y est mort emprisonné, je repars. De beaux endroits se prêteraient pour poser la tente mais il est à peine 17 heures et je n’aime pas m’installer si tôt, si près des habitations. Et puis, les éclaircies annoncées sont enfin arrivées. Je poursuis sans me presser butinant au passage des myrtilles et de délicieuses fraises des bois.
Contrairement à d’autres périples, je ne pense pas qu’un Constantinos, Milé ou Andros m’offrira l’hospitalité dans le prochain village. Il n’y a pas comme dans ces pays de cafés qui permettent de discuter, d’échanger. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu depuis mon départ un bistrot de village.
Dans le hameau des Granges Tavernier, je demande à un habitant s’il connaît une adresse pour dormir et à ma grande surprise, il m’invite chez lui. Jacques et sa femme Elisabeth ont rénové une belle et immense ferme jurassienne et y viennent de Lyon pour leurs vacances. Je ne m’attendais pas à être reçu ici en France. Je trouve cela réconfortant et suis particulièrement reconnaissant envers Jacques et Elisabeth de m’avoir offert l’hospitalité.

Nuit aux Granges Tavernier

3 juillet : Les Granges Tavernier – Mouthe

Je redémarre après une bonne nuit de repos ravi de cette étape inattendue, inespérée même. Jacques m’a fait visiter sa vaste ferme jurassienne. Deux familles y vivaient, chacune occupant la moitié de la maison. Beaucoup d’éléments anciens sont conservés intacts comme le vaste foyer ou le four à pain. Tout l’arrière est un immense espace vide sous une charpente impressionnante. C’est là que les paysans entreposaient le foin pour l’hiver. À près de mille mètres d’altitude, il fallait certainement une réserve consistante pour tenir durant plusieurs mois de froid et de neige.
Dans certaines fermes, il y a un tuyé. Elles sont reconnaissables avec leurs grosses cheminées à clapets. Elles s’ouvrent ou se ferment en fonction de l’orientation du vent. La cheminée va en s’évasant pour constituer, au cœur de la maison, le tuyé (ou thuyé). C’est dans cette pièce qu’est séchée et fumée la charcuterie dont la célèbre saucisse de Morteau.
Au sommet du Mont d’Or, je vois pour la première fois les Alpes ou plutôt j’aperçois le bas des montagnes sous la couverture nuageuse. Je suis dans la partie la plus haute du Jura et j’espère pouvoir jouir des fabuleux panoramas sur les 4000 dans les prochains jours. Les Alpes…un peu plus de 15 jours après avoir quitté Lauterbourg, je les ai dans mon champ de vision ; je suis toujours étonné de la distance que l’on peut parcourir à pied. Les lacs Léman au sud, de Neuchâtel à gauche et de Joux à droite complètent le paysage.

Le Mont d’Or

Inutile de présenter Mouthe, terme de ma journée, le village détient un record qui lui vaut une renommée nationale et le qualificatif de petite Sibérie. Le 13 janvier 1968, il y a été enregistré une température de -36,7°C. En moyenne, il y gèle un jour sur deux dans l’année. Ce ne sera pas le cas aujourd’hui. Il fait frais mais il ne va tout de même pas geler en juillet.

4 juillet : Mouthe – Les Rousses

Le beau temps est annoncé pour toute la journée. Je suis presque déçu, aujourd’hui j’ai une étape sans points de vue spectaculaires ou sites remarquables. J’aurais préféré me garder ces conditions pour le passage par le Mont d’Or comme hier ou pour les jours prochains sur les crêtes face aux Alpes. Mais, il faut faire avec, je ne suis pas le maître du temps.
Finalement, c’est une belle journée, toute en harmonie. Harmonie majeure, harmonie mineure, je ne sais pas, je ne suis pas mélomane. Le paysage est sans aspérités, tout en douceur. Malgré l’altitude au-delà de 1000 mètres, il n’y a pas de montées brusques, de gros dénivelés. Et puis, il y a ce festival de couleurs. Certes, la dominante est verte, vert des forêts, vert des prairies fraîchement fauchées mais il y aussi une symphonie de jaunes, mauves, blancs avec les fleurs de champs au bord des chemins et dans les prairies encore naturelles. De temps en temps, le bleu profond d’un lac, un toit rouge rajoutent quelques notes à ce paysage.

Lacs de Bellefontaine et des Mortes

Seul bémol, le noir du bitume. Comme chaque jour sur cette grande traversée du Jura, il y a des sections plus ou moins longues sur des petites routes. Ce noir est une cicatrice qui rompt l’harmonie de la nature.
Ce matin, il y a eu ce petit moment inattendu avec ce renard surpris de me voir troubler son univers. Il m’a regardé, le temps d’une photo et est reparti dans la forêt.
Il y a aussi ce temps idéal beau mais avec la fraîcheur de l’altitude. Sans trop de dénivelés, je vais un peu plus loin que prévu. Je m’arrête juste au-dessus des Rousses. Le gîte d’étape est accessible uniquement à pied avec une belle vue sur le sommet de la Dôle où je monterai demain. L’électricité est solaire, l’eau vient de la citerne et je dormirai dans une yourte. C’est finalement en harmonie avec le reste de la journée, très proche de la nature.

5 juillet : Les Rousses – Refuge de la Loge à Lelex

La Loge à Ponard où j’ai dormi, est un endroit paisible au milieu de la nature ; on y est reçu en toute simplicité et on s’y sent tout de suite bien, un peu en famille. Après une journée de marche, c’est idéal pour se reposer et récupérer.
Alors que le soleil se cache, la fraîcheur arrive et avec elle l’humidité. Je me retire dans ma yourte. C’est un cocon douillet qui conserve la chaleur de la journée. Je me blottis sous les couettes pour une bonne nuit de sommeil.
Ce matin, le ciel est gris et je me dis que la vue sur les Alpes, ce ne sera pas encore pour aujourd’hui. Passé les Rousses, j’attaque la rude montée à la Dôle. Même après presque trois semaines de marche, je sue à grandes eaux. Le paysage sur le Jura, les Rousses se dévoile et tout d’un coup, arrivé au sommet, c’est le choc. La chaîne des Alpes avec au pied le lac Léman apparaît tout d’un coup. C’est superbe. Le Mont Blanc domine au centre avec côté Suisse, l’Eiger, le Cervin, les Diablerets puis Mont Blanc du Tacul, Aiguille du Midi, Grandes Jorasses, la Grande Casse…

Mont Blanc et lac Léman de la Dôle

La suite de la journée se déroule avec des éclaircies de plus en plus franches. Les Alpes se voilent de nuages en fin d’après-midi mais le sentier sur les crêtes du Jura est illuminé par une belle lumière. J’en profite, demain sera ma dernière journée dans ce massif et finalement, je vais un peu plus loin que prévu. Le refuge de la Loge est ouvert. C’est mon premier refuge. Il y a d’autres randonneurs. C’est le genre d’étape que j’apprécie.

6 juillet : Refuge de la Loge à Lelex – Grésin

Un léger rayon de soleil à la montée puis le temps s’est couvert quand je suis arrivé au Crêt de la Neige. C’est dans la brume que je suis au sommet du Jura. Je dois traverser les cinq massifs montagneux de France mais c’est le seul point culminant de mon parcours. Le Ballon de Guebwiller était un peu excentré et j’ai tracé plus directement dans les Vosges. Le Mont Blanc n’est pas à l’ordre du jour. J’aurais l’occasion de le voir régulièrement lors de mes étapes. Le Puy de Sancy est vraiment plus au nord que mon parcours. Seul l’Anéto serait faisable. J’y suis déjà monté à deux reprises et n’ai pas prévu de le faire cette fois.
La journée a été celle des erreurs. Dans le brouillard, je suis descendu du sommet du Reculet par un sentier qui progressivement allait trop à l’Est. J’en ai été quitte pour 200 mètres de montée supplémentaire pour retourner au sommet.

En direction du Crêt de la Goutte, dernière hauteur du Jura

Au Crêt de la Goutte, dernier sommet qui domine l’étroit défilé par lequel le Rhône trace sa route à travers la chaîne du Jura, emporté par mon élan, j’ai suivi le tracé GR qui lui, va vers Bellegarde alors que j’avais prévu de traverser le Rhône au Défilé de l’Écluse. Pas question de me rallonger inutilement ou de faire demi-tour, je change d’option. Je traverserai le Rhône au pont de Grésin et retomberai sur mon chemin demain.
En attendant de trouver un endroit pour planter la tente, je bois une bière dans un bar à Grésin. Depuis mon départ, c’est la première fois que je trouve un bar dans un village (hors lieu touristique) alors j’en profite et en prendrai une seconde ensuite.

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3 – Les Alpes

7 juillet : Grésin – Charly

Pour récupérer le GR5 dans les Alpes, je fais presque trois quarts de tour du lac Léman. Officiellement, le sentier GR5 descend du sommet de la Dôle vers le lac Léman. Le lac est traversé en bateau de Nyon à Thonon-les-Bains. Quand j’ai préparé mon tracé, le passage par la Suisse était incertain. De plus, cela m’a semblé aller dans la facilité que de faire une partie du parcours en bateau pour s’éviter des kilomètres supplémentaires. Enfin, ma grande traversée de la France est d’abord en France, même si j’ai mis le pied en Allemagne, suis passé par des petits bouts de Suisse et marcherai franchement en Espagne sur la fin.
Je ne regrette pas ce choix. La partie sur les crêtes jurassiennes à partir de la Dôle vaut vraiment la peine. Les vues sur le Léman et les Alpes, les paysages du Jura avec crêtes, alpages et forêts sont superbes.
La conséquence de ce choix est que je marche aujourd’hui par moment droit vers les sommets où j’étais hier. J’ai le Crêt de la Neige en face de moi. Autre particularité, je suis sur un chemin de Compostelle et je croise des pèlerins qui vont aussi vers les Pyrénées mais dans un sens opposé au mien. Ce qui est sûr, c’est que leur chemin est plus direct que le mien. En peu de temps, j’en croise six. Cela prouve encore s’il en était besoin, la popularité de ce chemin. À part un couple français, ils sont tous suisses et ne font qu’une partie du chemin. En tout cas, avec leurs sacs à dos de 60 litres, ils ne vont manquer de rien. Une jeune suisse, partie avant-hier de Genève est déjà en train de commencer à regretter son choix.
Un chemin de Compostelle est différent d’un sentier de randonnée. Il y a des gîtes d’étape dans les villages. Régulièrement, des bancs, des tables de pique-nique, des points d’eau potable ont été installés pour le confort des pèlerins.

Mon petit chez moi à Charly

À Charly, il y a justement un petit gîte d’étape. Les balcons sont fleuris. L’ensemble est coquet. Il est sur une petite place avec une chapelle. Il est encore tôt mais je décide de m’arrêter ici. Après plusieurs longues journées, je vais pouvoir profiter d’une bonne partie de l’après-midi tranquille. En bon pèlerin, je commence par une grosse lessive. Il fait beau et chaud. C’est ma journée repos.

8 juillet : Charly – Cabane de la Servette

Sur cette partie du chemin, il est difficile aux personnes rencontrées de croire que l’on va ailleurs qu’à Compostelle. Même quand je décris plus précisément mon itinéraire, je sens bien que ce que l’on retient, c’est que je vais vers les Pyrénées et in fine, c’est bien en direction de Saint Jacques. Cela rassure, donne un motif légitime, valable à ma marche.
Je continue un tout petit bout de ce chemin à rebours puis le laisse descendre vers Genève. La ville et le lac sont juste en-dessous de moi, à portée de fusil. Moi, je monte vers le mont Salève. Je ne vais certainement plus rencontrer de pèlerins, juste quelques randonneurs et promeneurs. Sur les hauteurs du mont Salève, le panorama est époustouflant. À ma gauche, le Jura avec tous les sommets parcourus, la Dôle, Montrond, Colomby de Gex, Crêt de la Neige, Reculet, Crêt de la Goutte et Genève et le lac Léman en dessous. À droite les Alpes avec la chaîne des Aravis, l’incontournable Mont Blanc, le Mont Blanc du Tacul, l’aiguille du Midi, les Grandes Jorasses, les Drus et l’aiguille Verte, le glacier des Grands Montets…
Après ce festin de panoramas tous plus beaux les uns que les autres, je traverse une zone moins séduisante. Je suis à la périphérie d’Annemasse qui est à la périphérie de Genève. Ces zones péri-urbaines sont peu propices au tracé d’un chemin de randonnée. Les portions sur bitume sont plus fréquentes. Ici, dans la chaleur du milieu de l’après-midi, j’ai même en prime droit à une route avec beaucoup de circulation et peu de bas-côtés. Je redouble de vigilance. Dans les villages traversés, il n’y a plus de commerces. Les grandes surfaces sont à quelques minutes en voiture mais trop loin à pied. L’habitat est disséminé et on est jamais loin d’un pavillon, du bruit des tondeuses à gazon et des chiens qui aboient. Il y a toujours à proximité une autoroute ou une voie rapide avec le bruit sourd de la circulation, le ronflement d’un camion ou une moto qui pétarade. Cet ensemble musical peut éventuellement être complété par un train qui passe ou un avion à l’approche de l’aéroport. Mais il n’y a plus actuellement d’avions dans le ciel même à l’aéroport international de Genève Cointrin.
Ici, c’est quand même différent. Je ne traverse pas de vulgaires villages dortoirs. Je suis dans une riche partie de la riche Savoie. Les habitants travaillent de l’autre côté de la frontière avec des salaires suisses. Les maisons sont cossues et en toile de fond, la chaîne des Alpes offre un magnifique panorama.
Passé Bonne, je reprends de la hauteur pour monter vers les Voirons. Petit à petit, le bruit de la ville s’estompe. Je retrouve le silence de la nature. Je devrais maintenant être tranquille pendant plusieurs jours.

Le Mont Blanc se rapproche

La montée est rude mais la récompense est à la hauteur de l’effort. J’arrive après une longue étape au paradis. La cabane de la Servette est isolée sous les Voirons. Il y a une magnifique fontaine et luxe suprême, deux couples de sympathiques savoyards sont venus pique-niquer. À peine arrivé, j’ai droit à des saucisses grillées, du poulet, des pommes de terre, vin rosé, bière et melon. Je partage le repas, puis quand ils redescendent dans la vallée, m’installe seul dans ma cabane au fond des bois. Le feu crépite dans la cheminée. Je peux m’endormir après une longue étape.

9 juillet : Cabane de la Servette – La Plantaz

Après le festival de panoramas de la veille, je deviendrais presque blasé. La vue sur le Mont Blanc ne suscite plus le même émoi. Ce n’est quand même pas encore de l’indifférence et ce matin, je me suis arrêté pour simplement contempler le paysage avec toujours des vues à couper le souffle. À gauche, le lac Léman est toujours là, Genève disparaît petit à petit et j’ai dépassé le niveau de la Dôle. Thonon-les-Bains est dessous moi. J’approche du bout de la rive française du lac. Les montagnes commencent à m’entourer. Demain, je serai dans le vif du sujet.

La dent d’Oche et les Cornettes de Bise, le programme de demain

Avec la chaleur, l’énergie n’est pas la même. À Bioge, en bas dans la vallée, je patiente un long moment en buvant une bière à la base nautique. En fin de journée, j’attaque la rude montée vers Vinzier. Le pré que je trouve pour planter la tente est un peu pentu, un peu herbeux ; ce n’est pas le confort de la cabane de Servette, qu’importe demain sera l’Abondance.

10 juillet : La Plantaz – La Chapelle d’Abondance

Après trois jours plein Est, je rejoins le GR5 près de la frontière suisse et met le cap au sud pour la partie nord de la Grande Traversée des Alpes.
Je suis maintenant sur un de ces itinéraires populaires. Le Tour du Mont Blanc, le GR 20 corse, la traversée des Pyrénées et bien sûr Compostelle… il y a une concentration de randonneurs sur quelques itinéraires. Il existe pourtant des milliers de kilomètres de sentiers balisés et sur nombre d’entre eux, on marche sans rencontrer personne. Il y a aussi des parcours sublimes comme en Grèce où les refuges ferment faute de randonneurs et où les sentiers sont en train de disparaître. C’est dommage, c’est un peu comme la surfréquentation des touristes sur quelques lieux. Il faut oser marcher en dehors des sentiers battus. Cela dit, je commence mon GR5 dans les Alpes…
Cette fois, je suis vraiment dans les montagnes, sentiers escarpés, montées et descentes qui s’enchaînent et randonneurs bien équipés. Pour cette première journée, je traverse des paysages superbes autour de la Dent d’Oche et de Bise. Je marche à quelques mètres d’un troupeau de bouquetins. Ils ne sont pas du tout troublés par ma présence et continuent tranquillement à brouter dans une prairie fleurie.

