Récit traversée Europe de l’Est

Le récit de la traversée à pied d’Istanbul à Vienne puis jusqu’en Italie en suivant les différents massifs de Bulgarie puis les Carpates (Roumanie, Ukraine, Slovaquie…) et pour terminer dans les Alpes Autrichiennes. 4 mois de marche, 3800 kilomètres, 150 kilomètres de dénivelés positifs, un beau défi physique dans une succession de massifs montagneux m’attend mais aussi la découverte d’une partie de l’Europe de l’Est avec une grande diversité culturelle avec douze pays et langues, de multiples minorités, deux alphabets et toutes les variantes des religions du livre (islam, catholicisme, orthodoxie, protestantisme, judaïsme).


Sommaire

1 – Turquie
2 – Bulgarie-Serbie
3 – Roumanie
4 – Ukraine
5 – Slovaquie-Pologne
6 – Autriche
Fin du récit


Introduction
Le matin du 29 mai 1453, devant les murs de la vieille et riche cité de Constantinople, le sultan Mehmed II s’adresse à ces hommes : «La terre et les bâtiments, les armes et les instruments militaires sont à moi. Tout le reste, biens et richesses, vêtements et nourriture, sera du butin pour vous, les combattants». L’après-midi, le sultan pénètre, à cheval, selon la légende, dans la basilique Sainte-Sophie. Ses troupes pillent la ville suivant la coutume et avec la bénédiction du sultan. C’est la fin d’un millénaire de domination et culture grecque à Constantinople, l’ancienne Byzance, la future Istanbul. L’égale de Rome, la ville aux richesses qui émerveillaient et suscitaient la convoitise de tous, est tombée.
La victoire des Ottomans a un retentissement considérable en Europe. Elle marque la fin du Moyen-âge et le début de l’avancée des turcs en Europe. Moins d’un siècle plus tard, ils se sont enfoncés dans la péninsule des Balkans, la plaine du Danube et sont finalement arrêtés aux portes de Vienne.
Istanbul – Vienne, c’est là que je vais poser mes pas en 2019. Frontières de l’Europe, frontières entre les steppes d’Asie et les massifs montagneux de l’Europe Centrale et Occidentale, frontières entre le bassin méditerranéen et l’Europe du Nord, frontières entre de vastes empires. Je vais traverser des pays avec une histoire tourmentée. Coincés entre de puissants voisins, ils ont connus souvent une période de gloire plus ou moins lointaine, plus ou moins longue. Leurs frontières ont été très fluctuantes avec des périodes de grandeur et d’autres où ils ont été réduits à des statuts de vassaux. Ils ont ensuite disparu, vaincus, absorbés ou soumis. Ils n’ont retrouvé leur indépendance qu’au cours des 150 dernières années mais pour connaître ensuite presque un siècle de catastrophes. Théâtres de violents combats durant les deux guerres mondiales, dictatures, épuration ethnique, extermination des juifs, domination soviétique, conflits territoriaux pour certains, apprentissage douloureux de la démocratie pour tous… Ces pays sont à un tournant de leur histoire ; ils redécouvrent ou découvrent tout court cette démocratie mais les vieux démons ne sont jamais bien loin ; ils se tournent vers l’Union Européenne mais sans adhérer forcément aux valeurs de l’ouest ; capitalisme, étatisme, populisme… vers quelle voie s’engager ? Leur histoire est douloureuse, quel sera leur avenir ?
Dans cette zone frontière, cet espace mouvant et tourmenté, ma marche sera plus longue mais aussi plus dans l’inconnu que lors de mes expériences précédentes. Plus longue, puisque contrairement aux turcs qui, en 1529 et en 1683, se sont arrêtés aux portes de Vienne, je compte bien aller au-delà. Si le temps le permet, si les jambes tiennent le coup, si l’envie est toujours là, je poursuivrai jusqu’à la frontière italienne pour retrouver le chemin de ma traversée des Balkans de 2018.
3800 kilomètres m’attendent pour atteindre cet objectif. C’est plus long que mes précédentes marches et aussi beaucoup plus long que le parcours direct d’Istanbul aux Alpes Italiennes. Mon chemin fera un grand S inversé pour suivre la chaîne des Carpates en contournant la plaine du Danube. Éviter la plaine pour rester dans les montagnes, Rhodopes, Pirin, Rila, Balkans, Carpates, Tatras, Alpes… les chaînes de montagnes vont se succéder et je devrais arriver autour de 150 kilomètres de dénivelés positifs, plus de 1000 mètres quotidiens pendant 4 mois consécutifs.
Un peu plus dans l’inconnu, car même si je démarre comme l’année dernière dans les Balkans, l’essentiel du chemin sera de l’autre côté de l’ancien rideau de fer et même dans l’ancienne URSS en Ukraine. Hormis le départ en Turquie et la fin en Autriche et Italie, je ne connais aucun des pays traversés et je commence à découvrir leur histoire et leur culture. La Bulgarie, la Roumanie et la Slovaquie seront les gros morceaux mais au final, je devrais poser mes pas, parfois brièvement, dans 12 pays différents (Turquie, Grèce, Bulgarie, Serbie, Roumanie, Ukraine, Slovaquie, Pologne, République Tchèque, Autriche, Hongrie, Italie) et même 2 continents puisque, je débuterai symboliquement sur la rive asiatique du Bosphore.
Un peu plus long, un peu plus dans l’inconnu mais pour reprendre un aphorisme du roumain, Valeriu Butulescu, « Celui qui erre trouve toujours de nouveaux chemins« .

1 – Turquie

29 avril : Istanbul (Corne d’Or – Kadiköy) – Alibeyköy

Ça y est, c’est parti. 3800 kilomètres et plus de 4 mois de marche m’attendent. Je suis à Kadıköy, sur la rive asiatique du Bosphore pour …débuter ma traversée à pied de l’Europe de l’Est. Rarement, un voyage aura été aussi mûri, préparé, pensé. C’est lors de ma superbe traversée des Balkans l’année dernière que l’idée a commencé à germer. Un randonneur au long cours anglais avait posté des photos des Carpates roumaines ; une petite étincelle a jailli dans ma tête ; j’ai regardé les cartes et mon projet a pris corps. À peine digéré mes souvenirs de la Grèce, de l’Albanie… ma tête était déjà un peu plus à l’est en Bulgarie, en Roumanie, en Ukraine… C’était au mois de septembre et j’avais encore 8 mois à attendre. J’ai donc eu le temps de fignoler l’itinéraire aux petits oignons, de me documenter sur l’histoire, de découvrir la littérature de ces pays, de regarder des films (essentiellement roumains) et d’essayer de me dégrossir dans les différentes langues.
Après tous ces mois, j’avais hâte de démarrer mais il valait mieux attendre pour ne pas aborder les montagnes bulgares trop tôt dans la saison. Je suis maintenant enfin à pied d’œuvre et quel endroit pour commencer cette nouvelle aventure ! «Si le monde était un pays, Istanbul en serait la capitale» a dit Napoléon. Il est difficile de trouver des lieux aussi forts, aussi évocateurs qu’Istanbul avec ses deux millénaires d’histoire, Istanbul, là où l’Asie rencontre l’Europe.

Là-bas, c’est l’Europe

Il y a un quart de siècle déjà, je traversais le Bosphore entre Kadıköy et Eminönü. J’en terminais avec la traversée de l’Asie depuis Hong Kong. Traversée terrestre seulement, pour celle pédestre, ce n’est pas encore à l’ordre du jour. Ce premier octobre 1993, j’écrivais : « C’est avec une certaine émotion que je vois la rive européenne d’Istanbul avec son horizon de minarets et de coupoles. Le ferry s’éloigne de l’Asie ; au loin, très loin, il y a plus de trois mois, j’étais à Hong Kong, à l’autre bout du continent« .
C’était la fin d’un voyage ; aujourd’hui, c’est le début d’un autre mais l’émotion est toujours intacte.
De l’Asie à l’Europe puis de la Corne d’Or à Alibeyköy, cette première journée est une itinérance urbaine de la Byzance antique à l’Istanbul moderne en passant par la chrétienne Constantinople. Sainte-Sophie, la colonne de Constantin, la mosquée Süleymaniye, mosaïques de Kariye, palais des Blachernes, café Pierre Loti, Grand Bazar et Bazar Égyptien, murailles de la ville, Mosquée Bleue, aqueduc de Valens… 18 petits kilomètres mais deux millénaires de l’histoire de la ville, c’est peu et déjà beaucoup pour une première journée. Demain, je vais commencer à sortir de la mégalopole stambouliote. Je vais aussi retrouver cette douce incertitude de la marche ne sachant pas jusqu’où vont me porter mes pas, quelles rencontres je vais (ou ne vais pas) faire, où je vais pouvoir dormir.

30 avril : Alibeyköy – Hacımaşlı

Sur des longs parcours, il y a aussi des parties moins séduisantes comme les sorties des agglomérations. Il faut traverser des espaces mal définis, mi zones industrielles, mi banlieues lointaines, dans la poussière des chantiers, la pollution de la ville, le long de routes embouteillées par la circulation des stambioulotes allant travailler, bercé par le bruit des moteurs et le coup des klaxons. Un million d’habitants en 1950, 14 millions aujourd’hui, il faut du temps pour laisser Istanbul derrière soi. La ville continue de s’étendre. De nouveaux quartiers se construisent. Justement, à l’endroit où j’avais prévu de rejoindre une zone encore non urbanisée, je bute sur le chantier d’une voie rapide et un chef de chantier me fait comprendre que je ne pourrai pas aller plus loin. Je retourne dans ces quartiers périphériques qui grossissent sans cesse avec l’arrivée des turcs venus des campagnes d’Anatolie. Les immeubles couvrent toutes les collines environnantes. Ici, toutes les femmes sont voilées, certaines en tchador ; les tapis sont lavés sur les trottoirs ; de la laine de mouton sèche dans les terrains vagues ; sur les balcons, j’entends parfois un coq qui chante et comme partout en Turquie, le muezzin lance ses appels à la prière.

Petit à petit, la ville s’éloigne

Après quelques derniers kilomètres, particulièrement ingrats le long d’une voie rapide, je finis par retomber sur ma trace à Boğazköy İstiklal Mahallesi. Et là, comme d’un coup de baguette magique, la circulation trépidante, les immeubles à perte de vue, le bruit continu de la ville disparaissent. Je me retrouve en pleine nature. Je descends par un petit sentier dans un vallon. Un petit ruisseau coule. Les oiseaux chantent. J’ai quitté Istanbul.

C’est tout de suite plus champêtre

Hacımaşlı est mon premier village turc. C’est tranquille. Dans le café à côté de la mosquée, les hommes boivent le thé en prenant leur temps. Personne ne parle une autre langue que le turc. Il me reste à trouver un endroit pour dormir.

1er mai : Hacımaşlı – Durusu Gölü

C’est finalement sur le canapé lit dans un appartement inoccupé au-dessus du bar que j’ai dormi. J’avais gardé un bon souvenir, certes assez lointain, des turcs. J’ai pu constater à Hacımaşlı que c’était toujours le cas. Mes quelques rudiments de turcs m’ont permis d’expliquer ce que je faisais en buvant tranquillement du thé offert par les clients ou le patron du bar.
Et ce matin, c’est bien reposé que je repars après une nuit à peine troublée par l’appel du muezzin à la mosquée mitoyenne à 5 heures du matin. Pour ma traversée de la Turquie, je suis en partie le Sultans Trail qui va de Vienne à Istanbul. Vu ce que j’ai lu, je m’attendais à un chemin assez confidentiel et je suis presque surpris de voir du balisage à Sazlıbosna. Plus surprenant encore, je discute au café avec un turc qui connaît l’existence de ce chemin et accueille de temps en temps des touristes. Ce qui n’est déjà plus surprenant, c’est qu’on me paye mon café. Les ennemis turcs et grecs partagent au moins une chose,le sens de l’hospitalité.
La suite de la journée est plus sauvage et je marche plusieurs heures en pleine campagne. Ce soir, c’est isolé au bord du lac de Durusu que je campe. Après deux trop longues étapes pour une première semaine, je vais pouvoir souffler un peu avec 4 journées plus raisonnables à venir.

Camping au bord du lac de Durusu

2 mai : Durusu Gölü – Ormanlı

Cela fait partie de mes voyages de terminer dans les ronces, les jambes et les bras en sang. Il y a toujours un moment où le chemin se perd, où je m’entête, l’option demi-tour n’étant réservée qu’au cas extrêmes. Le début de la journée était pourtant prometteur sur un chemin au milieu des champs jaunes de soja ou vert de blé. Mais il faut toujours rester sur ses gardes et le beau chemin peut s’avérer traître. C’est ainsi que je me suis retrouvé dans les ronces avec une petite particularité inédite, j’étais aussi dans un marécage. Cela nécessitait une double attention : regarder en bas où je mettais les pieds et regarder devant moi pour éviter les ronces. Ce petit kilomètre a nécessité un temps assez long.

Beaucoup d’eau autour du lac de Durusu

Heureusement, l’étape est assez courte et passée cette zone difficile, j’ai retrouvé de bons chemins. Ce n’est pas pour cela que j’avance vite : dès les premières maisons, je suis invité à boire un café puis à Hisarbeyli, je discute avec un retraité qui a travaillé pendant 20 ans en France. Un peu avant Ormanlı, je m’arrête dans un restaurant où l’on m’offre le repas, un poisson excellent tout juste sorti de l’eau. Hoşgeldiniz (Soyez le bienvenu) est le premier mot que j’entends quand j’arrive quelque part. Il faut que je profite de ces moments. À partir de lundi, d’après ce que l’on me dit, tous les cafés et restaurants seront fermés dans la journée. C’est le début du mois du ramadan. En attendant, les vacances s’annoncent avec une promenade en bord de mer pour les deux jours à venir.

3 mai : Ormanlı – Yalıköy

Les vacances, déjà ! Les vacances, c’est une étape pas trop longue sans difficultés, même pas de ronces et encore moins un marécage. C’est aussi, à 10 heures du matin, atteindre le rivage de la mer Noire, tremper les pieds dans ses eaux transparentes mais encore trop froides pour aller plus loin. C’est faire une longue pause, étendu sur le sable.

Arrivée sur les bords de la mer Noire

C’est une arrivée tôt avec une bonne douche et une sieste dans sa chambre donnant sur la mer Noire. C’est enfin une bière sur la terrasse toujours face à la mer. C’est ma première bière depuis mon départ. Dans les cafés dans les petits villages, c’est thé, voire café ou soda. De l’alcool, je n’en ai pas vu. Alors, cette première, je l’apprécie. La plage est déserte. La mer Noire est …bleue. Et oui, je me l’imaginais grise…
« Telle est la terre,
Dernière limite de ce continent,
Terre abandonnée des hommes et des Dieux,
Que j’ai près de moi
 » se lamente Ovide. Au début de notre ère, il est en exil sur son rivage, à Tomes, l’actuelle Constanța, plus au nord, en Roumanie. Et bien, pour moi, c’était pareil, une mer triste, un peu grise, au bout de notre continent avant les grandes steppes froides et désolées. Les publicitaires doivent s’arracher les cheveux d’avoir à faire la promotion du tourisme avec un nom pareil. Les Côtes du Nord sont devenues les Côtes d’Armor, les Basses Pyrénées, les Pyrénées Atlantiques et la Loire Inférieure a préféré, elle aussi, se lier à l’océan. Ici, la mer est restée noire. En turc, cette couleur est associée au nord. La Mer Noire serait ainsi une Mer du Nord, ce qui n’est pas mieux pour la promouvoir. Les grecs en avait fait une Mer « Hospitalière », le Pont-Euxin ;  c’est déjà plus vendeur et cela correspond mieux à la réalité d’aujourd’hui. La mer est plate sans même une petite vaguelette. Le calme des bords de mer hors saison, le beau temps sans chaleurs, vive les vacances!

