Carte traversée Europe à pied de l'Atlantique à la mer Noire

Les 6 Mers : traversée de l’Europe du Sud à pied de l’Atlantique à la mer Noire. Conseils & traces GPS

Atlantique – Méditerranée – Tyrrhénienne – Ionienne – Adriatique – Mer Noire. Présentation et récit au jour le jour de la marche des « Six Mers » depuis l’Atlantique jusqu’à la mer Noire.
2530 km, 91 500 mètres de dénivelés positifs de Gaztelugatxe au Pays Basque au cap Éminé en Bulgarie avec la traversée de la partie nord de la Cordillère Ibérique, la Sardaigne d’Ouest en Est, l’Italie du Sud de la Côte Amalfitaine au Cap Santa Maria di Leuca (pointe du talon de la botte), les Balkans du port albanais de Durrës à la côte de la mer Noire en Bulgarie.

Le parcours des Six Mers

Pour le détail de chaque partie, la trace GPS, les dénivelés, les informations utiles (hébergement, eau, ravitaillement…) voir les pages :

Toutes les photos et où je suis

En cliquant sur l’image ci-dessous :

Le matériel

Depuis 2017 et l’Appalachian Trail, je pars toujours avec le même équipement. Pour les raisons de mes principaux choix, voir la page d’introduction de l’Italie. Pour les personnes intéressées par une recherche d’un matériel véritablement ultra-léger, voir le très bon site Randonner-leger où je puise pas mal d’idées.


Le récit

Sommaire

1 – De l’Atlantique à la Méditerranée : Cordillère Ibérique Nord
2 – De la Méditerranée à la mer Tyrrhénienne : La Sardaigne
3 – De la mer Tyrrhénienne à la mer Ionienne : L’Italie du Sud – Les Pouilles
4 – De l’Adriatique à la mer Noire : Albanie
5 – De l’Adriatique à la mer Noire : Bulgarie, le Kom Emine
6 – De l’Atlantique à la Méditerranée : retour pour une éclipse

Fin du récit

Introduction

« Carpe diem, quam minimum credula postero », ces célèbres mots d’Horace sont on ne peut plus appropriés à ma marche 2026. « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain » ou pour les reprendre plus littéralement « sans être crédule sur l’avenir ». Le temps passe. Pendant combien d’années pourrai-je encore partir pour de longues marches? Les problèmes physiques de 2025 m’ont ramené à la réalité : le corps vieillit et je ne sais pas de quoi sera fait l’avenir alors il me faut profiter de l’instant présent. Carpe diem.
Ces mots d’Horace sont d’autant plus appropriés que mon parcours 2026 passe entre autres par Venosa, la patrie du poète.
La traversée de la Stara Planina (ou chaîne du Balkan) en Bulgarie, dernier massif important en Europe du Sud que je n’ai pas traversé. Le talon de la botte italienne, itinéraire que j’avais préparé en 2022, incertain de pouvoir mener à bout mon projet dans le Caucase et en Turquie. L’éclipse totale du soleil le 12 août dans le nord de l’Espagne. Quinze kilomètres en Albanie manquant sur le parcours complet à pied d’Istanbul à Lisbonne. Le Moncayo à 2314 m d’altitude et le Musala à 2925 m respectivement, les points culminants de la Cordillère Ibérique et de la péninsule des Balkans. Cheminer en continu et dans la même année de la Mer Noire à l’Atlantique.
Quand en septembre, la longue marche de l’année est derrière moi et quand vient le temps de penser à la suivante, une idée commence à germer. Je construis un itinéraire sur un massif ou un espace géographique défini. Mais pour poursuivre mes explorations de l’Europe du Sud, où aller en 2026 ? Je n’avais qu’une liste à la Prévert de possibilités. Les réunir pour en faire un ensemble cohérent ? Une chimère ? Non les « Six Mers ».
La traversée pédestre de l’Europe d’Est en Ouest d’un seul trait et en passant par les différents massifs montagneux n’est pas courante. Le faire sur une même année du printemps à l’automne est rare. En 1992-1993, mais aussi en hiver, l’anglais Nicholas Crane l’a fait du Cap Finisterre en Espagne jusqu’à Istanbul (Clear Waters Rising: A Mountain Walk Across Europe). En 2018, deux français, Nil et Marie ont traversé l’Europe de l’extrémité sud du Portugal jusqu’à Istanbul sur deux années. En 2019, Bruno Leroyer marche de la mer Noire en Roumanie au cabo da Roca, le point le plus occidental du continent européen, à proximité de Lisbonne. La même année, le Canadien Dylan Ivens crée et parcourt un itinéraire du cap Éminé en Bulgarie au cap Finisterre (Trans-European Alpine Route: Hike Across A Continent). Un couple slovaque, Matúš Lašan et Anna Liszewska, a suivi son parcours en 2022. C’est à ma connaissance la seule femme à l’avoir fait. La même année, Antoine Debontride traverse l’Europe de Crète à l’Atlantique (en partie en suivant mes traces dans les Balkans ou les Alpes). Samuel Knosp (L’aventure à 2 pas), Goulven Le Goff (Fou d’Europe) ont également marché d’un bout à l’autre du continent sur plus d’une année. Ce « Fou d’Europe » prévoit en 2026 de traverser le continent d’Ouest en Est, du Portugal au Cap Éminé, et cette fois du printemps à l’automne. D’autres étrangers ou anonymes l’ont sûrement fait. La traversée de l’Europe à pied est plus une affaire de passionnés endurants que d’habitués des réseaux sociaux.
L’itinéraire d’Istanbul à Lisbonne, je l’ai parcouru quasi entièrement par deux itinéraires : une fois dans sa version par les Carpates, proche de celle de Nicholas Crane et une autre fois par les Alpes Dinariques comme le TEAR. Je l’ai bien en tête mais je crains de ne plus l’avoir dans les jambes. Marcher 6600 kilomètres du printemps à l’automne est exigeant. Il faut être capable de tenir un rythme très soutenu : 220 jours, 7 mois de marche avec quotidiennement 30 kilomètres et sans jours de repos… Sur cet itinéraire montagneux, il faut aussi intégrer les aléas climatiques. Sur une période aussi longue, le mauvais temps, l’enneigement sont susceptibles de ralentir le rythme voire de contraindre à renoncer.
Je projette quand même cette année de traverser l’Europe d’Ouest en Est de l’Atlantique à la mer Noire, mais j’ai rusé. Je vais réunir les chaînons manquants de mes marches dans le sud du continent à pied mais aussi en bateau.
La première partie, de l’Atlantique à la Méditerranée relie Gaztelugatxe au Pays Basque à Peñíscola dans la région de Valence en passant par une partie de la Cordillère Ibérique que je ne connais pas et son point culminant, le Moncayo à 2314 mètres d’altitude. J’ai prévu de débuter au début du printemps au Pays Basque. C’est suffisamment proche de Toulouse pour pouvoir choisir une fenêtre météo favorable. Je garderai la partie en altitude pour l’été au moment de l’éclipse totale du soleil. Ma marche printanière se poursuivra plus à l’est de l’Aragon à Peñíscola sur la côte méditerranéenne.
Une première traversée en bateau m’amènera ensuite de Barcelone à la ville sarde mais de culture catalane d’Alghero. Là, je marcherai, toujours d’Ouest en Est jusqu’à l’archipel de la Magdalena.
Après une nouvelle traversée en bateau, je débuterai sur la côte amalfitaine pour aller à pied de la mer Tyrrhénienne à la mer Ionienne, à la pointe du talon de la botte italienne. Hormis au début en Campanie où le relief est plus montagneux, je serai ensuite dans les Pouilles sur des plateaux et plaines. A priori, pas de difficultés majeures si ce ne sont celles de l’Italie du Sud : des sentiers qui n’existent plus, des clôtures et peut-être des parties longues et monotones sur du bitume.
Le dernier trajet en bateau de mon projet des 6 Mers m’amènera de l’autre côté de l’Adriatique, à Durrës en Albanie. C’est depuis l’antiquité, l’une des portes des Balkans. L’objectif est de terminer le «boulot» avec la liaison de 15 kilomètres. Des feux de forêt ne m’ont pas permis de le faire en 2025. Mais, en Albanie, je vais marcher un peu plus avec une traversée presque complète du pays d’Ouest en Est.
Je ne referai pas la partie en Macédoine du Nord parcourue en 2025. J’ai prévu de traverser le pays en bus et de reprendre à pied dans le massif du Rila en Bulgarie. L’itinéraire passe par le pic Musala, à 2925 mètres d’altitude, point culminant de la péninsule des Balkans pour rejoindre le massif de la Stara Planina (le Balkan). La fin est assez simple et linéaire : suivre la ligne de crête jusqu’à la mer Noire par le sentier assez populaire du Kom Emine.
Au cap Éminé, probablement début juillet, je n’en aurai pas tout à fait terminé. Je rentrerai en France puis au mois d’août, je terminerai au moment de l’éclipse du soleil dans la partie la plus haute de la Cordillère Ibérique.
Si j’arrive au bout de ce projet des Six Mers, j’aurai, depuis 2012, traversé tous les principaux massifs du sud de l’Europe, j’aurai marché en continu d’Istanbul à Lisbonne, je serai passé par un certain nombre de sommets comme l’Olympe, les points culminants de la péninsule ibérique, des Balkans, des Pyrénées…, j’aurai traversé les principales îles de la Méditerranée, j’aurai marché dans tous les pays du sud du continent, je me serai enrichi de toutes ces rencontres au fil du chemin, j’aurai énormément appris sur l’histoire, la culture des pays et régions traversés.
De l’Atlantique à la Mer Noire, cette longue marche me permettra aussi de faire de nombreux liens avec mes précédentes longues marches, celles de 2012, 2014, 2016, 2018, 2019, 2021, 2023 et 2025 et notamment dans trois péninsules qui ont constitué mon terrain de jeu privilégié de ces 15 dernières années : la péninsule ibérique, l’Italie et les Balkans. C’est finalement une synthèse de toutes ces marches. En sera-t-elle la conclusion ? Je ne sais pas, je repars en 2026 et « Carpe diem, quam minimum credula postero ».

