Récit GTF

Le récit de la Grande Traversée à pied de la France du Nord-Est au Sud-Ouest à travers les cinq massifs montagneux. 3 mois de marche et 2500 kilomètres avec la Grande Traversée des Vosges, du Jura, des Alpes jusqu’au mont Thabor puis la traversée du sud du Massif Central et la HRP dans les Pyrénées pour terminer.


Sommaire

1 – La Grande Traversée des Vosges
2 – La Grande Traversée du Jura
3 – Les Alpes
4 – Le Massif Central
5 – Pyrénées : la HRP
Fin du récit


Introduction

Novembre 2019, je suis en préparation d’un beau projet de longue marche. Entre lectures, films, apprentissage des langues et calcul du meilleur chemin, ma tête voyage dans le Caucase et la Turquie. La neige précoce laisse présager un bel hiver de ski de randonnée. Tout s’annonce bien. Et puis 2020 est arrivé. Les promesses de belles sorties en montagne pour affûter ma forme physique ont fondu comme neige au soleil. Se sont rajoutés des petits ennuis physiques. Suite à ma traversée de l’Europe de l’Est à pied, une aponévrosite plantaire (ou fasciite) m’a gêné pendant plusieurs mois (c’est une sorte de tendinite suite à un affaissement de la voûte plantaire). Plus haut, une hernie inguinale s’est manifestée. L’exercice physique a été réduit et au printemps, j’avais préparé un petit programme, à priori alléchant et réparateur avec 1000 kilomètres sur le GR7 espagnol de Caravaca de la Cruz dans la région de Murcie à Montserrat près de Barcelone. Cela devait me permettre de me jauger et de retrouver la forme. C’était sans compter avec un virus venu de Chine et qui s’est répandu comme une traînée de poudre sur toute la planète. Au lieu de marcher sur des sentiers espagnols, je suis resté scotché dans mon canapé.
Mais quand on a le virus (de la marche), difficile de s’en débarrasser. Ce virus là est assez inoffensif et nettement moins contagieux que le Coronavirus. Malgré mes efforts de prosélytisme, je ne convertis que peu de nouveaux adeptes. Celui qui ne connaît pas le plaisir des longues marches pourra ne pas comprendre.
Il ne verra peut-être que les jours de pluie, les matins froids et brumeux à prendre le petit-déjeuner plié sous la tente mouillée, le départ le matin dans la brume et l’humidité, les journées seul dans la montagne, la pluie qui certains jours ne veut pas s’arrêter, les passages scabreux où chaque pas est calculé, les chemins qui se perdent dans les ronciers, la purée sardine dont tu finis même par te lasser, le pain sec, à moitié rassis après plusieurs jours de marche accompagné d’un saucisson industriel et d’un ersatz de fromage, les jours où malgré ta tête qui dit « non », tu continues à avancer, la meute de chiens agressifs qui déboule vers toi tous crocs devant, les journées caniculaires où dégoulinant de sueur, tu rêves d’une douche, d’un peu de repos et d’une bière fraîche…
Mais quand tu as comme les deux dernières années dans les Balkans et en Europe de l’Est, traversé des paysages magnifiques, quand tu as vécu plusieurs mois au rythme lent de la marche loin de l’agitation, des trépidations du monde moderne, du flux continu de l’information, quand tu as goûté, dans le silence de la montagne, au bonheur d’observer un groupe de chamois sur une crête, un renard qui s’enfuit à ton arrivée ou surpris un gros ours dans les Carpates, quand tu as découvert des cultures, des langues, l’histoire de pays, quand tu as rencontré au fil des chemins les habitants, échangé avec eux, quand tu as été reçu, accueilli, que tu as goûté à leur hospitalité, quand au retour à la maison, tu te sens incroyablement plus riche qu’avant de partir, que tu as du mal à réaliser que tu as vécu toutes ces belles expériences simplement en marchant, il est difficile de résister et de ne pas repartir. A peine les chaussures rangées, les souvenirs emmagasinés, et voilà qu’à l’automne mon esprit vagabonde vers d’autres cieux, vers d’autres chemins.
Après l’Europe de l’Est, mon esprit est parti du côté du Caucase et de la Turquie. J’ai passé des heures à préparer un itinéraire à travers l’Arménie, la Géorgie et jusqu’à Istanbul. J’ai d’abord découvert l’alphabet géorgien, magnifique, tout en courbes et je me suis initié aux difficultés de cette langue. Puis chaque jour, j’ai poursuivi très consciencieusement en écoutant et répétant des phrases en russe avant de passer au turc. Quand l’épidémie de Covid-19 a touché la France, je m’apprêtais à passer à l’arménien. Bien décidé à empoigner la vie, le cœur léger et le bagage mince, je me voyais déjà en haut du Caucase, je me voyais déjà adulé et riche de cette nouvelle marche…
Et puis patatras, il a fallu gérer la frustration et oublier le mont Ararat, le petit frisson des sentiers longeant la frontière tchétchène… Mais le virus de la marche est toujours là. Dans ma tête des plans B, C ou D ont commencé à émerger fluctuants au gré des bonnes et mauvaises nouvelles sur la progression de la pandémie. Longtemps, l’hexagone a semblé demeurer la limite pour les prochains mois alors, j’ai imaginé la Grande Traversée de la France à pied. Des grandes traversées de la France, il peut y en avoir plusieurs, de Brest à Menton, de Dunkerque à Perpignan…J’avais en 2012 également fait une traversée de la Belgique à l’Espagne en suivant plutôt des chemins de Compostelle. Celle-ci mérite particulièrement de s’appeler la Grande Traversée de la France puisque j’ai prévu (avec quelques adaptations) successivement la Grande Traversée des Vosges, la Grande Traversée du Jura, la Grande Traversée des Alpes jusqu’au mont Thabor avant de poursuivre vers l’Ouest, le Massif Central du Sud par notamment le Mont Aigoual et la HRP pour terminer dans les Pyrénées. Un itinéraire très montagne de 2500 kilomètres et 117000 mètres de dénivelés !
Le parcours s’annonce séduisant mais il risque de me manquer un élément primordial du plaisir que j’éprouve dans ces longues marches : la découverte d’une culture, d’un pays et de ses habitants. Il va me manquer ces rencontres au hasard du chemin, les échanges lors d’une soirée avec une famille bulgare, roumaine ou grecque. Je ne vais sûrement pas retrouver l’hospitalité albanaise d’autant plus que les français n’ont pas la réputation d’être les champions du monde dans ce domaine. Ce n’est pas moi qui le dit mais les marcheurs et touristes qui visitent notre pays. Avec ce virus et la crainte de la contagion, cela risque d’être encore plus difficile d’échanger le long du chemin ou d’être accueilli. Alors à défaut de rencontres, je devrai me contenter des paysages et du plaisir de la marche. Mon récit risque d’être pauvre et il faudra se contenter peut-être de simples photos pour résumer la journée. Mais ne présageons pas du futur et sans préjugés, je pars pour ma Grande Traversée de la France, une aventure au temps du Coronavirus.