Au-dessus des chalets de Bise

Je craignais un peu le monde. Il y en a un peu plus que sur le GR Balcon du Léman mais cela reste très acceptable. C’est même agréable de discuter avec certains qui se lancent dans une longue marche. J’échange avec un père et ses deux (grands) enfants. Lui va jusqu’à Menton, son fils et sa fille l’accompagnent une semaine.
Parti tôt ce matin, j’arrive en milieu d’après-midi à la Chapelle d’Abondance. Des orages étaient prévus pour l’après-midi et j’ai préféré ne pas trop traîner.
Je suis à l’hôtel. Cela faisait presque deux semaines, depuis le début du Jura que je n’y étais pas allé. Même si j’ai eu droit entre temps à toute une série d’étapes agréables (invité chez l’habitant, seul dans des gîtes d’étape, cabanes au fond des bois…), j’apprécie le confort. J’apprécie aussi de pouvoir passer le reste de la journée tranquille, boire une bière et me reposer. Je n’ai fait que 24 kilomètres mais avec près de deux mille mètres de dénivelés. C’est la montagne et ce régime là va être le mien les prochains jours.

11 juillet : La Chapelle d’Abondance – Col de Cou

J’ai vraiment de la chance avec la météo. J’ai du beau temps quand je campe et cette nuit où j’ai dormi à l’hôtel, il a plu et sûrement assez fort vu l’eau boueuse de la Dranse d’Abondance.
Ce matin, je prends mon temps. Inutile de se presser, le temps va aller en s’améliorant. Les nuages restent accrochés aux montagnes ; quelques gouttes tombent mais la perturbation est passée et les prévisions météorologiques sont bonnes pour les jours à venir.
J’attaque par près de mille mètres de montée en continu. J’aime ces montées régulières particulièrement le matin au démarrage. Après plus de trois semaines, le physique est bon. La température fraîche est idéale pour ce genre d’efforts.
Des hauteurs d’Avoriaz, je fais un dernier passage en Suisse et arrivé au col de Cou, à la frontière, je décide de camper. C’est le grand luxe, un point d’eau à proximité, un espace plat pour planter la tente, une vue dégagée des deux côtés (même si les nuages jouent les prolongations) et une station de recharge des batteries des VTT électriques et pour les téléphones…

Ce soir, je campe à la frontière au col de Cou (au fond)

L’endroit est du coup prisé. Il y a deux français, une jeune allemande, un père et son fils. Cela fait quatre tentes installées sur la partie plate du col. Je prends ma « douche » puis nous discutons en préparant le repas (pour moi, c’est purée sardines…).

12 juillet : Col de Cou – Col d’Anterne

Le parking des Allamands est plein à craquer. Les voitures sont garées en continu sur le bord de la route. Je pense que je vais avoir droit à une fête champêtre avec fromages et pâtisseries du cru ou à un pèlerinage avec procession et cantiques. Non, c’est un dimanche de juillet à Samoëns. C’est même un week-end prolongé avec le pont du 14 juillet et les prévisions météorologiques sont bonnes pour les jours à venir. Je suis juste à un départ de sentiers.
Le centre du village déborde de monde, les terrasses de café sont pleines. À la boulangerie, aligné en respectant le mètre de distance et le masque à la figure, il me faut bien un quart d’heure pour acheter mon pain. Il va falloir que je m’habitue au monde. C’est le début de la pleine saison et j’arrive dans le secteur très touristique du Mont Blanc. La longue file de voiture entre Samoëns et Sixt Fer à Cheval laisse augurer que je ne vais pas être seul au bout de la vallée.
À la belle cascade du Rouget, c’est la cohue. Les voitures ont du mal à se croiser. La place de la Concorde transposée au cœur des Alpes.
Je commence à monter et croise une file quasi continue de randonneurs et de promeneurs. J’ai l’impression de voir plus de monde qu’en plusieurs mois de marche à travers l’Italie, les Balkans et l’Europe de l’Est (Pologne non compris. La Pologne est hors catégorie dans ce domaine). Quand, enfin l’après-midi avançant et les marcheurs à la journée en grande partie descendus, je retrouve le silence de la nature et je reprends mon souffle. J’ai l’impression de sortir d’une plongée en apnée comme après avoir marché le long de la route avant Bonne.
Au lac d’Anterne, il doit y avoir déjà une centaine de personnes qui s’installe pour camper. Je passe le col et trouve un emplacement isolé pour camper. Le Mont Blanc montre juste le bout de son sommet à travers les nuages. Je suis seul, c’est calme, il y a juste le bruissement du torrent à proximité.

Bivouac sous le col d’Anterne. On aperçoit le Mont Blanc dans les nuages.

13 juillet : Col d’Anterne – Col de Voza

Je me suis endormi hier soir avec plein de belles images dans la tête du coucher de soleil sur le Mont Blanc.
Difficile de s’extirper de son duvet douillet au petit matin. Couché vers 21h30-22h00, je sors de mon sommeil profond vers 5h du matin. À 2120 mètres d’altitude, dehors il fait frais. C’est humide. Hier soir dès le coucher de soleil, le toit de la tente était couvert de rosée. Je mets le nez dehors mais le Mont Blanc est sous les nuages. Je me renfonce dans mon duvet et somnole jusqu’à 6h. Ensuite, il me faut une heure pour être prêt à partir. Je n’arrive pas à être plus rapide. Prendre le petit déjeuner (céréales avec lait chaud, thé), nettoyer, plier la tente, faire le sac…le temps pour faire tout cela est incompressible.
Parti de mon bivouac à 7h, j’attaque rapidement les mille mètres de dénivelés jusqu’au Brévent. Un des charmes de la randonnée en montagne, c’est à l’approche d’un col de découvrir le panorama de l’autre côté. Ici, je sais ce qui m’attend. Un petit névé à passer et me voilà au Brévent mais le Mont Blanc soigne sa mise en scène. Il reste derrière un rideau de nuage. J’avance sur la crête et m’installe dans un coin tranquille pour assister au spectacle. Le rideau de nuages se déchire et une des plus exceptionnelles vues se dévoile. Je peux presque toucher le Mont Blanc. Chamonix est à mes pieds et face à moi le toit de l’Europe (oui, l’Elbrous à la frontière des républiques autonomes de Kabardino-Balkarie et de Karatchaïévo-Tcherkessie peut prétendre aussi à ce titre…). Le Mont Blanc du Tacul, le glacier des Bossons, l’aiguille du Midi, les Drus, l’Aiguille Verte…le massif du Mont Blanc que je vois presque chaque jour depuis le sommet de la Dôle est devant moi. Le spectacle est court, les nuages reviennent, c’est ça avec les stars…

Le massif du Mont Blanc depuis le Brévent

Après la longue descente dans la vallée de Chamonix, je tente un appel à un gîte d’étape aux Houches. Comme je m’y attendais, c’est complet. J’attaque la montée vers le col de Voza. Un peu avant le col, un bar-restaurant est ouvert. Tenu par un sympathique couple, j’en profite pour faire mon repas. Ce soir, ce ne sera pas purée sardines mais une bonne tartiflette au reblochon. Un litre de bière, une tarte aux myrtilles et un petit génépi en digestif, je repars repu. Les feux d’artifice du 13 et 14 juillet sont annulés à Chamonix et aux Houches mais j’ai eu un acompte pour la fête nationale.
Il me reste 20 minutes pour monter au col de Voza. Le litre de bière ou le génépi étaient peut-être en trop pour terminer la journée. Du col de Cou au col d’Anterne puis à celui de Voza, c’est ma troisième nuit de bivouac.

14 juillet : Col de Voza – Refuge du Col de la Croix du Bonhomme

– On n’arrive pas à le suivre l’ancien !
C’était l’autre jour dans la montée après Sixt Fer à Cheval. Je discutais avec deux jeunes qui randonnaient aussi sur le GR5. Puis, ils ont dû faire une pause et j’ai continué à monter. C’est vrai, la première partie de la phrase a satisfait mon amour propre. Pour la deuxième partie, il faut bien se rendre à l’évidence. Je ne peux pas être qualifié de «jeune» ; je suis dans la catégorie des «anciens».  Aujourd’hui, j’ai basculé plus proche des soixante que des cinquante…
Pour la forme, je peux encore tenir tête à des jeunes voire à les laisser sur place. Je termine ma quatrième semaine depuis mon départ de Lauterbourg. 28 jours consécutifs sans pause avec en moyenne 32,5 kilomètres et 1300 mètres de dénivelés, c’est même un peu plus que mes performances habituelles. Les circonstances ont été favorables. J’ai eu du beau temps pratiquement en permanence et avec les longues journées en ce moment, c’est propice pour rallonger l’étape en fin d’après-midi. Dans les Vosges et le Jura, les sentiers sont remarquablement balisés et entretenus. Les montées sont progressives. On peut marcher à un bon rythme. Enfin, au départ beaucoup de refuges étaient fermés, maintenant ils sont complets et quand je plante la tente, je marche jusqu’à la fin de la journée.

Chalets et Dôme de Miage

26 kilomètres, 2170 mètres de dénivelés aujourd’hui, cela reste correct malgré une année de plus au compteur. Par contre, ce soir c’est nuit au refuge. J’ai été étonné qu’il reste de la place. Tant mieux, je suis à 2430 mètres d’altitude, il fait gris et frais et un «ancien» comme moi a besoin d’un peu de confort. Je serai au chaud et pour dîner, ce sera mieux qu’une purée sardines en repas d’anniversaire.

15 juillet : Refuge du Col de la Croix du Bonhomme – Peisey Nancroix

Le refuge du Col de la Croix du Bonhomme est une grosse structure sur le GR5 et le Tour du Mont Blanc. Il doit bien y avoir une dizaine d’employés pour faire tourner l’affaire. Il y a du monde et pourtant, pour respecter les mesures de distanciation, la capacité du refuge est réduite de moitié. Nous ne sommes que trois dans un dortoir de huit. C’est finalement plus agréable. Pour la distanciation, dans la salle commune, cela relève de la théorie. Si un randonneur est porteur du virus, cela peut faire quelque chose comme une réunion d’une église évangélique. On pourrait assister à une propagation du virus de manière inexpliquée et lente des Alpes aux Cévennes puis jusqu’aux Pyrénées…
J’ai passé une bonne nuit au chaud même si je préfère des petits refuges comme celui de la Loge au pied du Crêt de la Neige. Dans ces grosses structures comme au Col de la Croix du Bonhomme, cela fait un peu usine et perd en convivialité.

En direction de la Pierra Menta

Je quitte le très populaire Tour du Mont Blanc et poursuis sur le GR5 via Roselend et au pied de la Pierra Menta. Et ce soir, je suis hébergé dans des conditions particulièrement agréables et confortables. Pour preuve, je prévois une journée supplémentaire ici. Quand on aime, on ne compte pas.

17 juillet : Peisey Nancroix – Refuge de la Leisse

Après cette journée de repos, repu, je repars. Le plein de calories emmagasinées la veille se transforme naturellement en énergie dans les jambes. Je remonte la vallée à un bon rythme. Le temps est gris, il fait frais. Les conditions sont idéales pour avancer, plus que pour flâner.
Quand je bascule côté Tignes, le soleil fait son apparition sur les ensembles d’immeubles de Tignes-Lac et Tignes-Val-Claret. Heureusement, le GR ne fait qu’effleurer ce dernier et finalement, en montant les remontées mécaniques se font relativement discrètes.
Le passage par le col de la Leisse est un point haut du chemin. Il reste pas mal de neige mais le relief n’est pas pentu. Les paysages ont même des airs de plateau himalayen avec le glacier de la Grande Motte, de beaux lacs bleus et cet univers minéral parsemé de champs de neige. C’est magnifique.

En descendant du col de la Leisse

J’arrive suffisamment tôt au refuge de la Leisse et réussis à avoir une place dans le refuge. C’est un beau refuge, pas trop grand, le site est superbe et l’ambiance montagne. À 2487 mètres d’altitude, j’y serai bien et plus au chaud que sous la tente.

18 juillet : Refuge de la Leisse – Montaimont

Pour traverser la Vanoise, j’avais plusieurs options. Celle imaginée au départ était la plus simple : par le GR5 sur le flanc Est du massif. C’est celle avec le moins de dénivelés puisqu’elle est en balcon au-dessus de la vallée qui descend sur Modane. Elle offre paraît-il de belles vues sur les glaciers. L’autre classique est par le GR55. Elle franchit le beau col de la Vanoise, descend à Pralognan-la-Vanoise et franchit le col de Chavière à 2800 mètres d’altitude pour redescendre sur Modane. Il y a enfin celle que j’ai prise sur les conseils du gardien du refuge de la Leisse et d’autres randonneurs. Elle évite de redescendre sur Pralognan-la-Vanoise en passant après le col de la Vanoise par le col du Grand Marchet et le refuge de la Valette. Je prévois ensuite de passer dans la vallée de Modane par le beau col d’Aussois à 2914 mètres d’altitude. C’est l’option la plus alpine ; certains (courts et rares) passages sont équipés de chaînes ou d’échelons et de temps en temps, il faut s’aider des mains. C’est aussi celle avec le plus de dénivelés mais on ne se refait pas…
Je traverse de beaux paysages très alpins. L’occasion pour certains de faire la photo Instagram comme ce couple près d’un petit étang après le refuge de la Valette. Une bonne photo Instagram, c’est tout un art et cela prend du temps. Le couple a tout prévu puisque pendant tout le temps nécessaire à la réussite de leur œuvre, ils ont mis en fond de la musique, forcément type rap. Les sonnailles du troupeau, le bruit du vent ou tout simplement le silence de la nature, cela ne le fait pas. La jeune fille pose sur un rocher, un peu façon sirène de Copenhague. Les vêtements laissent deviner des formes harmonieuses mais néanmoins généreuses. Le visage est légèrement de profil car on a quand même sa pudeur.
J’imagine la photo suivante avec l’homme. Le style sera différent. L’idéal est torse nu pour révéler une musculature avantageuse et des tatouages. Les bras en croix face à la montagne, c’est genre «Je suis fort, je suis le maître du monde».
Comme je ne suis ni un homme musclé et tatoué et ni une jeune fille aux formes harmonieuses mais néanmoins généreuses, je me contente d’une photo de la montagne.

Simple photo de montagne au dessus de Pralognan

19 juillet : Montaimont – Modane

L’équation pour le randonneur n’est pas actuellement facile à résoudre. Les règles de distanciation dans les refuges réduisent la capacité de moitié. Avec cette crise, la montagne n’a pas moins de randonneurs et a probablement même gagné en popularité. Dans le parc national de la Vanoise, le bivouac est interdit. Donc hier, après être passé un peu tôt au refuge de la Valette, j’ai décidé de prolonger jusqu’à Montaimont. Il y a là un refuge et il est en plus en dehors du parc. Je me doutais bien qu’il serait complet mais pensais bivouaquer à proximité.
Le refuge était effectivement complet mais la mairie de Pralognan-la-Vanoise a en plus pris un arrêté municipal interdisant le bivouac sur tout le territoire de la commune. En gros, arrivé là, je devais disparaître ou marcher deux à trois heures pour aller soit à Pralognan (à l’opposé de ma direction) soit à un autre refuge.
J’ai finalement remonté la vallée et après avoir demandé à un berger, bivouaqué sur un pré hors périmètre du parc national mais illégalement sur le territoire de la commune de Pralognan.
La nuit a été très fraîche avec un beau ciel étoilé. Ce matin, je pars pour la première fois avec toutes mes affaires chaudes y compris ma doudoune. Le ciel est bleu limpide pour la première fois depuis que je suis dans les Alpes. Jusqu’à maintenant, les nuages restaient souvent accrochés aux sommets. Là, je jouis d’un panorama à 360°. Je me réchauffe rapidement avec les mille mètres de dénivelés pour passer le col d’Aussois. Encore tôt le matin, le petit névé avant le col requiert de l’attention. Je bascule dans la vallée de la Maurienne. Les paysages du côté du Fond d’Aussois et de la Dent Parrachée sont splendides.