4 mai : Yalıköy – Kiyiköy

Belle étape avec de belles plages désertes sur les bords de la mer Noire

Je termine la brève partie en bord de mer de ma longue marche par une belle étape entre Yalıköy et Kiyiköy. Ce sont deux villages typiquement turcs, leurs noms, les drapeaux rouges au croissant qui flottent fièrement au vent, la mosquée…pourtant, il y a un siècle, ils s’appelaient Podima et Medea et comme dans beaucoup de villages en bord de mer Noire, les grecs y étaient installés depuis plus de deux millénaires.
En 1918, l’Empire Ottoman fait partie du camp des vaincus. Le traité de Sèvres en 1920 est particulièrement humiliant. La Grèce obtient la Thrace jusqu’aux portes d’Istanbul ainsi qu’une partie de l’ouest de l’Anatolie peuplée de grecs. Une grande Arménie est créée. Un état kurde est envisagé. Mustafa Kemal Atatürk organise la rébellion de la jeune république turque. La Grèce est battue et contrainte au traité de Lausanne, en 1923, de rétrocéder ses acquisitions territoriales. Plusieurs centaines de milliers de grecs périssent et un million et demi abandonnent leurs villages. C’est la « grande catastrophe » qui met fin à plusieurs millénaires de présence grecque en Asie Mineure et qui est un prélude aux transferts de population du XXè siècle. Dans le roman de Yachar Kemal, « Regarde donc l’Euphrate charrier le sang », les Grecs, à qui les Turcs annoncent leur prochaine expulsion, sont totalement incrédules. Ils continuent leurs travaux, ensemencent leurs champs. « Mensonges ! Qu’est ce donc que la Grèce aurait à faire de nous?…Cela fait trois mille ans que nous habitons ici !« . Et pourtant, ils partiront. Les villages désertés par les Grecs sont eux repeuplés par les 500000 Turcs expulsés de Grèce. Yalıköy et Kiyiköy sont maintenant complètement turcs. De la présence grecque, il ne reste rien hormis les ruines d’un monastère orthodoxe à Kiyiköy.
Je vais maintenant abandonner la mer et rentrer dans les terres pour traverser la plaine de la Thrace, théâtre aussi de violents combats et d’atrocités entre turcs, bulgares et grecs.

5 mai : Kiyiköy – Kızılağaç

Je boucle ma première semaine de marche. Je suis à peu près ma trace et respecte mon programme. Par contre, les jambes sont encore en rodage. J’ai coutume de dire qu’il faut trois semaines pour être en forme. J’en suis encore loin. Je sens bien que les muscles font encore la grimace quand il s’agit de partir le matin ou de reprendre la route après une pause.

Lac de Pabuçdere

C’est d’autant plus le cas quand il faut, comme aujourd’hui, trouver son chemin. Comme souvent depuis le départ, c’est quand j’ai récupéré une trace GPS que les choses se compliquent. Cette fois, j’essaie de suivre le Sakar Yildiz Trail, un chemin de randonnée entre la Turquie et la Bulgarie, financé par l’Union Européenne dans le cadre de programmes transfrontaliers. Mais du projet au sentier qui serpente tranquillement dans la campagne, il y a un fossé ou plutôt des ronces, des bras du lac que l’on ne peut pas traverser, des passages qui rebuteraient le plus sauvage des sangliers. C’est une fois que je m’écarte de la trace que je trouve une bonne piste qui m’amène à Kızılağaç. Là, je m’installe dans un hôtel en pleine campagne, isolé, avec d’agréables bungalows dans le jardin. Il n’y a rien de tel pour se reposer et reprendre des forces. Ce n’est pas pour aujourd’hui les 62km à pied.

6 mai : Kızılağaç – Entre Islambeyli et Kaynarca

Je viens de traverser les collines qui séparent la mer Noire de la plaine de la Thrace. Cette région est très sauvage avec des forêts à perte de vue et pratiquement aucune habitation. Il n’y a que parfois le bruit des tronçonneuses des bûcherons pour troubler le silence.

Le long de la rivière Pabuç Dere

À Sergen, j’entame une partie plus plate et certainement moins attrayante. C’est mon premier village, le premier jour du ramadan. Les petits villages turcs sont paisibles mais là, c’est plutôt carrément endormi. Les hommes traînent dans les rues. Les cafés sont ouverts, il y a du monde à l’intérieur mais personne ne consomme. D’habitude, le patron est constamment en train de servir des tasses de thé. Là, la machine est arrêtée. Personne ne fume non plus alors que les Turcs sont de gros fumeurs. Je m’arrête dans un restaurant où l’employé me propose un coca que je bois presque en cachette. Il est originaire de Bulgarie, de la minorité turque qui, en nombre, a fui le pays pour se réfugier en Turquie. C’est peut-être pour cela qu’il a une position plus conciliante sur le ramadan. À Islambeyli, l’approche est plus conciliante. Au bar, certains clients, rares, boivent du thé. J’en profite et poursuis mon chemin. Sur ces chemins assez plats, la marche est facile. Je risque d’avancer assez vite avec le ramadan. Sur le calendrier des horaires que je consulte au bar, le petit-déjeuner doit être pris demain avant 4h10 du matin et le repas du soir après 20h19. À la fin du mois, avec les jours plus longs, ce sera 3h32 le matin et 20h46 le soir. Je serai alors dans l’orthodoxe Bulgarie.

7 mai : Entre Islambeyli et Kaynarca – Kırklareli

Le ciel a été longtemps menaçant cette nuit avec éclairs et tonnerre avant que l’orage finisse par tomber. Je démarre dans l’humidité et dans la brume pour une partie plus ingrate de mon parcours dans la plaine. Avec le ciel gris, cela n’arrange rien. Par contre, plus de difficultés, je marche sur des chemins dans la campagne et je profite des villages plus nombreux pour faire des arrêts dans les cafés.

Pause thé au bar de Karınca Köyü

Le décor commence à m’être familier. Il n’y a jamais de femmes ni clientes ni pour servir. Les hommes sont attablés. Ils sont rares à consommer pendant le ramadan. Ils sont pour la plupart âgés. Certains lisent le journal, d’autres discutent, il y en a qui attendent que le temps passe. La télévision est allumée. Les portraits de Mustafa Kemal Atatürk, un drapeau turc ornent les murs. Quand je rentre, il y toujours le hoşgeldiniz (Bienvenu) pour débuter, vient rapidement la curiosité des clients : d’où je viens, ce que je fais, si je suis seul, mon métier, mon âge, si je suis marié, si j’ai des enfants… Les clients viennent facilement s’asseoir à ma table pour discuter. Rarement, on accepte que je paye mon verre de thé . Après les informations sur moi, la conversation devient plus complexe : ce que je pense de la Turquie (çök güzel : très jolie), d’Erdoğan (je fais le signe « bouche cousue »), l’Europe…Au fil des journées, mon vocabulaire s’enrichit de quelques mots de turc mais cela reste très rudimentaire. De toutes façons, il va falloir bientôt passer à une autre langue.

8 mai : Kırklareli – Hacıumur

Sur un long parcours, ce n’est pas toujours un festival de paysages tous aussi somptueux les uns que les autres, illuminés sous un soleil radieux avec une température printanière idéale pour la marche. Les parties ingrates font moins travailler les jambes mais plus la tête. Il faut plus de volonté, de motivation pour abattre les kilomètres. C’est le cas aujourd’hui dans la Thrace, ce plat pays avec un ciel si bas et une température fraîche pour un mois de mai. La principale attraction, ce sont finalement, quand tu commences à entendre de féroces aboiements et que des chiens de berger se précipitent vers toi tous crocs devant. Les kangals sont les plus impressionnants avec en plus autour du cou un collier hérissé de pointes. Comme en Albanie, une fois que les bergers sont à proximité, il n’y a plus de problème. Ils sont aussi surpris que leurs chiens de voir un randonneur occidental mais heureusement plus amicaux.
– Je marche d’Istanbul à Edirne (je fais simple pour ne pas passer pour un fou)
– Tu n’as pas de voiture ?
– Non (je crois qu’il m’a pris pour un fou).

Ancienne église bulgare de Koyunbaba

La Thrace, morne plaine et pourtant si convoitée par les Turcs, les Grecs et les Bulgares. À Koyunbaba, il y a les ruines d’une église bulgare témoignant de l’époque où les villages étaient pluriethniques. Aujourd’hui, il est peuplé en majorité de turcs qui ont fui la Bulgarie en plusieurs vagues au fil des défaites de l’Empire Ottoman. Le sort de cette région s’est joué dans les dix années de 1913 à 1923. Lors des guerres balkaniques, les Bulgares progressent dans la plaine en direction d’Istanbul. En 1913, Pierre Loti, le plus turcophile des français, s’indigne sur la route d’Edirne : «J’ai vu, de mes yeux vu, le désert que les bulgares ont fait de la Thrace. Cela dépasse en abomination tout ce que l’on m’avait conté, tout ce que j’imaginais!». S’en suit une longue description de massacres, viols, profanations, destructions, pillages commis dans les villages turcs «rageusement anéantis par les barbares de Bulgarie». Il termine en se faisant le porte-parole de la minorité grecque qui le supplie de «faire tout au monde pour ne pas tomber aux mains des monstres bulgares». Bulgares et turcs étant alliés de l’Allemagne pendant la première guerre mondiale, c’est la Grèce qui obtient la Thrace en 1920 avant de la perdre au bénéfice de la Turquie en 1923.
Sur cette plaine, de villages en villages, de bars en bars, de thés en thés offerts par les clients, j’ai avancé en direction d’Edirne. Demain, ce sera déjà ma dernière journée turque.

9 mai : Hacıumur – Edirne

J’arrive à Edirne, terme de ma marche turque. Le long de la longue avenue pour rejoindre le centre ville, j’ai l’impression d’être un top modèle lors d’un défilé de haute couture. Avec mon sac à dos, mon bâton, mes grosses chaussures de randonnée, mon short (il fait à nouveau beau et chaud), je longe une succession de bars. Les clients alignés sur la terrasse le long du trottoir ont les yeux braqués sur moi. Je les sens brûlants d’en savoir un peu plus, d’où je viens, ce que je fais, mon âge, ma profession, si je suis marié, si j’ai des enfants, si j’aime la Turquie, ce que je pense d’Erdoğan, des gilets jaunes… D’habitude, je m’arrête dans chaque village et l’information circule vite
– İstanbul’dan Edirne’ye yürüyor (Il marche d’Istanbul à Edirne)
Je les entends s’interpeller à travers la rue et l’information se répand à grande vitesse dans tout le village. Là, Edirne est une grande ville et je ne peux pas m’arrêter pour satisfaire leur curiosité.
Edirne, l’ancienne Andrinople, porte de l’Orient, carrefour entre Grèce, Bulgarie et Turquie. Edirne sur la voie reliant l’Asie à l’Europe qui a vu passer des hordes de barbares, armées à la conquête d’Istanbul ou de l’Europe, croisés sur la route vers la Terre Sainte. La ville a été la première tête de pont des Ottomans en Europe et leur capitale avant la prise de Constantinople. Aujourd’hui, la mosquée de Selimiye est le joyau de la ville construite par Sinan, le célèbre architecte de Soliman le Magnifique puis de Selim II au XVIè siècle. C’est son chef d’œuvre classé au patrimoine mondial de l’Unesco qu’il a réalisé à la fin d’une longue vie où il a construit 84 mosquées, 57 medersas, 35 palais, 17 caranvésarails… Sa coupole est plus vaste que celle de Sainte-Sophie (mais moins haute). Elle est superbe et on est saisi par sa dimension, la lumière, la légèreté quand on rentre dans la salle de prière.

La mosquée de Selimiye à Edirne

C’est un final en beauté après une dizaine de jours de marche en Turquie. J’avais quelques interrogations. Le pays m’avait séduit lors de précédents voyages. J’ai passé plusieurs années à explorer les territoires turcophones de l’Asie Centrale à la Méditerranée. Et puis, le pays qui s’était ouvert, a fait un retour en arrière. Recep Tayyip Erdoğan, c’est pas trop ma tasse de thé. Mais après tout, comme me l’a dit un ami : tu as bien passé 4 mois chez Trump… Oui mais la Turquie d’Erdoğan est loin d’être une démocratie. Il est invraisemblable que ce pays aspire à intégrer l’Union Européenne tout en persévérant dans ce type de régime qui arrête des journalistes (170 journalistes emprisonnés) et censure ou interdit des médias (155ème pays sur 180 pour la liberté de la presse). Une petite anecdote révélatrice de cette situation : en recherchant des informations sur internet, le moteur de recherche propose souvent en numéro un, le site de Wikipedia. Je ne comprenais pas pourquoi je n’arrivais pas à me connecter. Je pensais que le site avait un problème momentané jusqu’à ce que je lise que Wikipedia est interdit en Turquie pour avoir publié des articles critiques sur le pays. Erdoğan va peut-être interdire Caminaire !
Oublions Erdoğan et retenons le positif. Je ne m’attendais pas à un chemin extraordinaire dans la partie européenne du pays. La balade dans Istanbul, la côte de la mer Noire et le final à Edirne ne m’ont pas déçu. Mais une longue marche, ce n’est pas que des paysages, c’est aussi la découverte d’un pays et de ses habitants. Et pour cela, la marche est le moyen idéal en traversant des villages préservés du tourisme et en s’y arrêtant. Ce n’est pas dans les endroits touristiques standardisés ou folklorisés que l’on découvre le cœur d’un pays. Dans ces petits villages, les relations ont conservé leur authenticité. Et pendant ces 10 jours, j’ai découvert l’hospitalité turque. Dans ce domaine là, il n’y a pas conflit avec les grecs ou les albanais, ils partagent ce sens de l’accueil. Hier soir encore à Hacıumur, après m’être fait offert plus de thé qu’un homme est capable de boire, après m’être fait offert à manger, après avoir répondu aux nombreuses et traditionnelles questions, c’est chez un habitant du village que j’ai dormi plutôt que sous la tente, dans la fraîcheur et l’humidité.
À peine, je commençais à me sentir à l’aise en Turquie, à mieux communiquer qu’il est temps de passer à autre chose et d’abord d’aller faire un petit tour chez les Grecs.

10 mai : Edirne – Kyprinos

Sur un vieux pont avec en toile de fond les minarets et coupoles de la mosquée de Selimiye, je traverse la turque Meriç, l’Έβρος grecque, l’antique Hèbre, la Марица (Maritza bulgare) chantée par Sylvie Vartan. Symbole de ces Balkans morcelés, complexes, je vais me retrouver dans trois pays différents en l’espace d’une journée.