1 – La Grande Traversée des Vosges

17 juin : Lauterbourg – Wissembourg

Bivouac au confluent de la Vieille Lauter et du Rhin

Un soleil pâle se lève au-delà du Rhin. Je suis au point extrême au nord-est de la France, à la frontière avec l’Allemagne, là où la Vieille Lauter se jette dans le Rhin. Si tout se passe bien, fin septembre, à 2500 kilomètres d’ici à pied, je regarderai le soleil se coucher sur l’océan Atlantique, là où la Bidassoa rejoint le golfe de Gascogne, face au Pays Basque espagnol.
J’ai dormi ici, au bout du bout de la France, bercé par le bruit des flots à peine troublé par le passage de quelques péniches et ce matin, à 6 heures, je trempe mes doigts dans les eaux mêlées de la Vieille Lauter et du Rhin et démarre ma grande traversée de la France. Je longe sur quelques petits kilomètres le fleuve avant de rentrer dans les terres en direction de Lauterbourg.
D’emblée, je suis confronté à la première difficulté de cette Grande Traversée de la France : acheter du paing à la boulangerie. Certes, la période de confinement a été propice à la préparation de cette marche mais pour les langues étrangères, j’en suis resté cette année au géorgien, au russe et au turc. პური, хлеб ou ekmek, ce n’est pas vraiment utile ici en Alsace quoique… Donc, il faut que je me débrouille avec mon accent toulousain avec en plus un masque sur la figure. Un peu inquiet, je demande du paing et hopla! j’ai été tout de suite compris. Yo, c’est incroyable (à priori, c’est un pléonasme en alsacien mais je ne maîtrise pas encore complètement l’utilisation du «yo», il me reste deux semaines pour m’améliorer) et pour un peu, j’aurais fait un schmoutz à la boulangère mais avec la Covid19, je me suis retenu. Ragaillairdi par ce premier succès, demain, je tente la chocolatine… Wilkommen im Elsass.
À Scheibenhard, je retrouve la Lauter. Une petite route enjambe la rivière et relie le village alsacien à la palatine Scheibenhardt. Cette frontière semble anodine mais elle est restée fermée plus de deux mois et n’a ouvert à nouveau il y a deux jours à peine. Elle a été surtout dans le passé le théâtre de violents affrontements. Le 19 mars 1945, c’est ici à Scheibenhardt que les troupes françaises pénètrent pour la première fois en Allemagne.
En 1870, la bataille de Wissembourg marque le début d’une série de cuisantes défaites. Le général français est resté à la postérité pour ses qualités d’observation. Il déclare « suite aux reconnaissances effectuées, je ne pense pas que l’ennemi soit en force dans les environs pour entreprendre quelque chose de sérieux dans l’immédiat ». L’après midi, 60000 prussiens écrasent l’armée française composée de 8000 hommes….
Trois autres batailles ont aussi eu lieu ici à Wissembourg : après la révolution pour repousser hors d’Alsace prussiens et autrichiens et lors de la guerre de succession d’Espagne. C’est de cette époque que date cette butée de terre sur laquelle serpente le sentier entre Lauterbourg et Wissembourg. Le chemin est agréable en forêt, sans dénivelés, il fait une température idéale pour marcher. C’est parfait pour une première journée. J’arrive juste avant qu’un violent orage n’éclate. Les dieux et les cieux sont avec moi.

18 juin : Wissembourg – Obersteinbach

«Glücklich wie Gott in Frankreich», je pourrais reprendre l’expression allemande «Heureux comme Dieu en France». Et si le bonheur commençait juste au-delà de la frontière, ici à Wissembourg? J’ai passé une bonne première journée sur des sentiers agréables. Je sens quand même mes jambes. 28 kilomètres, sans dénivelés, c’est largement suffisant pour un premier jour. Une bonne pinte de bière alsacienne tranquille à l’hôtel de Wissembourg permet de me réhydrater. Elle est d’autant plus agréable que je suis à l’abri alors qu’il pleut dehors et que la température est tombée. Je fais ensuite le plein de calories avec une copieuse choucroute accompagnée d’une seconde pinte. Il ne manque plus que la serveuse avec sa coiffe alsacienne pour que je chante «Dìss Elsàss, ùnser Ländel». Une roborative tarte à la rhubarbe termine ce dîner. Le restaurant est pratiquement complet. Je suis dans une ambiance très germanique. Les patrons de l’hôtel discutent entre eux en alsacien. Il y a aussi beaucoup d’allemands qui profitent de la réouverture de la frontière. Ils viennent certainement profiter du bonheur que trouve Dieu en France. Ces derniers mois ont pourtant ravivé certaines vieilles blessures. Le patron de l’hôtel me parle du zèle des douaniers pour contrôler les frontaliers français, les toilettes dans certaines entreprises réservées aux allemands ou ce magasin se vantant de n’avoir qu’une clientèle allemande. Les randonneurs d’un groupe de cheminots avec qui je marche ce matin me disent la même chose. La fermeture sans préavis de la frontière, des postes fermés obligeant les frontaliers à des longs détours, certains d’entre eux n’étaient d’ailleurs plus acceptés au travail… tout cela a laissé de l’amertume.
Avant de quitter Wissembourg, je profite du charme de cette petite ville typiquement alsacienne. Elle a en plus marqué l’histoire. Je ne connaissais pas. Quand gamin, je m’amusais à apprendre les préfectures et sous-préfectures des départements, mon enthousiasme s’était émoussé avant d’arriver au 67. Mais Wissembourg n’est pas un lieu remarquable du fait de son statut de sous-préfecture du Bas-Rhin. Pour être précis, elle a perdu ce titre en 2015 et est maintenant une demi-sous-préfecture, titre qu’elle partage avec Haguenau. Wissembourg est aussi célèbre pour ses 4 batailles qui s’y sont déroulées et qui lui vaut d’avoir son nom gravé sur l’arc de triomphe de Paris. Cette petite ville de 7500 habitants est en plus le berceau de la littérature allemande et à l’origine du Père Fouettard. Excusez du peu… Et oui, le plus ancien poème en langue alémanique a été écrit ici au IXè siècle par Otfried de Wissembourg, moine de l’abbaye bénédictine.
Quant au père Fouettard, c’est le chevalier Hans von Trotha par ses querelles avec l’abbé de Wissembourg qui en est à l’origine . En tout cas, c’est la version défendue par les alsaciens particulièrement ceux d’ici. Les mosellans ont eux une version différente.
Après Wissembourg, j’attaque mes premières (et pas les dernières !) montées de cette Grande Traversée de la France. Je suis dans le parc naturel régional des Vosges du Nord. Les sentiers sont remarquablement balisés. Je marche tranquillement dans la forêt, passe mon premier sommet, la Tour de Sherhol à 506 mètres d’altitude.

Dans le parc naturel régional des Vosges du Nord et le château de Fleckenstein au centre

L’après-midi, de très belles formations de grès rouge ponctuent le paysage avec au sommet de certains, perchés, presque inaccessibles, toute une série de châteaux en partie troglodytes. Je visite, traîne un peu et arrive relativement tard à Obersteinbach, terme d’une seconde belle journée.

19 juin : Obersteinbach – Lichtenberg

J’ai franchi la ligne Maginot. Je sais, cela n’est pas un exploit de le faire. Pour moi, cela signifie juste que j’ai changé de cap ; après avoir marché le long de la frontière, j’ai pris la direction du sud. Je vais maintenant conserver ce cap pendant près de deux mois.
Mon arrivée à Niederbronn-les-Bains est digne d’une vedette, filmé par la télévision locale TV 3 Vallées. Après un petit reportage, je peux repartir chantonnant :
«Je suis vraiment phénoménal,
Je méritais bien d’être dans le journal
Dans le journal de TV trois val…»
J’espère juste qu’il ne vont pas me sous-titrer pour faciliter la compréhension de leurs auditeurs alsaciens…
Pour le reste, la journée a été assez similaire à la veille. J’ai marché sur de bons sentiers en forêt. Après les quatre châteaux forts hier, j’ai eu droit à cinq autres sur mon chemin. Je vais devenir spécialiste des constructions médiévales dans le nord de l’Alsace.

Château de la Wasenbourg

J’ai quand même essuyé les premières gouttes de ma marche mais le temps de sortir le parapluie, cela avait cessé. Et finalement, comme les cieux sont avec moi, et malgré une longue étape, ce n’est qu’une fois arrivé dans le beau et confortable gîte d’étape de Lichtenberg qu’une bonne averse est tombée.