La Dent Parrachée

Il me reste 1500 mètres de dénivelés en descente pour rejoindre Modane. Arrivé en milieu d’après-midi un dimanche, la ville a des allures de cité fantôme. Des barres d’immeubles, peu d’activité, il y a mieux pour faire étape. Mais je m’arrête ici. Un vent chaud souffle, il y a déjà un parfum de sud à Modane.

20 juillet : Modane – Refuge des Drayères

Là où au début de mon parcours, la moindre chapelle suscitait ma curiosité, ici la montagne écrase tout. La géographie a pris le dessus sur l’histoire. Je suis passé indifférent devant la jolie église des Contamines-Montjoie. À Modane, j’aurais pu m’intéresser à l’histoire de cette ville frontière, aux bombardements de la seconde guerre mondiale. Je n’en retiens qu’une cité sans charme et sans activité, quasi déserte un dimanche après-midi.
Mon attention est monopolisée par ces paysages splendides, ces montagnes, l’altitude du point de passage le plus haut, les dénivelés montants et descendants.
Le mont Thabor est à ce titre un important jalon. Je passe des Alpes du Nord à celles du Sud. Les rivières à partir d’ici se jettent dans la Durance. Déjà les paysages sont différents, plus minéraux, plus secs. Ce sommet marque aussi un changement de direction. Après plus de 1000 kilomètres à travers les Vosges, le Jura et les Alpes en ayant comme fil conducteur le GR5, je mets le cap vers le Sud-ouest.

Le Mont Thabor (au fond à gauche)

À 3178 mètres d’altitude, c’est aussi probablement mon point de passage le plus haut de toute ma traversée de la France à pied. La montée se fait facilement. L’itinéraire est très fréquenté et les quelques névés sont bien tracés. Le sommet en lui-même est tout arrondi et il y a même une chapelle. Isolé entre la Vanoise et les Écrins, le panorama est à couper le souffle. J’ai l’impression de dominer le massif depuis un avion.
Enfin, c’est sûrement aussi un record pour une montée avec 2200 mètres de dénivelés positifs d’un seul trait depuis Modane. Comme je l’ai faite le matin, reposé par une nuit confortable, je l’ai trouvée agréable. Je préfère de toutes façons toujours celles régulières que les montées et descentes successives.
Je suis suffisamment tôt au sommet pour poursuivre jusqu’au refuge des Drayères. Avec les mesures de distanciation, je me retrouve seul dans un dortoir. Ici, les mesures de protection sont d’ailleurs bien respectées : sens de circulation, dortoir de réserve pour personne présentant les symptômes du Coronavirus, quelques personnes (une minorité) portent un masque.
Le repas du soir excellent, partagé avec une famille normande, le site superbe face à la vallée de la Clarée, je conclus en beauté cette journée marquée par le sommet de ma traversée à pied de la France.

21 juillet : Refuge des Drayères – Chambran

Ce matin, c’est encore un festival de paysages tous plus beaux les uns que les autres. Le paysage est assez minéral, parsemé de lacs et en toile de fond le massif des Écrins avec ses cimes et ses glaciers. Je suis subjugué et émerveillé. J’ai l’impression de ne rien avoir vu d’aussi beau depuis mon départ.

Lac Grand et le massif des Écrins (montagne des Agneaux)

Au niveau de Monêtier-les-Bains, il me faut faire un choix. Les prévisions météorologiques sont incertaines avec risque d’orages. Cela semble tenir et je m’engage vers la montée vers le col des Grangettes. J’ai plus de mille mètres de rude montée. Le final est aérien avec un sol pierreux et instable et des chaînes pour s’aider. Au col, j’ai à nouveau une vue splendide. Cette fois sur le lac de l’Eychauda en contrebas et les glaciers du massif des Écrins.
Au hameau de Chambran, en bout de route, je suis rincé par cette rude journée. Il y a une petite auberge. Je me gave de calories et me déshydrate avec 75cl de bière avant de planter ma tente à proximité. Je ne peux pas aller plus loin aujourd’hui.

22 juillet : Chambran – Refuge du Pré la Chaumette

Depuis que je suis dans les Alpes, je crapahute, je dénivelle. Les trois derniers jours, j’ai été servi avec les 2200 mètres du Mont Thabor, le passage escarpé et équipé de chaînes du col des Grangettes et aujourd’hui avec celui de l’Aup Martin.
De Vallouise, il y a 1760 mètres de dénivelés jusqu’au col. La première partie se déroule gentiment le long de la route pour remonter la vallée et ensuite cela se corse progressivement. La montée plein nord au col est raide sur du schiste friable. Il y a quelques jours, on ne pouvait passer qu’en crampons. On évite maintenant les derniers névés.

Col de l’Aup Martin, dernier haut col des Alpes

À 2761 mètres d’altitude, c’est mon dernier haut col des Alpes. Je ne me retrouverai pas aussi haut d’ici les Pyrénées. Je vais maintenant progressivement perdre de l’altitude en passant par le Champsaur, le Dévoluy et le Diois.
Comme hier, des orages sont prévus et aujourd’hui le ciel est menaçant. Je ne traîne donc pas. J’ai depuis le début beaucoup de chance avec la météo ; l’orage n’est arrivé qu’une fois bien installé au refuge du Pré la Chaumette. Hier, j’y ai eu droit dans la nuit sous la tente à Chambran. Cela a à peine troublé mon sommeil.
Les prévisions sont bonnes pour les prochains jours, le relief va progressivement s’adoucir ; l’altitude va baisser. C’est bientôt la chaleur qu’il va falloir surveiller.

23 juillet : Refuge du Pré la Chaumette – Saint-Bonnet-en-Champsaur

Col de la Venasque, Entre les Aigues, Le Pra du Clot…j’ai changé d’aire linguistique. Je suis dans le domaine de la langue d’oc. L’accent se fait chantant et ici les habitants sont plutôt tournés vers Marseille.

Descente du col de la Venasque

En passant le col de la Venasque, j’ai aussi un grand changement de paysages. Je domine Gap ; la vue sur le sud donne sur ce que je qualifierais de collines après toutes les montagnes traversées. J’ai presque l’impression de voir un paysage de plaines avec le plateau du Champsaur à mes pieds. Plus de pics enneigées, de glaciers, de vallées encaissées, seuls les sommets calcaires du Dévoluy me barrent l’horizon à l’Ouest. Ils me rappellent que je n’en ai pas complètement terminé avec les Alpes. Il me reste encore près de 200 kilomètres avant de passer le Rhône à Viviers.

24 juillet : Saint-Bonnet-en-Champsaur – Au pied du col des Aiguilles

Je suis sur un itinéraire de liaison en direction du Massif Central. Des bouts de GR, des sentiers de petites randonnées et des bouts de chemins non balisés doivent m’amener jusqu’au Rhône. Hier en partie sur le GR50 (Tour du Vieux Chaillol), je rejoins aujourd’hui le GR93 (Du Vercors au Dévoluy) pour ensuite aller sur le GR94 (Tour du Pays de Buëch). Sur ces chemins, la marche est beaucoup plus solitaire. Après les nombreux randonneurs sur le Tour du Mont Blanc, GR5, Mont Thabor et Tour des Écrins, je ne rencontre que quelques promeneurs.
Après l’orgie de paysages tous plus beaux les uns que les autres, je craignais une certaine lassitude sur cette liaison. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Les paysages du Dévoluy sont superbes, très différents de ceux où j’ai marché jusqu’à maintenant. Ces montagnes calcaires avec des parois rocheuses impressionnantes et la blancheur de la pierre donnent un petit air de Rocheuses. Et au milieu de ce paysage minéral, il y a le plateau du Dévoluy avec ses champs et prairies.

Le Dévoluy : Grande Tête de l’Obiou et Grand Ferrand

J’avance vers l’Ouest et ce soir, je campe au pied du col des Aiguilles. C’est la limite de la Drôme. «On dirait le sud…» chante Nino Ferrer.

25 juillet : Au pied du col des Aiguilles – Lesches en Diois

L’odeur du pin et de la lavande, la couleur de l’herbe sèche, les buis et arbustes épineux au bord du chemin, la chaleur l’après-midi. Ce matin, dans un décor de montagnes, j’ai mis ma doudoune au réveil. Il y a trois jours, je passais un col de l’Aup Martin qui quelques jours auparavant ne pouvait l’être qu’avec des crampons. Je suis toujours surpris qu’en marchant, à ce rythme lent, on puisse changer de paysages aussi rapidement.

Les montagnes et le col des Aiguilles derrière moi

Après la belle journée d’hier, aujourd’hui est un retour à l’ordinaire. Les paysages ont perdu de leur superbe. Sur cette liaison, je marche un moment sur la route mais heureusement, je passe une excellente soirée.
Lesches en Diois a un petit goût de paradis pour le randonneur. Un agréable bistrot tenu par un sympathique couple me permet de me déshydrater avec la très appréciée bière avec en prime et offert par la maison un excellent curry de légumes. Je profite des douches publiques pour évacuer la sueur d’une chaude journée de marche et faire ma lessive. Propre, déshydraté et repu, j’assiste le soir à une pièce de théâtre. C’est rythmé, plein de poésie et inattendu dans ce petit village du Diois. Tout le charme d’un soir d’été au cœur de la France.
Dans la salle des fêtes, tout le public porte un masque. Alors que dans les premiers refuges où j’ai dormi, c’était rare, au dernier, celui du Pré de La Chaumette, pratiquement tout le monde le portait. En marchant, on oublie presque cette actualité et cela a presque un côté irréel d’y être confronté. Jusqu’où je pourrai marcher? Mes passages en Catalogne, en Aragon ou au Pays Basque seront-ils possibles?

26 juillet : Lesches en Diois – Saint Nazaire le Désert

Saint Nazaire le Désert tient son nom de sa position isolée, difficile d’accès. Pour moi, c’est une oasis. Sur les 140 kilomètres de Lus-la-Croix-Haute à Châteauneuf-du-Rhône, soit toute ma traversée de la Drôme, c’est la seule localité avec à peu près tous les services. Je n’avais pas prévu de passer ici. J’ai fait le petit crochet. J’avais besoin de m’arrêter dans une «oasis». Je craignais cette partie entre les Alpes et le Massif Central au cœur de l’été. J’ai eu un premier aperçu. Et encore, je suis un peu en altitude et de temps en temps, une légère brise atténuait la chaleur.

Dans le Sud de la Drôme

Le paysage est sec, rocailleux, âpre ; il n’y a pas d’eau dans la plupart des ruisseaux ; les petits villages traversés n’offrent pas de services. Cette journée ne restera pas dans les annales.
Saint Nazaire le Désert, un havre de paix mais aussi une commune particulièrement frappée par le virus. 160 habitants, 30 personnes touchées dont les propriétaires de l’hôtel, un décès.
Demain, je poursuis avec des températures plus élevées et une altitude plus basse…

27 juillet : Saint Nazaire le Désert – Alençon

Quand le soleil a commencé à éclairer le chemin de cette lueur orangée annonciatrice des jours de forte chaleur, j’étais à près de mille mètres d’altitude. Je terminais la première grosse montée de la journée. C’est toujours ça de gagné dans cette lutte contre le soleil. La pluie, pire, les orages, la canicule ne sont pas les amis du randonneur.
Je suis parti tôt de Saint Nazaire, un peu avant six heures du matin. À dix heures, dans la deuxième montée de la journée après Bouvières, le soleil affûte ses dards brûlants. Je sens que je suis en train de perdre la partie. Heureusement, la forêt apporte une offre salvatrice avant le col.
À treize heures, à la Paillette, je joue l’esquive et m’accorde une longue pause. Il n’est pas question d’attaquer à cette heure ci les 300 mètres de dénivelés à venir. Après un long arrêt au bar-restaurant jusqu’à sa fermeture, je m’installe au bord de la rivière dont le maigre filet d’eau ne parvient pas à atténuer la chaleur. Bercé par le chant des cigales, je m’endors pour une petite sieste.
Il est six heures du soir quand je quitte la Paillette. Je trempe tee-shirt et casquette et repars. La température a baissé à peine de quelques degrés mais le soleil est plus bas, une petite brise apporte du réconfort et je grimpe sur un agréable sentier ombragé. Le paysage est beaucoup moins rude qu’hier. J’ai plus de passages en forêt ; les villages traversés sont agréables.

Lignes de lavande dans la campagne drômoise

Il est vingt heures quand j’arrive au bord d’une belle rivière. Il y a des petites plateformes pour poser ma tente. Je me baigne. L’eau est délicieusement rafraîchissante. Je dîne sur la plage (purée sardines au menu ce soir). Je suis seul, tranquille. J’ai un peu l’impression d’être Robinson Crusoé.
Par cette chaude journée, j’ai réussi à marcher environ 35 kilomètres. Dans cette lutte contre le soleil, je m’en tire pas trop mal. Demain, nouvelle bataille.

28 juillet : Alençon – Viviers

Le soleil s’est montré plus discret aujourd’hui, sans doute pour mieux attaquer de nouveau les prochains jours. Cela m’a permis d’avancer. J’ai récupéré le sentier européen E4, une vieille connaissance. Je l’ai parcouru au sud de l’Espagne, à Chypre, en Crète, en Grèce et l’année dernière en Bulgarie. Je me souviens de ce panneau sur le chemin dans le parc national du Rila qui indiquait la direction «Pyrénées». Et bien, j’y suis dans cette direction. Ce chemin, je vais le suivre grosso modo pour traverser le sud de l’Ardèche, les Cévennes et le Haut Languedoc.
Je suis à nouveau dans des paysages un peu ingrats, secs, à la végétation méditerranéenne rabougrie. Quant aux villages, c’est simple, de la Paillette à Châteauneuf du Rhône sur cinquante kilomètres environ, je n’en ai traversé aucun.
Contrairement aux Alpes où j’ignorais tout site historique subjugué par la beauté des paysages, ici je me rabats sur les rares monuments et panneaux explicatifs sur le chemin. Je visite consciencieusement l’ancien prieuré en ruine d’Aleyrac avec sa source miraculeuse au cœur de la nef écroulée. Le hameau de Fraysse a connu son heure de gloire avec les mines de lignite. Il y avait une école (fermée en 1902) et dans la chapelle, il y a des peintures du XIXè. Je ne les ai pas vues car elle était fermée. Je ne suis pas sûr que ces informations méritent ces quelques lignes… Le clou de l’étape, c’était le monastère d’Aiguebelle. Cette abbaye cistercienne créée au XIIe siècle a une riche histoire. Mais détruite après la révolution, elle a été reconstruite ensuite. Ses bâtiments néo-roman, proprets lui donne un côté de reconstitution historique à la mode Disney. L’espace à la mémoire des moines de Tibhirine est néanmoins émouvant. C’est Aiguebelle qui avait fondé ce monastère en Algérie.
Cette traversée du sud de la Drôme vient mettre un terme à la partie alpine de ma Grande Traversée de la France. Elle n’effacera pas tous les beaux paysages traversés dans cette partie. Trois semaines de belles découvertes mais aussi trois semaines physiques avec plus de 33 kilomètres et 1800 mètres de dénivelés positifs quotidiens…
Je termine cette section avec l’arrivée sur la vallée du Rhône avec son autoroute A7, sa ligne TGV, la centrale nucléaire de Cruas, l’usine Lafarge du Teil, les lignes à haute tension, les zones d’activité etc… Heureusement, tout cela est terminé. Je suis maintenant en Ardèche…

Viviers. L’Ardèche, c’est tout de suite plus beau

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4 – Des Alpes aux Pyrénées

29 juillet : Viviers – Salavas

L’Ardèche, c’est tout de suite différent, plus beau (notamment que la Drôme…). Pas d’autoroute, pas de ligne TGV (il n’y a même pas de ligne ferroviaire pour les voyageurs). Mon hôtel hier à Viviers? Pas un vulgaire bâtiment mais l’ancien séminaire, bâtisse imposante, toujours tenu par le diocèse. C’est ici que Charles de Foucauld a été ordonné prêtre. Après les maigres monuments historiques de ces derniers jours, se promener dans les vieilles rues de Viviers est un plaisir. De passages voûtés en ruelles, on découvre de belles maisons marchandes et seigneuriales du Moyen Âge. Il y a bien sûr en plus, comme siège épiscopal depuis le Vè siècle, une cathédrale. Mais comme en Ardèche, tout est différent, il y a aussi des tremblements de terre et elle est fermée depuis celui de l’année dernière.
Saint-Montan, mon premier village ardéchois est magnifique. À la sortie de gorges, un château domine un ensemble harmonieux de maisons qui s’imbriquent sur les pentes. Murs en pierre, toits en tuiles romaines, rien ne dépare. Je serais bien resté plus longtemps à me promener au hasard des ruelles, venelles mais je ne veux pas gâcher les meilleures heures pour marcher. L’Ardèche a beau détenir des records nationaux de pluviométrie, il peut y faire très chaud et c’est le cas aujourd’hui avec des températures supérieures à 35°C. J’ai débuté ce matin avec la lampe frontale, je dois maintenant traverser un plateau calcaire avec peu d’ombre, aussi je ne m’attarde pas et attaque la montée après le village avant qu’il ne fasse trop chaud.
En début d’après-midi, il me reste juste à descendre sur Vallon-Pont-d’Arc. Quelques belles vues sur les gorges de l’Ardèche ne me suffisent pas et je troque mes chaussures de randonnée pour un canoë kayak. Et me voilà parti pour 8 kilomètres sur la rivière au milieu d’une foule d’autres bateaux. Quelques petits rapides, le passage sous le très photogénique et très touristique Pont d’Arc concluent cette belle journée. J’ai l’impression d’être en vacances.