Pont sur la Meriç, l’Έβρος grecque, l’antique Hèbre, la Марица (Maritza) bulgare et la mosquée de Selimiye

Passé Karaağaç, je marche sur une ligne droite. Il y a peu de trafic. Le va-et-vient des minibus turcs et la circulation ont cessé. Quelqu’un s’arrête, l’air un peu louche pour me demander si j’ai un passeport. Il peut m’en procurer ? Il peut me faire passer sans ? Je ne sais pas. Au bout de cette ligne droite, la frontière entre la Turquie et la Grèce, l’Union Européenne, l’Espace Schengen, la Terre Promise pour des millions de réfugiés, syriens, afghans, irakiens, africains. Une famille à pied, les femmes voilées, de gros sacs, des enfants, fait demi-tour. Au sommet des miradors, des militaires en faction surveillent. Je passe le poste turc. Le drapeau rouge à croissant fait face à celui bleu et blanc de la Grèce. Celui bleu, étoilé de l’Europe semble narguer la Turquie qui aspire à l’intégrer. Comme un pied de nez dans l’autre sens, ma dernière photo de Turquie aura été celle du monument de Lausanne, fièrement dressé, un peu pompeux, à la gloire de ce traité scellant la défaite grecque et donnant à la Turquie sa configuration actuelle.
Il me reste un kilomètre pour arriver à la douane grecque sur une route bordée de chaque côté par une clôture grillagée et surmontée de barbelés. C’est bizarre comme sensation. Avec mon passeport bordeaux de la république française, c’est pourtant simple : Hoşçakal Türkiye, Καλημέρα Ελλάδα (Au revoir la Turquie, Bonjour la Grèce). Je vais passer de nombreuses frontières durant ma marche. Celle-là est une vraie frontière. Frontière du paradis pour certains, frontière culturelle aussi. Mon ramadan est terminé ; les clochers ont remplacé les minarets ; l’alphabet, la langue, la monnaie sont différents.
À Kastaniès, je m’arrête au premier kafénio pour m’accorder le petit plaisir du café grec μέτριο. Ici, ce n’est plus du thé que l’on boit ; une femme fait le service mais à la fin, c’est bien un client qui paye ma consommation… Hier à Edirne, j’ai cherché un moment un bar qui servait de la bière. Dans celui que j’ai trouvé, je ne pouvais pas la boire en terrasse. Je suis resté à l’intérieur. Ce soir à Kyprinos, je bois une pression avec de la musique anglo-saxonne.
Curieuses ces frontières. Il fut un temps où dans les villages vivaient des turcs, des bulgares et des grecs. Puis les Turcs ont massacré les Grecs, les Grecs ont massacré les Bulgares, les Bulgares ont massacré les Turcs et vice-versa. S’en est suivi une logique d’épuration ethnique avec échanges de population. Du coup, on passe brusquement d’un monde à l’autre.
Aujourd’hui, ce petit coin de Grèce ressemble, sur la carte, à un coup de pied à la Bulgarie pour la remonter vers le nord et la priver d’un accès à la mer Égée et un coup de pied à la Turquie pour la repousser le plus loin possible de sa partie européenne.
Ce soir, j’ai traversé la Grèce à pied…Demain, je suis en Bulgarie.

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2 – Bulgarie

11 mai : Kyprinos – Gornoseltsi

À nouveau une frontière à passer. Celle-là a un peu perdu de son importance. Il fut un temps où le rideau de fer passait par là, la Grèce membre de l’OTAN faisait face à la Bulgarie du pacte de Varsovie. Le communisme est tombé et la Bulgarie est rentrée dans l’Union Européenne en 2007 même si elle n’est ni dans l’espace Schengen ni dans la zone Euro.
La Bulgarie est une découverte pour moi. Qu’est ce que je vais trouver ? Comment va se passer le contact avec les bulgares, ces barbares décrits par Pierre Loti ? Vais-je plutôt y trouver la φιλοξενία grecque, la mikpritje albanaise, l’hospitalité turque ou la réserve et froideur slaves? Mais les Bulgares sont-ils des slaves ? Tous leurs voisins diront que ce sont des turcs. Ce n’est pas un compliment, c’est rentrer dans la catégorie du peuple oppresseur durant des siècles. La question des origines, de la primauté d’arrivée dans la région, voire se revendiquer peuple autochtone, est toujours un sujet sensible dans les Balkans. Les Bulgares sont originaires de l’Asie Centrale, au pied des montagnes du Pamir dans l’actuel Ouzbékistan. Les historiens les apparentent soit à des turcs soit à des indo-iraniens (aryens), les partisans de la première hypothèse étant bien-sûr plutôt les ennemis des Bulgares. Au fil des migrations, une Grande Bulgarie a existé sur les rives de la Volga puis des groupes se sont disséminés à l’est vers l’Oural, vers les Balkans et même quelques uns dans la péninsule italienne. Le groupe des Balkans s’est mélangé avec des Slaves venus d’un peu plus au nord et a fini par adopter leur langue.
C’est avec ces interrogations qu’à huit heures du matin, je passe la frontière. Dans un même bungalow, le douanier grec et son homologue bulgare contrôlent les papiers tout en discutant à travers le couloir. Quel contraste avec hier ! Je viens de passer l’ancien rideau de fer. Seuls un mirador abandonné et un bunker côté bulgare rappellent une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.
À Ivaïlovgrad, première localité, je m’arrête pour faire des courses et prendre un café. Je fais quelques efforts pour sortir des mots en bulgare mais personne ne me demande d’où je viens, ce que je fais, mon âge, ma profession, si je suis marié, si j’ai des enfants, si j’aime la Bulgarie, ce que je pense de l’Europe, des gilets jaunes… Je suis un peu inquiet et poursuis mon chemin. J’ai quitté la plaine et marche sur de beaux chemins dans les collines et la forêt. Au moins, c’est agréable.

Le village de Pokovan
À Gornoseltsi, j’ai mon quota de kilomètres et demande s’il y a un endroit pour dormir dans ce petit village isolé, à moitié abandonné au sommet d’une colline. Et finalement, c’est dans une belle maison ancienne avec une treille devant qu’Ivan et sa femme m’accueillent pour la nuit. Je goûte dès ma première journée à l’hospitalité bulgare. Il va falloir maintenant être à la hauteur et mettre en pratique mon rude apprentissage de la langue. Добре дошли в България (Bienvenue en Bulgarie).
Hospitalité bulgare à Gornoseltsi

12 mai : Gornoseltsi – Rabovo

Quand au cœur de l’hiver, tu essaies chaque jour de te familiariser avec la langue bulgare, c’est parfois ingrat. Cela pourrait sembler facile quand quelqu’un t’explique que, dans un café (кафе ), sur un boulevard (булевард) devant une crème caramel (карамел крем), il en a oublié son portefeuille (портфейл) à la vue d’un beau décolleté (деколте). Mais, dans la réalité, c’est le genre de phrase qui n’est pas d’une grande utilité. Il faut apprendre tout le reste. L’alphabet avec ses pièges ; le « p » pour le « r », le « н » pour le « n », le « в » pour le « v », le « с » pour le « s », le « y » pour le « ou »…. cela commence à être труден (troudèn et non tpydeh, difficile en bulgare).
À peine habitué à lire les caractères en écriture scripte, à éviter les pièges, on tombe sur des mots en écriture cursive… Le son « p » était relativement simple, c’était « п », le п grec, notre « pi » (pour rappel le « p » cyrillique correspond au « r » latin). Mais c’est trop simple, en écriture cursive le « п » devient « n ».  Plus surprenant, le « t » était le même dans les deux alphabets mais pourquoi alors s’écrit-il un peu comme « m » en écriture cursive ? Le « m », du coup, s’écrit un peu comme un « u ». Le mot «там» (« là » en bulgare qui se prononce tout simplement tam) devient ainsi quelque chose comme « mau » en écriture cursive mais se prononce toujours « tam »… Je ne veux pas blasphèmer mais, pour moi, saint Cyrille et saint Méthode, les créateurs de l’alphabet, seraient des diablotins plutôt que des saints.
Pour oublier les maux causés par ces mots bulgares, il faut maintenant s’habituer à la douce musicalité de la langue avec ч,ш,щ,ц : dans l’ordre tch, ch, cht, ts. Ainsi « ще учиш да четеш и да пишеш ! » se prononcera « chté outchich da tchétèch i da pichech ! » (Tu vas apprendre à lire et à écrire !). Euh, oui mais dites le moi plus gentiment…
Si vous abandonnez, il ne vous restera qu’à communiquer par signes, et là… le bulgare hoche de la tête en avant pour dire « non » et dodeline pour dire « oui » mais comme il sait que cela peut prêter à confusion, il adopte parfois la méthode occidentale et veut dire « oui » quand il hoche de la tête…
Mais tous ces efforts sont largement récompensés quand tu passes une soirée comme celle de hier soir. Même si parfois je me perdais dans les explications d’Ivan, j’ai pu avoir en une soirée un aperçu de l’histoire et du présent du pays.
L’histoire d’abord et la mémoire bulgare toujours à vif au sujet des turcs. Quand Pierre Loti décrit en 1913 les massacres des turcs par les bulgares dans la plaine de la Thrace, ici à Gornoseltsi, dans ce petit village, 47 personnes dont 9 enfants ont été tués par les Turcs. Ivan me raconte cette mère qui crie quand les turcs amènent ces enfants. Un monument a été érigé mais dans les têtes, ce qu’il s’est passé il y a un siècle est toujours bien présent.
– Et aujourd’hui quelles sont les relations avec la Turquie ?
– Les dirigeants s’entendent bien mais ici on ne peut pas oublier ce massacre, me répond Ivan.
Bien sûr, la question macédonienne est venue sur la table. Difficile d’être dans les Balkans sans parler de Macédoine…
Mais nous avons également parlé de l’actualité. L’Europe et son pessimisme sur la capacité de la Bulgarie à rattraper son retard (c’est le pays le plus pauvre de l’Union Européenne). Rien n’a été fait pour empêcher les usines d’Ivaïlovgrad de fermer et pour lui, la situation empire. Il touche une retraite équivalente à 140€ après 37 années de travail comme directeur dans une usine. Le pays se vide. Dans le village, il n’y a plus que 3 habitants permanents. Certains sont partis à l’étranger, en Amérique. Beaucoup de maisons tombent en ruines. Ses filles s’en sortent plutôt bien. Elles ont de bonnes situations à Sofia. L’une travaille pour les laboratoires Allergan, voyage beaucoup à la fois dans un cadre professionnel et pour ces loisirs.
C’était une belle soirée à Gornoseltsi arrosée de rakia maison qui titrait tout de même à 50° d’alcool. Mais bon, j’ai fait l’Albanie, je sais ce que c’est.

Nombreuses les cigognes dans tous les villages bulgares
Ce soir, après une longue étape avec les premières chaleurs, j’ai opté pour un hébergement plus traditionnel entre la chambre d’hôtes et l’hôtel. À 18€ la demi-pension, dormir sous la tente serait du vice.

13 mai : Rabovo –  Kardjali

Hier soir à Rabovo, je pouvais entendre l’appel à la prière du muezzin. Ce matin à Svetoslav, il y a une mosquée au centre du village ; les antennes satellites turques sont installées sur les balcons et les femmes que je vois, portent un pantalon bouffant et un foulard sur la tête. Au café, c’est en turc que je parle. On me demande d’où je viens, ce que je fais, quel est mon âge… et on me paye mon café. Je suis revenu en Turquie. Svetoslav, Akpınar pour les habitants est un village majoritairement turc.

Village majoritairement turc de Kaloyantsi

La région de Kardjali était à l’époque ottomane peuplée quasiment exclusivement de musulmans. Ils y sont encore plus nombreux que les chrétiens. La Bulgarie est très majoritairement orthodoxe et c’est un élément très fort de son identité. Pourtant il y a aussi de 10 à 15% de musulmans et ils sont notamment présents dans cette région des Rhodopes.
Pour la plupart, ce sont des turcs. Il faut imaginer la complexité de cette situation pour ce jeune état. La Bulgarie n’a obtenu sa pleine indépendance qu’il y a un peu plus d’un siècle, en 1908 après un demi-millénaire d’occupation, d’oppression, de massacres. Avec ce lourd passif avec la Turquie, elle se retrouve avec une forte minorité qui peut menacer son intégrité territoriale. La gestion de cette minorité a toujours été délicate. Ils seraient encore 800000 turcs en Bulgarie. Malgré une natalité souvent plus élevée que celle des Bulgares, leur nombre est en déclin. Ils ont connu plusieurs vagues de retour vers la Turquie : à l’indépendance de la Bulgarie, dans les années 50, au plus fort de la guerre froide. La Turquie était membre de l’OTAN et la Bulgarie fidèle alliée de Staline. La dernière vague de départ a eu lieu sous le régime de Jivkov, dans les dernières années du communisme. Ils subissent une bulgarisation forcée, doivent changer leurs noms. Le plus célèbre d’entre eux, l’haltérophile Naim Süleymanoğlu, né Naim Suleimanov, rapportera plusieurs médailles d’or à la Turquie.
Il n’y a pas que les Turcs comme musulmans dans le pays. Il y a aussi les Pomaks. Eux sont des Bulgares convertis à l’islam. Sous l’occupation ottomane, les chrétiens devaient s’acquitter d’une taxe supplémentaire. Leurs enfants pouvaient être enlevés pour faire partie du corps militaire des Janissaires. Convertis de force et élevés pour être soldats turcs, ils se retrouvaient ensuite à combattre les peuples d’où ils étaient issus. Certains bulgares préféraient la conversion. Ils sont moins de 100000 selon les estimations. Ils ont subi, comme les populations turques, une bulgarisation forcée et des tentatives récentes de rechristianisation.
Kardjali marque le terme de mon parcours à basse altitude. Je vais à partir de maintenant prendre progressivement de la hauteur.

14 mai : Kardjali – Lioubino

Kardjali est une des villes importantes que je traverse. La prochaine sera carrément la capitale, Sofia. Même si l’arrivée par les quartiers périphériques est ennuyeuse, cela donne une idée du pays. Rien que de très banal finalement. Quelques blocs de béton decrépis de l’époque communiste mais aussi des immeubles récents pimpants et la construction de résidences de standing. Des tsiganes par endroits, des bars branchés ailleurs. Des vieilles Renault 19 déglinguées mais aussi beaucoup de voitures récentes. La Bulgarie est le pays le plus pauvre de l’Union Européenne. Le salaire minimum est à 286€ par mois et le salaire moyen n’est que de  390€. Son PIB/h est 40% moins élevé que celui de la Grèce voisine. La différence se perçoit sans être flagrante. On est loin de l’énorme écart que j’avais pu voir l’année dernière en passant la frontière albanaise.
Il faudra quand même des décennies pour ramener le pays dans la moyenne européenne. À côté de cela, certains indicateurs feraient rêver nos dirigeants. Le taux de chômage n’est que de 5%. Le budget est excédentaire et le taux de la dette publique n’est que de 24,5% du PIB.

Au bout du lac de Kardjali avant de prendre de la hauteur
Au bout du lac de Kardjali avant de prendre de la hauteur

Cette première journée dans les montagnes a été aussi la première avec un temps médiocre. Ciel gris, un peu de pluie, de très rares éclaircies, rien de très anormal dans les montagnes. Il va falloir que je m’y habitue. Mon cadre a changé, vallées encaissées, villages perchés, hameaux abandonnés. Je vais maintenant aborder le massif des Rhodopes avec un passage autour de 2000 mètres d’altitude. Le relief n’est pas très escarpé et je ne devrais pas être trop inquiété par la neige. Ensuite, je vais à nouveau perdre de l’altitude avant de me retrouver rapidement face au Pirin. Et là, je suis beaucoup moins confiant. Il reste une dizaine de jours avant d’y être.
Ce soir, à Lioubino, je suis à 700 mètres d’altitude, pas encore de quoi avoir le mal des montagnes.