20 juin : Lichtenberg – Saint-Vit

Il est possible de rester en France et d’être dépaysé. C’était le cas au café-restaurant de Lichtenberg. Tous les clients ne parlaient qu’alsacien. Quand je suis entré, dévisagé par tout le monde, je me suis senti étranger en lançant mon «Bonsoir» en français. Sur les chemins, une conversation avec un randonneur commence souvent comme cela :
– Ach… shluss…tag…die…sich
Comme je ne comprends pas un traître mot d’allemand et encore moins d’alsacien, je réponds :
–  Ich bin Franzose
Là, je suis mal parti pour me faire un ami et l’alsacien répond cette fois en français :
– Mais moi aussi, je suis français
Le contact, certes mal établi, arrive pratiquement tout le temps sur les chemins :
– Vous avez vu le balisage ici. C’est le club Vosgien qui s’en charge. Vous n’avez pas besoin de cartes. Ce n’est pas comme ailleurs en France, dit-il, les yeux brillants de fierté.
– C’est vrai, l’entretien et le balisage sont excellents, je ne peux qu’abonder dans ce sens. Et c’est la première fois que je vois des chemins aussi bons. Le quiproquo initial est effacé et mon interlocuteur est ravi.
Et chacun y va de son anecdote dans les Alpes, les Cévennes ou ailleurs où ces randonneurs alsaciens se sont perdus à cause du balisage.
– Dès que l’on passe en Lorraine, ce n’est déjà plus pareil.
Le randonneur alsacien est aussi expérimenté. Quand je commence à expliquer mon parcours, certains sont fiers de me dire qu’ils ont fait la Grande Traversée des Vosges 7 fois ou un couple me dit l’avoir fait en 9 jours (j’en ai prévu 15 à un rythme déjà soutenu). Bref, je m’incline humblement et réfléchi intérieurement au moyen de donner un peu plus d’ambition et de consistance à ma marche.
J’ai maintenant progressé dans mon premier contact avec les autochtones, mais pas encore au point de parler alsacien. Ce matin, à la boulangerie de Wimmenau quand un client a commencé à me dire :
– Shluss…die…sich…den…vuch
J’ai répondu
– Je ne suis pas alsacien.
C’est pas idéal mais c’est quand même mieux que «Ich bin Franzose». Être un vrai alsacien serait la meilleure option mais c’est peine perdue pour moi.
Pour revenir au club vosgien, c’est une institution. On me dit rapidement que c’est le plus ancien club de randonneurs de France. Je me garde bien de dire qu’il a été en fait un club allemand. Fondé en 1872, l’Alsace n’était alors plus française. Compte tenu du début de relation un peu tendu, je préfère ne pas aggraver mon cas. Au contraire, je reconnais l’excellence du travail fait. Ils n’ont pas adopté la signalétique GR de la Fédération Française de Randonnée Pédestre. Malgré la pression de celle ci, ils ont un symbole (rectangle rouge, rond, triangle…) pour chaque sentier. Je retrouve ici un balisage proche de celui en Roumanie.

Maisons troglodytes de Graufthal

Je continue donc sur les beaux sentiers en direction du sud. Le col de Saverne est franchi et c’est au-dessus de cette ville que je campe. Il n’y a pas d’eau (Trouver des sources et fontaines en dehors des villages est très difficile dans les Vosges du Nord) mais le site est beau dominant la plaine d’Alsace et avec le château du Haut-Barr sur la colline en face.

21 juin : Saint-Vit – La Baraque Carrée

Abri à la Baraque Carrée

Un abri dans la montagne qui avec ses gros rondins de bois à un côté très cabane au Canada, une bonne source à proximité, le silence et le calme, isolé dans la montagne vosgienne, c’est le genre d’endroits que j’aime pour passer la nuit.
Cet abri, la forêt, les chemins, je pourrais me croire sur l’Appalachian Trail. Les Vosges du Nord sont aussi des vieilles montagnes avec beaucoup de passages en forêt. Comme aux États-Unis, le sentier est remarquablement entretenu. On retrouve les montées et descentes très progressives, parfois même très, très progressives qui donneraient envie de couper les nombreux virages.
Aujourd’hui dimanche, je suis presque au cœur d’une bulle (the bubble de brothers. Voir l’Appalachian Trail). Il y a beaucoup de randonneurs, de promeneurs, et de vététistes. Il fait beau, on été confinés pendant longtemps ; les alsaciens et les lorrains profitent de la montagne. Je suis presque tenté de faire un check avec ceux que je croise en lançant un «Hi bro». Mais il y a quand même pas mal de différences (et en mieux) par rapport à l’Appalachian Trail. Il y a cette dimension historique qui m’avait manqué là bas. Depuis le départ, outre les nombreux châteaux, j’ai aussi traversé de jolis villages. Et surtout, il n’y a pas de barbus. Le randonneur vosgien (j’élargis au-delà de l’Alsace, aujourd’hui je suis passé par la Lorraine) est un rude montagneur qui marche d’un bon pas mais n’hésite pas à discuter. Je fais donc de bonnes pauses. C’est bien pour la récupération mais avec ces longues étapes, je termine tard et en arrivant, il y a pas mal de choses à faire. Bref, je suis à fond dans mon boulot.

22 juin : La Baraque Carrée – Saâles

Je suis au sommet du Donon. C’est mon premier 1000 mètres d’altitude, 1008 pour être précis. C’est aussi le point culminant des Vosges du Nord. Le sommet domine le paysage environnant. Avec sa forme caractéristique, il a attiré l’homme depuis la préhistoire avec des traces d’occupation au néolithique. Lieu de culte celte, les romains y ont ensuite érigé des temples dédiés à Mercure. Sous le sommet, ont été trouvées des stèles du dieu romain et du dieu celtique Vosegus qui a donné son nom au massif.
Le sommet est aussi stratégique, dominant plusieurs passages et à la frontière entre l’Alsace et la Lorraine. D’âpres combats s’y sont déroulés en 1914 puis en 1940 avec notamment les derniers affrontements avant l’armistice de juin.
Je passe devant des ruines de temples romains, des tranchées de la première guerre mondiale et des blockhaus de la seconde, résumé de l’histoire du Donon.
Je longe cette frontière disputée. Des bornes marquent la limite avec un côté gravé d’un F et l’autre côté effacé. La Haute Loge tient d’ailleurs son nom d’un point où les français venaient voir l’Alsace perdue.

Le Donon

Après la foule de dimanche, je ne rencontre personne de la journée. J’ai aussi un peu plus de mal à suivre mon chemin. Est-ce parce que j’ai quitté le GR pour rester en hauteur ? Ou est-ce parce que je ne suis plus complètement en Alsace mais à moitié en Lorraine ? Yo ! Moins d’une semaine ici et j’ai des réflexions d’alsacien (en plus, sans pléonasme cette fois).
À Saâles, je termine ma première partie dans le massif. Je vais maintenant attaquer les Vosges des «hauts sommets» et des ballons.

23 juin : Saâles – Col du Bonhomme

Je repars de Saâles le sac à dos chargé. D’après mes calculs, je ne retrouverai des commerces qu’une fois descendu des Vosges à Giromagny. C’est à 120 kilomètres d’ici, 4 à 5 jours de marche. Je ne vais quand même pas dans le désert. Il y a des hôtels, des fermes auberges et des refuges sur le chemin. Je ne sais pas s’ils sont ouverts. Visiblement beaucoup de refuges du Club Vosgien n’ouvrent que le week-end et certains préfèrent rester fermés plutôt que de mettre en place le contraignant protocole sanitaire. Donc, déjà pour ce soir, je ne sais pas trop jusqu’où je peux aller. Et il y a toujours l’interrogation sur les endroits où je peux trouver de l’eau. Les Vosges au temps du Covid, c’est un peu l’aventure.
Aujourd’hui, je suis monté en altitude. Le paysage devient plus caractéristique des Vosges avec ses sommets arrondis, quelques prairies d’altitude et des petites stations de ski.

Col des Bagenelles

Je marche plutôt bien et vais plus loin que prévu. Je dormirai finalement sous la tente du côté du col du Bonhomme. Pour demain soir, j’ai essayé d’appeler plusieurs refuges vers le Hohneck. Entre ceux qui restent fermés tout 2020, ceux qui ne répondent pas et celui qui a son jour de fermeture le mercredi, j’ai pour le moment fait chou blanc.