Le Pont d’Arc. Attention, cette photo n’a pas été prise en randonnant mais en pagayant

Le départ d’une vieille cité épiscopale, un vieux village entièrement préservé, un site naturel aussi prestigieux que les gorges de l’Ardèche. Quel autre département propose un tel programme pour une journée de marche?

30 juillet : Salavas – Les Vans

Les Vans

Les Vans, dans les Cévennes ardéchoises. À partir d’ici, le relief change avec les premières hauteurs du Massif Central. Des Vans à 170 mètres d’altitude, le chemin monte au Serre de Barre à 911. La prochaine étape est en Lozère. Mais je n’allais pas quitter l’Ardèche aussi vite. L’étape du jour m’a donné à nouveau un échantillon des ressources de ce département avec les belles gorges du Chassezac, ces petits villages aux maisons en pierre, un petit ermitage accroché à la falaise, hameau abandonné, formations rocheuses du bois de Païolive, les petits cafés qui invitent à la flânerie…
Après 43 jours de marche (et un jour de repos), je prends des vacances. Depuis Lauterbourg, j’ai marché 1400 kilomètres et monté 61000 mètres de dénivelés positifs. J’ai une dizaine de jours d’avance sur mes prévisions. Elles étaient basées sur mes marches précédentes mais avec 32,5 kilomètres et 1400 mètres de dénivelés quotidiens, je suis sur un rythme un peu plus élevé. Dans la mesure du possible, j’aimerais repartir après ces fortes chaleurs et être dans les Pyrénées plutôt en septembre qui est traditionnellement un mois moins orageux que le mois d’août.
Je vais profiter de cette pause pour un repos mérité et pour une revue de matériel. Les chaussures sont chez le cordonnier ; il me faut trouver la minuscule fuite dans mon matelas qui m’oblige à le regonfler une fois dans la nuit ; une grande lessive s’impose suivie d’un atelier couture. Le corps aussi après quelques grosses dernières journées sous la chaleur va aussi apprécier de se reposer.
Je pourrais alors repartir pour le gros millier de kilomètres qu’il me reste. Retour sur le chemin dans quelques jours.

4 août : Les Vans – Pont du Tarn

Propre comme un sou neuf, je repars. Ces vacances sont tombées à point nommé pendant des journées de canicule. Elles ont été suffisamment longues pour me reposer et repartir avec du matériel réparé. Les chaussures sont presque neuves pour les coutures. Pour les semelles, il faudra voir dans les Pyrénées. La micro fuite du matelas est bouchée. Cette nuit permettra de juger si cela suffit. Mes vêtements ont été raccommodés grâce à mes talents de couturier.
La pause a été aussi assez courte pour me donner l’impression ce matin que je ne m’étais pas arrêté. Je retrouve tout de suite mon rythme et mon envie.
Je ne suis plus en terre inconnue. J’étais passé par l’Ardèche entre Aix la Chapelle et Porto en 2012. J’avais marché jusqu’ici depuis Toulouse il y a exactement 20 ans. Je vais d’ailleurs emprunter quasiment le même chemin dans l’autre sens sur plusieurs jours.
Ce coin du sud de l’Ardèche est en train de devenir un nœud de mes chemins et en passant ici lors de cette Grande Traversée de la France, je relie ces marches comme des fils qui se croisent, une toile d’araignée de longs itinéraires pédestres. J’ai ainsi marché en continu de Lauterbourg en Alsace à Tarifa au Sud de l’Espagne (plus de 4000 kilomètres) ou de manière plus sinueuse de Lauterbourg à la Sicile.
Il me restera à raccorder la branche Est de mes longues marches (Balkans, Europe de l’Est) à cette toile. Il suffira pour cela de relier Bolzano à Menton. Les trois belles semaines de marche que je viens de passer dans les Alpes m’ont mis en appétit et donné envie de terminer cette traversée des Alpes.
Naves est mon dernier village ardéchois. Comme le premier Saint-Montan, il a conservé ses vieilles maisons de pierre, passages couverts et petites ruelles. Je laisse les derniers champs d’oliviers. De faïsses en faïsses, je prends de la hauteur. Je suis dans le domaine du châtaignier, l’arbre emblématique des Cévennes et de l’Ardèche. Plus haut, je marche dans un paysage de grès, de bruyères et de chênes verts. À 911 mètres d’altitude, le Serre de Barre est mon premier sommet cévenol. Je suis à la croisée de trois départements. Je domine la plaine gardoise, le sud de l’Ardèche et je fais face au mont Lozère. À l’Est, le Ventoux et les premiers contreforts des Alpes sont dans la brume.
Il est treize heures quand j’arrive à Villefort. Je suis en forme. J’ai marché une trentaine de kilomètres depuis Payzac ce matin mais je continue et attaque la montée. Au Mas de la Barque, le gîte d’étape est fermé cette année pour cause de Covid et l’auberge complète. Je fais un peu de réserves de calories, me déshydrate avec la traditionnelle pinte de bière et repars.

Bivouac sur les bords du Tarn

Ce soir, je suis à 1320 mètres d’altitude. Je bivouaque sur les flancs du Mont Lozère au bord du Tarn. Je suis sur le versant Atlantique du Massif Central. Depuis Villefort, je suis dans la région Occitanie. Occitanie, Tarn des noms qui fleurent déjà le Sud-ouest. Il suffirait de me laisser glisser sur les flots du Tarn pour arriver aux abords de Toulouse puis à l’océan.
Ne nous emballons pas quand même. 49 kilomètres, 2200 mètres de dénivelés pour une reprise, c’est pas mal peut-être trop. Il me reste encore un bon bout de chemin et notamment une traversée des Pyrénées…

5 août : Pont du Tarn – Barre-des-Cévennes

Hier soir, seul au bord de la rivière, j’ai pu profiter du spectacle du soleil couchant sur les superbes paysages du Mont Lozère.
Le long des drailles, ces anciens chemins de transhumance, je poursuis dans des paysages d’une âpre beauté. Un vent frais souffle ; l’herbe est grillée par le soleil ; partout la roche affleure. Je suis dans un espace presque vide de présence humaine mais pourtant on sent partout la main de l’homme, le long de ces chemins parfois empierrés et bordés de murs en pierre sèche, dans ces petits hameaux discrets qui se fondent au milieu de chaos de rochers.

Hameau de l’Aubaret

Plus loin, je suis dans le domaine de la forêt. Il y a un siècle et demi, elle n’occupait que 5% du territoire. Les violentes pluies notamment lors des épisodes cévenols ravinaient les pentes provoquant des crues dévastatrices. Il a été décidé de planter des arbres. Avec l’exode rural, elle s’est étendue. Au fond de vallons escarpés, quelques hameaux entourés de faïsses résistent à la progression de la forêt.
Barre-des-Cévennes est l’endroit idéal pour faire étape. À 920 mètres d’altitude, c’était une petite bourgade commerçante. Aujourd’hui, une épicerie, un bar, un restaurant et un gîte d’étape subsistent et suffisent au bonheur du randonneur.
J’ai marché 33 kilomètres mais l’étape m’a paru longue comparativement à hier. Peut-être est-ce la fatigue de la veille mais c’est surtout dû au fait que je suis parti deux heures plus tard. Je voulais démarrer avec le soleil pour profiter des paysages mais les jours diminuent rapidement et je suis parti guère avant huit heures. Les kilomètres perdus le matin ne se rattrapent jamais. Si je veux faire une longue étape, je dois partir très tôt pour me permettre de faire de longues pauses et avoir finalement l’impression de faire deux ou trois petites étapes dans la journée plutôt qu’une très longue.

6 août : Barre-des-Cévennes – Pont des Vaquiers

Il est six heures et demi. La lune brille toujours dans le ciel alors que les premières lueurs du soleil éclairent déjà la can de l’Hospitalet. Le soleil a rendez-vous avec la lune ce matin sur le causse.
Je suis sur les terres des camisards. Dans le chaos derrière l’Hospitalet, une assemblée de protestants s’est tenue en 1689 suite à la révocation de l’Édit de Nantes 4 ans plus tôt. C’est le prélude à la révolte des Camisards. Hier, je suis passé au Plan de Fontmort où se sont déroulées trois batailles entre Camisards et troupes royales en 1702, 1703 et 1704.
Après les étendues horizontales des causses, je monte au Mont Aigoual. C’est mon sommet du Massif Central comme le Hohneck dans les Vosges, le Crêt de la Neige dans le Jura ou le Mont Thabor dans les Alpes. Du sommet, le panorama s’étend des Alpes aux Pyrénées en passant par la côte méditerranéenne. Je devine le Ventoux. Le Canigou lui, est invisible mais j’aurai l’occasion de le voir de plus près dans deux semaines environ…

En direction du Mont Aigoual

À 1569 mètres d’altitude, c’est aussi un lieu des extrêmes. En 1913, on enregistre 4 mètres de pluie dans l’année et en 1963, il tombe 608mm en 24 heures. En 1956, il fait -28°C. En 1966, des rafales de vent sont enregistrées à plus de 300km/h. En 1976, il tombe 1,86 mètres de neige en 24 heures et en 1996, le cumul annuel y est de 10,39 mètres. 265 jours par an, le vent souffle à plus de 60 kilomètres par heure (95 jours à plus de 100). Avec juste une légère brise au sommet et une chaleur tempérée par l’altitude, j’en serai presque déçu.
Après les vallées encaissées, pays de faïsses et châtaigniers, les pentes dénudées et sauvages du Mont Lozère avec ses vieux chemins bordés de murs en pierre sèche, les drailles dans les vastes forêts recréées par l’homme, les causses secs à la maigre végétation, je termine mon parcours cévenol par la hêtraie de l’Aigoual. C’est Georges Fabre qui est aussi à l’origine de l’observatoire, qui a lancé le reboisement. Pour obtenir un financement, il est allé jusqu’à faire le lien entre l’ensablement du port de Bordeaux et l’absence de forêts sur le mont Aigoual.
Cette variété de paysages façonnés par l’homme vaut aux causses et aux Cévennes d’être un des rares sites naturels classé au patrimoine mondial de l’Unesco. «Ce sont des montagnes magiques où l’homme a modelé le paysage et ne fait qu’un avec lui.» a écrit Emile Leynaud.
Demain, j’aurai quitté les Cévennes et serai dans le Larzac. L’étape sera à nouveau longue et sûrement encore chaude. J’ai donc optimisé la journée d’aujourd’hui en partant tôt de Barre-des-Cévennes et après avoir dîné je prolonge au-delà de l’Espérou. Au pont des Vaquiers, la petite rivière est parfaite pour un petit bain vespéral et je plante ma tente sur des prairies au bord de l’eau.

7 août : Pont des Vaquiers – La Couvertoirade

Aux grands maux les grands remèdes. Je sors mon parapluie. Il n’a pas beaucoup servi depuis le départ, autant justifier de l’avoir porté. Il est 13 heures sur le causse de Campestre. Le soleil commence à être haut, la chaleur à monter et bien sûr, sur le causse, c’est sec et il n’y a pas d’ombre. Muni de mon «ombrelle», je poursuis ma marche. La chaleur n’est pas moins forte (c’est même presque le contraire sous cette cloche de tissu) mais je suis à l’abri des ardeurs du soleil. Parfois une légère brise apporte un bref mais apprécié réconfort. À Homs et Mas Gauzin, je profite du robinet pour tremper tee-shirt et casquette, m’asperger d’eau. C’est la climatisation naturelle.
J’ai du mal à imaginer que ce matin, je portais ma doudoune. Le bivouac au Pont des Vaquiers au bord du ruisseau et à 1185 mètres d’altitude était agréable. Je me suis trempé et lavé hier soir dans la rivière avant de monter la tente. La nuit a été fraîche et je suis resté blotti dans mon sac de couchage mais j’avais vu les prévisions météorologiques et dès le lever du jour, j’étais en route. Je suis arrivé au sommet du pic Saint Guiral, point haut de l’étape avant les grosses chaleurs. Ce sommet est caractéristique, c’est un «pic» et il fait l’objet d’un pèlerinage très ancien. Il ne me restait ensuite plus qu’à descendre.
Je craignais la fin de la journée entre les causses de Campestre et celui du Larzac. Finalement, ce n’était pas trop mal. J’imaginais une descente dans des gorges sèches et finalement le sentier dans le vallon de la Virenque passe dans un tunnel de verdure. Par contre, là où j’imaginais des vasques d’eau fraîche, je n’ai trouvé qu’une rivière à sec. La Virenque disparaît en amont pour resurgir plus bas.

La Couvertoirade

La récompense de l’étape, c’est l’arrivée à la Couvertoirade. Après le vallon de la Virenque, le sentier monte sur le causse et dans la chaleur, avec la fatigue d’une longue journée, soudain apparaissent les remparts de la vieille cité templière avec une lavogne devant. Il y a des siècles, l’arrivée ici devait être la même. Le centre du village est admirablement conservé. Je suis logé dans un gîte d’étape. Les journées sont parfois dures mais la récompense le soir est d’autant mieux appréciée.

8 août : La Couvertoirade – Ceilhes-et-Rocozels

Lever de soleil sur le moulin de Rédounel

Instant magique quand le soleil se lève ce matin laissant apparaître en ombre chinoise devant un ciel de feu, le moulin de Rédounel sur la colline dominant la Couvertoirade.
C’est une belle récompense ; il y a tant d’autres fois où dans des sites superbes, j’ai trouvé que la photo ne restituait pas cette beauté. Un manque d’éclairage, trop de contrastes, une lumière neutre, pâle, blanche, un voile nuageux….L’œil humain a plus de capacités que la photographie. Là où elle écrase le relief, l’œil lui superpose instantanément le grand angle et le zoom, ajuste la vue à la fois sur l’ombre et la lumière. Le cerveau enregistre l’ensemble pour un instantané parfait mais la mémoire n’a pas la capacité de stocker toutes ces images. Je suis passé sur ces chemins il y a 20 ans et je n’en ai finalement pas beaucoup de souvenirs.
Après cet instant magique, je traverse l’autoroute A75. Les estivants filent à 130 km/h vers le sud. Ils ont certainement prévu des vacances de rêve. Je ne les envie pas. Je ne suis pas sûr qu’ils vivront d’aussi beaux moments que moi. Je leur en voudrais presque de troubler, avec le bruit de leurs moteurs, la quiétude du petit matin sur le plateau du Larzac. Il y en a même qui se permettent de klaxonner…
Comme hier, la température monte rapidement. Le causse n’est pas l’endroit idéal pour marcher avec ces températures. Je finis de traverser le Larzac et descends à Ceilhes-et-Rocozels. L’étape s’impose non seulement parce qu’il fait chaud mais aussi pour me ravitailler. Je vais reprendre de la hauteur et passer dans des zones assez sauvages. Elles devraient être par contre plus verdoyantes et après-demain les températures sont prévues à la baisse.