15 mai : Lioubino – Col au-dessus de Slaveïno

Un peu plus de deux semaines que j’ai quitté Istanbul et c’est à peine croyable la richesse des rencontres et la variété des lieux où je suis passé. Deux semaines, c’est court mais j’ai l’impression d’être sur le chemin depuis très longtemps tant cette première partie a été dense, enrichissante. J’ai énormément de la chance et j’ai une petite pensée émue pour ceux qui travaillaient pendant ce temps.
Après ces étapes avec villages, hameaux… je passe la journée sans pratiquement voir personne. Quelques biches, un lapin, c’est calme, je suis en pleine nature. Je marche sur des pistes forestières. De temps en temps, une trouée permet de voir les montagnes environnantes avec des petits villages sur les pentes. J’avance à un bon rythme. Je sens que maintenant les jambes encaissent mieux les efforts. Je viens d’enchaîner quelques grosses journées sans trop de difficultés. Ce soir en arrivant à une cabane située sur un petit col. J’hésite ; vais-je trouver mieux plus loin? Je choisis la sécurité et m’arrête. Il y a une fontaine, la cabane est rustique mais fermée et avec une cheminée. C’est là que je vais passer ma première nuit dans les montagnes.

Eau courante et chauffage : mon hébergement de luxe dans les Rhodopes

Je retrouve aussi mes habitudes culinaires avec à nouveau la préparation d’un succulent couscous de la mer. Pour ceux qui voudraient la recette, les ingrédients et les astuces pour réussir ce plat exotique qui vous transporte de l’autre côté de la Méditerranée, voir le récit de la traversée des Balkans, le 14 juin. Et comme, chaque année, j’ajoute des petites variantes, ce soir, le couscous de la mer est agrémenté avec des sardines de Bretagne à la Luzienne. C’est un arrivage direct de France et je dois dire que les poivrons rouges, le jambon de Bayonne et l’huile d’olive (vierge extra!) améliorent à merveille l’ensemble.

16 mai : Col au-dessus de Slaveïno – Pamporovo

Hier soir, j’ai goûté au plaisir d’une nuit dans une cabane perdue, isolée dans les Rhodopes. Ce soir, autre ambiance avec une étape à Pamporovo. Ce soir, je dors dans une suite de 40 mètres carrés. À 30€ la nuit, j’ai cassé ma tirelire mais, comme on dit, on ne vit qu’une fois. Pour me détendre, j’ai profité du sauna et du hammam. Mais finalement, je n’y suis pas resté longtemps. Je pense que deux semaines de marche sont plus profitables pour éliminer les toxines. La bière est finalement ce qu’il y a de mieux après une (petite) journée de marche.
Avec Bansko et Borovets, Pamporovo fait partie du trio des stations de ski de classe internationale de la Bulgarie. Les touristes, notamment anglais, y viennent pour pratiquer le ski à des prix imbattables. Une station de ski hors saison, ce sont des immeubles déserts, d’autres en construction, des commerces fermés, les trouées des pistes encore marrons, les remontées mécaniques…rien de très pittoresque.

Dans les Rhodopes, Haïdoushki Poliani
C’est presque étrange de se retrouver là après deux jours dans les forêts, en pleine nature. J’ai marché sur les hauteurs, à peu près au niveau de la ligne de crête. Le paysage ressemble un peu aux Vosges : des reliefs tout en douceur couverts de résineux avec ça et là des prairies et quelques habitations. La marche y est agréable avec de temps en temps le parcours du combattant pour traverser les zones où les sapins ont été abattus par les tempêtes hivernales. À 1700 mètres d’altitude, je suis à la limite où se trouve encore des restes de neige. Demain, je monte un peu plus haut.

17 mai : Pamporovo – Trigrad

C’était une belle journée dans la partie haute des Rhodopes. Ces montagnes sont toutes en rondeurs, en douceurs avec aujourd’hui une belle palette de couleurs avec le violet des crocus abondants à côté des champs de neige blancs ; les forêts de sapin, les prairies apportaient plusieurs nuances de vert et enfin, un beau ciel bleu complétait le tableau.

Dans la partie haute de l’étape

Comme prévu, j’ai trouvé la neige autour de 2000 mètres d’altitude. Heureusement, les pentes ne sont pas très marquées. J’ai donc passé mon premier massif montagneux sans trop de difficultés. C’était le plus facile. Pour la suite, le Pirin et le Rila, je peux commencer à préparer le plan B à plus basse altitude que prévu.

18 mai : Trigrad – Lac de Dospat

C’est à Trigrad, dans la grotte Dyavolosko Garlo (la Gorge du Diable) qu’Orphée aurait entrepris, selon la légende, son voyage vers l’enfer pour récupérer sa bien-aimée Eurydice prisonnière d’Hadès. La porte de l’enfer pourrait tout aussi bien être dans les gorges que je remonte après Yagodina. Le sentier du Diable comme il s’appelle remonte des gorges tellement étroites que je pense chaque fois que je vais buter sur une impasse. Mais sous le bruit assourdissant des cascades, l’humidité, il y a un système de passerelles, escaliers, échelles qui remontent contre les parois. Sujets aux vertiges, s’abstenir. Passé le pont du Diable, toujours lui, la vallée s’élargit et je retrouve ces paysages harmonieux, paisibles des Rhodopes qui n’ont rien de l’enfer.

Sentier et pont du Diable

Cette fois, les villages que je traverse sont majoritairement Pomaks. Pour ceux qui ont compris les subtilités ethniques de la Bulgarie, ce sont des Bulgares mais convertis à l’islam. C’est facile de savoir dans quel type de village je me trouve. Si je vois une mosquée, c’est bien sûr un village de musulmans et si, quand je m’arrête au café, personne ne me pose de questions, c’est qu’il s’agit d’un village de Bulgares et non de Turcs.
Ce soir, c’est dans un autre endroit paisible que je dors, au bord du lac de Dospat. Le lac est entouré de collines couvertes de sapin, un paysage reposant après une longue étape.

19 mai : Lac de Dospat – Kovatchevitsa

J’avais aujourd’hui une étape «satellite», c’est à dire imaginée en partie avec les vues aériennes. En général, si un chemin se voit de l’espace, il y a de grandes chances que cela passe sur le terrain. Le principal risque est de tomber sur des zones clôturées, même si depuis l’Espagne, j’excelle dans le franchissement de barrières et portails. Mon principal interdit est le terrain militaire. Je n’ai pas été confronté aujourd’hui à ce genre de difficultés. Je suis passé sans problème et ai rejoint Kovatchevitsa en début d’après-midi. C’est un des plus beaux villages de Bulgarie. Maison en pierre, balcons de bois, toits en lauze…c’est une image d’Épinal de la Bulgarie traditionnelle. Des films et séries ont été tournées ici.

Kovatchevitsa

Mais la Bulgarie a-t-elle un avenir? Hier soir, je discutais avec Stan, un bulgare qui, cette fois, était optimiste pour son pays. L’économie se porte bien me disait-il. Le taux de croissance navigue entre 3 et 4% depuis 2016 (plus du double de celui de la France). Certains qui étaient partis à l’étranger, reviennent. C’est son cas ; il a travaillé en Angleterre mais confiant dans son pays, il vit maintenant à Sofia. Espérons que l’avenir lui donnera raison car la Bulgarie détient un record mondial. C’est le pays qui se dépeuple le plus au monde. La population de presque 9 millions dans les années 80 est tombée à 7 millions. Les soldes naturel et migratoire sont négatifs et le pays devrait perdre encore 2 millions en un demi-siècle. La population aura alors été divisée pratiquement de moitié en moins d’un siècle. Stan est-il le contre-exemple (il a 3 jeunes enfants et est revenu en Bulgarie) ou le symbole d’une inversion de la tendance ?
Comme l’étape a été relativement courte, j’ai maintenant le temps de profiter de ce village de la Bulgarie éternelle.

20 mai : Kovatchevitsa – Tcharka (Breznitsa)

Le massif du Pirin

J’ai marché toute la journée avec le massif du Pirin en face de moi, comme s’il me narguait, me défiait avec ses cimes enneigées. Pour le moment, j’ai profité du spectacle sur de beaux chemins et à travers des villages Pomaks. Il ne faut pas généraliser sur les Bulgares plus froids que les Turcs ; la preuve, le patron du bar d’Ocikovo a refusé que je paye mon café et j’ai discuté avec les clients  :
– французин ! макрон, жълти жилетки
Pour ceux qui malgré mes indications auraient encore quelques difficultés avec l’alphabet cyrillique, en alphabet latin, cela donne :
– Frantsuzin ! Makron, jeulti giletki
Et pour ceux qui butent sur les subtilités du bulgare :
– Français ! Macron, les gilets jaunes
Bon cela donne l’occasion de rigoler un coup. Il fut un temps où, quand je disais que j’étais français, on me disait : Ah Zidane ! Ou plus récemment : Ah ! Mbappé. Je ne sais pas si je ne préférais pas…
À Boukovo, c’est dans la petite épicerie que je prends mon café. Je baragouine avec trois femmes Pomaks, une grand-mère de 77 ans et deux plus jeunes. Dans ces villages, elles portent toutes de belles tenues traditionnelles avec pantalons bouffants, tabliers et foulards fleuris et très colorés. Elles ont l’air de bien s’amuser quand je réponds à leurs questions.
Breznitsa est le dernier village de la journée avant de remonter la vallée. Ça y est, je suis au pied du massif du Pirin. Dans mon introduction sur cette partie de la marche, j’avais écrit «Ce sont de vrais montagnes et je risque d’y être trop tôt dans la saison et passer par une variante en plus basse altitude». Je ne me suis pas trompé. C’est la première grosse difficulté du parcours. Les sommets culminent autour de 2600-2900 mètres d’altitude et j’avais prévu un parcours plein d’optimisme par les hauteurs. Peut-être au cœur de l’été mais mi-mai, c’est pas la peine d’y penser. Pour faire une comparaison, c’est un peu comme faire la HRP (Haute Route des Pyrénées) en solo, en hiver, sans crampons ni équipement adapté et une météo incertaine. Donc j’oublie. Heureusement, il y a des solutions alternatives dans le Pirin. Une piste à flanc contourne le massif en restant autour de 1400 mètres d’altitude. Je vais donc partir par cette voie avec une incursion un peu plus haut pour sortir de la forêt et «voir» un peu les montagnes. Cela me permettra de jauger la situation et si deux options avec soit un passage à 2250 soit à 2480 mètres d’altitude sont envisageables avec toujours la possibilité de redescendre sur la piste.
Avec le Pirin, le Rila, Vitosha et les Balkans, je commence une partie plus montagneuse. Je change aussi de cap et prends la direction du Nord. Depuis Istanbul, je marchais presque plein Est. Cette première partie bulgare a été superbe : de beaux chemins, de beaux paysages variés et une découverte du pays et de sa culture. C’est parti maintenant pour la séquence montagne avec, pour les deux prochains jours, des prévisions météorologiques beaucoup plus stables que les jours précédents. Tant mieux pour ce passage dans le Pirin!

21 mai : Tcharka (Breznitsa) – Dobrinichte

Ça y est, la première grosse difficulté, le Pirin est passé ou plutôt effleuré. Je ne gravirai pas le Vihren et ses 2914 mètres d’altitude. Je ne connaîtrai pas la crête de Koncheto, impressionnante arête vertigineuse qui fait le bonheur des youtubeurs. Même en été, elle est spectaculaire. Je ne sais pas comment j’ai pu, ne serait-ce qu’un instant, penser emprunter cette voie mi-mai.
Je ne regrette par contre pas l’option prise. La piste à flanc jusqu’à Dobrinichte était quand même une solution vraiment trop tranquille et les paysages du Pirin que j’ai découvert en montant plus haut, valaient vraiment l’effort supplémentaire. Là haut, la montagne a gardé son aspect hivernal, neige, lacs gelés et solitude des hauteurs en cette saison. Cela n’a pas été toujours facile mais jamais inquiétant. J’ai trouvé la neige vers 2000 mètres d’altitude à l’ombre et 2300 en versant sud. Elle était suffisamment molle pour faire de bons pas. Un chouïa même trop par endroit où je m’enfonçais.

Lac Ribin dans le parc national du Pirin
J’ai donc profité de ces bonnes conditions pour monter à 2250 mètres d’altitude jusqu’au lac Popovo, gelé en cette saison. Je n’ai quand même pas poussé le vice à tenter l’option du col à 2450 mètres d’altitude. Il était assez raide alors que des douces pentes exposées au sud me permettaient de rejoindre le refuge de Bezbog.
Arrivé là, il était ouvert mais il n’y avait personne. J’ai patienté, pris une douche, me suis reposé puis finalement, je suis reparti. Ce refuge est à 2260 mètres d’altitude et je me suis dit qu’il valait mieux descendre sur la neige molle de l’après-midi que sur celle dure au petit matin. Mais, l’autre refuge plus bas était lui bien fermé. Résultat, je fais une nouvelle longue étape jusqu’à Dobrinichte. Et maintenant, c’est le massif de Rila que j’ai en ligne de mire.

22 mai : Dobrinichte – Dobarsko

Derrière moi, le Pirin

Je traverse un curieux altiplano à 850 mètres d’altitude. Bansko en occupe le centre. C’est la station de ski la plus fréquentée du pays, très appréciée des Britanniques. Sur cette étendue presque plate, je suis cerné par des superbes chaînes de montagne. Devant moi, j’ai le Rila au programme des prochains jours et derrière moi, je laisse le Pirin. C’est un répit entre des étapes rudes.
Je suis dans la Macédoine bulgare. Et puisque j’y suis, il faut bien mettre les pieds dans le plat et parler de Macédoine. Le sujet est un classique de mes discussions avec les Bulgares. Évoquer la Macédoine Bulgare, c’est déjà presque une hérésie ici car toute la Macédoine est par nature bulgare. Chaque fois, on m’a fait comprendre que Bulgarie et Macédoine, c’est la même chose. Historiquement, culturellement, l’ensemble fait partie de la Grande Bulgarie. Certaines grandes heures de l’histoire du pays ont eu lieu sur le territoire actuel de la République de Macédoine du Nord puisque c’est son nom officiel depuis cette année. La langue est très proche, un simple dialecte bulgare pour tous mes interlocuteurs et qu’ils comprennent sans problème. Mais, ils ne sont pas les seuls dans la région à avoir des visées sur ce territoire. Bulgare pour les Bulgares, elle est grecque pour les Grecs du fait de l’héritage d’Alexandre le Grand. L’accord trouvé par Alexis Tsipras et son homologue macédonien sur «Macédoine du Nord» a provoqué de violentes manifestations en Grèce. Les macédoniens revendiquaient de nommer le pays simplement Macédoine ce qui était inacceptable pour les Grecs qui ont une région qui porte déjà ce nom. Depuis l’indépendance, le pays était officiellement appelé FYROM (Former Yugoslav Republic Of Macedonia – Ancienne République Yougoslave de Macédoine). Pour les Albanais, une partie du pays fait partie de la Grande Albanie du fait d’une forte minorité à l’est du pays. Pour les Serbes, le nom est simple : Serbie du sud ou bien Yougoslavie pour les nostalgiques. Et pour les macédoniens ? Dans le livre Balkans-Transit de François Maspero, un macédonien fait cette remarque pleine de bon sens :
– Ici, chaque peuple se croit forcé de faire quelque chose de grand. La seule chose de grand que nous avons à faire, c’est de vivre ensemble.
Ce vœu, les responsables politiques dans la région devraient essayer de le mettre en œuvre dans la plupart des pays des Balkans où le nationalisme est monnaie courante.
Après cette macédoine, un rien indigeste, se présente déjà devant moi un plat de résistance, autrement plus costaud, le Rila.
Devant moi, le Rila