1 – De l’Atlantique à la Méditerranée : Cordillère Ibérique Nord

24 mars : Cap Matxitxako / Gaztelugatxe – Fruiz

L’Atlantique. Premier épisode de ma marche des Six Mers. Quand j’ai préparé ce projet, Gaztelugatxe m’a paru un bel endroit pour démarrer. Cette presqu’île avec sa chapelle au sommet est un endroit iconique de la côte basque. J’y étais passé lors de ma traversée de l’Espagne en 2014. J’avais aimé ce lieu sauvage avec ses falaises plongeant dans l’océan et battues par les vagues. Ce que j’ignorais, c’est que le site est maintenant très populaire. Il a servi de cadre lors du tournage de la 7ème saison de Game of Thrones. Le « Dragonstone » de la série est devenu un passage obligé des nombreux connaisseurs de Daenerys Targaryen, Jon Snow ou Cersei Lannister. Tout cela est un peu du chinois pour moi. Pour gérer l’afflux de visiteurs, un système de réservation a été même mis en place pendant la saison touristique. Ce n’est pas le cas en ce moment. C’est un peu plus calme. Heureusement, car j’ai du mal à imaginer la foule dans l’étroit escalier qui monte au sanctuaire. Le site doit perdre de son charme.

Saint-Jean de Gaztelugatxe ne doit pas sa renommée qu’à Game of Thrones. Outre la beauté du site, c’est un lieu de pèlerinage important. Je découvre un improbable lien avec une autre de mes longues marches : le Jordan Trail. J’étais passé alors à proximité de Macheronte. C’est là bas que Salomé par son envoûtante danse avait obtenu la tête de Jean-Baptiste. Le roi Hérode lui avait alors présenté sur un plateau. Le crâne se retrouve ensuite à Saint-Jean d’Angély puis un bout à San Juan de la Peña et enfin des reliques ici à Gaztelugatxe. Je le concède, ce lien entre les Six Mers et le Jordan Trail est un peu tiré par les cheveux…
San Juan de Gaztelugatxe était donc un bon point de départ pour une longue marche mais j’ai débuté quatre kilomètres avant au cap de Matxitxako. Gaztelugatxe, Matxitxako, au moins, pas de doute, je suis au Pays Basque.
Après ces quelques kilomètres au-dessus de l’Atlantique, je quitte la côte. Ma marche des Six Mers n’est pas très maritime. Je prends de la hauteur en suivant un chemin balisé, le GR123, le tour de la Biscaye. Difficile de penser que mes pas (et des bateaux) doivent m’amener d’ici à la mer Noire en Bulgarie. Le sentier grimpe bien jusqu’à 704 mètres d’altitude. Je m’éloigne de l’océan. J’ai encore quelques belles vues avant de redescendre sur l’autre versant. Je termine une belle journée ensoleillée à Fruiz. Contrairement à l’année dernière, je ne ressens pas de douleurs physiques mais vingt six kilomètres et mille cent mètres de dénivelés, c’est bien suffisant pour une première étape.

25 mars : Fruiz – Arrankuko Etxola (Refugio Biderdi)

Entre les élections municipales que je ne voulais pas louper et la période de Pâques que je voulais éviter en Espagne, je n’ai finalement pas eu une grande latitude pour caser les huit premiers jours de cette marche. Les prévisions météorologiques ne sont pas extraordinaires mais le plus important pour moi était d’avoir une première belle journée pour démarrer au bord de l’océan. Aujourd’hui, le programme est moins attrayant avec le passage par Bilbao.
Il fait frais. Les timides rayons de soleil matinaux laissent rapidement place à un temps couvert avec alternance de bruine et de petites averses. Je sors le parapluie. Je suis étonnamment bien. Pourtant les conditions ne sont pas optimales. Le temps est maussade, l’environnement est moins attrayant qu’hier. Je suis au début d’une marche et en général il faut un peu de temps pour trouver le rythme. Cette séquence est en plus courte avec huit jours de marche jusqu’à Briviesca. Ce n’est pas forcément facile à gérer dans la tête. Malgré tout cela, je marche avec plaisir.
Sur le GR280 puis le Camino Norte, j’arrive juste au-dessus du centre de Bilbao en restant dans un environnement assez naturel. La sortie est aussi rapide, d’abord le long de la rivière Nervión puis par des chemins qui grimpent dans les collines derrière la ville. La partie urbaine pour traverser cette agglomération d’un million d’habitants est courte.
À moins de dix kilomètres du centre-ville, je suis déjà en pleine nature. Sur des pistes forestières, avec le vent, la bruine ou la pluie, une température autour de 8°C, j’ai même l’impression d’être dans la montagne.

Refuge de Biderdi

Le refuge Biderdi est le bienvenu pour passer la nuit. Il est magnifique, isolé à 650 mètres d’altitude. J’allume tout de suite le poêle pour me réchauffer et sécher mes affaires. Je pensais y être seul mais finalement Juan arrive un peu après moi. Il a prévu de faire quelques petits travaux ici demain matin. Il n’est pas très loquace et parle en plus en mangeant les mots. Par contre, il va chercher la réserve de bois et je vais au moins bénéficier de la chaleur du poêle.

26 mars : Arrankuko Etxola (Refugio Biderdi) – Amurrio

Un vent tempétueux a soufflé cette nuit avec de fréquentes averses. Heureusement, j’étais à l’abri dans le joli refuge de Biderdi. J’ai passé une nuit tranquille. Juan n’avait d’espagnol que son prénom. À vingt heures, il avait terminé son dîner. À vingt et une heure, il dormait. Cela dit, je préfère cela à un groupe d’Espagnols qui commence à préparer son repas à 22 heures et poursuit avec des discussions enflammées jusqu’à deux heures du matin.