9 août : Ceilhes-et-Rocozels – L’Espinouse

Un des souvenirs que j’avais du GR7, ce sont les paysages qui changent rapidement. Sur la ligne de partage des eaux, on bascule rapidement du côté méditerranéen à celui atlantique. Ce matin, le lac d’Avène entouré de pentes couvertes de forêts a presque des airs scandinaves et j’ai du mal à croire que hier, je marchais dans l’espace sec du causse.
Par contre, comme hier, le sentier traverse des zones sauvages. Comme, en plus j’ai quitté le tracé officiel du GR7, je ne vois absolument personne sur le chemin. Il n’y a même pas un chevreuil ou un lapin pour faire diversion. À Mélagues, petit village au fin fond de l’Aveyron, je discute pendant ma pause avec quelques habitants qui vont au container à ordures. Fagairolles au bout du bout de l’Hérault est encore plus assoupi. J’en profite pour faire la sieste à l’ombre du lavoir, laissant passer les heures les plus chaudes et aussi le risque d’orages.
Le gîte d’étape de Fagairolles, ouvert sept jours sur sept, est fermé ce dimanche durant la première quinzaine du mois d’août (haute saison touristique comme chacun le sait). C’est légitime,  on a du mal à penser que des personnes viennent en vacances dans ce hameau désert aux maisons en partie abandonnées.

Montée à L’Espinouse

Comme la température a baissé et que le risque d’orages semble s’éloigner, je repars. Sur les hauteurs de l’Espinouse, à plus de 1000 mètres d’altitude, je plante ma tente. Je devrais profiter de la fraîcheur nocturne à cette altitude.

10 août : L’Espinouse – Saint-Pons-de-Thomières

Enfin, de l’air ! On ne peut pas parler encore de fraîcheur. Cette nuit a été même étonnamment chaude pour une altitude supérieure à 1000 mètres mais ce matin, je peux marcher avec de l’air et sans constamment me dire que les kilomètres non effectués le matin seront des kilomètres difficiles l’après-midi. Je marche donc plus serein. Par contre, j’ai moins le plaisir de la découverte. Non seulement, j’étais passé ici il y a vingt ans mais aussi l’année dernière lors de ma liaison entre l’Italie et Toulouse. Comme en plus il y a de nombreuses parties en forêts, je trouve cela un peu ennuyeux. La fin est heureusement plus intéressante avec le lac de Vezoles et une baignade agréable, le saut de la Vezoles, succession de cascades puis via des vieux chemins et de petits hameaux.

Lac de Vezole

Je râle sur les gîtes d’étape. J’ai appelé pour demain celui de Minerve mais il est complet, réservé par un groupe comme c’était le cas à Lesches-en-Diois. Les gîtes d’étape ne sont plus destinés aux randonneurs mais aux amis qui souhaitent faire la fête. Je propose de les rebaptiser «Gîtes de fête» histoire de ne pas donner de faux espoirs au marcheur en quête de toit pour dormir. Je n’ai pas de chance avec les gîtes. Ils sont soit complets soit vides. Outre ceux pour la fête, c’était aussi complet aux Houches et hier soir au-dessus de Fagairolles. Au contraire, j’étais seul à Lichtenberg, Mouthe, Charly, Barre-des-Cévennes. À la Couvertoirade, il n’y avait qu’un cycliste «en résidence» là depuis janvier. Avoir tout le gîte pour soi est certes confortable mais il manque ces soirées à partager avec d’autres randonneurs autour d’une bonne table. Je préfère l’ambiance des refuges.
Il est vrai que sur ces chemins, les randonneurs sont rares. Depuis l’Espérou au pied de l’Aigoual jusqu’à aujourd’hui, je n’en ai rencontré aucun, ni même un marcheur ou un simple promeneur. 130 kilomètres sans âme qui vive sur les chemins. J’étais parfois hors chemins balisés mais j’ai quand même fait pas mal de parties sur des GR. Cela risque d’être le cas jusqu’aux Pyrénées.
Ce soir, pas de gîte d’étape à Saint-Pons-de-Thomières, je dors à l’hôtel. À 35€ la nuit, c’est suffisamment rare en France pour le noter. Certes, la douche est sur le palier mais sinon, j’ai tout le confort dans la chambre. J’en profite. La traversée du Minervois puis de la plaine de l’Aude s’annonce plus incertaine et probablement sous la tente en bivouac.

11 août : Saint-Pons-de-Thomières – Le Vernis

Je n’ai jamais autant bivouaqué lors de mes longues marches que sur cette traversée de la France. Pourtant, je ne suis toujours pas un fanatique du bivouac. Je marche la journée seul et j’aime cela. J’aime pouvoir avancer à mon rythme, j’ai aussi l’impression d’être plus en contact, en fusion avec l’environnement naturel sans un autre être humain à proximité. Par contre, le soir, j’aime voir du monde, discuter, échanger. C’est pour cela que malgré certains inconvénients (promiscuité, ronfleurs…), je préfère m’arrêter dans les refuges et les gîtes d’étape (pas ceux «de fête»). C’est aussi bien sûr parce que j’apprécie le confort. Une douche, des vêtements lavés pour repartir propre, une bière, une pâtisserie, un bon repas, une nuit dans un bon lit et des draps propres…tout cela fait beaucoup d’arguments par rapport à une nuit sous la tente seul dans la nature. Certains bivouacs, dans des sites superbes, peuvent néanmoins balayer tous ces arguments. L’amateur de bivouacs parlera de retour à la nature (c’est tendance), de réduire son empreinte CO2 (je suis un héros, je sauve la planète). Jean-Christophe Rufin décrit lui de manière beaucoup plus triviale la radinerie du randonneur.
Il y a enfin un autre aspect qui milite pour moi en faveur de l’hébergement payant est de contribuer ainsi bien que modestement, au maintien d’activités en milieu rural. Les villages se vident en France comme ailleurs. Il n’y a plus de bar, de boulangerie, de commerces… Alors quand je peux un peu les faire travailler, je le fais non seulement sans scrupules mais avec plaisir.
Il y a enfin un autre aspect qui milite pour moi en faveur de l’hébergement payant est de contribuer ainsi bien que modestement, au maintien d’activités en milieu rural. Les villages se vident en France comme ailleurs. Il n’y a plus de bar, de boulangerie, de commerces… Alors quand je peux un peu les faire travailler, je le fais non seulement sans scrupules mais avec plaisir.
Ce qui est curieux, c’est qu’aujourd’hui quand quelqu’un raconte sa randonnée, le fait de rajouter «en autonomie» donne tout de suite un parfum d’aventure. Souvent quand on me pose des questions sur ma marche, si je dis que je bivouaque, cela impressionne. Par contre, quand je dis que je dors à l’hôtel, je sens bien une pointe de déception. Je redeviens un touriste lambda qui marche un peu. Marcher 2500 ou 3500 kilomètres et dormir confortablement dans une chambre, une aventure de pacotille. Comme si finalement dormir sous la tente était plus valorisant que marcher des kilomètres et des kilomètres. L’année prochaine, je me lance dans une grande aventure peut-être inédite : 4 mois «en autonomie». Je plante la tente dans le jardin et je me balade autour chaque jour…Il y aura aussi plein d’autres avantages. Je n’aurai pas de langues étrangères à apprendre ; je ne passerai pas des soirées à regarder des films de deux heures du géorgien Abouladze Tenguiz ou de l’arménien Sergueï Paradjanov ; et en plus, comme cela, s’il y encore le Coronavirus, je serai tranquille : distanciation physique garantie.
Ce matin en quittant Saint-Pons-de-Thomières, je ressens tout le bénéfice d’une bonne étape. Je repars propre, repu et reposé. L’hôtel du Somail a non seulement des chambres aux tarifs très abordables mais le repas y est aussi bon et copieux ; pour 14€, j’ai eu droit à un excellent et varié buffet de hors d’œuvres suivi d’une toute aussi bonne blanquette de veau ; du fromage puis un banana split ont permis de finir en beauté ce repas. Je n’ai même pas eu de regrets de ne pas avoir eu de la purée sardines. Dernier point positif et non des moindres, il y est possible de prendre le petit déjeuner à partir de 6 heures du matin. Comme je suis maintenant à des altitudes basses, ce n’est pas un mince argument. Je peux repartir à la fraîche. Si vous traversez la France à pied, je vous recommande donc cette étape. Cela vous permettra de découvrir cet ancien évêché. L’église, ancienne abbaye créée en 936, puis érigée en cathédrale, a conservé des éléments (tympans…) du XIIe. La petite ville a été jadis florissante notamment avec la fabrication de draps et sa manufacture royale. Curiosité naturelle, la source du Jaur (une résurgence) est un îlot de fraîcheur dans la ville. Hier soir, il devait y faire plusieurs degrés de moins qu’à dix mètres de là.
Si vous êtes aventurier, il y a des sites avec des ruisseaux pour bivouaquer avant et après Saint-Pons-de-Thomières.
Après plusieurs jours sur des chemins déjà parcourus il y a vingt ans ou l’année dernière, je marche sur un nouvel itinéraire du Massif Central au Canigou via le Minervois et les Corbières. Dans tout ce grand quart sud-ouest que je connais bien pour y avoir marché, fait du tourisme mais surtout lors de mes déplacements professionnels, je ne connaissais pas Minerve et me faisais le plaisir de découvrir ce vieux village. L’arrivée tient toutes ses promesses. Le village est perché au-dessus de gorges et semble imprenable. Pourtant Simon de Montfort conquiert en 1210 la prospère petite cité cathare. En prenant possession du puits, il contraint les habitants à se rendre. Quand je vois la chaleur l’après-midi dans ce maquis sec autour de Minerve, je comprends. 140 hérétiques sont condamnés à être brûlés vifs dans un bûcher collectif, le premier de cette croisade. Je vais ces prochains jours être au contact avec cette période de l’histoire. Je suis en terre cathare.

Minerve

Le village est magnifique, bien conservé et aussi très touristique. La table d’autel de l’église date de l’an 456. Cela en fait une des plus anciennes au monde.
Ce soir, au camping du Vernis, je bivouaque. Cela fait mieux écrit ainsi ; j’ai quand même droit à une douche, une lessive, une bière, un repas amélioré, peut-être même un bain à la piscine (je sais, je gâche tout en écrivant cela).

12 août : Le Vernis – Ribaute

Oui, je me suis baigné à la piscine hier soir lors de mon bivouac au camping «Le Domaine Le Vernis». Non, il n’y avait pas de soirée karaoké. J’avais pourtant mon répertoire. C’est celui qui tourne en boucle quand je marche seul sur les parties monotones du chemin ou le long des routes : «La montagne» de Jean Ferrat, «Le métèque» de George Moustaki, «Mon ami la rose» de Françoise Hardy, «L’estaca» de Lluís Llach, «Il est un coin de France» de Luis Mariano, «Se canto» de Gaston Fébus, «Montagnes Pyrénées» d’Alfred Roland, «De cap tà l’immortèla» et «L’encantada» de Nadau, «Diego» de Michel Bergé… je sais, j’ai un répertoire éclectique quoique orienté sud-ouest. Il y aussi bien sûr «Ô Toulouse» de Claude Nougaro. «Qu’il est loin mon pays, qu’il est loin…», ces paroles ont une résonance particulière quand je marche en Bulgarie, en Albanie ou aux États-Unis. Mon pays n’est vraiment pas loin et je vais presque tourner autour pendant plusieurs semaines. Une grosse heure de route et je suis à la maison. Je n’ai jamais connu cette situation et pourtant, je suis toujours dans ma marche et le morceau à venir, les Pyrénées, mes Pyrénées garde intact ma motivation.
Et justement, les Pyrénées, j’y suis presque. J’ai traversé la plaine de l’Aude. C’est la première partie plate de mon parcours. Je suis jusqu’à maintenant passé directement d’un massif à l’autre sans rupture. Là, j’ai une trentaine de kilomètres de répit entre les derniers soubresauts du Massif Central et les premiers reliefs des Corbières. Je longe le canal du Midi avec une petite émotion. J’habite à 100 mètres du canal. En marchant tout plat, tout droit,  je rentre chez moi. Il est un petit peu triste le canal ici. Les platanes ont été victimes du chancre coloré et les tilleuls et peupliers blancs replantés sont encore chétifs. Par endroit, les bords du canal sont nus sans arbres. Heureusement, sur cette partie en plaine, je n’ai ni soleil ni chaleur.
Je traverse ensuite l’Aude, fin du chapitre Massif Central. La traversée de la partie sud de ce Massif a été rondement menée. Onze jours de marche depuis Viviers au bord du Rhône, 37 kilomètres par jour avec il est vrai moins de dénivelés (1000 mètres quotidiennement) et une pause bienvenue de quatre jours en Ardèche. La principale difficulté aura été la chaleur. Elle a un peu pris le pas sur le reste. Il a fallu gérer cet élément mais aussi le subir avec des moments difficiles dans la journée. L’idéal aurait été de faire cette partie en dehors de la période estivale pour profiter de tous ces vieux chemins, ces villages typiques et des paysages variés. Dès que je marchais soit en altitude soit tôt le matin, j’ai pu en profiter mais en voulant enchaîner Alpes puis Pyrénées, il n’y a pas d’autre solution que de se retrouver ici en plein été.
La montagne d’Alaric est la première difficulté. Elle se dresse à 600 mètres d’altitude au-dessus de la plaine d’Aude. Malgré les nuages, malgré le vent, je sue sous la chaleur. De là haut, on a une belle vue sur les Pyrénées mais le temps est orageux sur les montagnes. Je finirai bien par le voir le Canigou…

Ribaute

Il me reste à redescendre pour trouver de l’eau et un endroit pour dormir. Ribaute m’offre en plus une baignade très appréciée et rafraîchissante dans la rivière. Après cette nouvelle longue étape, j’apprécie. Cerise sur le gâteau, il y a un bar-restaurant-épicerie pour le repas du soir. Une terrasse sous une treille, des joueurs de pétanque qui boivent l’apéro, le fils qui joue au rugby…je ne suis pas en terre inconnue. Je profite de cette soirée d’été avant de trouver un endroit pour planter la tente. Ce soir, c’est bivouac. Empreinte CO2 réduite, je suis un héros, je sauve la planète.

13 août : Ribaute – Palairac

Lagrasse

J’ai dormi entre Ribaute et Lagrasse et j’y arrive trop tôt pour que cette petite cité touristique ne se réveille. Je profite des petites rues désertes mais ne peux pas visiter l’abbaye. Entre gâcher les heures matinales de marche et la visite, j’ai choisi. Le passé de cette abbaye est prestigieux. Une charte de Charlemagne, rédigée en 779 et conservée aux archives départementales de l’Aude, la mentionne. Mais les bâtiments restants sont plus récents et ont été remaniés au XVIIIe, période de renouveau de l’abbaye.
Après cet arrêt à Lagrasse, je retrouve le maquis des Corbières. Je n’avais pas le souvenir d’une région aussi sèche. En la visitant motorisé, on sue nettement moins. Là, le vent marin apporte des nuages le matin (appréciable), une brise encore plus appréciée mais aussi un fort taux d’humidité. Dès que les nuages disparaissent ou que le vent s’arrête, la transpiration devient intense et quand l’après-midi les deux ne sont plus là, je produis des litres de sueur. C’est presque un phénomène curieux de pouvoir en produire autant. J’essore mon tee-shirt qui dégouline du fruit de mes efforts.
J’arrive à Villerouge-Termenès à 14 heures. C’est le moment de faire ma pause de milieu de journée. Je profite du bar face au château. Le premier bûcher collectif de la croisade contre les cathares se trouvait à Minerve. À Villerouge-Termenès, Bélibaste, le dernier parfait a été brûlé en 1321, 77 ans après la chute de Montségur et plus d’un siècle après la prise de Minerve !
À 17 heures, je repars. Il fait nettement moins chaud. Mon objectif est d’arriver à Palairac, tout petit village sans solution pour dormir ni commerces mais seul endroit où je pourrai trouver de l’eau d’ici Padern 19 kilomètres encore plus loin.
Première heureuse surprise, le comité des fêtes tient une buvette le soir sur la place du village et je me retrouve à discuter avec une dizaine d’habitants en buvant une rafraîchissante bière. Après l’apéro, je dîne avec Cathy qui habite ici et Véro et José, un couple d’alsaciens habitants Barcelone et qui ont une maison à Palairac. La soirée est très agréable et les discussions autour des voyages et de l’évolution du monde sont animées. Et finalement, Véro et José m’accueillent pour la nuit. Je suis arrivé à Palairac en espérant trouver un robinet et un endroit pour planter ma tente et manger ma purée sardines et je passe finalement une excellente soirée.