23 mai : Dobarsko – Monastère de Rila

Je retrouve ma trace initialement prévue au refuge Makedonia. Je suis maintenant au cœur du massif du Rila ; je suis passé à 2350 mètres d’altitude avec juste un peu de neige versant sud à l’arrivée au col et versant nord jusqu’au refuge, une neige qui ne portait pas, où je m’enfonçais régulièrement. Demain, j’ai un passage à 2600 mètres d’altitude ; ce sera la dernière partie en altitude avec encore beaucoup de neige. Entre ces deux points hauts, je suis redescendu à 1150 mètres d’altitude au monastère de Rila, perdu dans une vallée encaissée au cœur des montagnes.
J’avais fini par croire que la Bulgarie était un pays musulman. Depuis le départ, je n’ai pratiquement que traversé des villages soit turcs soit pomaks avec leurs minarets et femmes portant le foulard. Et puis hier soir, j’ai pu voir un premier trésor de la Bulgarie orthodoxe : l’église de Dobarsko. À contrario des minarets qui s’élancent haut au-dessus des toits des villages comme dans le petit village de Boukovo, aucune dimension ostentatoire pour cette église. Comme elle a été construite sous l’Empire Ottoman, elle ne devait pas dépasser la hauteur des maisons. L’église n’a ni clocher, ni coupole et est en partie enterrée. Ses fresques datant de 1614 sont superbes.
Après cette entrée en matière dans l’orthodoxe Bulgarie, je suis dans le saint des saints, le monastère de Rila. C’est un des endroits les plus touristiques du pays qui attire visiteurs et pèlerins. Les femmes portent le foulard, cette fois orthodoxe, embrassent les icônes dans une atmosphère de grand recueillement. Le monastère a d’abord une dimension religieuse forte. Il a été créé au Xè siècle au début de la christianisation du pays mais c’est aussi pour les Bulgares un symbole de la résistance à l’occupation ottomane. Un peu comme en Grèce, l’église orthodoxe, les monastères ont permis d’entretenir, de cultiver le sentiment national, de maintenir la culture et la langue du pays. Le monastère de Rila a été souvent détruit et l’essentiel des bâtiments et peintures datent du XIXè mais c’est une superbe réussite. La cour entourée des bâtiments monastiques avec leurs arcades, l’église au cœur avec ses peintures aux couleurs vives et au fond les sommets enneigés forment un décor exceptionnel. Le XIXe siècle, c’est la période de la renaissance bulgare. Le pays a commencé à se redresser et retrouver son identité.

Monastère de Rila

« Tête courbée n’est point tranchée » selon un dicton bulgare et il résume bien ce qu’ont vécut les Bulgares pendant un demi-millénaire. À la fin du XIVe, les Ottomans conquièrent le pays un demi-siècle avant la prise de Constantinople. La Bulgarie est leur première conquête en Europe et la tête de pont pour leur expansion future. Mais tête courbée n’est point tranchée et pendant toute cette période, les Bulgares conservent leur identité, leur langue, leur culture. Au XIXe siècle, ils relèvent la tête. La lutte est d’abord menée par les haïdouks, brigands de grands chemins, qui combattent dans les montagnes et sur le plan culturel, religieux et linguistique par les moines. Ils entretiennent, glorifient, l’histoire de la grande Bulgarie et de ses deux âges d’or.
La lutte pour l’indépendance s’organise. Les comitadjis, combattants bulgares, tentent de mener une guérilla contre l’occupant. Bachi-bouzouks turcs contre haïdouks et comitadjis bulgares, ce n’est pas une bande dessinée de Tintin mais un combat inégal, voué à l’échec pour ces derniers.
En 1876, une première insurrection, mal préparée, échoue et aboutit à des massacres. Victor Hugo publie un article s’indignant du sort des Bulgares dans le village de Batak. Sur cette insurrection, Ivan Vazov a écrit « Sous le joug », un grand classique de la littérature bulgare.
En 1877, la Russie entre en guerre contre l’Empire Ottoman. 200 000 soldats russes meurent en Bulgarie. En 1878, le traité de San Stefano crée une grande Bulgarie qui englobe la Macédoine actuelle et va jusqu’à la mer Egée au sud.
Mais la même année, les occidentaux craignant une trop forte puissance russe, un nouveau traité, celui de Berlin revient sur l’indépendance de la Bulgarie. Le pays est divisé en deux entités vassales de l’Empire Ottoman et dans des limites territoriales réduites, proches de la Bulgarie actuelle.
Ce n’est qu’en 1908, que l’indépendance est enfin acquise. « Tête courbée n’est point tranchée », la Bulgarie s’est relevée et vit à nouveau.
Je dors ce soir dans le monastère. La chambre est monacale. Les portes ferment à 21 heures pour rouvrir à 6 heures du matin. Je suis au cœur de ce lieu symbole de la résistance bulgare.

24 mai : Monastère de Rila – Refuge de Volna

Encourageant ce matin. Plus haut, la photo, c’est neige blanche et brouillard…

Je suis content et soulagé : j’ai passé le Rila après avoir effleuré le Pirin. La prochaine fois que je me retrouve dans des montagnes «rudes», ce sera dans trois semaines dans les Retezat en Roumanie. Je peux espérer que d’ici là, la neige aura bien fondu. La partie n’était pas gagnée aujourd’hui. Les prévisions météorologiques étaient moyennes pour la journée. Finalement ce matin, après de gros orages dans la nuit, le ciel était nuageux avec quelques trouées de ciel bleu. Je suis donc parti. La météo se trompe assez souvent alors tentons le coup. Le coup en question est le passage à 2603 mètres d’altitude par le point culminant de toute ma marche et cela un 24 mai. J’avais bien regardé les solutions alternatives mais à part redescendre dans la plaine et faire un long détour pour contourner le massif, je n’avais rien trouvé. La première partie s’est déroulée sans problème ; avaler du dénivelé, mes jambes commencent à être habituées. La bonne surprise est que la limite de la neige est assez haute. Je ne la trouve qu’à 2400 mètres d’altitude environ. C’est là aussi que je trouve la brume. La suite est moins séduisante. J’avance dans une purée de pois sur une neige souvent trop molle et où je m’enfonce. La progression est pénible. Arrivé au point haut, je trouve des traces. Dans ce brouillard, c’est rassurant et je les suis. Elles m’emmènent sur une croupe à l’Est alors que je voulais descendre sur les lacs de Rila au Nord. C’est finalement un mal pour un bien. Je n’aurais pas vu grand chose aux lacs et la descente versant Nord avait l’air plus raide. Là où je suis, les pentes sont douces et peu enneigées. Je descends rapidement content de quitter et la brume et la neige. Je trouve plus bas un refuge bien chauffé. Je suis au sec, je bois une bière et j’ai passé le Rila. C’est jour de fête.
C’est jour de fête aussi pour la Bulgarie ce 24 mai. Ce jour là, le pays honore les lettres, l’alphabet cyrillique, la littérature et la culture slave. Cela doit être un des rares pays à avoir un jour férié pour la littérature mais pour les Bulgares, ce jour là on fête un motif de fierté.
La Bulgarie en a un certain nombre de motifs de fierté avec dans le désordre : son histoire avec ses deux âges d’or, sa résistance face à l’occupation ottomane, Kostadinov qui marque à la dernière minute contre la France et qualifie son pays pour la coupe du monde de football aux États-Unis où la bande à Stoïkhov atteint les demi-finales, le lactobacillus bulgaricus, bactérie qui donne le yaourt dit bulgare, le parapluie, lui aussi bulgare, digne des romans policiers, à une époque où le pays, fidèle allié de l’URSS, exécutait les basses œuvres aux ordres de Moscou, Sylvie Vartan, sans doute la bulgare la plus connue en France… Ce que l’on fête ce 24 mai, c’est l’immense contribution de la Bulgarie au monde et spécialement au monde slave. Le pays est à l’origine de l’alphabet cyrillique. À la fin du IXe siècle, saint Cyrille et son frère, saint Méthode, évangélisent la Bohème et la Moravie. Pour mieux transmettre les textes sacrés à ces nouvelles populations, ils adaptent l’alphabet grec pour y intégrer les sons de la langue slave. C’est en Bulgarie, qu’ensuite, l’écriture va être simplifiée et codifiée. Saint Cyrille est resté à la postérité grâce à cet alphabet utilisé par plus de 200 millions de personnes et la Bulgarie honore sa brillante contribution à l’humanité (slave d’abord) par un jour de fête nationale.

25 mai : Refuge de Volna – Klisura

La soirée au refuge de Volna a été agréable. J’ai pu discuter longuement avec deux jeunes, Hristo et Elitza, au sujet de la Bulgarie, la Macédoine, la lutte pour l’indépendance du pays, la vie et l’avenir ici…Je pense pouvoir écrire une thèse prochainement sur la question macédonienne.

Les lacs de Rila resteront dans la brume pour moi

Ce matin, le temps est toujours couvert mais je décide quand même de faire un tour jusqu’aux lacs de Rila. Je les ai loupé hier et je ne veux pas avoir de regrets. Le temps ne veut pas se lever. Il tombe même quelques gouttes. Les vues sur les lacs et les montagnes sont limitées. Tant pis pour le Rila. Je redescends par le refuge puis jusqu’à Klisura. Il me reste maintenant à traverser le massif du mont Vitosha pour arriver à Sofia. Il ne présente pas de difficultés et le point haut, le Pic Noir (Tcherny Vreuh) à 2290 mètres d’altitude ne doit plus être enneigé.

26 mai : Klisura – Aleko

Ce matin, alors que j’attaque les premiers flancs du massif du Vitosha, l’ensemble des montagnes du Rila se détachent derrière moi sous un beau ciel bleu. C’est magnifique. Dommage de ne pas avoir eu ce temps les deux derniers jours.

Le massif du Rila derrière moi

Je suis maintenant sur le sentier européen E4. Je le connais bien, je l’ai en grande partie suivi l’année dernière à Chypre, Crète, dans le Peloponnèse et dans la Grèce Centrale. Je le connais aussi à l’autre extrémité en Andalousie. De temps en temps, je vois des panneaux avec écrit Пиренеи (Pyrénées), je suis donc dans la bonne direction. Il n’y a plus qu’à suivre les indications pour rentrer à la maison.
Ce n’est pas la volonté d’atteindre les Pyrénées rapidement qui me pousse à marcher 44 kilomètres aujourd’hui. La météo est bonne alors j’en profite. Et puis, demain, je suis à Sofia et je voudrais y arriver tôt pour avoir le temps de visiter un peu la capitale bulgare. Au sommet du Tcherny Vreuh (Pic Noir), à 2290 mètres d’altitude, je vois la ville comme vue d’un avion. Elle est exactement 1700 mètres en-dessous. Elle s’étale sur cette plaine avec au fond la chaîne des Balkans où je vais poursuivre ma marche. Toute la journée, j’ai vu des marcheurs, vététistes, coureurs. Sofia est adossée à la montagne et le massif du Vitosha est un peu le parc, le poumon vert de la ville.
C’est aux portes de Sofia que je boucle mes 4 premières semaines. 906 kilomètres depuis Istanbul en 28 jours. 32 kilomètres par jour, le rythme est bon et j’ai 3 jours d’avance sur mon planning. Il est vrai que le début était assez plat mais la moyenne de 950 mètres de dénivelés quotidiens n’est pas ridicule. Demain sera une petite et une grosse journée : petite étape mais la visite d’une ville est parfois beaucoup plus fatigante qu’une longue étape.

27 mai : Aleko – Sofia

Istanbul, Sofia, Bratislava, j’ai 3 grandes villes sur mon parcours. C’est rare et pas forcément ce que recherche un marcheur mais cela s’explique par la géographie. Sofia est collée au pied du massif de Vitosha. Des télésièges partent de la périphérie de la ville pour monter à Aleko. Elle doit être une des rares capitales (avec Oslo) a être aussi une station de ski. Au nord, les premières hauteurs de la chaîne des Balkans sont à une journée de marche. Sofia se trouve à l’endroit le plus étroit entre les deux massifs et le chemin le plus court entre les montagnes passe par la ville. 
L’arrivée sur cette ville de plus d’un million d’habitants est donc brutale. Ce matin, j’ai commencé la journée dans la forêt, le long d’un ruisseau avec juste le bruit du torrent et le chant des oiseaux. Rapidement, passé quelques quartiers résidentiels avec leurs villas luxueuses, j’ai atteint le périphérique avec le bruit assourdissant de la circulation, un lundi matin aux heures de pointe. Mais finalement, la marche jusqu’au centre ville n’est pas désagréable. Il y a de nombreux très grands parcs et je passe de l’un à l’autre en ayant presque l’impression d’être dans la nature.

Sofia. Vue depuis le parc Ivan Vazov sur le massif de Vitosha et le Tcherny Vreuh au fond

La ville est assez verte, aérée ; son développement est récent. Elle existait dans l’antiquité mais n’a joué qu’un rôle secondaire avant l’indépendance de la Bulgarie. Des vestiges romains témoignent de son passé antique. Quelques monuments datent d’avant l’indépendance mais rien de bien important. Elle n’a pas été la capitale de l’Empire Bulgare lors de ces deux âges d’or. Elle jouait un rôle secondaire pendant l’occupation Ottomane. En 1878, elle ne compte que 20000 habitants. Il y en a aujourd’hui 1,2 millions. C’est quand Sofia a été choisie comme capitale de la Bulgarie indépendante qu’elle a réellement pris de l’importance. Ses monuments, son architecture est plutôt caractéristique de cette époque de la renaissance bulgare.
Cette après-midi et demain matin vont être consacrés à une visite un peu rapide de la capitale bulgare.

28 mai : Sofia – Novi Iskar

Comme prévu, la journée d’hier et cette matinée ont été rudes. Passé la petite promenade d’Aleko à Sofia, je me suis lancé consciencieusement dans la visite de la ville. Ruines romaines de l’ancienne Serdica, mosquée, église de Boyan avec ses superbes peintures, musée national d’histoire, musée d’archéologie et son riche trésor Thrace, monuments du Renouveau National, cathédrale… voilà de quoi avoir un bon aperçu du passé glorieux de la Bulgarie. Choisie comme capitale quand le pays s’est libéré du «joug ottoman», Sofia glorifie particulièrement la lutte pour l’indépendance, monuments, rues, bâtiments du Tsar Libérateur, le russe Alexandre II, des révolutionnaires et nationalistes Ivan Vazov, Hristo Botev, Vasil Levski…, panneaux rappelant le sacrifice des Bulgares, Russes pour lutter contre les Turcs…
Au musée national d’histoire, c’est aussi l’histoire de l’Empire Bulgare qui était à l’honneur. Je tendais l’oreille pour écouter les guides des groupes de touristes français et les entendre parler, au hasard de leurs explications, des mers Egée et Adriatique, de Grande Bulgarie. C’est l’histoire de ce peuple venu d’Asie Centrale qui va créer un Empire puissant et connaître deux périodes de grandeur. À la fin du premier millénaire et au XIIIe siècle, elle englobait la Macédoine et s’étendait en direction de trois mers : l’Adriatique à l’ouest au niveau des côtes albanaises, la mer Egée au sud et la mer Noire. La Bulgarie se pose en rival de l’Empire Byzantin. Constantinople est assiégée, un tribut est payé à l’Empire Bulgare mais ces périodes fastes sont de courtes durées. Basile II gagnera le titre de bulgaroctone, tueur de Bulgares, quand, en 1014, il renverra des milliers de soldats les deux yeux crevés, à l’exception d’un sur cent qui en conservait un pour guider l’armée vaincue jusqu’en Bulgarie. La suite, c’est un demi-millénaire d’occupation ottomane, mais «Tête courbée n’est point tranchée», les Bulgares vont se relever, croire à une renaissance dans les frontières de leur passé le plus glorieux puis finalement exister dans un espace laissant malgré tout regrets et amertume.