Soleil et brume, ce matin

Au lever, le ciel est bouché. Il pleut. Mais quand je démarre mon étape, j’ai droit à quelques rayons de soleil. Avec la brume, l’humidité ambiante, la lumière est belle. Je navigue autour de 700 mètres d’altitude. Les températures sont hivernales. La limite pluie-neige est prévue autour de 1000 mètres. J’y aurai peut-être droit les jours prochains.
Depuis mon départ, je marche en général sur de bons chemins avec des pistes forestières et de beaux sentiers. C’est encore le cas aujourd’hui avec le GR123 jusqu’à Laudio. Pour rejoindre Amurrio, j’ai un itinéraire maison mais tout aussi agréable. La journée est moins humide qu’hier avec juste quelques averses.
J’arrive assez tôt à Amurrio. Cela me laisse le temps d’étudier les prochaines étapes. Demain, cela devrait aller mais ensuite samedi, il devrait pleuvoir toute la journée et dimanche, la limite pluie-neige va baisser. Je sécurise donc ces deux soirées pour être au sec et au chaud. Il me restera à trouver un endroit correct pour demain soir.

27 mars : Amurrio – Valpuesta

D’Amurrio, je dois monter à plus de 900 mètres d’altitude pour poursuivre en Castille et León. Le plateau castillan domine par d’abruptes falaises la vallée basque. J’ai de la chance, le ciel s’éclaircit au moment où j’attaque la partie la plus raide et spectaculaire de l’ascencion. Je suis entouré de parois verticales et de pitons rocheux.
En haut, je rejoins l’itinéraire de ma Vuelta-Volta, le tour de la péninsule ibérique à pied. J’étais passé ici en 2023. C’était au cœur de l’été. Le Nervión était à sec et je n’avais donc pas pu voir la spectaculaire cascade, une chute d’eau de 220 mètres. C’est la plus haute d’Espagne et la seconde en Europe. Cette fois-ci, elle coule bien. Je l’entends. Je la devine mais je ne la vois pas. Il faudra que j’imagine un troisième passage par ici…
Alors qu’au Pays Basque, j’avais l’impression d’être en montagne à 600 mètres d’altitude. Ici, en Castille, j’ai l’impression d’être en plaine à 900 mètres. Les paysages sont beaucoup plus ouverts avec de vastes horizons. L’atmosphère est moins humide. Il y a même quelques rayons de soleil. Alors que côté basque, j’ai souvent marché dans la brume et avec du crachin
Après une bonne pause à Berberana, le premier village castillan, je poursuis. Je veux profiter de ma dernière belle journée (c’est à dire sans trop de pluie) pour m’avancer. Demain et dimanche ne devraient pas être terribles. Je marche jusqu’à Valpuesta. Cela fait une bonne étape de 39 kilomètres et 1600 mètres de dénivelés positifs. Je suis étonné d’être aussi en forme au début d’une longue marche alors que j’ai moins fait d’exercices physiques ces derniers mois.
Valpuesta est un joli village avec une belle et grande collégiale, des maisons blasonnées, d’autres à colombages.

Valpuesta : chambre avec vue

Il n’y a pas d’hébergement ; en questionnant , une habitante, Yolanda me propose de dormir chez elle. Ils vivent au rez-de-chaussée et elle m’installe au premier étage de la maison. J’ai une chambre, une cuisine, une salle de bain. Demain matin, il devrait faire 3°C avec de la pluie. J’ai une chambre avec vue sur la collégiale, c’est parfait.

28 mars : Valpuesta – Quintana Martín Galíndez

Je poursuis vers le sud mais j’ai encore un dernier passage dans le Pays Basque. La limite entre cette région et la Castille est un peu tortueuse. Depuis hier, je passe plusieurs fois de l’une à l’autre. Le village abandonné de Ribera que je traverse au milieu de l’étape est au bout du bout de la province basque d’Alava. En 1940, soixante habitants vivaient ici. Le village ne s’est complètement vidé qu’à la fin des années 60. C’est assez récent. Quand je suis né, des gens habitaient ici. Les maisons étaient debout. Des maisons, il ne reste que des pans de murs envahis par les ronces. C’est impressionnant comment en guère plus d’un demi-siècle, la nature a repris ses droits. L’église du XIIIè qui menaçait aussi de tomber en ruines a été restaurée. La charpente est neuve. Je peux rentrer à l’intérieur pour voir de belles fresques.
Après le prospère et industriel Pays Basque, je rentre dans l’Espagne vide. Comme lors de mon TransIberian Trail, je vais traverser cette zone dépeuplée de Castille et d’Aragon.

Village abandonné de Ribera

Ce matin, à San Zadornil, j’ai pu visiter le petit musée ethnologique. Il n’y a pas de gardien. Pour rentrer, c’est simple et cela se fait en ligne. J’ai réservé sur un site internet et j’ai reçu un code pour ouvrir la porte. Des photos montraient le village dans les années cinquante. Sur certaines, on voit la salle de cinéma pleine. Sur d’autres photos, les habitants endimanchés se promènent dans les rues du village. San Zadornil n’est pas abandonné mais je n’ai pas vu une seule personne quand je l’ai traversé.
Quintana Martín Galíndez où je dors ce soir fait relativement prospère à côté. Peut-être est-ce dû à la centrale nucléaire de Garoña à proximité. Elle a été arrêté en 2012 mais beaucoup de personnes sont employées à son démantèlement. L’Espagne a décidé de sortir progressivement du nucléaire. Cinq centrales sont encore en fonctionnement. Elles produisent 20% de l’électricité du pays.

29 mars : Quintana Martín Galíndez – La Aldea

Hier et aujourd’hui étaient les deux journées avec les plus mauvaises prévisions météorologiques. J’avais donc prévu deux étapes assez courtes et avec un hébergement pour la nuit. Finalement, le temps est assez clément. Il fait froid mais il n’y a que de brèves averses. Le vent souffle et balaie les nuages laissant quelques brèves apparitions du soleil. C’est souvent furtif. Je n’ai pas le temps de prendre une photo mais cela donne de très belles lumières avec le ciel noir, l’éclairage sur un point du paysage. J’aime marcher à cette période de l’année. Les couleurs sont belles. La campagne est verdoyante. Les arbres sont en fleurs.
Ce matin, l’église de Frias, perchée sur un rocher apparaît au loin, illuminée par un rayon de soleil. Un arc en ciel et les nuages complètent le tableau. Arrivé au bord de l’Èbre, j’ai droit aussi à une très belle lumière. Plus loin, c’est toute la cité médiévale de Frías qui resplendit sous le soleil avec son église au bout d’un promontoire, la tour du château en équilibre sur un rocher et ses maisons suspendues à flanc de falaise.

Frías

Je passe un long moment à visiter cette ville. Deux habitants ne manquent pas de me souligner qu’elle a ce titre. C’est, me disent-ils, la plus petite ville d’Espagne, d’Europe même selon un d’eux. Il n’y a que deux cents habitants. Frías a le statut de « cité » depuis 1435. Un comte a bien tenté d’oter ce titre et les droits afférents mais la population s’est révoltée. C’était il y a six siècles mais visiblement, les habitants sont toujours fiers de cette passe d’armes.
Autre fait notable de Frías, le portail roman de l’église Saint Vincent se trouve au musée des cloîtres de New York. En 1904, la tour clocher de l’église s’est effondrée et pour financer sa reconstruction, le portail a été vendu. Il est maintenant exposé à proximité du cloître dit de Bonnefont en Comminges ou d’un chapiteau de la collégiale de Saint-Gaudens.
L’étape est belle avec ensuite le passage par Tobera avec ses cascades et son église sous une voute rocheuse. Je termine dans le petit hameau de la Aldea. Une association culturelle fait résidence d’artistes et auberge. Un bel endroit pour ma dernière nuit de cette première séquence de ma marche des Six Mers.