24 juin : Col du Bonhomme – Col de Bramont

J’ai terminé ma première semaine de marche. Je suis plutôt sur un bon rythme. Hier, j’ai commencé à me sentir bien et j’ai avancé sans ressentir trop d’efforts. Même si c’était il y a un mois, la marche de Toulouse aux Pyrénées a dû me faire du bien. J’ai coutume de dire qu’il faut trois semaines pour que le corps s’habitue. J’ai quelques échauffements aux talons mais pas d’ampoules. L’aponévrose se manifeste légèrement parfois. Le matin les muscles sont un peu douloureux et le redémarrage difficile. Il est vrai que la machine n’a plus 20 ans. J’espère qu’elle va tenir encore longtemps et qu’elle n’est pas encore bonne pour la casse.
Rapidement, le moteur chaud, je me sens bien. Et aujourd’hui, je peux en profiter. La météo est idéale. Le vent et l’altitude tempère la chaleur. Je marche entre 1100 et 1300 mètres d’altitude (1363m au sommet du Hohneck). Les vues sont dégagées. Les sommets arrondis, les chaumes (alpages d’altitude) avec ça et là quelques marcairies (fermes) forment un paysage harmonieux. Ce sont des Vosges différentes du nord que je traverse. Jusqu’à maintenant les montagnes n’étaient pas habitées et étaient presque intégralement couvertes de forêt.

Vers le Hohneck

Il y a à nouveau beaucoup de monde, randonneurs, promeneurs et touristes.
Je profite pleinement de cette belle journée. Le corps va bien et voilà que la fin des Vosges approche à grands pas. Ce soir, je campe dans un endroit tranquille au-dessus du col de Bramont. Il y a même un petit torrent à côté. Demain, je devrais être au Ballon d’Alsace, dernier sommet qui domine Belfort.

25 juin : Col de Bramont – Cabane de Haute Bers

Une cabane dans la montagne vosgienne, une source à côté à l’eau délicieusement fraîche, une bonne douche (douche est un grand mot, avec moins d’un litre d’eau), la vue sur les douces montagnes toutes en rondeur, ce soir je suis à la  cabane de Haute Bers.
Le Ballon d’Alsace, dernière hauteur à l’aplomb de la trouée de Belfort est à deux heures de marche. La journée a été un petit résumé de mes Vosges : des passages en forêt, des mamelons dégagés, quelques randonneurs pour discuter sur le chemin et le beau temps avec une chaleur tout à fait supportable.

Vue du Haut Felsach

La grande nouveauté est finalement de rencontrer pour la première fois un marcheur au long cours. Alexis campe ce soir à côté de la cabane. C’est un vrai thru-hiker qui a fait le Pacific Crest Trail et envisage de marcher jusqu’à la Méditerranée sur le GR5.
La soirée est agréable dans cet endroit paisible. Vers 21h30, la fraîcheur tombe, je regagne ma cabane pour ma dernière nuit vosgienne.

26 juin : Cabane de Haute Bers – Bas Evette (Belfort)

Il est sept heures du matin, le ciel est déjà noir, le tonnerre gronde. Les prévisions météorologiques annonçaient des orages à partir de la mi-journée. Visiblement, ils sont en avance. Je marche d’un bon pas sur la crête en direction du Ballon d’Alsace. L’objectif est de passer le sommet avant la pluie. J’y suis presque quand des premières gouttes tombent. Je ne m’attarde pas. La vue sur le Jura est de toutes façons bouchée. Et puisque c’est mon dernier Ballon, une petite précision, ce nom n’a pas pour origine la forme arrondie du sommet mais proviendrait du nom du Dieu du soleil, Bel ou Baal.

Le Ballon d’Alsace

Il me reste maintenant à redescendre vers Belfort. L’orage s’évacue rapidement vers le sud est. Une nouvelle fois, je m’en tire bien et j’attrape tout de suite un train pour le centre de Belfort. J’ai terminé ma traversée des Vosges.
J’ai quelques étapes de transition pour arriver dans les premières hauteurs du Jura. Si mauvais temps, il doit y avoir, c’est ces jours ci qui conviendraient le mieux.

27 juin : Bas Evette (Belfort) – Fesches le Châtel

Lors de mes longues marches, sans être complètement déconnecté, je suis l’actualité avec une certaine distance. Une soirée à Belfort ramène à cette actualité. Le département détient le record en France de victimes de la Covid-19 ramené à sa population. Certes, cette statistique est un peu faussée par le fait que ce minuscule territoire attire les campagnes (et les malades avec) des départements environnants mais je suis presque dans l’épicentre de l’épidémie en France. Prudent, je porte le masque pratiquement en permanence et je suis surpris du nombre de personnes y compris dans les magasins qui ne le portent pas et particulièrement chez les jeunes.
À nouveau sur le chemin, j’oublie vite tout cela. Cette section entre Vosges et Jura est très tranquille. Il n’y a pas de randonneurs. Je croise quand même un «trappeur». Parti du mont Ventoux, il marche avec ses deux chevaux chargés avec son matériel dans de grosses caisses métalliques. Il a moins besoin de compter tous les grammes de son équipement. À pied, parfois en montant un cheval, il est passé par le Vercors, la Chartreuse, le Jura. Il va poursuivre dans les Vosges avant de revenir à son point de départ par le Massif Central. C’est un sacré parcours ! Il y a semble-t-il devant moi un randonneur qui descend vers la Méditerranée puis le GR20 en Corse. Alexis doit être derrière moi. Hier, il a rejoint Belfort de Giromagny alors que j’ai marché 11 kilomètres de plus jusqu’à Bas-Evette. On ne peut pas parler de surfréquentation mais il y a quelques marcheurs de longue distance sur ces chemins.

Rencontre sur le chemin

Le GR5 passe dans la campagne entre Belfort et Montbéliard par des chemins forestiers et des villages résidentiels assoupis en ce samedi. Il n’y a pas de commerces, de cafés juste un petit centre et des zones pavillonnaires. L’architecture est en train de changer. Dans les villages les vieilles maisons traditionnelles comtoises sont rectangulaires, massives avec un toit en demi croupe. La croupette qui relie les deux pans principaux permet semble-t-il de diminuer la prise au vent de la toiture.
À Fesches le Châtel, je termine officiellement ma Grande Traversée des Vosges et commence la Grande Traversée du Jura. En attendant de trouver un endroit pour camper, je bois une bonne pinte de bière au bar Santiago. Rien à voir avec Compostelle mais avec le Real de Madrid et son stade Santiago Bernabeu. L’ambiance est plutôt rock, tatouages et muscles avec un concert en préparation pour ce soir. Qu’importe, la bière est bonne. C’est parti pour le Jura.

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2 – La Grande Traversée du Jura

28 juin : Fesches le Châtel – Saint Hippolyte

La pluie est tombée en fin de nuit et jusqu’au réveil mais elle a la bonne idée de s’arrêter au moment de démarrer. Hier soir, juste en dehors de Fesches le Châtel, je m’étais installé sous un vaste abri utilisé par les chasseurs. Bonne intuition, s’il y a une chose que je n’aime pas lors de ces grandes marches, c’est le bivouac sous la pluie. Prendre son petit déjeuner dans l’espace étroit de la tente, plier les affaires mouillées, partir dans l’humidité, très peu pour moi.
Ce matin, au moins je suis au sec et prends mon petit déjeuner tranquillement installé à une table de pique-nique. Je n’échappe pas à l’humidité ambiante dans les forêts mais c’est un moindre mal.
Le paysage est beaucoup plus champêtre que la veille. Je rentre dans le massif du Jura avec ses «reculées», fond de vallée dans un massif calcaire avec source ou résurgence. Je longe un moment la frontière suisse avant de terminer la journée à Saint Hippolyte au bord du Doubs. Je vais plus ou moins suivre son cours jusqu’à sa source à Mouthe.
Saint Hippolyte est un endroit exceptionnel. Dans ce petit bourg, l’église a abrité quelques années le saint suaire, le vrai, celui qui est à Turin. Un seigneur l’avait ramené de Constantinople après une croisade. Le duc de Savoie l’a ensuite récupéré avant qu’il ne parte à Turin.