Sofia : la cathédrale Alexandre Nevski

Le passé plus récent est lui moins présent. Les 50 ans de communisme sont à peine évoqués au musée national d’histoire et sont presque gommés quand on se promène dans Sofia. Au sommet d’une colonne, au cœur de la ville, c’est une statue de Sainte Sophie qui a remplacé celle de Lénine. La ville s’est résolument tournée vers l’ouest. Elle ressemble en fait à toutes les grandes villes du monde : enseignes internationales, bars branchés, pizzerias et fast food, ambiance cosmopolite avec un peu toutes les langues à la terrasse des cafés. Je ne suis plus dans la Bulgarie que je connais.
Avec cette pause touristique de deux demi-journées à Sofia, j’ai un peu l’impression d’avoir terminé mon parcours bulgare ici. Il me reste pourtant encore une semaine dans le pays avec notamment 60 kilomètres en autonomie sur les crêtes de la chaîne des Balkans et le passage à Belogradtchik. J’ai aussi l’impression d’avoir quitté mon univers habituel de ces 4 dernières semaines. 
Il faut pourtant repartir. Il me reste tout de même 2900 kilomètres à pied jusqu’à Tarvisio et ce n’est pas en traînant dans les musées que je vais y arriver. Je quitte donc Sofia. Hier, j’y étais entré par une succession de vastes et beaux parcs. Aujourd’hui, je la quitte par une succession de terrains vagues, zones industrielles, banlieues défavorisées, décharges sauvages le long d’une rivière qui fait office d’égout. Le point positif est que je suis tranquille sur des chemins et un cheval du camp de tsiganes en train de brouter l’herbe tendre et le coassement d’un crapaud dans l’égout me rappellent que je suis en train de laisser la ville derrière moi. Plus loin, je retrouve un cadre bucolique plus propice à la marche.
Trente cinq kilomètres et 50 mètres de dénivelés sur deux jours, c’était bien la peine de faire le mariole avec mes moyennes journalières. À ce rythme, je ne vais pas arriver en Italie.

29 mai : Novi Iskar – Iskrets

J’ai quitté Sofia mais je ne suis plus dans la Bulgarie des deux premières semaines, de ces femmes Pomaks qui ne voulaient pas être photographiées, de ces villages turcs où les hommes passent des heures au café ou de ces villages bulgares où les maisons abandonnées s’effondrent. Hier soir, au restaurant de Novi Iskar, des parents ont organisé l’anniversaire de leur fille. Les invitées arrivent, avec cadeau et bouquet de fleurs, dans de belles voitures récentes, habillées comme pour un mariage. À l’intérieur, une personne est chargée de l’animation et je les entends s’amuser sous la musique de Luis Fonsi, des Daft Punks ou d’autres tubes internationaux.
J’ai aussi été surpris par le prix de l’hôtel. Quand à l’accueil, elle m’a dit 50 Lev, j’ai tiqué. Puis après conversion, 25€ cela reste raisonnable. Mais c’est vrai, je m’étais habitué à des tarifs autour de 20-30 Lev (10-15€).
Ce matin, je quitte les zones urbanisées autour de Sofia. Passé Novi Iskar, je suis en pleine campagne. Le mont Vitosha s’éloigne derrière moi et les Balkans sont juste devant. C’est cette chaîne de montagne qui a donné son nom à toute cette partie de l’Europe. Ici, on l’appelle plutôt Stara Planinata, la «Vieille Montagne». Selon certaines versions Balkan signifierait «de miel et de sang» pour souligner les contrastes de situations que l’on peut y trouver ; pour d’autres, il s’agirait de «Montagne boisée». Cette première journée sur des pistes forestières accréditerait plutôt cette version et j’espère que la suite sera plutôt de miel.

Première journée dans la chaîne des Balkans

Pour aujourd’hui, je ne fais qu’un passage autour de 1100 mètres d’altitude avant de redescendre dans une vallée à Iskrets. Pour l’anecdote, c’est ici qu’en 1944 est née une certaine Силви Жорж Вартанян (Sylvie George Vartanian).

30 mai : Iskrets – Refuge Kom

La Stara Planinata, la vieille montagne, a bien mérité son nom. Je marche sur les hauteurs ; les sommets sont érodés ; le paysage est harmonieux avec des prairies et forêts. Aujourd’hui, les Balkans sont de miel et j’en profite pour avancer.

Paysage dans la Stara Planinata ou les Balkans
Entre le refuge Kom où je dors ce soir et le prochain, il y a 60 kilomètres sur les crêtes le long de la frontière avec la Serbie. Je n’ai rien identifié sur ces 60 kilomètres, ni abri, ni maison en restant en altitude. Le pic Kom, à deux heures de marche du refuge, est à 2016 mètres. Suit toute une succession de sommets qui dépassent les 1900 et au bout de la crête, le Midjor culmine à 2170m. En étant au refuge Kom, j’ai réduit la distance de ce passage sauvage. Reste à savoir comment va être le temps. Les prévisions sont mauvaises pour demain. J’aviserai en fonction de la situation mais après plus d’un mois à marcher et près de 1000 kilomètres, cela pourrait tout aussi bien être un «zéro day».

31 mai : Refuge Kom

Un refuge, c’est une bonne tablée où les randonneurs, aux joues rouges après une journée de marche, partagent leurs souvenirs et leurs expériences. Ce n’est pas tout à fait comme cela au refuge Kom. C’est un grand refuge pas complètement isolé dans les montagnes. Il est en bout de route, en bas d’une petite station de ski. Du coup, il y a l’électricité, des chambres avec salles de bain et télévision. Cela ressemble à un hôtel mais un peu spartiate. Le mobilier est un peu hors d’âge, la literie usée, la plomberie défectueuse. Une odeur d’humidité flotte dans cette immense bâtisse déserte. Oui, parce que le refuge Kom est très grand. La salle à manger doit pouvoir accueillir plus de cent personnes. Et dans cette vaste salle, je suis le seul client.

Refuge Kom
L’animation provient de la télévision allumée sur une chaîne sans doute privée vu la quantité de publicités qui coupe le feuilleton bulgare. C’est ma soirée au refuge Kom, seul à regarder la télévision bulgare. Je n’ai pas de chance parce que non seulement, je suis le seul client et en plus, je n’ai pas droit à une danseuse de pole dance. Au refuge Kom, au centre de la salle à manger, il y a, sur une estrade, une barre de pole dance… À défaut de spectacle, d’après les avis internet sur ce refuge, la télévision dans les chambres propose de très nombreuses chaînes. Il y aurait même des programmes interdits aux moins de 18 ans. C’est pour quand, dans les refuges du CAF, des barres de pole dance et des programmes télévision pour adultes?
Ce matin, comme prévu, le ciel est bas, gris, il fait froid et il bruine. Pas facile de se décider, les conditions ne sont pas catastrophiques et surtout les prévisions météorologiques pour demain sont contradictoires : deux sites prévoient une alternance d’éclaircies et de rares averses, un site lui prévoit un temps se dégradant. Je me laisse convaincre par la majorité et parie sur une amélioration pour demain et puis, la perspective d’assister, ce vendredi soir, à un spectacle de pole dance au refuge de Kom fait définitivement pencher la balance pour un jour de repos. Ce sera donc «zéro day» ce 31 mai.

1er juin : Refuge Kom – Camp après le pic Kopren

Il n’y avait pas de spectacle de pole dance non plus le vendredi soir ; j’aurais pu attendre le samedi soir mais c’était sans certitude. Une journée complète de oisiveté, cela suffit. Alors, je suis reparti. Le temps était clair ce matin, l’option de la journée de repos hier était la bonne. J’ai pu avoir de belles vues sur toute la première partie et notamment le passage par le pic Kom.
Ce sommet est le terme du chemin de randonnée Kom-Emine qui traverse toute la chaîne des Balkans depuis la mer Noire au cap Emine. Ce sentier a été imaginé entre les deux guerres et est maintenant intégré au sentier européen E3. Comme le E4, c’est une vieille connaissance. À l’autre extrémité, dans la péninsule ibérique, il débute en deux branches : une au Portugal qui suit en partie le Camino Portugués et l’autre en Espagne avec la Via de la Plata et le Camino Francés. En France, la Voie du Puy en fait partie et il passe aussi à Vézelay. J’aurai l’occasion de le retrouver par petits bouts en Roumanie, en Slovaquie et en Pologne.
Le pic Kom est aussi un sommet emblématique de la chaîne des Balkans. Ivan Vazov a écrit un poème «Sur le Kom» dont on trouve un extrait sur une stèle en son honneur au sommet. Avec le lyrisme de cette époque, il évoque la vue sur toute sa Bulgarie du Danube aux Rhodopes en passant le Vitosha et le Rila ; il en appelle aussi aux héros nationaux Hristo Botev et Vasil Levski.
Je poursuis ensuite le long de la frontière avec la Serbie. Le temps s’est embrumé et quand j’arrive à une prairie relativement plate à côté d’un ruisseau, je décide de m’arrêter là. Il est encore tôt mais je ne suis pas sûr de trouver plus loin un aussi bon endroit pour camper. J’avais oublié que j’avais une tente. C’est le moment de la ressortir pour une nuit en Serbie.

Camping en Serbie

2 juin : Camp après le pic Kopren – Refuge Gorski Raï

La chaîne des Balkans n’est pas que de miel. Ce matin, il pleut à l’heure de plier la tente. Je suis dans la brume et une timide éclaircie au moment du départ me laisse espérer une amélioration. L’espoir est de courte durée. Je poursuis entre courtes averses, éclaircies éphémères et horizon bouché par les nuages. Sur ces 60 kilomètres entre les refuges Kom et Gorski Raï, hormis les coureurs du trail sur un court tronçon commun, je ne vais croiser personne. Quand la brume se lève, je ne vois que des vallées encaissées, des forêts. Dans la brume, la sensation de solitude est encore plus forte. Je n’entends que les bruits de mes pas et le souffle de mes efforts.

Bon sentier et mauvais temps pour monter au pic Midjor

Au pic de Midzor, je ne fais qu’un bref arrêt. À 2170 mètres d’altitude, c’est le plus haut sommet de la Serbie amputée du Kosovo. Disons pour ne pas froisser le pays qui va m’accueillir dans quelques jours que c’est le second sommet le plus haut. Par beau temps, la vue doit être belle mais je ne m’attarde pas. Les prévisions météorologiques que j’avais consulté avant de quitter le refuge Kom allaient plutôt à l’aggravation pour l’après-midi.
Je descends sans perdre de temps. Le refuge Gorski Raï est complet ; un groupe qui organise un séminaire de chamanisme l’a réservé. Ils acceptent que je reste. Tant mieux, car un violent orage de montagne éclate avec éclairs et tonnerre fracassant. Le Balkan n’est pas de miel aujourd’hui.
Je m’en sors pas trop mal sur ces 60 kilomètres en pleine montagne dans des conditions moyennes ; je n’ai pas eu de grosses pluies en marchant et pu avoir un aperçu des paysages.   Rhodopes, Pirin, Rila, Vitosha, Balkans, j’en ai terminé avec les montagnes bulgares. J’ai maintenant un répit d’une petite dizaine de jours dans des collines et avec des villages avant d’attaquer les prochaines difficultés en Roumanie.
Et puis ce soir, après la pole dance que j’ai loupé au refuge de Kom, c’est chamanisme au refuge Gorski Raï. Décidément, les refuges bulgares sont à la pointe et ont des activités très variées. Mais que fait donc le CAF? C’est sur ces réflexions que je m’endors au son des tambours et des chants des chamans.

3 juin : Refuge Gorski Raï – Belogradtchik

Les chamans ont dû implorer les esprits de la pluie hier soir. Cette nuit, j’entends les trombes d’eau s’abattre sur le refuge Gorski Raï. Au chaud, au sec, je pense à la chance d’être passé hier dans les montagnes. Ce matin, les esprits de la pluie continuent leur sérénade et les salamandres s’en donnent à cœur joie. Moi, un peu moins, heureusement, je quitte la montagne. Si pluie, il doit y avoir, qu’elle tombe ces jours-ci et cesse en Roumanie.
En descendant, je laisse le relief bouché par les nuages. Le ciel est plus clair. Je retrouve les villages bulgares avec leurs maisons abandonnées et leurs maisons effondrées. Certaines sont occupées par des tsiganes. Il y a du monde sur les devants de porte, familles nombreuses, toutes générations confondues. Tous m’observent passer. Les enfants jouent dans la rue, des chevaux tirent les carrioles. Une bulgare vivant depuis 20 ans en Angleterre me dit que cette région est la plus pauvre de Bulgarie, pays le plus pauvre de l’Union Européenne. J’ai commencé dans l’extrême sud-est ma traversée de la Bulgarie. Ce soir, à Belogradtchik, je suis dans le Far-West.

Belogradtchik, dans le Far-West de la Bulgarie

4 juin : Belogradtchik – Podgoré

Ce matin, sous la pluie, passage encore devant de belles formations rocheuses.