30 mars : La Aldea – Briviesca

Cette dernière étape jusqu’à Briviesca n’est pas à l’image de ma marche depuis Gaztelugatxe. Je termine par une partie plate, monotone et avec du bitume. Je suis sur un chemin officiel : le camino basque de l’intérieur ou voie de Bayonne. Les chemins de Compostelle sont très populaires en Espagne. Pourtant, à maintes reprises lors de mes marches, c’est là que j’ai trouvé le moins d’intérêt avec plus de bitume et un environnement moins naturel, plus urbanisé. J’ai du mal comprendre pourquoi il n’y a pas plus de randonneurs sur les beaux sentiers souvent bien balisés dans les monts Cantabriques, les sierras du centre de la péninsule ou dans l’arrière pays méditerranéen.

Le parcours de cette semaine en est un bon exemple. J’ai marché sur de bons chemins, très souvent balisés. Les paysages étaient variés avec la côte atlantique, la montagne basque, le relief calcaire ensuite avec des gorges et des cascades. J’ai aussi traversé des beaux villages. Les conditions météorologiques n’étaient pas optimales mais je n’ai pas eu trop de pluie. Au moins, je n’ai pas souffert de la chaleur…Le seul regret, c’est d’avoir eu de la brume lors de mon passage au saut du Nervión.
Je commence à être un habitué des marches en Espagne. J’ai été surpris par les contacts que j’ai eus. J’ai pu discuter, échanger à plusieurs reprises. J’ai même été invité un soir. C’est suffisamment rare pour être souligné.
Cette semaine est une belle réussite. Cerise sur le gâteau, j’ai été rassuré par ma condition physique. Je ne suis pas dans la situation de l’année dernière.
Je reprends normalement le vendredi 24 avril depuis Aranda de Moncayo. Je marcherai ensuite sans interruption jusqu’à la mer Noire.

24 avril : Aranda de Moncayo – Calatayud

Aranda de Moncayo – Aragon. Les conditions sont idéales pour une reprise. Il ne fait pas chaud, il ne pleut pas. Je repars cette fois pour de bon. Je devrais maintenant avancer en continu à pied et en bateau pour arriver début juillet au Cap Éminé sur la côte de la mer Noire. Il ne me restera alors qu’à terminer la traversée de la partie la plus haute de la Cordillère Ibérique. Mais ça, cela sera mi-août, pour l’éclipse totale du soleil.
Aranda de Moncayo ne compte que 112 habitants mais historiquement, elle avait un statut de ville. Dans les années 50, il y avait encore plus de mille habitants. En moins d’un siècle, sa population a été divisée par dix. C’est impressionnant et c’est le reflet du déclin démographique de cette région. J’en ai déjà souvent parlé lors de mon TransIberian Trail et au début de cette longue marche. Je vais à nouveau être confronté à cette situation, à cette « démothanasie » d’ici à Peñíscola. Je vais traverser un quasi désert humain.
Je quitte le village par le GR90.2. Il passe par un petit sommet à 1418 mètres d’altitude où se trouve la chapelle de la Virgen de la Sierra et aussi… plusieurs antennes relais. À l’ouest, il me semble qu’il reste un peu de neige au sommet du Moncayo à 2314m, le point culminant du système ibérique. La montagne n’est pas impressionnante. C’est un vaste dôme.
Je suis un peu en altitude mais l’environnement est plutôt méditerranéen. Sur les hauteurs, la végétation est chétive, avec quelques résineux et des chênes verts. Plus bas, des oliviers, vignes, amandiers, pêchers, cerisiers sont cultivés. Quelques parcelles sont emblavées. Je suis encore au cœur du printemps mais la végétation commence déjà à sécher. Cela doit être une fournaise ici en été.
Ce n’est pas la Normandie ! Ce serait même plutôt le grand ouest américain après Aniñón. La Sierra de Armantes a des massifs rocheux ocres, rouges qui évoquent le far west. Le sentier qui la traverse est très agréable. Pour bivouaquer, ce n’est pas l’idéal. Il n’y a pas du tout d’eau.

Sierra de Armantes
Sierra de Armantes

Comme j’en avais l’intention ce matin, je poursuis jusqu’à Calatayud. C’est une belle étape. Avec 38 kilomètres, elle est longue pour une reprise. Avant de rentrer dans le désert humain aux confins des provinces de Saragosse et Téruel, il me faut faire un gros ravitaillement et profiter des commodités qu’offre Calatayud, la seule « grande » ville de ma traversée de l’Aragon.

25 avril : Calatayud – Cabane de Collarte

Je suis dans cet espace dépeuplé baptisé la Serranía Celtíbera. Vaste à peu près comme l’Occitanie ou la Belgique et les Pays Bas réunis, la densité de la population y est de 7 habitants au kilomètre carré. La plus grande ville, Cuenca compte un peu plus de cinquante mille habitants. Calatayud avec à peine vingt mille habitants fait quand même partie des « grandes villes » de ce territoire derrière Cuenca donc, Soria et Teruel. C’est aussi la quatrième ville d’Aragon. Elle doit sa relative prospérité à sa position géographique sur l’axe de passage entre Saragosse et la vallée de l’Èbre au nord et Madrid et l’Andalousie au Sud. L’ancienne Qalʿat ʾAyyūb musulmane est aujourd’hui desservie par l’autoroute et la ligne à grande vitesse Madrid-Barcelone.
Trop fatigué hier soir pour faire les courses, je débute ma journée assez tard après un gros ravitaillement. Hormis aujourd’hui à Tobed, je ne devrais pas trouver d’épicerie sur les 160 prochains kilomètres.
Malgré les 38 kilomètres dans les jambes, j’ai quand même visité hier soir la collégiale Santa María. Je suis même monté au sommet du haut clocher. La collégiale fait partie des monuments de l’architecture mudéjar en Aragon classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. À partir du XIIè siècle, dans cette région de reconquête, les nouveaux maîtres catholiques ont confié la réalisation d’édifices religieux, palais, monuments à des artisans arabes, les Mudéjars. Les riches éléments décoratifs en brique sont caractéristiques de cet architecture. Les façades sont ornées de moulures en losanges (sebqa), étoiles, frises à motifs croisés et entrelacés. J’en vois de beaux exemples comme hier à Aniñón avec sa vaste église, à Calatayud dans la collégiale Sainte Marie ou dans la modeste église de Belmonte de Gracián avec son abside et son clocher décorés. Mais j’ai le le plus bel exemple de cette architecture en fin de journée à Tobed. La façade de l’église Santa Maria est une merveille avec profusion de décors en brique soulignés par des bandes d’azulejos. Comme la collégiale de Calatayud, elle est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre du bien « Architecture mudéjar de l’Aragon. Elle a été construite au XIVè siècle sous l’impulsion de l’antipape (pape d’Avignon) Benoît XIII aussi nommé Papa Luna. Il était originaire de la région, à quelques kilomètres de Calatayud. Il en a confié la réalisation à deux grands maîtres de l’art mudéjar : Mahoma Rami et Mahoma Calahorri.

Santa Maria de Tobed
Santa Maria de Tobed

Je poursuis jusqu’à la cabane de Collarte à 950 mètres d’altitude. C’est à nouveau une longue journée. J’attaque cette deuxième partie à un rythme soutenu mais à côté de la cabane, il y a une fontaine. Dans cette région, c’est un bien rare.