Saint-Hippolyte

Ce soir à l’hôtel, je regarde les bonnes averses s’abattre sur Saint Hippolyte et ne regrette pas que le camping soit encore fermé. C’est pas pour cette nuit le bivouac ou le camping sous la pluie.

29 juin : Saint Hippolyte – Goumois

Temps gris, humide, de la bruine, ce matin je ne me presse pas. Normalement, le temps va aller en s’améliorant dans la journée. Après deux semaines à un rythme soutenu, je culpabilise presque. Presque, parce que j’apprécie cette pause. Les pieds n’ont pas goûté ces kilomètres alignés et deux ampoules se sont mises en «warning» pour me dire de me calmer.
Il est neuf heures largement dépassé quand, le gros de la perturbation étant évacué, je quitte Saint Hippolyte. Bien m’en a pris car l’après-midi est agréable avec de belles éclaircies. Je peux profiter de belles vues dans la montagne jurassienne. Le GR passe à près de mille mètres d’altitude coupant un long méandre que le Doubs fait en Suisse. L’architecture est typique de ces montagnes avec les vastes fermes en partie recouvertes de bardage bois.

Goumois au bord du Doubs

Je termine ma journée à Goumois. L’étape est plus courte que d’habitude ; c’est pas plus mal pour mes pieds. Le village est composé de deux entités : une suisse de l’autre côté du Doubs et celle côté français. Demain, le sentier remonte les gorges de la rivière avec certainement pas de réseau ou alors l’onéreuse connexion auprès d’un opérateur helvétique.

30 juin : Goumois – Cabane du Torret

C’est dans un tunnel de verdure que je m’engage. Le Doubs coule parfois comme torrent, parfois reste assagi par une retenue ou un barrage. Le sentier au fond des gorges a des allures de grand ouest, la rivière sauvage, peu de traces de présence humaine et le silence de la nature ou plutôt le bruit de la nature avec le chant des oiseaux et le murmure de la rivière. En de rares endroits, une route rejoint le fond de la gorge puis je retrouve le sentier sauvage.

Les gorges du Doubs

Je croise quelques randonneurs. J’en entends quelques uns sur l’autre rive qui parlent allemand. Les pêcheurs apprécient aussi l’endroit. Un m’explique que la truite zébrée du Doubs, espèce autochtone, est très recherchée. Elle est restée sauvage et se reproduit naturellement sans alevinage.
Toute la journée se déroule ainsi sur ce sentier. J’ai l’impression de ne pas avancer. À la fin de la journée, je n’ai pas fait 30 kilomètres. La cabane du Torret est au bord du Doubs juste avant que le sentier ne remonte sur le plateau. La cabane est confortable, je m’arrête là pour aujourd’hui. Assis devant mon petit chez moi, je regarde et écoute le Doubs couler, les oiseaux chanter. C’est paisible, je devrais être bien ici pour la nuit.

1er juillet : Cabane du Torret – Vieux Châteleu

Je repars comme hier dans cette atmosphère mystérieuse, sauvage, humide au milieu des arbres couverts de mousse. J’ai l’impression de traverser la forêt du magicien d’Oz.
Le sentier, parfois taillé dans la falaise se poursuit au dessus des gorges avant d’arriver au saut du Doubs. J’y arrive suffisamment tôt et le site très touristique est encore désert. La suite est tout aussi belle avec le bassin du Doubs d’abord coincé, sinueux entre les falaises. Puis le paysage s’ouvre en arrivant à Villers-le-Lac,  forêts de sapins, prairies, beaux chalets complètent le paysage.
Je prends ensuite de la hauteur. Le chemin est bordé de gentianes jaunes. Je longe de belles fermes jurassiennes et arrive sur un plateau à plus de 1100 mètres d’altitude à cheval entre la Suisse et la France. Les paysages sont harmonieux.

Dans la montagne jurassienne

Je ne pouvais terminer cette belle journée que dans un lieu à l’avenant. L’auberge et gîte d’étape du Vieux Châteleu est un bâtiment typique, isolé à 1200 mètres d’altitude. Ce soir, je serai confortablement installé et en plus, il y a d’autres randonneurs avec qui discuter.

2 juillet : Vieux Châteleu – Les Granges Tavernier

Ce matin, je traverse la république de Saugeais, un état d’opérette avec président, drapeau et hymne national et comme la journée est sous le signe de l’international, je passe aussi plusieurs fois en Suisse. Quelque soit le pays, la météo est la même, fraîcheur, ciel bas, bruine et parfois averses.
Pourtant la journée avait plutôt bien commencé avec des éclaircies. La veille, le repas, copieux, avec deux couples de randonneurs suivi d’une partie de scrabble avait été agréable. Une nuit récupératrice dans des draps propres, un bon petit déjeuner et des prévisions météorologiques allant à l’amélioration, j’étais parti pour une nouvelle belle étape dans le Jura.
Avec ce temps maussade, j’avance. Je n’ai pas d’objectif pour ce soir. Pontarlier est trop proche, trop bas. Il me faudrait descendre puis remonter le lendemain. Et après Pontarlier, Malbuisson où se trouvent camping et hôtels est trop loin.
Je fais un bonne pause à la cluse de Joux sous le château. Puis après une petite pensée pour Toussaint Louverture qui y est mort emprisonné, je repars. De beaux endroits se prêteraient pour poser la tente mais il est à peine 17 heures et je n’aime pas m’installer si tôt, si près des habitations. Et puis, les éclaircies annoncées sont enfin arrivées. Je poursuis sans me presser butinant au passage des myrtilles et de délicieuses fraises des bois.
Contrairement à d’autres périples, je ne pense pas qu’un Constantinos, Milé ou Andros m’offrira l’hospitalité dans le prochain village. Il n’y a pas comme dans ces pays de cafés qui permettent de discuter, d’échanger. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu depuis mon départ un bistrot de village.
Dans le hameau des Granges Tavernier, je demande à un habitant s’il connaît une adresse pour dormir et à ma grande surprise, il m’invite chez lui. Jacques et sa femme Elisabeth ont rénové une belle et immense ferme jurassienne et y viennent de Lyon pour leurs vacances. Je ne m’attendais pas à être reçu ici en France. Je trouve cela réconfortant et suis particulièrement reconnaissant envers Jacques et Elisabeth de m’avoir offert l’hospitalité.

Nuit aux Granges Tavernier

3 juillet : Les Granges Tavernier – Mouthe

Je redémarre après une bonne nuit de repos ravi de cette étape inattendue, inespérée même. Jacques m’a fait visiter sa vaste ferme jurassienne. Deux familles y vivaient, chacune occupant la moitié de la maison. Beaucoup d’éléments anciens sont conservés intacts comme le vaste foyer ou le four à pain. Tout l’arrière est un immense espace vide sous une charpente impressionnante. C’est là que les paysans entreposaient le foin pour l’hiver. À près de mille mètres d’altitude, il fallait certainement une réserve consistante pour tenir durant plusieurs mois de froid et de neige.
Dans certaines fermes, il y a un tuyé. Elles sont reconnaissables avec leurs grosses cheminées à clapets. Ils s’ouvrent ou se ferment en fonction de l’orientation du vent. La cheminée va en s’évasant pour constituer, au cœur de la maison, le tuyé (ou thuyé). C’est dans cette pièce qu’est séchée et fumée la charcuterie dont la célèbre saucisse de Morteau.
Au sommet du Mont d’Or, je vois pour la première fois les Alpes ou plutôt j’aperçois le bas des montagnes sous la couverture nuageuse. Je suis dans la partie la plus haute du Jura et j’espère pouvoir jouir des fabuleux panoramas sur les 4000 dans les prochains jours. Les Alpes…un peu plus de 15 jours après avoir quitté Lauterbourg, je les ai dans mon champ de vision ; je suis toujours étonné de la distance que l’on peut parcourir à pied. Les lacs Léman au sud, de Neuchâtel à gauche et de Joux à droite complètent le paysage.