Sur les derniers contreforts de la chaîne des Balkans, je domine une vaste plaine, celle du Danube. La frontière roumaine n’est pas loin mais je vais la passer plus à l’ouest, justement pour éviter cet espace plat et plutôt marcher sur les reliefs les plus méridionaux des Carpates, en Serbie. J’ai bien failli d’ailleurs être accusé d’être passé illégalement de Serbie en Bulgarie. Aujourd’hui, j’avais une étape satellite. Pour passer légalement cette frontière tout en évitant la route, j’avais trouvé via les vues satellites des possibilités en pleine nature. J’ai passé la plupart de mon temps sur des chemins boueux, dans la végétation gorgée d’eau par les pluies d’hier et de la matinée. C’est en débouchant d’un vague chemin que je suis tombé sur la police des frontières bulgare. En me voyant trempe et sans doute hirsute, ils ont dû penser : Ça y est, on a gagné notre journée, on a enfin attrapé un clandestin dans ce coin paumé.
Il a fallu du temps pour être autorisé à reprendre mon chemin. Vérification du passeport, questions sur ce que je faisais, où j’avais dormi la veille (je n’avais pas gardé le reçu…), par où j’étais entré en Bulgarie (venant de Grèce, je n’avais pas de tampon sur le passeport…), appel à son chef qui, apparemment, ne trouvait pas crédible d’arriver de Belogradtchik par là…Je patiente, montre ma trace GPS (qui est prise en photo), le site Caminaïre (en pensant après coup à la photo de ma nuit de camping en Serbie…). J’ai entendu ensuite le policier plaider ma cause auprès de son chef.
Finalement, je ne me suis pas fait expulser en Serbie et ce soir, je peux passer ma dernière nuit en Bulgarie. Plus de trois semaines passées dans le pays, c’est court mais c’est long à la fois. J’ai l’impression d’être ici depuis très longtemps. On finit par s’attacher, par avoir ses habitudes, par mieux comprendre le pays et ses habitants. L’occupation turque, la Macédoine qui devrait être bulgare, l’Europe à laquelle on croit ou qui suscite une déception, un avenir porteur d’espoir ou de craintes…
Ma traversée de la Bulgarie, près de 800 kilomètres à marcher, c’est aussi la découverte d’un superbe pays, un bonheur pour le randonneur sur des chemins avec des paysages superbes, montagnes harmonieuses des Rhodopes et des Balkans, sommets alpins du Rila et du Pirin, villages pomaks et turcs, monastères et églises orthodoxes, Sofia… L’ histoire du pays est riche et les Bulgares que j’ai rencontré se sont attachés à me la faire découvrir et aimer. Ils en sont fiers.
Les Bulgares, justement parlons-en. Ah bougres de Bulgares, pourrais-je écrire si cela n’était un pléonasme ! Au Xè siècle, l’hérésie bogomile se répand en Bulgarie. Par la suite, le sud de la France connaît le même phénomène avec les cathares. Le Bulgare puis par déformation, le boulgre est devenu, en langue d’oc, synonyme d’hérétique avant de prendre la forme et le sens de bougre en français moderne. Le bougre est donc un Bulgare et vice-versa. Après les Turcs si liants, si curieux, le premier contact est froid. Un étranger, dans une région reculée qui essaie d’engager la conversation en bulgare, cela ne suscite aucune question. Une fois passé cette période glaciaire, je suis souvent tout aussi surpris par la chaleur du contact comme avec Ivan et sa femme qui m’ont invité à Gornoseltsi, Stan au bord du lac de Dospat, Hristo au refuge de Volna.. Heureusement que j’ai fait l’effort d’apprendre un peu le bulgare sinon certains échanges auraient été réduits à néant. Finalement, le manque d’intérêt, la difficulté d’engager une conversation couplé à la barrière linguistique auront été difficiles. Quand j’ai réussi à passer ce cap, j’ai passé des moments agréables. Finalement, des bons bougres, les Bulgares !
Je vais passer maintenant en Serbie. Une petite semaine sans avoir fait l’effort préalable de mieux connaître le pays, à ne pouvoir communiquer qu’avec mon bulgare et mes souvenirs de serbo-croate de l’année dernière. Positive ou négative, cela sera court avant la longue séquence roumaine.

5 juin : Podgoré – Zaječar

Avec l’Union Européenne, on a un peu oublié ce que sont des frontières terrestres. Celle entre la Bulgarie et la Serbie est moins impressionnante que celle que j’avais passé entre la Turquie et la Grèce mais cela reste une vraie frontière. La Bulgarie est membre de l’Union Européenne et de l’Otan. La Serbie ni l’un ni l’autre et a été bombardée par les forces de l’Otan lors du conflit du Kosovo. Le pays a commémoré cette année les 20 ans de ces bombardements notamment sur Belgrade qui auraient fait 500 victimes civiles. Plus loin en arrière, la Yougoslavie du Maréchal Tito a rompu avec Moscou alors que la Bulgarie en était son plus fidèle allié. Pendant les deux guerres mondiales, la Bulgarie était côté allemand, la Serbie dans l’autre camp. Et puis, bien sûr, il y a la Macédoine. Comme me le disait Hristo au refuge de Volna :
– Ce sont les Serbes qui ont inventé un pseudo peuple macédonien ; les macédoniens sont des bulgares ; cela ne souffre d’aucune discussion.
Et ça, avec la Macédoine, c’est imparable pour brouiller deux pays voisins.
Ils ont pourtant beaucoup de points communs. Ils arrivent à se comprendre tant les deux langues sont proches. Ils partagent le même alphabet (les Bulgares, créateurs de l’alphabet cyrillique sont plus stricts ; en Serbie, l’alphabet latin est par exemple plus largement utilisé que le cyrillique dans les commerces de Zaječar et la majorité des moins de 50 ans écrivent d’abord en alphabet latin). Ce sont aussi deux pays orthodoxes. Ils pourraient donc être amis mais ce n’est pas tout à fait le cas.
Cette frontière n’est donc pas anodine. Il y a les barbelés, les miradors de chaque côté et au moment de quitter la Bulgarie, après avoir répondu à toute une batterie de questions, mon sac à dos est vidé et fouillé de fond en comble. C’est quand même plus agréable de passer la frontière espagnole au Val d’Aran !

Ce matin, maussade…

Pour le reste, la journée a été maussade, pluvieuse, froide, dans un paysage où rien n’accroche le regard. J’ai fait plusieurs demi-tours après des tentatives infructueuses de trouver un chemin et à la fin de la journée, ma trace comptabilise 42 kilomètres dans le mauvais temps, l’humidité, un paysage monotone et des villages à moitié abandonnés (des deux côtés de la frontière). Dans ces cas là, ce n’est pas les jambes qui font avancer mais la tête. Je positive en me disant que j’ai de la chance d’avoir eu cette période instable sur ces étapes et non en montagne. Et demain,s’il devrait encore pleuvoir, ensuite la tendance est à l’amélioration. Tant mieux, c’est au moment où je vais aborder les Carpates, certes encore modestes, mais les Carpates serbes.

6 juin : Zaječar – Bor

Départ de Zaječar sous le soleil

À quoi tient une bonne journée? Ce matin, en partant, il ne pleut pas et il y a même un rayon de soleil. C’est quand même plus agréable. Je vais marcher toute la journée les pieds au sec. La pluie ne va arriver qu’une fois arrivé à Bor. J’ai ensuite une étape sur de bons chemins certes un peu boueux parfois mais je ne vais pas faire le difficile après ce que j’ai eu ces jours derniers. L’étape n’est pas très longue, je ne fais pas de demi-tours. Cela me permet un peu de souffler après ces grosses journées. Enfin, peut-être est-ce dû au soleil mais ce coin de Serbie est quand même beaucoup plus riant que la fin de la Bulgarie.
J’ai terminé mon parcours bulgare dans une région rurale déshéritée, vieillissante dans un pays où la population chute rapidement. La soirée à Zaječar a déjà été une bouffée d’air frais. Cela fait plusieurs jours que je traverse des villages où tout paraît à l’abandon, où il n’y a pratiquement que des personnes âgées, où l’on sent la pauvreté et tout cela sous la pluie et la grisaille. Depuis Sofia, je n’avais pas traversé de villes importantes. Ici, il y a des jeunes, des bars avec de la musique, la plupart des gens à qui j’ai affaire, parlent un excellent anglais, je retrouve des magasins bien achalandés, des boulangeries (le luxe), des pâtisseries (le luxe suprême)… Et puis aujourd’hui, la campagne serbe a meilleure allure que de l’autre côté de la frontière. Je vois des maisons pimpantes avec de beaux jardins. On a l’impression que la Serbie est plus riche que la Bulgarie, alors que si on regarde des indicateurs comme le PIB par habitants, c’est le contraire.
Enfin, les serbes que je rencontre, me pose des questions ; cela change de la réserve ou de la froideur bulgare. Mon petit passage en Serbie débute donc sur de bonnes bases.

7 juin : Bor – Refuge Stol

Au bar de Veliki Krivelj, en écoutant les clients discuter, je reconnais des mots roumains. Ils parlent valaque, une langue latine. J’avais déjà rencontré des valaques en Grèce et en Albanie. Ils sont un peu éparpillés dans tous les Balkans. Leur origine serait liée à un peuple de bergers pratiquant la transhumance. Cela expliquerait qu’ils se trouvent disséminés partout dans les Balkans. Pour arriver ici depuis Bor, j’ai fait un grand détour. Tout la zone entre est une gigantesque mine de cuivre. C’est une des plus grandes d’Europe et 5000 personnes y travaillent. Jadis, un des fleurons de l’économie yougoslave, elle est depuis l’année dernière, propriété des chinois.
Passé Veliki Krivejl, je commence à prendre de la hauteur. Le refuge Stol est à l’altitude certes encore modeste de 800 mètres mais je suis dans les Carpates.
Pour ceux qui ne connaissent ce massif, je pourrais à la fin de ma marche, leur donner de plus amples informations. Je suis pratiquement à la pointe sud des Carpates. Nous sommes le sept juin et dans deux mois et demi, la deuxième quinzaine d’août, je serai toujours dans les Carpates. Sur plus de 2000 kilomètres, sept pays, je vais traverser ce massif. La chaîne s’étend de la Serbie, un peu plus au sud de Bor jusqu’à une colline en Autriche face à Bratislava.

Vue sur le sommet Stol depuis le refuge dans les Carpates serbes

Je vais donc avoir l’occasion de laisser quelques litres de sueur dans ces montagnes. Aujourd’hui, j’ai un peu peiné avec les premières chaleurs dans la dernière montée mais après l’effort, le réconfort. Le refuge est confortable avec eau chaude et électricité. Il n’y a pas de barre de pole dance, ni de séminaire de chamanisme mais une carte des sentiers de randonnée et le gardien m’accueille avec un verre de rakia. J’ai l’impression d’être dans un refuge du CAF. La conversation risque quand même d’être limitée. Je suis le seul client etle gardien ne parle que serbe.

8 juin : Refuge Stol – Plavna

À Plavna, j’ai à peu près fait ma journée. Il est encore tôt mais j’ai marché 30 kilomètres. Avec les journées longues et une température autour de 30 degrés, je préfère partir tôt. Aller au-delà de Plavna, c’est à peu près 25 kilomètres jusqu’au prochain village sans trop savoir si entre, je vais trouver notamment de l’eau.
Alors plutôt que de continuer, je trie les champignons chez Milé. Si vous mangez des cèpes venus de Serbie, ils auront peut-être été mis à sécher par moi. Sur la quantité, de champignons qui arrivent et repartent en une après-midi, cela reste peu probable. Milé achète les cèpes aux particuliers et les revend à des grossistes. Toute l’après-midi, c’est le défilé, chacun apportant des cagettes pleines. À la fin de la journée, c’est à peu près 600 kilogrammes qui sont collectés.

Je laisse au loin le pic Stol au pied duquel j’ai dormi

Donc pour reprendre le fil de ma journée, j’ai encore eu une belle étape ensoleillée dans les Carpates serbes sur des chemins bordés de fleurs au milieu de paysages de moyenne montagne et dans la campagne verdoyante. Arrivé à Plavna, je savais qu’il n’y avait rien pour dormir et en posant la question à Milé, il m’a invité à dormir chez lui. C’est ainsi que j’ai assisté au défilé des cueilleurs de champignons et donné un coup de main. Hier avec le gardien, la conversation était limité au serbe. Ce soir, les possibilités sont plus larges. Milé parle aussi valaque et russe et sa fille un peu anglais.

9 juin : Plavna – Camp entre Mirotz et le Veliki Štrbac

Après une après-midi à s’occuper de champignons, c’est une après-midi très buissonnière que j’ai eu aujourd’hui. Arrivé à Mirotz en fin de matinée après 25 kilomètres, je n’avais pas fait mon quota quotidien. Mais, vers midi, le soleil commence à taper alors je décide de prendre mon repas au restaurant du village. Je partage l’apéritif avec un serbe qui a travaillé à Sochaux et à Marseille.
Comme souvent dans ces pays, les portions sont pantagruéliques et à la fin du repas, j’étais incapable de reprendre le chemin. Je me suis autorisé un moment de repos à l’ombre. Il était 16 heures quand je suis reparti. J’étais encore dans le village quand un couple en train de boire un café m’a interpelé pour m’inviter à me joindre à eux. J’envisage un objectif ambitieux : un sommet dominant le Danube à une bonne quinzaine de kilomètres. La femme me répète plusieurs fois «e daleko, e daleko» (c’est loin) mais je repars plein d’espoir.
Je marche sur un chemin de terre dominant la vallée avec les collines de la Roumanie sur l’autre versant. Le paysage est harmonieux et je suis optimiste sur la suite de mon programme.
Cinq kilomètres plus loin, dans un endroit improbable en pleine campagne au bord d’un chemin, c’est sur un café que je tombe. L’endroit ne paye pas de mine : sol brut, vieilles tables, quelques clients mais le ciel est un peu menaçant. Un groupe de musique s’apprête à jouer. Alors, je refais une nouvelle pause. C’est quand même pas la grosse ambiance mais quelques gouttes se mettent à tomber quand je suis prêt à repartir. Ici, comme hier chez Milé, beaucoup de gens parlent valaque. J’arrive bien à comprendre quelques mots par ci par là mais je suis loin de comprendre le sens de la conversation. La Roumanie est à deux pas, il va falloir que je révise sérieusement le roumain. Mais mon niveau est suffisant pour impressionner un client qui me paye une bière. Je retrouve en Serbie cette convivialité des Balkans que j’ai connue en Grèce et en Albanie, alors, je ne boude pas mon plaisir.

Orchestre dans le bar après Mirotz

Il est 19 heures ; depuis Mirotz, j’ai consommé deux litres de carburant (bière = carburant) ; l’ambiance n’est pas montée de niveau ; l’orage s’est éloigné ; je reprends le chemin. C’est dans une vieille maison abandonnée que finalement je m’installe. Je suis sur une colline dominant la vallée du Danube. Je n’ai pas atteint le Veliki Štrbac mais j’ai passé une journée très balkanique, ce qui n’est pas pour me déplaire.

10 juin : Camp entre Mirotz et le Veliki Štrbac – Frontière

Le Danube aux Portes de Fer

Du Veliki Štrbac, je domine de 600 mètres le Danube qui se fraye un chemin à travers les Carpates. Il n’est pas bleu mais boueux mais la vue n’en est pas moins spectaculaire. Autrefois, ce qui est la plaine hongroise, la pustza, était la mer intérieure de Pannonie. On raconte que pour le Danube, fleuve fier et puissant, terminer son cours dans cette mer intérieure, était déshonorant. Un tel fleuve devait se déverser dans une vaste mer, un océan. Le jeune et puissant Danube réussit à percer un passage à travers la barrière des Carpates. Les Portes de Fer lui ouvrent la voie vers l’Est. Mais, par cet effort, il a perdu de sa jeunesse et sa force. Il est plus sage. Il continue sa course lentement et finalement la termine dans une autre mer fermée, la Mer Noire. Dans son roman « Les Amazones du Danube », Constantin Virgil Gheorghiu écrit « Passé les Portes de Fer, le Danube est un fleuve paresseux, fatigué avec ses eaux jaunâtres. Au fur et à mesure qu’il avance, il se rend compte de la faute immense qu’il a commise en se dirigeant vers l’est. Avant de tomber dans la prison de la Mer Noire, le Danube veut retourner en Occident. Mais aucun fleuve ne peut faire marche arrière. »
Je domine un fleuve domestiqué. Là où il déployait sa fougue, là où les bateliers devaient lutter contre les rapides, là où de nombreux naufrages se produisaient, il n’y a qu’un long ruban d’eaux calmes et marrons. Au mépris de toutes considérations écologiques, un premier barrage en 1972 puis un second en 1984 ont été construits. Les esturgeons ne remontent plus le fleuve mais le Danube a été maté et les bateaux traversent tranquillement, en toute sécurité, les Portes de Fer. Le barrage a aussi englouti des villages et leur histoire. Quand l’anglais, Patrick Leigh Fermor (« Dans la nuit et le vent »), lors de sa marche de Londres à Istanbul, passe par là, entre les deux guerres, il s’arrête dans une île sur le fleuve peuplée de turcs, derniers témoins de l’occupation ottomane.
Après le Veliki Štrbac, je poursuis par le Mali Štrbac (Petit Štrbac). Les vues sont tout aussi magnifiques. En suivant le balisage, je retombe sur la route et après une bonne pause, décide de remonter sur les hauteurs. Aux heures les plus chaudes, la montée est rude. Je dégouline de sueur. Quand je retrouve le Danube presque au passage frontalier, j’en suis à 46 rudes kilomètres. Mais je ne pouvais pas passer en Roumanie aujourd’hui. La Serbie qui, à l’origine, n’était qu’un trait d’union entre la Bulgarie et la Roumanie, me laissera finalement d’excellents souvenirs. Je suis accueilli ce soir par Rilé et Rudja. Elle est serbe de langue valaque. Il est monténégrin. Je passe une dernière bonne soirée en Serbie toujours dans un mélange de roumain, bulgare et serbe. La Serbie, un pays à découvrir !