26 avril : Cabane de Collarte – Cerveruela

En Espagne, beaucoup de villages, même petits ont conservé un bar. C’est souvent le seul et dernier commerce en activité. Pour moi, ce sont des pauses appréciées. Je peux discuter. Je complète mon régime alimentaire avec des tapas et je bois un coup. C’est le cas à Encinacorba en fin de matinée après treize kilomètres.
Avec 182 habitants, Encinacorba est un village assez important. Ensuite, je vais encore descendre d’un cran. Sur les cent dix prochains kilomètres, je vais en traverser neuf. Au total, la population n’y est que de 432 habitants. Et encore, il s’agit de la population recensée. En Espagne, des habitants préfèrent se faire enregistrer dans leur village d’origine même s’ils n’y habitent plus. Cela permet d’attribuer des subventions à la commune.
La densité de la zone que je vais maintenant traverser est inférieure à 2 habitants au kilomètre carré. C’est moins que la Sibérie russe ou la Mongolie, le pays le moins dense au monde. Beaucoup de ces villages ont vu leur population divisée par dix depuis 1950. L’écart est encore plus important si l’on remonte au début du XXè siècle avant la guerre civile ou la grippe espagnole.
À Cerveruela, je suis en dessous de la jauge pour qu’il y est encore un bar. Je discute avec une dame originaire d’ici. La population officielle est de 34 habitants mais ils ne sont que sept à vivre ici à l’année. Elle habite Saragosse et vient au village certains weekends et pour les vacances.
Cette exode rural est spectaculaire à partir de 1950. Sergio del Molino, auteur de l’essai « La España vacía » (L’Espagne vide) nomme cette période de bascule du monde rural vers les villes, le Gran Trauma (le Grand Traumatisme). À Cerveruela, il y avait trois cent habitants en 1950. Vingt ans plus tard, à peine deux décennies, ils n’étaient plus que trente. En 1991, il restait 4 habitants. Le village s’est vidé d’un coup comme si subitement, pris de panique, les villageois avaient fui.
Le cas de l’Espagne est vraiment particulier. Le pays était en retard par rapport aux autres pays européens. Dans les campagnes, certains villages n’avaient pas encore les trois services de base : une route, l’électricité et l’eau courante. L’industrialisation, le développement économique a créé un subit appel d’air. Les campagnes se sont vidées d’un coup. Les habitants sont allés trouver une meilleure existence dans les grandes villes du pays ou ont émigré ailleurs en Europe.

Bivouac à Cerveruela
Camp à côté de la rivière à Cerveruela

À Cerveruela, je n’ai pas droit à une « cerveza » mais je m’arrête ici. Les deux premières étapes ont été longues. Je plante ma tente à proximité de la rivière. Cela me permet de me rafraîchir un peu. Il y a un robinet à proximité. C’est le luxe à ma disposition ce soir.

27 avril : Cerveruela – Bea

Lanzuela
Lanzuela

Je fais une pause sur la place du village de Lanzuela. Il n’y a pas âme qui vive. Pas une voiture ne circule sur la Calle Mayor. Le silence est juste troublé par le gazouillis des hirondelles qui volent de sous-toiture en sous-toiture. Officiellement, il y a 24 habitants ici. En réalité sûrement beaucoup moins. Je ne vois pas même pas de personnes âgées se promener. Depuis mon départ les villages étaient un peu animés. La Saint Georges est un jour férié en Aragon. Avec un pont de 4 jours, les villages avaient retrouvé un peu d’animation. Hier à Cerveruela, j’entendais les cris des enfants. Des touristes dormaient à la casa rural (gite rural). Aujourd’hui, nous sommes lundi et il ne reste plus que les rares habitants permanents.
J’ai quitté la province de Saragosse et je suis dans celle de Teruel. Avec celle de Soria, c’est celle la moins densément peuplée et celle où l’exode rural a été le plus important. En un siècle, la population de la province a été divisée par deux, passant de 260000 habitants à 130000.
Les Romains décrivaient déjà cette région comme austère, montagneuse et inculte. Et effectivement, je marche à travers des paysages vierges de toute présence humaine. Au-dessus de Cerveruela, je monte sur un petit sentier dans des collines boisées de chênes verts. À perte de vue, je ne vois aucune trace de civilisation. Parfois, une bergerie abandonnée témoigne de la présence humaine dans le passé. Comment des gens pouvaient-ils vivre dans un tel environnement ? Hier, la patronne roumaine (ils sont nombreux à avoir migré en Espagne) du bar d’Encinacorba me disait que la végétation verdoyante, les grands arbres lui manquaient.
– Ici toutes les plantes piquent !
C’est vrai qu’il vaut mieux ne pas s’aventurer là où la nature a repris ses droits. C’est mon inquiétude quand je vois que le sentier est moins marqué. Mais depuis le départ, tout se passe bien. Je suis souvent sur des chemins balisés. Les jonctions incertaines ne m’ont pas posé de problème. C’est rare de ne pas avoir les jambes lacérées par les ronces et les épineux !
La marche est agréable. Les sentiers suivent les traces des anciens chemins qui reliaient les villages entre eux ou avec les bergeries. C’est paisible. La lavande, les genêts, les asphodèles sont en fleurs.
Après Fombuena, le paysage change. Je suis sur un immense plateau à plus de mille mètres d’altitude. Après une raide montée, je domine un vaste horizon au sommet du Modorra de Cucalón à 1482 mètres d’altitude. Par temps clair, il paraît que l’on peut voir les Pyrénées, le Moncayo et la Méditerranée.
Je termine la journée à Bea à 1120 mètres d’altitude. Trente habitants y sont recensés. Douze y vivent à l’année. La densité y est inférieure à 1 habitant au km2. J’espérais dormir dans l’hostel du village. En marchant, je pensais au repas consistant ce soir, à la bière et au confort d’une chambre d’hôtel. Mais après le week-end à rallonge, les patrons ont fermé aujourd’hui. J’ai quand même droit à une bière que m’offre une habitante. Je peux m’installer sur le terrain de basket, dans un endroit à l’abri du vent et avec l’eau à côté. Cela me permet de faire une lessive, ma toilette. Le repas sera sommaire mais je m’en sors pas mal.

28 avril : Bea – La Rambla de Martín

Avec mes étapes dans ces petits villages, je peux discuter avec les habitants. C’était le cas hier soir alors que j’étais assis devant l’hostal. Je connais maintenant le quart de la population de Bea. Myriam m’a offert une bière. J’ai rencontré Luis, 92 ans sur son fauteuil roulant. J’ai longuement discuté avec José Antonio, un chauffeur de bus de Saragosse originaire d’ici et à la retraite dans 3 mois. Il me disait apprécier le calme, la nature et l’air frais de son village. Frais, il peut l’être. Le 7 décembre 1963, alors qu’il avait juste 6 mois, le record historique de froid en Espagne a été enregistré dans la petite ville voisine de Calamocha : -30°C. La région mérite bien son nom de Sibérie espagnole à la fois pour sa faible densité et pour la rigueur de ses hivers.
En cette saison, les nuits sont fraiches autour de 10°C. Dans la journée, les températures montent autour de 20°C. Pour marcher, c’est bien. Pour peu que le soleil se cache et que le vent se lève, il fait presque froid à l’arrêt.
En début de soirée, José Antonio vient m’amener une bière et à manger. J’ai finalement tout le confort : un endroit à l’abri, une prise électrique pour recharger le téléphone, l’eau potable, la bière et un dîner amélioré. J’apprécie d’autant plus qu’avec quatre nuits consécutives en bivouac, mes réserves de nourriture s’amenuisent.
Je poursuis dans ce vaste espace en altitude. Je passe à 1400 mètres mais le relief est presque plat. J’ai déjà marché dans des endroits reculés d’Espagne mais comme ici, jamais. L’Espagne accueille près de cent millions de touristes par an. Combien viennent se perdre ici ? Il faut dire que ce n’est pas l’endroit le plus attractif. En ce moment, il y a de la verdure. L’été avec les paysages grillés par le soleil, cela doit être terrible.
La pause à Torrecilla del Rebollar fait du bien. Comme dans tous les villages, les maisons sont ramassées autour de l’église. Il n’y a aucune habitation en dehors du noyau villageois. Cela donnent l’impression de lieux assez importants avec une belle aire de jeu, un mini terrain de football, un terrain de basket comme hier à Bea (en partie couvert). L’église est souvent assez imposante. Mais ces villages ne vivent que pendant de courtes périodes de l’année.
À Torrecilla del Rebollar, il y a officiellement 110 habitants. Le bar est ouvert. La gérante, d’origine hongroise, me dit qu’ils ne sont que cinq à vivre à l’année ici. Elle pense arrêter. Hormis pendant les vacances et le week-end, il n’y a personne. L’hiver à 1150 mètres d’altitude est très rude. J’ai de la chance, le secrétaire de mairie fait sa permanence le mardi. Il vient de Teruel à une heure de voiture et il déjeune au bar. La gérante a fait la cuisine et je peux avoir un menu complet. Cela améliore mon régime alimentaire et elle double son chiffre d’affaires de la journée. Nous sommes tous les deux gagnants.
À Fuenteferrada, le village suivant, 12 habitants permanents, le bar est ouvert. Je ne rate pas l’occasion et fait une nouvelle pause avant de poursuivre dans une zone encore plus désertique. Le prochain village est à 28 kilomètres d’ici. Le bar est étonnamment animé. Je vois une bonne dizaine de clients durant cette pause. On me pose des questions. Quelqu’un me paye ma boisson. Je vais revoir mon jugement sur l’Espagne.