Le Mont d’Or

Inutile de présenter Mouthe, terme de ma journée, le village détient un record qui lui vaut une renommée nationale et le qualificatif de petite Sibérie. Le 13 janvier 1968, il y a été enregistré une température de -36,7°C. En moyenne, il y gèle un jour sur deux dans l’année. Ce ne sera pas le cas aujourd’hui. Il fait frais mais il ne va tout de même pas geler en juillet.

4 juillet : Mouthe – Les Rousses

Le beau temps est annoncé pour toute la journée. Je suis presque déçu, aujourd’hui j’ai une étape sans points de vue spectaculaires ou sites remarquables. J’aurais préféré me garder ces conditions pour le passage par le Mont d’Or comme hier ou pour les jours prochains sur les crêtes face aux Alpes. Mais, il faut faire avec, je ne suis pas le maître du temps.
Finalement, c’est une belle journée, toute en harmonie. Harmonie majeure, harmonie mineure, je ne sais pas, je ne suis pas mélomane. Le paysage est sans aspérités, tout en douceur. Malgré l’altitude au-delà de 1000 mètres, il n’y a pas de montées brusques, de gros dénivelés. Et puis, il y a ce festival de couleurs. Certes, la dominante est verte, vert des forêts, vert des prairies fraîchement fauchées mais il y aussi une symphonie de jaunes, mauves, blancs avec les fleurs de champs au bord des chemins et dans les prairies encore naturelles. De temps en temps, le bleu profond d’un lac, un toit rouge rajoutent quelques notes à ce paysage.

Lacs de Bellefontaine et des Mortes

Seul bémol, le noir du bitume. Comme chaque jour sur cette grande traversée du Jura, il y a des sections plus ou moins longues sur des petites routes. Ce noir est une cicatrice qui rompt l’harmonie de la nature.
Ce matin, il y a eu ce petit moment inattendu avec ce renard surpris de me voir troubler l’harmonie de la nature. Il m’a regardé, le temps d’une photo et est reparti dans la forêt.
Il y a aussi ce temps idéal beau mais avec la fraîcheur de l’altitude. Sans trop de dénivelés, je vais un peu plus loin que prévu. Je m’arrête juste au-dessus des Rousses. Le gîte d’étape est accessible uniquement à pied avec une belle vue sur le sommet de la Dôle où je monterai demain. L’électricité est solaire, l’eau vient de la citerne et je dormirai dans une yourte. C’est finalement en harmonie avec le reste de la journée, très proche de la nature.

5 juillet : Les Rousses – Refuge de la Loge à Lelex

La Loge à Ponard où j’ai dormi, est un endroit paisible au milieu de la nature ; on y est reçu en toute simplicité et on s’y sent tout de suite bien, un peu en famille. Après une journée de marche, c’est idéal pour se reposer et récupérer.
Alors que le soleil se cache, la fraîcheur arrive et avec elle l’humidité. Je me retire dans ma yourte. C’est un cocon douillet qui conserve la chaleur de la journée. Je me blottis sous les couettes pour une bonne nuit de sommeil.
Ce matin, le ciel est gris et je me dis que la vue sur les Alpes, ce ne sera pas encore pour aujourd’hui. Passé les Rousses, j’attaque la rude montée à la Dôle. Même après presque trois semaines de marche, je sue à grandes eaux. Le paysage sur le Jura, les Rousses se dévoile et tout d’un coup, arrivé au sommet, c’est le choc. La chaîne des Alpes avec au pied le lac Léman apparaît tout d’un coup. C’est superbe. Le Mont Blanc domine au centre avec côté Suisse, l’Eiger, le Cervin, les Diablerets puis Mont Blanc du Tacul, Aiguille du Midi, Grandes Jorasses, la Grande Casse…

Mont Blanc et lac Léman de la Dôle

La suite de la journée se déroule avec des éclaircies de plus en plus franches. Les Alpes se voilent de nuages en fin d’après-midi mais le sentier sur les crêtes du Jura est illuminé par une belle lumière. J’en profite, demain sera ma dernière journée dans ce massif et finalement, je vais un peu plus loin que prévu. Le refuge de la Loge est ouvert. C’est mon premier refuge. Il y a d’autres randonneurs. C’est le genre d’étape que j’apprécie.

6 juillet : Refuge de la Loge à Lelex – Grésin

Un léger rayon de soleil à la montée puis le temps s’est couvert quand je suis arrivé au Crêt de la Neige. C’est dans la brume que je suis au sommet du Jura. Je dois traverser les cinq massifs montagneux de France mais c’est le seul point culminant de mon parcours. Le Ballon de Guebwiller était un peu excentré et j’ai tracé plus directement dans les Vosges. Le Mont Blanc n’est pas à l’ordre du jour. J’aurais l’occasion de le voir régulièrement lors de mes étapes. Le Puy de Sancy est vraiment plus au nord que mon parcours. Seul l’Anéto serait faisable. J’y suis déjà monté à deux reprises et n’ai pas prévu de le faire cette fois.
La journée a été celle des erreurs. Dans le brouillard, je suis descendu du sommet du Reculet par un sentier qui progressivement allait trop à l’Est. J’en ai été quitte pour 200 mètres de montée supplémentaire pour retourner au sommet.

En direction du Crêt de la Goutte, dernière hauteur du Jura

Au Crêt de la Goutte, dernier sommet qui domine l’étroit défilé par lequel le Rhône trace sa route à travers la chaîne du Jura, emporté par mon élan, j’ai suivi le tracé GR qui lui, va vers Bellegarde alors que j’avais prévu de traverser le Rhône au Défilé de l’Écluse. Pas question de me rallonger inutilement ou de faire demi-tour, je change d’option. Je traverserai le Rhône au pont de Grésin et retomberai sur mon chemin demain.
En attendant de trouver un endroit pour planter la tente, je bois une bière dans un bar à Grésin. Depuis mon départ, c’est la première fois que je trouve un bar dans un village (hors lieu touristique) alors j’en profite et en prendrai une seconde ensuite.

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3 – Les Alpes

7 juillet : Grésin – Charly

Pour récupérer le GR5 dans les Alpes, je fais presque trois quarts de tour du lac Léman. Officiellement, le sentier GR5 descend du sommet de la Dôle vers le lac Léman. Le lac est traversé en bateau de Nyon à Thonon-les-Bains. Quand j’ai préparé mon tracé, le passage par la Suisse était incertain. De plus, cela m’a semblé aller dans la facilité que de faire une partie du parcours en bateau pour s’éviter des kilomètres supplémentaires. Enfin, ma grande traversée de la France est d’abord en France, même si j’ai mis le pied en Allemagne, suis passé par des petits bouts de Suisse et marcherai franchement en Espagne sur la fin.
Je ne regrette pas ce choix. La partie sur les crêtes jurassiennes à partir de la Dôle vaut vraiment la peine. Les vues sur le Léman et les Alpes, les paysages du Jura avec crêtes, alpages et forêts sont superbes.
La conséquence de ce choix est que je marche aujourd’hui par moment droit vers les sommets où j’étais hier. J’ai le Crêt de la Neige en face de moi. Autre particularité, je suis sur un chemin de Compostelle et je croise des pèlerins qui vont aussi vers les Pyrénées mais dans un sens opposé au mien. Ce qui est sûr, c’est que leur chemin est plus direct que le mien. En peu de temps, j’en croise six. Cela prouve encore s’il en était besoin, la popularité de ce chemin. À part un couple français, ils sont tous suisses et ne font qu’une partie du chemin. En tout cas, avec leurs sacs à dos de 60 litres, ils ne vont manquer de rien. Une jeune suisse, partie avant-hier de Genève est déjà en train de commencer à regretter son choix.
Un chemin de Compostelle est différent d’un sentier de randonnée. Il y a des gîtes d’étape dans les villages. Régulièrement, des bancs, des tables de pique-nique, des points d’eau potable ont été installés pour le confort des pèlerins.