14 août : Palairac – Duilhac sous Peyrepertuse

C’est finalement réconfortant. Par deux fois où je ne savais pas trop où dormir, en allant au contact avec les habitants, j’ai été invité. À Palairac, la buvette du soir est une excellente idée pour créer du lien dans le village. Les résidents permanents, les propriétaires de résidences secondaires et les vacanciers s’y retrouvent. J’en ai profité et cela démontre encore une fois que le maintien d’un bar dans un village est un élément de sociabilisation important. C’est malheureusement de plus en plus rare en France.
Je suis parti à nouveau tôt. De Palairac à Padern, il y a 19 kilomètres dans la garrigue sans aucune habitation. Le vent a tourné et à défaut de réelle fraîcheur, il n’y a plus cette moiteur tropicale apportée par le vent marin. La montée au sommet du Tauch est moins «suante». La pyrale a ravagé tous les buis dans la région. Par endroit, il y a encore des chenilles suspendues à leur fil. Je marche donc parfois au milieu de ces espèces de toiles désagréables. D’autres fois, des nuées de papillons s’échappent à mon passage. Ce paysage de garrigue en est encore plus austère. Mais la récompense est là avec ma première vue sur les Pyrénées avec sa majesté le Canigou et à l’Est la côte méditerranéenne.
Après Padern, nouvelle montée vers Quéribus, cette fois la chaleur est plus présente. Je visite le château. Douze ans après Montségur, c’est la dernière citadelle cathare à se rendre face aux troupes des croisés.

Château de Quéribus

Plus bas, Cucugnan est calme en milieu d’après-midi. À part quelques touristes «Pas une âme… Pas plus de Cucugnanais que d’arêtes dans une dinde» (Alphonse Daudet). Il n’y a même plus de curé à Cucugnan. Décidément, tout fout le camp!
Je termine cette étape à Duilhac sous Peyrepertuse et dors dans un gîte d’étape. Je suis sur cette section sur le sentier cathare qui est relativement fréquenté. Il y a d’autres randonneurs qui font étape. C’est suffisamment rare pour le souligner et ce soir, c’est repas commun avec un couple de brestois.

15 août : Duilhac sous Peyrepertuse – Trilla

La choucroute de Wissembourg commence à être loin. Après le passage par les gorges de Galamus, je quitte le département de l’Aude pour celui des Pyrénées Orientales. Le dernier au sud à l’opposé du Bas-Rhin. Pyrénées-Orientales mais Saint-Paul de Fenouillet est encore historiquement occitane. Comme on me dit à Ansignan «Ici, on est des gavatch» (des étrangers du Nord pour les catalans). Quand il a fallu constituer le département, la partie catalane était trop petite et quelques cantons occitans lui ont été rattachés.
Le Canigou est maintenant visible dès que je suis sur une hauteur. Je vais bientôt retrouver la fraîcheur des montagnes. Il sera bien temps alors de se plaindre des orages parce que pour le moment, c’est la chaleur qui est pénible. Et j’ai encore une journée demain avant d’attaquer l’ascension du Canigou.
Dans une végétation d’épineux, sur un terrain de caillasses et exposé en plein soleil, j’entame une pénible et raide montée. Pourquoi je n’ai pas loué un mobile home dans un camping à Argelès-sur-Mer? Je serais en bord de mer et pourrais tranquillement écouter le bruit des vagues en sirotant une boisson fraîche… À défaut de mer, je me plonge avec délice dans la rivière à Ansignan avant d’attaquer une nouvelle montée vers Trilla. Depuis la plaine de l’Aude jusqu’aux Pyrénées, il y a une succession de hauteurs à passer tout cela dans une âpre garrigue et des petits villages isolés.

Ansignan et son viaduc pont

Trilla est aussi un tout petit village d’une cinquantaine d’habitants. Je me prépare à une soirée austère à la périphérie du village mais comme à Palairac, le comité des fêtes tient une buvette et il est possible d’y dîner le soir. En plus, ce soir il y a soirée karaoké. J’en avais rêvé à Azillanet, c’est à Trilla que c’est arrivé.

16 août : Trilla – Baillestavy

Malgré ma bonne volonté, je n’ai pas tenu jusqu’au karaoké. La journée d’hier a été rude. Je sentais la fatigue et suis allé planter ma tente à côté du local des chasseurs comme on m’a proposé de le faire. Je me suis endormi au son de la musique, tout le village de Trilla chantant
«Emmenez-moi
Au bout de la terre
Emmenez-moi
Au pays des merveilles
II me semble que la misère
Serait moins pénible au soleil

Cela avait un délicieux parfum de France profonde mais aussi d’insouciance au regard de l’actualité.
Après Tarerach, je franchis la dernière hauteur avant les pentes du Canigou. Depuis la plaine de l’Aude, j’ai eu une succession de collines (presque de petites montagnes) à franchir. Le chemin est loin d’être facile. La dernière difficulté est de traverser sans prendre de risques une battue organisée par les chasseurs. Avec mon sifflet, je signale ma présence. Un sanglier a eu moins de chance que moi et sa dépouille repose au bord du sentier.

Prieuré de Marcèvol et le Canigou

Vinça, dans la vallée de la Têt. Le Canigou est 2600 mètres directement au-dessus de moi. Je fais une longue pause avant de reprendre. Les Pyrénées, la cinquième et dernière partie de ma Grande Traversée de la France, méritent de les aborder sans précipitation. Dessert ou plat de résistance, je ne sais pas mais la HRP est un gros morceau à avaler. J’espère surtout avoir de bonnes conditions pour en profiter.
À Baillestavy, sous le Canigou, au fond d’une vallée encaissée, je pensais que le gîte d’étape était fermé. Non seulement il est ouvert mais comme le dortoir est complet, j’ai un gîte à côté pour moi tout seul : chambre, séjour avec télévision, cuisine, terrasse donnant sur la vallée… le luxe. Et comme l’étape à Baillestavy s’annonce bonne, il y a aussi un bar-restaurant qui me permettra de prendre des forces avant d’attaquer vraiment demain la montagne. Décidément, j’ai beaucoup de bonnes surprises en fin de journée ces derniers temps.

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5 – Pyrénées : la HRP

17 août : Baillestavy – Pla Guillem

Je démarre ce matin dans des conditions optimales. J’ai bien dîné hier soir au restaurant. Ma nuit a été excellente. Seul dans mon gîte, je n’ai pas été troublé par les ronfleurs. Baillestavy est un lieu paisible et les nuits y sont délicieusement fraîches.
J’attaque par ce que j’aime : du gîte au sommet du Canigou, il y a 2280 mètres de dénivelés positifs presque sans rupture. Un peu comme la montée depuis Modane au Mont Thabor, je trouve mon rythme et tranquillement prends de l’altitude. Je ne fais qu’une seule pause jusqu’au sommet avec un arrêt au refuge des Cortalets après 1720 mètres de montée.
Les conditions sont excellentes. Il fait une température idéale et des nuages tempèrent les ardeurs du soleil. Je suis en pleine forme, ravi de ne pas souffrir de la chaleur, ravi de voir de la verdure, ravi d’être dans les Pyrénées. Même la présence d’une fontaine me réjouit. Cela doit être la manifestation d’un atavisme suite à des générations qui m’ont précédé et ont manqué d’eau. Les jours précédents, même avec mon litre et demi de réserve, j’étais mal à l’aise. Ici, régulièrement, je bois une eau fraîche délicieuse.

Le Canigou

Le passage par le Canigou est un moment important. C’est mon premier sommet pyrénéen et désormais, je mets le cap plein ouest jusqu’à Hendaye.
Après la descente raide de la cheminée, je poursuis via le refuge de Mariailles. Je suis toujours en forme. Après avoir disputé toutes mes premières épreuves à l’extérieur, je joue maintenant à domicile ! Psychologiquement, cela fait la différence. Il n’y a pas de perturbation en vue, je continue.
Au Pla Guillem, il y a une cabane certes sommaire mais qui fera très bien l’affaire. Trois autres hrpistes venant de l’ouest y passent également la nuit. J’ai marché 28 kilomètres et 2930 mètres de dénivelés positifs. Je suis content de cette première journée pyrénéenne.

18 août : Pla Guillem – Eyne

Une soirée dans une cabane à 2250 mètres d’altitude dans les Pyrénées avec 3 autres randonneurs fait partie de ces beaux moments sur le chemin. À 4, on est suffisamment nombreux pour avoir des échanges riches et sans être les uns sur les autres avec les gênes d’un groupe.
Ce matin, je débute mon troisième mois. Il y a deux mois, jour pour jour, je faisais une petite incursion en Allemagne. Ce matin, c’est en Espagne que je passe (en Catalogne pour ne pas froisser les Indépendantistes). Le chemin passe sur de vastes crêtes herbeuses, il est agréable. Le temps est incertain mais quelques rayons de soleil m’offrent de belles vues. Passé la station de ski de Vallter, je m’arrête pour déjeuner au milieu d’un troupeau d’isards. Sur toutes les pentes autour, ils paissent tranquillement. Il doit bien y en avoir une cinquantaine autour de moi. Je n’en ai jamais vu en si grand nombre au même endroit. Quelques marmottes sifflent et s’enfuient à mon passage. Si l’on rajoute les troupeaux de vaches ou de chevaux, je marche dans un zoo.

Ils sont beaux les isards pyrénéen

Je poursuis sur les crêtes parfois dans la brume et comme cela m’arrive régulièrement dans ces cas là, arrivé à un sommet,  je me trompe à deux reprises de crête. Je finis par arriver au col de Núria et il me reste à descendre vers Eyne. Je suis déjà en Cerdagne. Font Romeu est juste en face.

19 août : Eyne – Refuge des Bésines

La HRP (Haute Route Pyrénéenne) n’est pas un sentier établi et balisé. Il existe de multiples versions, le principe étant de rester au plus près des hauteurs. Elle est réputée difficile car, par endroits, elle ne suit pas de sentiers existants. En étant proche des cimes, il y a du rocher, de la rocaille, des passages aériens. Il y a peu d’endroits pour se ravitailler et enfin la météo dans les Pyrénées est imprévisible avec des orages fréquents. Sacré programme !
Alors le passage par le plateau cerdan fait figure d’exception. Les chemins sont presque plats ; c’est relativement construit avec des villages, tous les commerces et tous les services. J’en profite pour faire le plein au supermarché de Superbolquère. Si l’on excepte L’Hospitalet-prés-l’Andorre demain matin avec une petite épicerie de secours, la prochaine est à Gavarnie à près de 300 kilomètres d’ici soit deux semaines de marche. Il y a quand même des refuges régulièrement où il est possible de manger et acheter un casse-croûte mais il me faudra à un moment donné faire un crochet pour aller me ravitailler dans une localité.
Outre ses chemins plats et ses commerces, la Cerdagne est aussi une anomalie historique. Elle se situe sur le versant ibérique mais une moitié du plateau est française. Deuxième anomalie, lors du traité des Pyrénées, les localités cerdanes ayant le statut de cité devaient rester espagnoles, Llivia, cité depuis l’époque romaine, est devenue une enclave à l’intérieur du territoire français.

Lacs des Bouillouses

Passé la plate Cerdagne, je rejoins les très touristiques lacs des Bouillouses. C’est néanmoins magnifique. À noter que comme Llivia avait des droits sur certaines terres aux Bouillouses, il existe aussi une enclave de l’enclave…
En m’élevant au-dessus des lacs en direction du Carlit, je laisse la foule mais il y a encore beaucoup de randonneurs dans la raide montée finale et au sommet. Le Carlit à 2921 mètres d’altitude est mon deuxième sommet emblématique pyrénéen après le Canigou.
De l’autre côté, il y a beaucoup moins de monde. J’aborde la partie la plus sauvage de la HRP avec l’Ariège. L’Ariège, terre courage… justement j’y suis ce soir. Écrire cela est bizarre, j’ai presque l’impression d’être à la maison.

20 août : Refuge des Bésines – Vallon Rau de la Coume de Varilhes

Je quitte L’Hospitalet-prés-l’Andorre en ayant l’impression de partir dans un désert. Le prochain village, la prochaine épicerie sont à plus de 250 kilomètres. Je vais certainement dormir seul sous la tente dans la montagne un certain nombre de soirs. Comme je ne sais pas le matin jusqu’où je vais marcher, je ne réserve pas les refuges. Et comme ils fonctionnent à moitié capacité, ils risquent d’être complets. C’était le cas hier soir au refuge des Bésines. Après la longue étape via le Carlit, je suis arrivé tard au refuge. Le service du soir était lancé. J’ai pu boire une bière (c’était mon objectif à minima) avant de monter la tente.
Alors, je profite à L’Hospitalet-prés-l’Andorre, du café, de viennoiseries et pars à l’assaut des montagnes ariégeoises. Le bruit des voitures qui montent en Andorre faire le plein d’alcool et de tabac détaxés s’estompe. C’est parti pour l’aventure. Le chemin devient caractéristique de la HRP, moins fréquenté, avec du rocher et un paysage minéral typique des Pyrénées avec une myriade de lacs. C’est superbe, les eaux sont transparentes et l’après-midi, la petite baignade dans l’étang de l’Estagnol est délicieuse.

Étang de Fontargente

Je m’arrête pour camper au bout du vallon Rau de la Coume de Varilhes. Ce matin, je suis parti plus tard que d’habitude, à sept heures pour cause de nuit prolongée. Je ne mets pas de réveil , c’est mon corps qui décide quand il a terminé sa nuit. Et comme je l’ai déjà écrit, les kilomètres non effectués le matin, ne se rattrapent jamais. L’étape est donc plus courte que d’habitude mais largement suffisante. Le sentier avait beau être assez facile à suivre, le terrain est maintenant typique des Pyrénées et de la HRP et la moyenne kilométrique tombe.

21 août : Vallon Rau de la Coume de Varilhes – Refuge de l’étang de Fourcat

Refuge de l’étang de Fourcat, j’ai fait 20 kilomètres, je suis exténué. J’avais réservé le gîte d’étape à Mounicou, en bas dans la vallée. Le gardien du refuge me dit qu’il faut quatre à cinq heures pour faire les 11 kilomètres ; le sentier est difficile sur toute la première partie. Je suis incapable d’aller plus loin. La montagne m’a rappelé aujourd’hui qu’il fallait rester humble face à elle. Il reste de la place au refuge. Je me pose et bois une bière.
Parmi les options de la HRP, j’avais choisi l’Ariège plutôt que l’Andorre car je ne connaissais pas cette partie des Pyrénées et parce que c’est plus sauvage. J’ai été servi aujourd’hui. Je n’ai vu pratiquement personne de toute la journée. J’ai passé mon temps à crapahuter, à flanc ou sur des crêtes, souvent sur du rocher. Le chemin n’est pas balisé sur cette partie. Il y a parfois quelques cairns mais dans les rochers, il est facile de les perdre de vue. Le sentier par endroit se devine et d’autres fois il faut l’imaginer. Je passe de dévers en dévers, de col en col, au-dessus de vallons déserts.

Étang de la Goueille

Dans ces conditions, la vitesse moyenne dégringole et les 20 kilomètres de cette étape m’ont paru beaucoup plus épuisants que les 49 vers le mont Lozère. Heureusement que le refuge de l’étang de Fourcat a de la place. Ce soir, au moins, j’aurai un repas complet et une nuit à l’abri du vent.

22 août : Refuge de l’étang de Fourcat – Refugi de Certascan

Je quitte le refuge de l’étang de Fourcat les jambes encore un peu fatiguées mais le ventre plein et après une longue et bonne nuit. Au-dessus de la mer de nuages, les vues sur les montagnes sont belles et désormais j’identifie certains sommets connus comme le pic des Trois Seigneurs. Sous la mer de nuages, l’ambiance est différente ; je suis dans une brume humide ; l’herbe est gorgée d’eau. L’arrêt au bar «Chez Nini» de Mounicou est d’autant plus apprécié. Un bon café, je prends mon temps histoire de me sécher et repars avec en prime, 2 prunes cadeau de la maison. C’est d’autant plus apprécié que les fruits et légumes sont des denrées rares sur cette partie sans ravitaillement.
C’est la fin de ma partie ariégeoise, cette fois sur un bon sentier, bien balisé. À peine le col frontière franchi, je passe de la brume humide française au beau soleil ibérique. Je vais passer plusieurs jours en Espagne. Les sentiers sont balisés ; les prévisions météorologiques sont bonnes ; les refuges sont plus nombreux et j’approche d’une région des Pyrénées que je connais. Cela s’annonce plus facile. Viva España !