La Rambla de Martin
La Rambla de Martin

Dans les villages traversés, je ne compte pas la Rambla de Martín où je dors ce soir. Le lieu est en état de mort clinique. Plus de cent habitants vivaient ici de l’agriculture ou dans des mines de lignite. C’était une commune jusqu’à 1968. En 1998, la population est descendue à zéro. En-dessous de l’église, les maisons tombent en ruines. Plus bas, au bord de la route, elles sont en bon état. Elles doivent être occupées pendant les vacances. En 2020, deux habitants ont été recensés ici. Je ne sais pas s’ils vivent réellement ici. Je verrai ce soir. Il n’y a aucune voiture. Toutes les maisons sont fermées. Je peux me laver sans gêne au robinet sur la place. Je prends mes aises dans un patio avec tables et chaises. Ce soir, je m’installerai probablement dans la partie haute du village. Les maisons sont en ruines mais l’église tient le coup et le porche me semble offrir un abri approprié.

29 avril : La Rambla de Martín – Aliaga

Le ciel est gris. Il est tombé quelques gouttes cette nuit. J’ai bien fait de m’installer sous le porche de l’église Nuestra Señora de la Asunción.
Je quitte la Rambla de Martin dans le même silence où je l’ai trouvée hier. C’est assez étrange comme ambiance. Je pourrais avoir l’impression d’être le dernier être humain sur terre s’il n’y avait pas quelques signes d’humanité. Certaines maisons sont en bon état avec tables et chaises de jardin sur la terrasse. Les champs sont cultivés jusque très haut en remontant la vallée. Je vois un troupeau de moutons dans un enclos.
Combien de temps ce village va-t-il continuer à vivre un peu, ne serait-ce que le temps des vacances ? Les personnes âgées qui viennent ici sont les dernières à avoir vécu leur enfance ici. Ils retrouvent peut-être leurs anciens camarades de l’école. Deux générations plus tard, quel sera leur lien avec la Rambla de Martín?
Je passe par l’ancienne ligne du front d’Aragon. Les républicains tenaient les stratégiques localités minières face aux nationalistes. Je suis dans une région encore plus déserte que les jours précédents. Les mines de lignite et de charbon ont fermé. Des terrasses autrefois cultivées sont en friche. Il n’y a pas d’élevage. Le district des Vallées Minières a vu sa population divisée par trois en moins d’un siècle.
Après un joli passage dans le barranco del Chorredero, je remonte une vallée. Il y a de l’eau. Le ruisseau coule abondamment. Je passe devant des ruines de maisons, de bergeries, un grand moulin abandonné. Plus haut, les champs sont cultivés mais je ne retrouve de la présence humaine qu’à Mezquita de Jarque. Je suis à nouveau sur un vaste plateau à plus de 1200 mètres d’altitude. Je marche vingt kilomètres presque tout plat, tout droit.

Altiplano à 1200m d’altitude

À Aliaga, je termine une séquence de ma marche. J’arrive aux confins orientaux de l’Aragon. Je vais maintenant traverser des endroits plus touristiques. Je vais trouver plus de structures d’hébergement. Le relief va être plus marqué, les paysages plus spectaculaires. À Aliaga, Il y a un camping, deux hôtels, une auberge, une épicerie.
De Calatayud, j’ai marché cinq jours, 160 kilomètres dans un vaste territoire dépeuplé. André Malraux situe une partie de l’action de son roman « L’espoir » dans la province de Teruel au moment de la guerre civile. Il évoque au sujet de cette région, l’Espagne éternelle. Cette Espagne n’est pas éternelle. Cette terre sans pain, pauvre n’existe plus. Les villages se sont vidés. Le pays s’est enrichi. Mais j’ai marché pendant ces cinq jours dans le décor de cette Espagne telle qu’on se l’imaginait dans le passé. Je n’ai pas traversé les lieux les plus « instagrammables » du pays mais je me suis régalé à marcher dans cette Espagne profonde.

30 avril : Aliaga – Villarluengo

L’étape du jour était instagrammable, spectaculaire pratiquement de bout en bout. Je n’ai pas fait la photo torse nu de dos et les bras tendu. J’ai estimé que le paysage valait mieux que mon dos vieillissant et pas assez musclé… D’Aliaga, un sentier longeant le Río Guadalope a été aménagé. Cette rivière s’engouffre dans un impressionnant canyon avec à certains endroits, deux falaises verticales séparées de quelques mètres. Il serait impossible de passer par là sans les impressionnants aménagements pour ce chemin de randonnée. Des escaliers sont fixés sur les parois rocheuses. Des passerelles métalliques au-dessus du torrent, à flanc de falaise, permettent de franchir les parties les plus étroites. Je ne sais pas comment ils ont pu construire tout cela. L’accès est très difficile. Les ouvriers ont dû travailler sur des postes très exposés. Sur ces passerelles suspendues au-dessus du vide, c’est assez impressionnant. Il ne faut pas avoir le vertige à certains endroits. Je ne sais pas si cela attire beaucoup de touristes mais pour la première fois depuis une semaine, je vois des marcheurs, une grosse dizaine en tout. Ce n’est pas la foule en ce jeudi du mois d’avril. Ce n’est pas plus mal. Je n’ai pas à patienter aux passages les plus exposés.

Estrechos de Valloré
Estrechos de Valloré

Après être descendu à 800 mètres d’altitude, je remonte à 1100 sous un gros orage de pluie et de grêle. Je suis mieux là que dans le canyon ! À Villarluengo, village accroché au sommet d’une falaise, je dors à nouveau à l’hôtel. J’affectionne en Espagne ces petits établissements propres, simples, pas cher et conviviaux.

1er mai : Villarluengo – Olocau del Rey

Je quitte l’Aragon par des anciens chemins qui reliaient Villarluengo aux fermes et bergeries des environs. Passé un vieux pont, une bonne calade bordée de murs en pierre sèche monte sur le plateau en face de Villarluengo. Je pensais arriver dans une zone désertique et dépeuplée. Ce n’est pas le cas. Il y a des fermes abandonnées, des « masías » (mas). Certaines sont belles, massives avec de solides murs en pierre. Mais d’autres sont en activité avec étables modernes et électricité. Les champs sont cultivés. Il y a de l’eau. Les paysages sont assez verdoyants. Avec le ciel nuageux et quelques rayons de soleil, la lumière est belle. L’horizon est dégagé.