Mon petit chez moi à Charly

À Charly, il y a justement un petit gîte d’étape. Les balcons sont fleuris. L’ensemble est coquet. Il est sur une petite place avec une chapelle. Il est encore tôt mais je décide de m’arrêter ici. Après plusieurs longues journées, je vais pouvoir profiter d’une bonne partie de l’après-midi tranquille. En bon pèlerin, je commence par une grosse lessive. Il fait beau et chaud. C’est ma journée repos.

8 juillet : Charly – Cabane de la Servette

Sur cette partie du chemin, il est difficile aux personnes rencontrées de croire que l’on va ailleurs qu’à Compostelle. Même quand je décris plus précisément mon itinéraire, je sens bien que ce que l’on retient, c’est que je vais vers les Pyrénées et in fine, c’est bien en direction de Saint Jacques. Cela rassure, donne un motif légitime, valable à ma marche.
Je continue un tout petit bout de ce chemin à rebours puis le laisse descendre vers Genève. La ville et le lac sont juste en-dessous de moi, à portée de fusil. Moi, je monte vers le mont Salève. Je ne vais certainement plus rencontrer de pèlerins, juste quelques randonneurs et promeneurs. Sur les hauteurs du mont Salève, le panorama est époustouflant. À ma gauche, le Jura avec tous les sommets parcourus, la Dôle, Montrond, Colomby de Gex, Crêt de la Neige, Reculet, Crêt de la Goutte et Genève et le lac Léman en dessous. À droite les Alpes avec la chaîne des Aravis, l’incontournable Mont Blanc, le Mont Blanc du Tacul, l’aiguille du Midi, les Grandes Jorasses, les Drus et l’aiguille Verte, le glacier des Grands Montets…
Après ce festin de panoramas tous plus beaux les uns que les autres, je traverse une zone moins séduisante. Je suis à la périphérie d’Annemasse qui est à la périphérie de Genève. Ces zones péri-urbaines sont peu propices au tracé d’un chemin de randonnée. Les portions sur bitume sont plus fréquentes. Ici, dans la chaleur du milieu de l’après-midi, j’ai même en prime droit à une route avec beaucoup de circulation et peu de bas-côtés. Je redouble de vigilance. Dans les villages traversés, il n’y a plus de commerces. Les grandes surfaces sont à quelques minutes en voiture mais trop loin à pied. L’habitat est disséminé et on est jamais loin d’un pavillon, du bruit des tondeuses à gazon et des chiens qui aboient. Il y a toujours à proximité une autoroute ou une voie rapide avec le bruit sourd de la circulation, le ronflement d’un camion ou une moto qui pétarade. Cet ensemble musical peut éventuellement être complété par un train qui passe ou un avion à l’approche de l’aéroport. Mais il n’y a plus actuellement d’avions dans le ciel même à l’aéroport international de Genève Cointrin.
Ici, c’est quand même différent. Je ne traverse pas de vulgaires villages dortoirs. Je suis dans une riche partie de la riche Savoie. Les habitants travaillent de l’autre côté de la frontière avec des salaires suisses. Les maisons sont cossues et en toile de fond, la chaîne des Alpes offre un magnifique panorama.
Passé Bonne, je reprends de la hauteur pour monter vers les Voirons. Petit à petit, le bruit de la ville s’estompe. Je retrouve le silence de la nature. Je devrais maintenant être tranquille pendant plusieurs jours.

Après Bonne, les Alpes se rapprochent

La montée est rude mais la récompense est à la hauteur de l’effort. J’arrive après une longue étape au paradis. La cabane de la Servette est isolée sous les Voirons. Il y a une magnifique fontaine et luxe suprême, deux couples de sympathiques savoyards sont venus pique-niquer. À peine arrivé, j’ai droit à des saucisses grillées, du poulet, des pommes de terre, vin rosé, bière et melon. Je partage le repas, puis quand ils redescendent dans la vallée, m’installe seul dans ma cabane au fond des bois. Le feu crépite dans la cheminée. Je peux m’endormir après une longue étape.

9 juillet : Cabane de la Servette – La Plantaz

Après le festival de panoramas de la veille, je deviendrais presque blasé. La vue sur le Mont Blanc ne suscite plus le même émoi. Ce n’est quand même pas encore de l’indifférence et ce matin, je me suis arrêté pour simplement contempler le paysage avec toujours des vues à couper le souffle. À gauche, le lac Léman est toujours là, Genève disparaît petit à petit et j’ai dépassé le niveau de la Dôle. Thonon-les-Bains est dessous moi. J’approche du bout de la rive française du lac. Les montagnes commencent à m’entourer. Demain, je serai dans le vif du sujet.

La dent d’Oche et les Cornettes de Bise, le programme de demain

Avec la chaleur, l’énergie n’est pas la même. À Bioge, en bas dans la vallée, je patiente un long moment en buvant une bière à la base nautique. En fin de journée, j’attaque la rude montée vers Vinzier. Le pré que je trouve pour planter la tente est un peu pentu, un peu herbeux ; ce n’est pas le confort de la cabane de Servette, qu’importe demain sera l’Abondance.

10 juillet : La Plantaz – La Chapelle d’Abondance

Après trois jours plein Est, je rejoins le GR5 près de la frontière suisse et met le cap au sud pour la partie nord de la Grande Traversée des Alpes.
Je suis maintenant sur un de ces itinéraires populaires. Le Tour du Mont Blanc, le GR 20 corse, la traversée des Pyrénées et bien sûr Compostelle… il y a une concentration de randonneurs sur quelques itinéraires. Il existe pourtant des milliers de kilomètres de sentiers balisés et sur nombre d’entre eux, on marche sans rencontrer personne. Il y a aussi des parcours sublimes comme en Grèce où les refuges ferment faute de randonneurs et où les sentiers sont en train de disparaître. C’est dommage, c’est un peu comme la surfréquentation des touristes sur quelques lieux. Il faut oser marcher en dehors des sentiers battus. Cela dit, je commence mon GR5 dans les Alpes…
Cette fois, je suis vraiment dans les montagnes, sentiers escarpés, montées et descentes qui s’enchaînent et randonneurs bien équipés. Pour cette première journée, je traverse des paysages superbes autour de la Dent d’Oche et de Bise. Je marche à quelques mètres d’un troupeau de bouquetins. Ils ne sont pas du tout troublés par ma présence et continuent tranquillement à brouter dans une prairie fleurie.

Au-dessus des chalets de Bise

Je craignais un peu le monde. Il y en a un peu plus que sur le GR Balcon du Léman mais cela reste très acceptable. C’est même agréable de discuter avec certains qui se lancent dans une longue marche. J’échange avec un père et ses deux (grands) enfants. Lui va jusqu’à Menton, son fils et sa fille l’accompagnent une semaine.
Parti tôt ce matin, j’arrive en milieu d’après-midi à la Chapelle d’Abondance. Des orages étaient prévus pour l’après-midi et j’ai préféré ne pas trop trainer.
Je suis à l’hôtel. Cela faisait presque deux semaines, depuis le début du Jura que je n’y étais pas allé. Même si j’ai eu droit entre temps à toute une série d’étapes agréables (invité chez l’habitant, seul dans des gîtes d’étape, cabanes au fond des bois…), j’apprécie le confort. J’apprécie aussi de pouvoir passer le reste de la journée tranquille, boire une bière et me reposer. Je n’ai fait que 24 kilomètres mais avec près de deux mille mètres de dénivelés. C’est la montagne et ce régime là va être le mien les prochains jours.