Estany de Romedo de Dalt

Je vais finalement jusqu’au refuge de Certascan.  C’est une étape plus dans mes standards. Voilà de quoi me rassurer après la dure journée d’hier. Je peux poursuivre ma traversée des Pyrénées. J’ai fait plus de 2000 kilomètres ; il m’en reste moins de 450, sauf problème physique, je devrais y arriver.
Hier, au refuge j’ai lu un chapitre d’un livre sur l’histoire de cette traversée pédestre. Le précurseur est un allemand. En 1817, Friedrich Parrot la réalise en 53 jours. Il a marché depuis l’Alsace… En 1905, Jean Bepmale, sénateur maire de Saint-Gaudens, fait la traversée en 30 jours. Voilà deux bonnes sources d’inspiration que j’ignorais ! Le GR10 date lui de 1960 et Georges Véron est le créateur de la HRP en 1968.
Ce soir, il y a encore de la place au refuge. Une bonne soirée et une bonne nuit en perspective ; cela simplifie la gestion de ma réserve de nourriture et me permet de pratiquer mon castillan (bien que je sois à une table de catalans). C’est agréable. Ce qui est plus surprenant, ce sont les mesures de prévention. Au refuge de l’étang de Fourcat, tout le monde porte le masque ; il y a du gel à l’entrée ; dans les toilettes aussi avec une désinfection à faire après chaque passage ; plusieurs affiches expliquent comment se laver les mains, l’obligation de porter le masque…etc ; les tables sont organisées pour respecter une distanciation physique. Ici, rien de tout cela ; tout se passe comme si ce coin de Catalogne était miraculeusement à l’abri du Coronavirus ; au moment d’aller me coucher, mon voisin de table avec qui j’ai bien discuté, me serre même la main ; cela ne m’était jamais arrivé depuis 6 mois. Dire que des français m’avaient dit qu’en Espagne, ils étaient beaucoup plus rigoureux qu’en France ! Il va falloir que je me fasse tester à la fin de ma marche…

23 août : Refugi de Certascan – Alós d’Isil

Je m’attendais à rencontrer pas mal de randonneurs un dimanche du mois d’août. Il faisait un grand beau temps (les nuages côté français tentaient vainement de passer la frontière) et cette partie est assez touristique. J’ai finalement marché la plupart du temps sans voir personne. Pourtant, c’était à nouveau une belle étape. Les Pyrénées sont réputées pour ses nombreux lacs. Je ne m’attendais pas à en voir autant. C’est un plaisir pour les yeux. Les eaux sont cristallines et sont une invitation à la baignade.

Lacs et beau temps en Espagne, nuages en France

Avant d’arriver à Alós d’Isil, j’ai croisé Louis-Philippe Loncke. Cet aventurier belge est passé sur France 2 après sa traversée en autonomie de la Tasmanie. Il est en train de faire la HRP en autonomie complète, c’est à dire sans se ravitailler en cours de marche. Il est parti d’Hendaye avec un sac à dos de 50 kilos et là, il portait encore 25 kilos…
La journée se termine confortablement au gîte d’étape d’Alós d’Isil. J’ignorais son existence et pensais dormir sous la tente. La surprise est d’autant plus agréable. Je suis confortablement installé et partage la soirée avec deux autres hrpistes français.

24 août : Alós d’Isil – Refugi de Saboredo

Comme un sportif de haut niveau, je bénéficie d’une équipe support. Au col de la Bonaigua, j’ai le plaisir de revoir mes parents après plus de deux mois. Ils ne sont pas venus les mains vides mais avec le plein de victuailles, bien utiles et appréciées sur cette longue section Superbolquère-Gavarnie, sans ravitaillement. Je repars avec du pain frais (le mien date de six jours), du saucisson, des barres de céréales, des boîtes de sardines (indispensables pour ma survie en randonnée), des fruits (les myrtilles et framboises ramassées le long du chemin ne suffisent pas à mon besoin), des tomates du jardin et un livre pour la nourriture intellectuelle… J’avale pâtisseries, pêches et prunes et reprends mon chemin en remontant vers une source de la Garonne, ce filet d’eau né d’un berceau de roc chanté par Claude Nougaro.
Je suis effectivement repassé après le col de la Bonaigua, au nord des Pyrénées mais je suis toujours en Espagne. J’ai quitté la région de langue catalane mais je suis toujours en Catalogne. Avec la Cerdagne, le Val d’Aran est une autre bizarrerie de la frontière pyrénéenne.
Sur le versant nord des Pyrénées, l’aranais est une langue proche du gascon, de la famille de l’occitan. Jusqu’à la bataille de Muret et la défaite de la coalition des comtes du sud et du nord des Pyrénées, les alliances fluctuent par delà les montagnes. Le Val d’Aran est sur une courte période possession des comtes du Comminges. À une autre période, ces derniers prêtent allégeance aux comtes d’Aragon. Après 1213, les frontières se figent et les Aranais restent sujet des comtes puis rois espagnols. Pour leur âme, c’est différent. Des débuts de la chrétienté à la révolution, pendant plus d’un millénaire, les fidèles aranais relevaient du diocèse du Comminges. Leur corps était en Espagne, leur âme en Comminges.
Aujourd’hui, le Val d’Aran bénéficie d’un statut d’autonomie au sein de la région autonome de Catalogne en Espagne. De ce fait, un enfant dans cette vallée apprend à l’école l’aranais, le catalan, l’espagnol. Comme langues étrangères, il prendra l’anglais, langue internationale et le français du fait de la proximité géographique. S’il joue au foot dans un club amateur, il sera peut-être avec les clubs du Comminges français pour réduire les déplacements. Le district de football du Comminges accueille ainsi des rencontres internationales le week-end.

Lac deth Miei à côté du refuge de Saboredo dans le Val d’Aran

Le Val d’Aran est un petit territoire singulier et une seule étape me suffira pour le traverser.

25 août : Refugi de Saboredo – Refugi de Conangles

Qu’elles sont belles les Pyrénées ! J’ai de la chance avec la météo. Je n’ai toujours pas eu ni pluie ni orages et les prévisions météorologiques pour les trois prochains jours sont bonnes. Je profite donc pleinement des superbes paysages. Aujourd’hui, j’ai traversé le nord des Encantats. Avec Gavarnie, Ordesa, Néouvielle, les Bouillouses et quelques autres endroits, c’est une des parties les plus touristiques de la chaîne. C’est justifié. Il y a toujours une multitude de lacs ; en milieu d’après-midi, j’ai maintenant ma baignade quotidienne dans ces eaux transparentes. Les sommets comme les Besiberri se dressent au-dessus de ces étendues bleues azur et les pins crochets typiques des Pyrénées complètent le paysage.

Lac deth Cap deth Pòrt

Je connaissais cette partie plutôt en hiver. En été, je marche souvent sous d’autres cieux. J’étais à la fois en terrain connu avec des sommets bien identifiés mais aussi surpris et émerveillé de découvrir ces montagnes en été. En plus contrairement aux derniers jours où les paysages étaient tout aussi beaux, j’ai marché sur de bons sentiers bien balisés. Cela permet d’avancer sans être en permanence concentré et dans l’effort. Du coup, j’ai pu m’abandonner à la contemplation.
Demain, je découvre une partie que je ne connais pas : le versant sud de l’Aneto, le toit des Pyrénées.

26 août : Refugi de Conangles – Vallée de Benasque

Je n’ai pas pour objectif de faire des sommets. Je vais de l’extrémité nord-est à celle sud-ouest de la France. J’ai privilégié les montagnes mais je suis plus un marcheur qu’un montagnard. Les sommets gravis étaient sur mon chemin. Il n’y a que pour le Mont Thabor que j’ai fait un court aller-retour.
La HRP passe plus près des hauteurs et même via certains pics comme le Canigou et le Carlit. Après le refuge de Conangles, j’ai choisi de laisser la voie la plus classique de la HRP qui passe par le col des Mulleres puis celui de Litèrole pour basculer côté français. J’ai préféré le versant sud du massif de la Maladeta que je ne connaissais pas. Hier, en regardant mon étape, je me suis dit que je n’allais tout de même pas marcher tout simplement sur le GR11. Sur la carte, un chemin apparaissait via le Vallibierna en montant côté Est et redescendant côté Benasque. Un 3000, qui plus est, que je n’ai jamais fait, c’est tentant…
Au passage au beau refuge Cap de Llauset, je me renseigne sur les difficultés. La gardienne me montre cette vidéo du Paso del Caballo, tout en me rassurant un peu sur la traversée de cette impressionnante crête.


Comme je n’ai pas assez de dénivelés et de montées sur ma route, je décide de rajouter le sommet du Vallibierna à mon programme. Cela me permettra d’accrocher un 3000 (3059 exactement) à ma HRP. Pour le passage délicat, j’aviserai ensuite ; je peux toujours faire l’aller-retour. Je suis néanmoins moyennement confiant, je n’ai pas tendance à être intrépide et n’aime pas me mettre en danger.
Arrivé au sommet, effectivement, c’est impressionnant. La dalle est raide et domine le vide. Je mange, bois et observe. Deux espagnols se lancent. Le verbe «se lancer» est approprié pour le premier puisqu’il attaque la première partie presque en courant et termine la deuxième en marchant sur le fil de l’arête surplombant le vide de chaque côté. «Le fil de l’arête», là aussi, c’est approprié tant elle est étroite. Son compère a 70 ans ; il ne paye pas de mine ; il passe aussi, certes dans un style moins élégant mais il passe.
Mis en confiance, je m’engage. Très prudemment, en sécurisant chaque pas et chaque prise de main, j’avance sur le paso del Caballo. Je ne regarde surtout pas le vide sous mes pieds. Là où le papy avait 5 en figure de style, je ne pense pas mériter plus qu’un zéro pointé. Je m’en fous, je ne suis pas là pour faire le malin. En fait, il y de bonnes prises et c’est plus impressionnant que cela ne l’est en réalité. Ce serait à 50cm du sol, on le passerait sans problème.

Paso del Caballo – Vallibierna – Tuca de Culebres

Une fois passé, j’éprouve du soulagement et de la satisfaction. Il me reste à descendre côté ouest dans un pierrier assez désagréable mais c’est bon, j’ai fait un nouveau 3000 dans les Pyrénées. Et pour fêter cela, ce soir je dors à l’hôtel. La dernière fois, c’était il y a 16 jours. Une chambre pour moi, des draps… j’apprécie.

27 août : Vallée de Benasque – Cabane de Trigoniero

J’essaye de profiter de cette dernière journée de temps stable pour avancer. Les deux prochains jours devraient être plus perturbés. C’est normal en montagne mais je n’avais pas l’habitude. Alors, je progresse vers l’Ouest. Je marche la plupart du temps sur le GR11. Le chemin est bon, bien balisé, sans difficultés. À la fin de la journée, j’ai cumulé 37 kilomètres et 2650 mètres de dénivelés. Avec un départ à 7 heures, quand maintenant il commence à faire jour, c’est pas mal.
Depuis que je suis dans les Pyrénées, tous les jours, je franchis des vallées et vallons. Je passe mes journées à monter et descendre. J’ai maintenant laissé la Catalogne et son enclave du Val d’Aran et je suis en Aragon. Ces vallées de montagne étaient isolées et chacune avait une identité propre. Dans la vallée de Benasque, les habitants parlaient le benasquès ou patués, une forme de catalan hispanisé ou le contraire avec des éléments de gascon.
Passé le port d’Estós ou de Chistau, je passe dans la vallée de Gistaín (Chistén) qui était encore plus difficile d’accès avant l’aménagement des routes. Elle a conservé un parler proche de l’aragonais ancien, le chistabín.

Massif des Posets

Ce soir, je suis proche de la frontière et si les conditions le permettent demain, je basculerai dans les Hautes Pyrénées par le cirque de Barroude.

28 août : Cabane de Trigoniero – sortie sud du tunnel d’Aragnouet-Bielsa

Je ne suis pas arrivé en France et suis toujours en Aragon. La matinée avait pourtant pas trop mal commencé. Je quitte la cabane de Trigoniero après une courte averse mais la visibilité est bonne. Il ne pleut pas.
J’entame une liaison hors sentiers balisés. Je trouve le passage, grimpe au milieu des myrtilliers et des rhododendrons quand les premières gouttes se mettent à tomber. Je sors pour la première fois ma veste de pluie. Je craignais sa fragilité ; pour le moment, pas de risques, elle n’a pas servi pendant plus de deux mois.
Plus haut, première grosse averse avec pluie et grêle mêlées, j’adopte la position accroupie sous le parapluie et patiente. Vaille que vaille, j’avance. La progression est difficile, je perds et retrouve un vague sentier, je patiente à chaque averse. Je commence à être bien trempé.

Temps bouché aujourd’hui

Un peu avant de retomber sur le sentier balisé qui monte au port de Bielsa, mon téléphone apprécie encore moins que moi ces conditions et déclare forfait. Plus rien, juste un écran noir zébré de rayures. Dans ces conditions, plutôt que de poursuivre la montée vers les crêtes, je bats en retraite. La solution la plus proche est la sortie sud du tunnel d’Aragnouet-Bielsa. Je descends sous la pluie, fais appeler un taxi par le centre technique du tunnel, m’installe à l’hôtel à Bielsa et vais à Ainsa acheter un téléphone. Sans téléphone, il m’est impossible de continuer. Il me reste plus qu’à réinstaller toutes les applications et télécharger les fichiers qui me sont nécessaires. Une soirée chargée s’annonce et peut-être, demain je pourrai poursuivre ma route vers la France.

29 août : Sortie sud du tunnel d’Aragnouet-Bielsa – Troumouse

Cette fois, je suis passé. Au port de Barroude, je suis content, non pas de quitter l’Espagne mais de poursuivre sur une nouvelle phase. La météo est médiocre. Je suis souvent dans la brume, il bruine parfois, il fait des températures hivernales mais j’ai des échappatoires si les conditions empirent. Je peux descendre sur Piau Engaly, plus loin sur Hėas.

Cirque de Barroude dans la brume

Je passe le cirque de Barroude. Nimbé dans la brume, le lac a des airs de loch écossais. Il y a trois ans, j’avais marché sur cette partie dans des conditions exceptionnelles : les sommets étaient saupoudrés par une chute de neige et il faisait grand beau. J’ai en tête ces images. Le cirque de Troumouse est noyé dans les nuages, je presse le pas pour arriver à l’auberge du Maillet. Le dortoir et les sanitaires ont été complètement refaits à neuf depuis mon dernier passage. La bière est bonne, je partage la table avec un sympathique groupe de randonneurs. Malgré le temps médiocre, j’ai passé une bonne journée et ai avancé.

30 août : Troumouse – Gavarnie

Brève éclaircie ce matin

Au passage de la hourquette d’Alans, j’ai la première averse de neige de la saison. Rien de bien méchant avec un peu de pluie et neige mêlées mais je ne peux pas profiter des belles vues sur les cirques d’Estaubé et Gavarnie. Demain, il devrait à nouveau faire beau.
Le programme de la journée n’est pas très ambitieux avec 19 kilomètres et moins de 1000 mètres de dénivelés positifs. J’arrive à Gavarnie en tout début d’après-midi et je suis presque désœuvré. Je n’ai pas l’habitude de terminer si tôt. Demain, je me remets au travail sérieusement.

31 août : Gavarnie – Lac de Cambalès

Lundi 31 août, jour de rentrée pour beaucoup de français. Il est 7 heures du matin quand je quitte le gîte d’étape. Il fait encore nuit, il fait frais, ça sent déjà la fin de l’été.
Insidieusement, un compte à rebours est en train de s’installer dans ma tête. Lescun, 3 jours, les Pyrénées Atlantiques…il faut que j’évite cela ; il me reste encore pas mal de kilomètres, de rudes étapes et si la tête décroche, je ne vais pas prendre de plaisir. Il faut au contraire que j’en profite. Il fait beau et je vais à nouveau passer par des endroits que je ne connais pas.
Ce matin, c’est magnifique. Le ciel est d’un bleu limpide. Je remonte la vallée d’Ossoue avec face à moi, le Vignemale éclairé par le soleil matinal. Avec le léger saupoudrage de la veille, le glacier étincelle d’un blanc immaculé et les parois à l’ombre conservent un peu de neige. Toute la journée, je profite des vues sur le sommet. De l’est, du nord, de l’ouest, il est superbe.

Le Vignemale

Aujourd’hui, le Vignemale a été à la hauteur de son titre de grande éminence des Pyrénées Françaises.
Je termine dans le vallon de Marcadau, aussi beau en hiver qu’en été et remonte jusqu’au lac de Cambalès pour un bivouac solitaire.