Anciennes masías sur le plateau

Plus loin, je retrouve un paysage plus aride. Les anciennes masías sont toutes en ruines. C’est plus austère et c’est toujours aussi solitaire comme marche. Avec le temps couvert et frais, j’avance d’un bon pas. Les chemins sont bons.
J’ai un dernier obstacle à franchir avant de quitter l’Aragon. Le vallon de la masía de la Rambla est clôturé. Ça a l’air d’avoir été réalisé assez récemment. Contourner tout le secteur impose un très long détour. J’ai été expert en franchissement de clôtures. Il me faudra peut-être le redevenir en Sardaigne et en Italie. Ici, ce n’est pas la peine. Le portail n’est pas cadenassé. Je suis ensuite aux aguets. Je ne suis pas à l’aise avec la crainte de croiser le propriétaire, des chiens de garde ou d’arriver à la sortie sur un obstacle plus difficile à franchir. Ce n’est pas le cas. Je ne vois personne et le portail pour quitter la zone n’est pas cadenassé.
Je suis dans l’ancienne région du Maestrazgo à cheval entre Aragon et Valence. Elle doit son nom aux « Maîtres » de l’ordre du Temple. C’est une terre de reconquête. Le Cid a guerroyé dans la région. Quand les rois catholiques ont vaincu les musulmans, les ordres religieux se sont installés ici, les Templiers puis l’ordre de Saint Jean de Jérusalem et ceux de Calatrava, de Montesa.
Je termine l’étape à Olocau del Rey, village à l’ouest de la région de Valence dans la province de Castillon. Je suis encore en altitude, à 1050 mètres mais la Méditerranée se rapproche.

2 mai : Olocau del Rey – Morella

Dans un district où le valencien (proche du catalan) est la langue majoritaire, Olocau del Rey est lui le seul village où les habitants sont traditionnellement castillanophone. Un dicton local dit « Les fonts baptismaux sont aragonais, la justice valencienne ».
Pour moi, hier soir cela a été plutôt l’occasion de pratiquer mon bulgare. J’essaie de le maintenir en travaillant mes leçons les soirs où je ne suis pas trop fatigué. C’est ce que j’ai fait dans ma chambre à Olocau del Rey avant de faire mes courses. Quand l’épicière m’a dit qu’elle était bulgare, j’ai sauté sur l’occasion. La leçon du jour était « Красив роман е любовта » (L’amour est un joli roman). La pratique avec l’épicière sous les yeux de son fils a été plus prosaïque…
En terminant la journée à Morella, je rejoins le GR7 et ma Vuelta-Volta. J’écrivais en 2023 : « J’étais un peu déçu car j’attendais beaucoup de la vue à l’arrivée par la colline d’en face. Mais, une bonne averse a un peu gâché la perspective ». Ma deuxième arrivée n’est pas mieux réussie. Hormis en tout début de matinée, la journée a été grise, triste avec du vent, de la fraîcheur et des petites averses. Face à la ville fortifiée, je distinguais à peine le fort au sommet de la colline. Comme pour le saut du Nervión, il faudra prévoir un troisième passage…

Morella GR7
Arrivée à Morella sous la bruine

Apparemment, je vais avoir ce temps gris, humide et frais pour mes dernières journées jusqu’à la Méditerranée.

3 mai : Morella – Vallibona

Il y a trois ans, après une étape de 36 kilomètres et 1140 mètres de dénivelés positifs, j’avais visité Morella. J’étais monté au sommet du donjon qui domine la forteresse construite au sommet de la colline qui domine la ville. Trois ans plus tard, après une étape de 32 kilomètres et 970 mètres de dénivelés positifs, cela me porte peine d’aller au supermarché à 200 mètres de l’hôtel…
Je prends mon petit déjeuner sans me presser. Dehors, le ciel est gris, il pleuviote. Ce n’est pas très encourageant. La patronne est Roumaine. Ils sont plus de cinq cents mille en Espagne. C’est la deuxième plus importante population d’immigrés après les Marocains.
Autres immigrés et autre temps, ceux fuyant l’inquisition de l’église catholique. Cette région a été un refuge pour certains cathares. Des « infidèles » originaires de Montaillou, en Ariège, « le village occitan » d’Emmanuel Le Roy Ladurie vivaient à Sant Mateu où je passerai demain. Bélibaste, connu pour être le dernier cathare s’est établi en 1314 à Morella. De retour en Languedoc, il est arrêté, jugé et brûlé en 1321 à Villerouge-Termenès. J’y étais passé lors de ma Grande Traversée de la France en 2020.
Sur les photos de 2023, Morella est sous la grisaille avec de la pluie à l’arrivée comme au départ. C’est pareil cette année. Il fait frais. Il pleut sans interruption. Heureusement le sentier est bon. Il n’y a pas de vent. Je marche à l’abri sous mon parapluie.
En début d’après midi, j’arrive à Vallibona. La pluie s’est arrêté. Le ciel s’éclaircit. J’avais initialement prévu deux nuits en bivouac pour terminer et avoir une journée de battement avant de prendre mon bateau pour la Sardaigne mercredi soir. Aujourd’hui, je devais encore marcher une grosse dizaine de kilomètres pour trouver une fontaine, plus haut dans la montagne. Les prévisions météorologiques sont médiocres pour ce soir et demain. Je n’ai marché que 18 kilomètres mais je préfère opter pour le confort avec les deux prochaines nuits à l’hôtel. Je repartirai sec demain. Vallibona est un joli village.

Vallibona - GR7
Vallibona

En 2023, j’avais fait une pause à l’hôtel. Je l’avais trouvé très sympa, un peu atypique pour l’Espagne. Il n’y a pas la télévision allumée en permanence mais de la musique jazzy. Sur les murs sont affichées des vieilles photos noir et blanc, des lithographies, des couvertures d’albums de Tintin. Il y a trois ans, j’avais poursuivi mon chemin et fait une étape de 44 kilomètres et 1620 mètres de dénivelés positifs après les 36 kilomètres de la veille. Cette fois, je m’arrête ici après 18 kilomètres. O tempora, o mores !

4 mai : Vallibona – Sant Mateu

Hier soir, j’avais deux options. La première était de bivouaquer au milieu de nulle part, dans l’humidité. J’aurais dîné avec ma traditionnelle purée-sardines courbé dans ma tente en espérant que la pluie ne dure pas trop longtemps. La deuxième option, que j’ai choisi, était d’être au sec dans ce très agréable hôtel de Vallibona. Douché, au chaud, j’ai excellemment dîné. Les plats étaient faits maison. C’était beaucoup plus fin que les menus habituels en Espagne. Le petit vin rouge de la Rioja était agréable. J’étais le seul client dimanche soir. La patronne, très sympathique était aux petits soins. Je ne regrette pas mon choix.

Dernier passage en altitude

De Vallibona, j’ai un dernier passage au-delà de 1000 mètres d’altitude, à 1182 mètres exactement. De là, on doit pouvoir voir la Méditerranée. Elle n’est qu’à une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau. Mais le ciel est couvert.
La fin de l’étape à Sant Mateu est dans la plaine. J’ai changé d’environnement. Je marche dans des oliveraies et des pinèdes. Le temps n’a pas trop changé. Il fait certes moins frais à cette altitude mais c’est toujours aussi humide. Un orage éclate alors que je suis arrivé à l’hôtel. J’ai bien fait d’opter hier et aujourd’hui pour une nuit à l’abri.