11 juillet : La Chapelle d’Abondance – Col de Cou

J’ai vraiment de la chance avec la météo. J’ai du beau temps quand je campe et cette nuit où j’ai dormi à l’hôtel, il a plu et sûrement assez fort vu l’eau boueuse de la Dranse d’Abondance.
Ce matin, je prends mon temps. Inutile de se presser, le temps va aller en s’améliorant. Les nuages restent accrochés aux montagnes ; quelques gouttes tombent mais la perturbation est passée et les prévisions météorologiques sont bonnes pour les jours à venir.
J’attaque par près de mille mètres de montée en continu. J’aime ces montées régulières particulièrement le matin au démarrage. Après plus de trois semaines, le physique est bon. La température fraîche est idéale pour ce genre d’efforts.
Des hauteurs d’Avoriaz, je fais un dernier passage en Suisse et arrivé au col de Cou, à la frontière, je décide de camper. C’est le grand luxe, un point d’eau à proximité, un espace plat pour planter la tente, une vue dégagée des deux côtés (même si les nuages jouent les prolongations) et une station de recharge des batteries des VTT électriques et pour les téléphones…

Ce soir, je campe à la frontière au col de Cou (au fond)
L’endroit est du coup prisé. Il y a 4 tentes et  et nous discutons en préparant le repas (pour moi, c’est purée sardines…).

12 juillet : Col de Cou – Col d’Anterne

Le parking des Allamands est plein à craquer. Les voitures sont garées en continu sur le bord de la route. Je pense que je vais avoir droit à une fête champêtre avec fromages et pâtisseries du cru ou à un pèlerinage avec procession et cantiques. Non, c’est un dimanche de juillet à Samoëns. C’est même un week-end prolongé avec le pont du 14 juillet et les prévisions météorologiques sont bonnes pour les jours à venir. Je suis juste à un départ de sentiers.
Le centre du village déborde de monde, les terrasses de café sont pleines. À la boulangerie, aligné en respectant le mètre de distance et le masque à la figure, il me faut bien un quart d’heure pour acheter mon pain. Il va falloir que je m’habitue au monde. C’est le début de la pleine saison et j’arrive dans le secteur très touristique du Mont Blanc. La longue file de voiture entre Samoëns et Sixt Fer à Cheval laisse augurer que je ne vais pas être seul au bout de la vallée.
À la belle cascade du Rouget, c’est la cohue. Les voitures ont du mal à se croiser. La place de la Concorde transposée au cœur des Alpes.
Je commence à monter et croise une file quasi continue de randonneurs et de promeneurs. J’ai l’impression de voir plus de monde qu’en plusieurs mois de marche à travers l’Italie, les Balkans et l’Europe de l’Est (Pologne non compris. La Pologne est hors catégorie dans ce domaine). Quand, enfin l’après-midi avançant et les marcheurs à la journée en grande partie descendus, je retrouve le silence de la nature et je reprends mon souffle. J’ai l’impression de sortir d’une plongée en apnée comme après avoir marché le long de la route avant Bonne.
Au lac d’Anterne, il doit y avoir déjà une centaine de personnes qui s’installe pour camper. Je passe le col et trouve un emplacement isolé pour camper. Le Mont Blanc montre juste le bout de son sommet à travers les nuages. Je suis seul, c’est calme, il y a juste le bruissement du torrent à proximité.

Bivouac sous le col d’Anterne. On aperçoit le Mont Blanc dans les nuages.

13 juillet : Col d’Anterne – Col de Voza

Je me suis endormi hier soir avec plein de belles images dans la tête du coucher de soleil sur le Mont Blanc.
Difficile de s’extirper de son duvet douillet au petit matin. Couché vers 21h30-22h00, je sors de mon sommeil profond vers 5h du matin. À 2120 mètres d’altitude, dehors il fait frais. C’est humide. Hier soir dès le coucher de soleil, le toit de la tente était couvert de rosée. Je mets le nez dehors mais le Mont Blanc est sous les nuages. Je me renfonce dans mon duvet et somnole jusqu’à 6h. Ensuite, il me faut une heure pour être prêt à partir. Je n’arrive pas à être plus rapide. Prendre le petit déjeuner (céréales avec lait chaud, thé), nettoyer, plier la tente, faire le sac…le temps pour faire tout cela est incompressible.
Parti de mon bivouac à 7h, j’attaque rapidement les mille mètres de dénivelés jusqu’au Brévent. Un des charmes de la randonnée en montagne, c’est à l’approche d’un col de découvrir le panorama de l’autre côté. Ici, je sais ce qui m’attend. Un petit névé à passer et me voilà au Brévent mais le Mont Blanc soigne sa mise en scène. Il reste derrière un rideau de nuage. J’avance sur la crête et m’installe dans un coin tranquille pour assister au spectacle. Le rideau de nuages se déchire et une des plus exceptionnelles vues se dévoile. Je peux presque toucher le Mont Blanc. Chamonix est à mes pieds et face à moi le toit de l’Europe (oui, l’Elbrous à la frontière des républiques autonomes de Kabardino-Balkarie et de Karatchaïévo-Tcherkessie peut prétendre aussi à ce titre…). Le Mont Blanc du Tacul, le glacier des Bossons, l’aiguille du Midi, les Drus, l’Aiguille Verte…le massif du Mont Blanc que je vois presque chaque jour depuis le sommet de la Dôle est devant moi. Le spectacle est court, les nuages reviennent, c’est ça avec les stars…

Le massif du Mont Blanc depuis le Brévent

Après la longue descente dans la vallée de Chamonix, je tente un appel à un gîte d’étape aux Houches. Comme je m’y attendais, c’est complet. J’attaque la montée vers le cok de Voza. Un peu avant le col, un bar-restaurant est ouvert. Tenu par un sympathique couple, j’en profite pour faire mon repas. Ce soir, ce ne sera pas purée sardines mais une bonne tartiflette au reblochon. Un litre de bière, une tarte aux myrtilles et un petit génépi en digestif, je repars repu. Les feux d’artifice du 13 et 14 juillet sont annulés à Chamonix et aux Houches mais j’ai eu un acompte pour la fête nationale.
Il me reste 20 minutes pour monter au col de Voza. Le litre de bière ou le génépi étaient peut-être en trop pour terminer la journée. Du col de Cou au col d’Anterne puis à celui de Voza, c’est ma troisième nuit de bivouac.

14 juillet : Col de Voza – Refuge du Col de la Croix du Bonhomme

– On n’arrive pas à le suivre l’ancien !
C’était l’autre jour dans la montée après Sixt Fer à Cheval. Je discutais avec deux jeunes qui randonnaient aussi sur le GR5. Puis, ils ont dû faire une pause et j’ai continué à monter. C’est vrai, la première partie de la phrase a satisfait mon amour propre. Pour la deuxième partie, il faut bien se rendre à l’évidence. Je ne peux pas être qualifié de «jeune» ; je suis dans la catégorie des «anciens».  Aujourd’hui, j’ai basculé plus proche des soixante que des cinquante…
Pour la forme, je peux encore tenir tête à des jeunes voire à les laisser sur place. Je termine ma quatrième semaine depuis mon départ de Lauterbourg. 28 jours consécutifs sans pause avec en moyenne 32,5 kilomètres et 1300 mètres de dénivelés, c’est même un peu plus que mes performances habituelles. Les circonstances ont été favorables. J’ai eu du beau temps pratiquement en permanence et avec les longues journées en ce moment, c’est propice pour rallonger l’étape en fin d’après-midi. Dans les Vosges et le Jura, les sentiers sont remarquablement balisés et entretenus. Les montées sont progressives. On peut marcher à un bon rythme. Enfin, au départ beaucoup de refuges étaient fermés, maintenant ils sont complets et quand je plante la tente, je marche jusqu’à la fin de la journée.

Chalets et Dôme de Miage

26 kilomètres, 2170 mètres de dénivelés aujourd’hui, cela reste correct malgré une année de plus au compteur. Par contre, ce soir c’est nuit au refuge. J’ai été étonné qu’il reste de la place. Tant mieux, je suis à 2430 mètres d’altitude, il fait gris et frais et un «ancien» comme moi a besoin d’un peu de confort. Je serai au chaud et pour dîner, ce sera mieux qu’une purée sardines en repas d’anniversaire.

Où je suis?

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4 – Le Massif Central

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5 – Pyrénées : la HRP

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