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3 – Roumanie

11 juin : Frontière – Băile Herculane

Après un café et un verre de rakia (un peu raide, à jeun, au réveil mais Rilé a insisté), je quitte la Serbie.
Apropo, sunt deja in România! (A propos, je suis déjà en Roumanie ! mais la traduction est-elle nécessaire?). Après, « ще учиш да четеш и да пишеш български! » (« chté outchich da tchétèch i da pichech beulgarski ! » pour ceux qui auraient oublié la traduction de cette courte et mélodieuse phrase : «tu vas apprendre à lire et à écrire le bulgare !»), je vais découvrir la latine Roumanie.
Je passe la frontière par où les colonnes de l’armée romaine sont entrés en Dacie, juste en amont du lieu où se trouvait l’antique pont de Trajan construit après la première campagne des romains contre les Daces. C’est par ce pont que les troupes de Trajan franchirent le fleuve lors de la deuxième campagne. Le chef dace, Décébale est vaincu et se suicide. Rome annexe la Dacie.
Deux millénaires plus tard, la Roumanie est resté un îlot de latinité dans le monde slave (et magyar pour la Hongrie). Les roumains sont les héritiers de la Rome antique et chantent fièrement dans leur hymne national :
« Maintenant ou jamais montrons au monde
Que dans ces mains coule toujours un sang romain
Et que dans nos cœurs nous gardons avec fierté un nom
Triomphant dans les batailles, le nom de Trajan!
».
Oui, ce sont les fils de Rome et non des barbares comme tous les peuples autour, les bulgares et les hongrois les premiers.
Du pont de Trajan, il ne reste que les bases d’une pile et c’est sur le barrage que je passe le Danube, pris en autostop par des Serbes. Pas désagréable, cette traversée à pied de l’Europe de l’Est, tranquillement installé à l’arrière d’une voiture, à discuter et à regarder le paysage ! Et, oui, il est interdit de passer à pied sur le barrage. Sur les 3800 kilomètres d’Istanbul à l’Italie, il restera cette tache indélébile du kilomètre en voiture pour traverser le Danube.

Le barrage sur le Danube : le kilomètre manquant

Passé cet épisode motorisé, je me retrouve très vite sur des chemins en pleine nature. Mon premier contact roumain est avec un paysan qui me montre sa ferme puis appelle un berger plus loin pour qu’au passage, il m’explique le chemin. À Bahna, les clients du bar me proposent de m’installer avec eux pour boire un café. Souvent la première impression d’un pays est un bon indicateur pour la suite. C’est encourageant pour le gros mois que je vais passer dans ce pays. Et pour cette première soirée dans la latine Roumanie, je ne pouvais être qu’à Băile Herculane (Les Bains d’Hercule).

12 juin : Băile Herculane – Dobraia

J’entame la partie la plus sauvage de ma traversée de l’Europe de l’Est. De Băile Herculane à Petrosani, il y a 143 kilomètres sans refuge gardé, sans aucune localité. Je vais marcher en permanence en altitude sur la ligne de crête avec un point haut à 2509 mètres d’altitude et toute une série de sommets au-delà des 2000 mètres d’altitude.
Je laisse la populaire et animée station thermale de Băile Herculane. La partie ancienne a du charme avec ses vieux bâtiments de l’époque de l’empire austro-hongrois, certains bien rénovés, d’autres à l’abandon. Sissi l’impératrice a passé plusieurs jours à Băile Herculane.
Le sentier est raide et je gagne rapidement de l’altitude. Souvent dans la forêt, j’ai de temps en temps de belles vues sur les montagnes.

Poiana Lungă

À Poiana Lungă, le paysage se dégage sur les alpages et les Carpates roumaines. Il est encore tôt mais il y a de l’eau et je décide de chercher un endroit pour dormir en redescendant vers des maisons. Je finis par arriver à l’école en cours de rénovation. Un groupe de 8 jeunes français y travaille pour une association d’aide au développement. L’objectif est de créer une structure d’accueil et de créer un peu d’activité dans cet endroit isolé.
Je passe finalement une soirée très animée et arrosée avec bière et țuică (l’alcool local). Il y a de la musique. Les roumains et les français dansent dans le bâtiment encore en travaux. Je prévoyais une nuit solitaire dans les montagnes, je suis presque en boîte de nuit ; c’est tout le charme de ces journées de marche.

13 juin : Dobraia – Camping au bord du ruisseau Ses

Pas de soirée à danser et de țuică ce soir. Cette fois, je suis bien seul dans la montagne. Je campe à 1750 mètres d’altitude au bord d’un ruisseau. Le cadre est beau, tranquille. Il y a encore quelques plaques de neige.
La journée a été solitaire. Je n’ai vu que quelques bergers et qui dit berger, dit chiens de bergers. Malgré mon expérience albanaise et la révision turque, cela reste impressionnant d’être entouré de six chiens qui aboient férocement et semblent prêts à chaque instant à se jeter sur toi. Un des bergers me disait qu’il y avait quelques ours dans les environs et qu’il avait déjà eu des moutons tués. Les chiens sont là pour effrayer les ours. En tout cas, cela marche pour faire peur à un randonneur français.
J’ai passé la journée à monter et descendre en suivant la ligne de crête. Je n’aime pas cela. Je trouve que cela casse les jambes et je n’arrive pas à trouver le bon rythme. Je suis épuisé. Au final, j’ai quand même fait 1880 mètres de dénivelés. Je monte la tente, prépare mon écrasé de pommes de terre aux sardines. Ce soir, je ne vais pas en boîte de nuit et ce n’est pas la peine de m’appeler après 20 heures (19 heures en France). Je serai couché, le téléphone sera coupé (de toutes façons, il n’y a pas de réseau). Les ours peuvent faire la java, ils ne me réveilleront pas.

Camping solitaire au bord d’un ruisseau

14 juin : Camping au bord du ruisseau Ses – Lac de Bucura

Ni les ours, ni les voisins ne m’ont dérangé. Seul le bruit du torrent m’a bercé. J’ai bien récupéré cette nuit. Heureusement, car une longue journée m’attend.
Au lac de Bucura, je termine à 35 kilomètres et 2260 mètres de dénivelés. Comme hier, j’ai passé la journée à monter et descendre sur la ligne de crête et comme hier, la journée a été solitaire : un berger et sa meute de chiens, quelques chamois et un pécheur en redescendant dans la vallée.

Troupeau en vue : danger, meute de chiens à proximité. Au fond, les monts Retezat

Au fur et à mesure que j’avance, les monts Retezat se précisent : relief alpin, plaques de neige. Au lac de Bucura, je suis entouré de sommets escarpés. Le site est superbe et populaire. Subitement, sortis de je ne sais où, je vois plus de randonneurs que je n’en ai vu durant ce premier mois et demi. Il y a des dizaines de tentes. Beaucoup de roumains bien sûr mais aussi un couple tchèque, un canadien.
Ma journée a été longue. Douze heures sur les chemins alors une fois montée la tente, pris mon repas, je me glisse dans mon duvet pour une nouvelle nuit de récupération. Demain, je passe par un sommet à 2500 mètres d’altitude.

15 juin : Lac de Bucura – Refuge Tulişa

En montant au-dessus du lac Bucura

On me pose parfois la question : pourquoi je fais cela? Aujourd’hui est une parfaite illustration des raisons qui me motivent à faire ces longues marches : découvrir des pays, rencontrer des gens et aussi un peu la pratique physique et sportive. Je peux dire que cette partie là a été particulièrement servie ces deux derniers jours. Trop même avec des étapes qui me laissaient épuisé en fin de journée. Celle d’aujourd’hui peut paraître raisonnable en comparaison mais j’ai quand même eu ma ration. Du lac Bucura, j’ai crapahuté plusieurs heures dans un relief très alpin avec des crêtes aériennes et escarpées. Je suis passé et je suis content car j’étais inquiet. Je craignais des névés infranchissables. Mi-juin, avec des altitudes de plus de 2000 mètres, il reste encore pas mal de neige mais les seules fois où j’en ai eu, c’était sur des parties planes.
La découverte de nouveaux paysages a été pleinement satisfaite ces dernières journées. Cette région des Carpates avec lacs, sommets, alpages est magnifique.
Enfin, si depuis mon arrivée en Roumanie, j’ai beaucoup marché dans des endroits isolés et n’ai pas pu rencontrer et échanger avec beaucoup de personnes, ce soir, je passe une excellente soirée au refuge de Tulişa. Un groupe d’amis est venu passer le week-end. Je suis tout de suite invité à leur table. La soirée se passe autour d’un bon repas avec grillades, bières et bien sûr la țuică. Cela conclut en beauté une nouvelle bonne journée de marche à travers l’Europe de l’Est.

16 juin : Refuge Tulişa – Petroșani

Je laisse les Retezat derrière moi

Alors qu’un orage éclate sur Petroșani, je me repose tranquillement dans ma chambre d’hôtel après 5 jours de marche, 147 kilomètres, des journées à monter et descendre. C’était une rude et belle marche et j’ai eu beaucoup de chance avec le temps sur cette longue partie sauvage. 
La douche, la bière pression, le repos dans un bon lit sont particulièrement appréciés. C’est dimanche. L’après-midi habituellement consacrée à la logistique est là consacrée au repos. Demain, je partirai beaucoup plus tard que d’habitude pour régler quelques problèmes matériels notamment de cordonnerie. Les chaussures, après 1500 kilomètres, commencent à donner des signes de faiblesse.
Alors, je profite de cette oisiveté. En plus, Petroșani est loin d’être un lieu touristique avec des lieux à visiter. La principale activité de la ville est la mine de charbon. Dans le groupe d’amis avec qui j’ai passé la soirée au refuge Tulişa, plusieurs étaient d’anciens mineurs. Ces mineurs se sont rendus célèbres par leurs violentes manifestations à Bucarest dans la période post-communisme. Appelé alors par le pouvoir en place, composé pour beaucoup d’ex-membres du parti, ils s’étaient affrontés aux manifestants, étudiants et intellectuels qui réclamaient plus de liberté. Je n’ai bien-sûr pas évoqué le sujet hier soir.
Le secteur de la mine est aujourd’hui en crise. Les effectifs ont été réduits drastiquement et pour rentrer dans Petroșani, je passe devant des bâtiments industriels abandonnés et des quartiers peu reluisants. Je pourrais presque dire que j’apprécie la situation. Je n’ai pas mauvaise conscience à ne rien faire du reste de la journée. Je vais avoir rapidement de nouvelles occasions de me dépenser physiquement. Demain, je repars vers les hauteurs. Le massif de Parâng est tout sauf anodin avec un passage à 2519 mètres d’altitude.

17 juin : Petroșani – Haut de la station de ski de Parâng

La ville de Petroșani n’est roumaine que depuis un siècle. Elle faisait partie de l’Empire Austro-Hongrois et comme toute la Transylvanie, elle n’a été rattachée au pays qu’en 1918. Quand je marchais sur la ligne de crête, ces jours derniers, il y avait parfois des restes des tranchées de la grande guerre. La ligne de front entre l’Empire Austro-Hongrois allié à l’Allemagne et la Roumanie d’alors passait par là.
Contrairement à la Bulgarie avec ses périodes de gloire et de vastes extensions, la Roumanie, en tant qu’état indépendant, n’est qu’une création récente. Elle n’a jamais existé en tant que telle. L’histoire nationale n’a guère à se mettre sous la dent que le territoire des Daces dans l’antiquité ou le bref règne de Michel le Brave. Les roumains existent, parlent leur langue mais sont vassaux d’autres pays. Ce n’est qu’en 1878 que la Roumanie apparaît sur la carte de l’Europe avec l’union (« mica unire » la petite union par opposition à la suivante) de deux principautés, la Valachie et la Moldavie.
La Transylvanie est restée austro-hongroise. Géographiquement, cela pourrait paraître logique. Quand on regarde la carte de la Roumanie actuelle, le pays est bizarrement coupé en deux par la chaîne des Carpates mais cette région au-delà des montagnes est peuplée majoritairement de roumains avec une très grosse minorité hongroise (il y a encore environ 10% de hongrois à Petroșani).
C’est avec une sacrée réussite que la Grande Roumanie va se créer. Au déclenchement de la première guerre mondiale, le pays hésite pour choisir son camp. D’un côté, les alliés dont la Russie qui est crainte pour ses visées hégémoniques à l’Est, de l’autre côté, la Triple Alliance dont la Hongrie qui possède la Transylvanie que la Roumanie revendique… La neutralité s’impose d’abord mais le pays choisit finalement en 1916 de s’engager du côté des alliés. C’est un fiasco. Isolée, l’armée roumaine est défaite par les allemands et les bulgares. Bucarest est occupée. La Roumanie est contrainte de signer un traité de paix défavorable avec pertes de territoires.
Puis par un renversement soudain de situation, la révolution russe lui permet de récupérer un grand territoire à l’est avec la Bessarabie mais surtout la défaite de la Triple Alliance lui octroie le statut de vainqueur à l’heure de récupérer les restes des vaincus. À l’ouest, toute la Transylvanie, depuis près d’un millénaire sous domination hongroise lui revient.
Gain au détriment des russes à l’Ouest et des austro-hongrois à l’Est. Les roumains réussissent un improbable strike ; le pays a plus que doublé en superficie ! C’est la « Mare Unire », la grande union qui crée la « României Mari », la grande Roumanie. Le traité de Trianon en 1920 entérine les nouvelles frontières de la Roumanie et le dépeçage de la Hongrie. Trianon est depuis célébré à Bucarest et honni à Budapest. Le centenaire de la « Mare Unire », la grande union a été fêté en grande pompe en 2018 et en commençant à m’intéresser à la Roumanie l’année dernière, il était difficile d’échapper à ce sujet.
Mais cette « Grande Roumanie » est éphémère. En 1939, le pacte germano-soviétique entre Hitler et Staline attribue la Bessarabie à l’URSS. Cette région deviendra la République Socialiste Soviétique Moldave puis avec la chute du communisme, la République de Moldavie. Cela explique qu’il y a aujourd’hui deux pays de culture et langue roumaines. Hier en arrivant à Petroșani, il y avait un tag sur un mur «Basarabia e România». Mais cette réunification est loin de faire l’unanimité. Un quart des Moldaves y serait favorable. Côté roumain, on est partagé entre l’idée romantique d’une union qui aboutirait à une grande Roumanie presque dans son extension maximale et la réalité avec un coût économique et les problèmes de la Moldavie à gérer.

Au marché de Petroșani, pas besoin de Google Translate pour comprendre les enseignes

Aujourd’hui, c’était jour férié, le lundi de Pentecôte dans le calendrier orthodoxe. Je n’ai pas pu faire tout ce que j’avais prévu mais j’en ai profité pour m’accorder une petite journée. J’ai juste pris un peu de hauteur avant de poursuivre sur cette ancienne frontière entre la Roumanie et l’Empire Austro-Hongrois.

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6 – Autriche

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