1er septembre : Lac de Cambalès – Refuge d’Ayous

Lever du soleil au lac de Cambalès

La nuit a été fraîche au bord du lac de Cambalès à 2400 mètres d’altitude. Il faut me forcer pour sortir de mon sac de couchage mais je suis récompensé par un superbe lever de soleil.
Je refais un bref passage en Espagne, au sud du Balaïtous. C’est le dernier 3000 de la chaîne que je longe. Puis je reviens en France, en Aquitaine, la dernière région de mon parcours et dans les Pyrénées Atlantiques, le dernier département. Il me reste moins de 200 kilomètres et je commence la série des derniers…
J’ai mis les pieds dans à peu près un quart des départements français. Les Pyrénées Atlantiques… le nom suffit pour révéler le programme de mes derniers jours, la rencontre des montagnes avec l’océan. Il est plus adapté que le nom donné à la création des départements : les Basses Pyrénées. Certes, il n’y a plus de 3000 mais j’ai encore quelques belles montagnes à admirer. Après le Vignemale hier, la vedette du jour est le Pic du Midi d’Ossau, 2884 mètres d’altitude tout de même ; il n’a rien de bas. Jean-Pierre pour les intimes est une icône du Béarn et même de toutes les Pyrénées. Sa forme est caractéristique mais comme toutes les vedettes, il se laisse désirer. J’arrive quand même, à travers les nuages, à apercevoir le sommet avant qu’il ne se cache définitivement. Dommage, j’avais rallongé l’étape par rapport à ce que j’avais initialement prévu pour avoir la célèbre vue du coucher de soleil sur le pic avec le lac Gentau en premier plan.

2 septembre : Refuge d’Ayous – Lescun

Je voulais passer par le chemin de la mâture sur le GR10 plutôt que la HRP. Elle passe par le col des Moines (mon itinéraire en 2012) puis dans l’environnement moins agréable des stations de ski d’Astún et Candanchú.
Malheureusement, en descendant, je suis tombé sur un panneau indiquant que le chemin de la mâture était fermé. Cela m’a permis de marcher sur de bons sentiers, parfois presque « vosgiens » dans la forêt. Je découvre des paysages différents des Pyrénées. Je profite également de conditions superbes qui devraient m’accompagner jusqu’au bout.
Après les myriades de lacs, les hautes cimes, le paysage, ici à basse altitude, est plus humanisé. Des prairies, des granges aux toits d’ardoise surplombés par les sommets pyrénéens, c’est toujours aussi beau, notamment le plateau de Lhers et le village de Lescun dominé par les aiguilles d’Ansabère.

Plateau de Lhers et cirque de Lescun

On comprend que les Pyrénées commencent à être populaires chez les « hikers ». J’ai même croisé quelques « brothers » ou « barbus » (pour ceux qui ne connaissent pas cette terminologie, se reporter au récit sur l’Appalachian Trail). Il est facile de reconnaître un brother. D’abord, il est barbu. À noter que tous les barbus ne sont pas des brothers. Edouard Philippe n’en est pas un et je doute qu’il l’était dans sa jeunesse. Car un brother est jeune. Cela rajoute à la confusion car certains, à leur grand désespoir, sont imberbes. Donc vers Benasque, j’en croise un. Je le reconnais tout de suite à son pas rapide et son air absorbé. Il n’est pas concentré sur la contemplation du paysage mais sur la musique qu’il écoute. C’est un autre signe distinctif du brother, il a des écouteurs aux oreilles. Il n’est ainsi pas dérangé par le sifflement de la marmotte, le bruit du torrent ou le silence de la montagne. Quand je l’interromps dans ses pensées pour lui demander s’il avait vu l’hôtel que je cherchais, il ôte ses écouteurs et avec l’air de dire « Hey Bro, tu fais ch…, je suis occupé » (Nota : tout le monde est un brother pour un brother), il me répond
– Désolé mais je ne regardais pas autour.
La question était bête, c’était évident qu’il ne regardait pas autour de lui.
J’ai vu un autre brother au gîte d’étape de Gavarnie. C’est rare car le brother préfère le bivouac pour rester seul. Là, il y a eu un échange, bref certes mais un échange tout de même. Je l’ai entendu me demander :
– Il y a de la wifi ici?
Cela a été les seuls mots de la soirée et pendant que nous dînions et discutions à une tablée de sept convives, il est resté seul sur le canapé. Si le brother est solitaire, il peut être redoutable en cas de concentration avec ses homologues. Dans ces cas là, c’est bière à gogo, rires gras et vannes foireuses. Je propose donc de concentrer les brothers sur un seul chemin (par exemple l’Appalachian Trail) et de leur interdire les autres.
Au gîte d’étape de Lescun, pas de brother, que des randonneurs. Je partage le dîner avec trois béarnais, le repas est bon, je suis bien installé. Demain, ce sera certainement plus sommaire sur la crête frontière au Pays Basque.

3 septembre : Lescun – Port de Larrau

Des vertes prairies béarnaises de Lescun, je poursuis côté espagnol dans un paysage karstique presque intégralement minéral. J’ai une sensation de Via Dinarica en Croatie. Je continue après le col de la Pierre Saint Martin sur des crêtes herbeuses. Col d’Arrakogoiti, Lakartxela, Otxogorri… je suis à cheval entre Navarre et Pays Basque français.

Paysage karstique au pied du Pic d’Anie

Le beau temps, les paysages variés maintiennent mon intérêt. L’année dernière, j’avais eu plus du mal sur la dernière partie en Autriche avec un temps gris et pluvieux. Car, oui, le compte à rebours est bien enclenché. C’est la dernière journée où je ne savais pas où je serai le soir. Je campe finalement au Port de Larrau. J’ai maintenant suffisamment avancé pour visualiser les jours à venir mes étapes. Sauf imprévu, vendredi Roncevaux, samedi Elizondo, dimanche Ibardin et lundi Hendaye…

4 septembre : Port de Larrau – Roncevaux

Au sommet du Pic d’Orhy à 2013 mètres d’altitude, je suis sur le 2000 le plus occidental des Pyrénées. Je vais descendre progressivement mais ce n’est pas pour cela que j’arrête de monter.

Pic d’Orhy 2013 mètres d’altitude

Je suis dans une partie assez sauvage, il y a des moutons par milliers, les cayolars des bergers, des collines couvertes de prairies, de belles forêts de hêtres mais aucun village, refuge, ni même un hameau.
Le relief est complexe. La frontière se joue de la ligne de partage des eaux. Parfois elle suit le lit d’un torrent, ailleurs elle coupe une vallée ou de manière plus classique, elle suit la crête. Le sentier se joue à la fois de la frontière et de la ligne de partage des eaux. Difficile de s’y retrouver dans cette imbrication de vallons et collines. Je passe la journée à descendre dans des vallées, remonter par des sentiers raides, poursuivre sur des crêtes. Quand je rejoins le chemin de Compostelle, je pense terminer tranquillement. Non, il y a une succession de petites montées casse-jambes et une descente raide.
J’arrive à l’auberge de Roncevaux épuisé. L’étape a été longue avec 40 kilomètres et sûrement au moins 2000 mètres de dénivelé. Avec l’altitude plus basse, j’ai retrouvé la chaleur. Il y a surtout la tête qui a commencé à décrocher. Je viens de regarder mes deux prochaines étapes, je n’ai pourtant pas prévu une fin tranquille.

5 septembre : Roncevaux – Elizondo

– Buen camino !
– Buen camino !
Je quitte l’auberge de pèlerins de l’abbaye de Roncevaux. Tout le monde se salue avec un regard complice : nous avons franchi les Pyrénées, maintenant nous pouvons aller plus loin vers Compostelle, nous nous reverrons sûrement au hasard du chemin.
J’ai un peu l’impression d’être un intrus rentré par effraction dans un club privé. Je suis vague sur ma route et quand tous partent vers le sud, je vais, dans l’autre direction, vers le col d’Ibaneta.
Après la montagne basque avec ses troupeaux, ses cayolars et ses prairies (un peu grillées par la sécheresse et le soleil), je traverse la campagne basque. Des fermes et maisons typiques, des prés plus verdoyants et mon premier village, Aldudes. Dans la rue, à l’épicerie, les habitants parlent basque entre eux.

Elizondo

Et côté espagnol, à Elizondo, le caractère basque de la petite ville est encore plus affirmé : des drapeaux basques ou demandant le regroupement des prisonniers « politiques » au fenêtres, de belles maisons de caractère, l’hôtel avec le trinquet attenant… Comme l’étape a été plus courte (plus raisonnable) qu’hier, je peux tranquillement profiter de l’agréable centre d’Elizondo.

6 septembre : Elizondo – Ibardin

Dès la sortie d’Elizondo, je pars à l’assaut des collines basques. Monter, descendre, vu le profil de l’étape, ce sera mon lot de la journée. Cela l’a été pendant près de trois mois. J’aspire à du terrain plat. Demain, j’en aurai fini avec ces montées mais je sais que rapidement, j’aurai besoin de relief.
Sur les hauteurs, je commence par voir la Rhune qui sera mon dernier sommet pyrénéen. Puis, passé une série de blockhaus à l’albanaise, vestiges sans doute de l’époque franquiste, je la distingue. À l’horizon, se détachant à peine du ciel gris
– Mer, mer ! je pourrais crier en apercevant l’océan après avoir passé des semaines dans les montagnes. Le but, la fin de cette longue marche est maintenant en vue.

La Rhune

Quand j’attaque mon dernier sommet, la Rhune à 905 mètres d’altitude, je suis néanmoins heureux. J’ai 650 mètres de dénivelés à savourer sous le soleil revenu. J’avais envisagé de dormir au sommet pour profiter du coucher de soleil sur l’Atlantique et du lever sur les Pyrénées mais un fort vent frais m’y a fait renoncé. Je commence donc à descendre. À force d’avancer à la recherche d’un endroit pour camper, à l’abri du vent, discret, plat… j’arrive à Ibardin, très laide zone commerciale pour français en quête d’alcool, de tabac et de produits bon marché. Il y a un hôtel, je m’arrête là. Il y a plus glorieux pour ma dernière nuit de cette marche.
Demain, il me restera qu’une petite journée pour rejoindre la vallée de la Bidassoa. C’est au milieu de cette rivière, sur l’île des Faisans que Louis XIV et Philippe IV d’Espagne ont entériné en 1660 le traité des Pyrénées. Ce traité fixait la frontière avec quelques bizarreries. L’administration de cette île en est une ; elle est alternativement, tous les six mois, gérée par la France et l’Espagne. Quelques années plus tard, Louis XIV déclarait lors de la succession du roi d’Espagne :
– Il n’y a plus de Pyrénées*
Le roi sans doute heureux de la perspective de voir son petit-fils accéder au trône d’Espagne avait fêté cela avec force de boissons alcoolisées. J’imagine la scène, le roi ivre et toute sa cour de répondre servilement :
– Sire, vous avez raison, il n’y a plus de Pyrénées.
S’il avait pris la peine de faire la HRP, il se serait bien rendu compte que les Pyrénées existent bel et bien. Elles sont hautes, elles sont âpres, elles sont rudes et elles sont belles. Plat de résistance ou dessert, j’avais écrit avant d’attaquer cette dernière partie de ma grande traversée de la France et cela a été un peu des deux. Plat de résistance très consistant tant certaines journées ont été rudes. Le relief est marqué ; la HRP se fraye un passage dans des zones rocheuses ou d’éboulis ; le pilotage au GPS est parfois nécessaire. Dessert aussi. Je connaissais un peu les Pyrénées, je les connais mieux. J’ai découvert de très belles parties de la chaîne comme l’Ariège et ses lacs sauvages, le Pays Basque, le sud de la Maladeta… J’ai finalement été surpris par la beauté des Pyrénées.
Demain, je serai à 0 mètres d’altitude, au bord de l’océan et ce sera fini.

* Il semble que cette phrase n’a pas été prononcée par le roi mais par l’ambassadeur d’Espagne. Pour l’histoire, je préfère la version qui l’attribue au roi.

7 septembre : Ibardin – Hendaye

C’est une belle journée de fin d’été. Il fait frais, il fait beau. Je marche sur des crêtes, il y a des chevaux, la bruyère parsème les prairies et la côte basque est juste là, devant moi puis c’est la baie d’Hendaye que j’ai en ligne de mire. Dans la descente sur Biriatou, c’est l’heure de la montée pour ceux qui débutent. Ils commencent, je finis.
C’est un sentiment étrange. Ce matin, j’ai à fois un peu l’impression de terminer une petite randonnée à la journée et cette habitude de ces fins de longue marche avec les derniers jours un peu difficiles, l’excitation, et l’émotion quand on atteint le but et l’impression de vide quand on l’a atteint.
Mais cette grande traversée de la France à pied est particulière. Cela a été un projet de substitution et de temps en temps ma tête vagabondait dans le Caucase. J’ai toujours eu du plaisir à découvrir de nouveaux pays, de nouvelles cultures, de nouvelles langues et cette année, je voyageais en terre connue.
J’ai quand même découvert de superbes régions, de superbes paysages y compris dans les Pyrénées. J’en ai parfois bavé mais je trouve que j’ai pris plus de plaisir dans l’effort de la marche. Contrairement aux autres années, j’ai eu énormément de la chance avec la météo. En fait, je n’ai été gêné par la pluie qu’une seule journée sur presque trois mois. On est loin des jours continus de mauvais temps sur l’Appalachian Trail, des trombes d’eau, de la neige en Italie ; dans les Balkans, en Europe de l’est, j’avais aussi eu des périodes de mauvais temps. Et la météo joue beaucoup sur le moral. Comme beaucoup, je n’aime pas la pluie. Marcher sans pouvoir jouir du paysage, les pieds mouillés, plier la tente sous la pluie, attendre sous un avant-toit dans le froid que l’orage cesse…je n’ai pas eu cela cette année et cela joue beaucoup sur la réussite de la marche cette année.
Peut-être avec l’âge et l’expérience, je gère aussi mieux mes étapes et mon effort. J’ai souvent pris beaucoup de plaisir dans ces montées ; j’ai souvent senti que mon corps, mes jambes répondaient bien aux sollicitations que je leur imposais.
La météo, plus de nuits en bivouac, cette expérience m’ont permis de traverser la France et les cinq massifs montagneux a un rythme jamais atteint.
Le 17 juin, je pliais la tente à la confluence de la Vieille Lauter et du Rhin. Le 7 septembre,2500km et 117km de dénivelés positifs plus loin, je me baigne dans l’océan Atlantique. Pendant 78 jours et avec seulement 5 jours de repos, j’ai marché quotidiennement 32km et 1500 mètres de dénivelés. Sur certaines parties comme pour relier les Alpes aux Pyrénées, la moyenne est montée à 36 kilomètres par jour. Pendant trois semaines consécutives, sans un seul jour de repos, dans les deux massifs les plus rudes, Alpes et Pyrénées, j’ai réussi à maintenir un rythme soutenu de près de 1800 mètres de dénivelés positifs quotidiens. Je ne recherche pas forcément cette performance physique. Il y a des marcheurs qui réalisent des performances nettement plus impressionnantes. J’éprouve par contre de la satisfaction à voir que mon corps est capable de réaliser cela en étant (presque) un simple marcheur. Il y a huit ans, lors de ma première longue marche, j’avais pris une journée de repos après cinq jours à 30 kilomètres de moyenne sur la plate Meseta. J’avais 47 ans. J’en ai 55 et j’arrive maintenant à maintenir ce rythme sur des sentiers de montagne avec 1800 mètres de dénivelés par jour…
Je suis parti avec des incertitudes. Avec la situation sanitaire, je ne savais pas si j’irai au bout. Je craignais aussi une marche trop solitaire. Finalement, j’ai été surpris. Accueilli deux fois, dans le Jura et les Corbières, j’ai aussi passé de bonnes soirées dans certains villages, Lesches en Diois, Trilla… et partagé des tables conviviales le soir dans les refuges ou les gîtes d’étape. Certes, je n’ai pas eu le partage dans des pays étrangers mais, sans la barrière de la langue, j’ai pu avoir des échanges enrichissants.
J’ai aussi traversé une multitude de splendides paysages variés, de beaux villages. La France n’est pas la première destination touristique au monde pour rien.
J’ai terminé cette grande traversée de la France et j’ai aussi un sentiment étrange pour la suite. Les autres années, j’avais un autre projet en tête ou plein de possibilités ou même parfois simplement la perspective de trouver une idée. Je savais que les mois à venir, le projet allait mûrir, j’allais préparer, fignoler mon tracé, m’imprégner de la culture d’un pays, apprendre une langue étrangère… Mais cette année que prévoir ? Après cette Grande Traversée de la France à pied, il y aura quoi?

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