5 mai : Sant Mateu – Peñíscola

De Sant Mateu à la Méditerranée, il me reste deux séries de collines à franchir. Alors que depuis le départ, je marche presque en permanence sur des chemins balisés GR ou PR, ce n’est pas le cas jusqu’à Santa Magdalena de Polpís à 24 kilomètres de Sant Mateu. Je suis donc presque surpris de trouver des bouts de sentiers bien débroussaillés. Heureusement, car ces collines sont couvertes par un maquis infranchissable autrement.
Du coup, je marche à un bon rythme et j’arrive à Santa Magdalena de Polpís guère après midi. C’est beaucoup plus tôt que je ne le pensais. Je peux ainsi terminer ma marche ce soir à Peñíscola. Je n’ai plus que 12 kilomètres à faire dans l’après-midi.
Sur la dernière série de colline avant la mer, je passe par la forteresse de Santa Magdalena. Construite par les Arabes, elle a été une possession des Templiers et de l’ordre de Calatrava. Cet ordre a été fondé, faut-il le rappeler, par un Commingeois. Raymond de Fitero était en effet natif de Saint-Gaudens.
Il ne me reste plus qu’à rejoindre le bord de mer par un bon sentier. Je suis surpris par la température de l’eau. Avec le temps frais et maussade, je m’attendais à ce qu’elle soit plus froide. La baignade est très agréable.
J’avais débuté au bord de l’Atlantique à Gaztelugatxe, le Dragonstone de la 7ème saison de Game of Thrones. Peñiscola est le Meereen de la sixième saison de la série. À croire que je l’ai fait exprès de relier ces deux points. Ce n’est pas le cas. Je n’ai jamais vu un épisode de cette très célèbre série.

Peñíscola
Peñíscola

Sur cette liaison entre Atlantique et Méditerranée, j’ai maintenant marché 550 kilomètres. J’étais très content de la première semaine du Pays Basque à la Castille. Je le suis tout autant de ces douze jours même si la météo sur la fin n’était pas extraordinaire. Il me restera 280 kilomètres à marcher au cœur de l’été. Avec la chaleur, la fréquentation, ce n’est pas la période que j’affectionne. Espérons que les conditions seront au moins bonnes le soir de l’éclipse totale.
J’ai deux jours de congés maintenant. Je reprends vendredi au cap Caccia en Sardaigne.

Retour sommaire

2 – De la Méditerranée à la mer Tyrrhénienne : La Sardaigne

8 mai : Capo Caccia – Maristella

De Peñíscola, ma marche redémarre au Cap Caccia, un des points les plus à l’ouest de la Sardaigne. À vol d’oiseau, c’est plus ou moins en face. En transport en commun, c’est un peu moins direct et facile. Deux bus jusqu’à Barcelone, le métro, le bateau jusqu’à Porto Torres, un premier bus jusqu’à Alghero, un second jusqu’à mon hôtel et ce matin, un troisième devait m’amener au cap Caccia. Il n’est pas passé. Là où j’avais prévu une petite journée de 18 kilomètres, j’ai finalement fait une grosse journée de plus de 30 kilomètres avec en prime, un démarrage tardif.

Capo Caccia
Capo Caccia : pas si proche…

Faute de bus, je suis allé jusqu’au Cap Caccia à pied essentiellement le long de la route. J’ai bien essayé l’autostop mais cela n’a rien donné. Il était midi passé quand je suis arrivé à mon point de départ. Enfin pas tout à fait, puisque j’ai quand même décidé d’aller visiter la grotte de Neptune. Pour cela, il faut descendre un escalier de 650 marches (que j’ai bien sûr dû remonter ensuite). La grotte de Neptune est l’attraction touristique du coin. Les concrétions calcaires sont belles mais c’est très fréquenté. Marcher à la queue leu leu derrière les hordes de touristes que les bateaux amènent directement depuis Alghero, ce n’est pas ce que je préfère. Après cette longue mise en bouche, il était grand temps de reprendre une activité normale. Il était 13h30, j’avais l’étape prévue à faire. J’ai laissé le touristique Capo Caccia pour un petit sentier en haut de falaise. Malgré le temps un peu couvert, les vues étaient belles. Un fois éloigné d’une vingtaine de mètres de la route, j’étais à nouveau seul. Finalement, cette journée plus longue que prévue était idéale pour se remettre dans le rythme. Cela fait deux jours que je ne marche pas. Ce n’est pas sérieux.
J’ai encore une étape en bord de mer avant de rentrer à l’intérieur des terres sardes. À voir ce qu’elles me réservent.

9 mai : Maristella – Alghero

En 2021, ma traversée nord-sud de la Sardaigne m’a donné un aperçu des difficultés de la marche ici : propriétés privées, clôtures, sentiers inexistants, maquis infranchissable. Je m’attends à retrouver un peu de tout cela. J’en découvre une nouvelle : les sentiers payants. Hier, en rejoignant la route après trois heures de marche dans un beau paysage mais sur des chemins pas toujours évidents, souvent rocailleux, parfois un peu envahis par la végétation, une employée du parc naturel de Porto Conte m’a hélé pour me demander mon billet d’entrée. J’étais à la sortie. Elle m’a laissé passer. Le sentier coûte ici 9€ par personne. Je ne trouve pas le rapport qualité/prix extraordinaire.
Ce matin, rebelote. Je passe devant un guichet. Il est encore tôt. Il est fermé. Comme hier, le sentier n’est pas toujours évident. Certes, il est beau, surplombant la mer, le plus souvent en haut de la falaise. Mais 9€ à nouveau, c’est cher payé. Pour moi, c’est gratuit et j’ai economisé 18€ en deux jours. Si maintenant le tarif des sentiers est de 1€ le kilomètre (cela correspond à peu près à ce prix), mon activité va me coûter une fortune : 2500€ cette année, 45000€ sur les 14 dernières années. La marche de longue distance va devenir une activité réservée aux personnes fortunées.
Après ces passages sauvages et en principe onéreux, je fais une pause à Fertilia. C’est la dernière des 3 villes construites par Mussolini en Sardaigne. L’architecture est caractéristique de cette époque. Je trouve cela assez réussi. L’église notamment est belle avec dans le chœur une belle mosaïque de 1939 et des œuvres d’un céramiste.

Alghero - L'Alguer
Alghero – L’Alguer catalane

Je termine ma marche maritime à Alghero
La ville a la particularité d’être de culture catalane. En 1354, suite à sa conquête par Pierre IV d’Aragon, les Sardes ont été expulsés et remplacés par des familles de Catalogne et de Valence. Aujourd’hui, on appellerait cela du nettoyage ethnique… Un tiers de la population d’Alghero parle catalan. C’est une des douze langues bénéficiant d’une reconnaissance nationale en Italie. C’est aussi le cas de l’occitan parlé dans la région de Turin. Deux langues bénéficient d’un statut de langues co-officielles au côté de l’italien : le français parlé dans la Vallée d’Aoste et l’allemand dans la province autonome de Bolzano.

10 mai : Alghero – Ittiri

Sous un petit crachin sarde et des températures fraîches, je rentre dans l’intérieur de l’île. Pour le moment, je n’ai pas souffert des chaleurs. Je les craignais en Espagne dans la région de Valence où ici en Sardaigne.
Je quitte avec plaisir la côte, trop touristique à mon goût mais pas complètement serein car j’ai un passage incertain après le sanctuaire de Valverde. Pour débuter, pas de problème : j’ai 7 kilomètres le long d’une route. Sur la première partie, une piste cyclable et piétonne a été aménagée. Je peux marcher tranquillement. En plus, elle est gratuite ! La suite est moins agréable. C’est l’heure de la fin de la messe. En Italie, c’est une chose sérieuse et j’ai, arrivant en face, un flot régulier de véhicules. Le sanctuaire de Valverde est un site marial populaire dans la région, en particulier au mois de mai. La statue de la Vierge date du XVè mais le sanctuaire, plus récent, n’a pas beaucoup de charme.
Pour la suite, j’avais récupéré deux traces GPS. Sur la première, il était mentionné qu’il y avait un portail cadenassé. Pour la deuxième, il n’y avait aucun commentaire. Je tente donc le coup. Le vague sentier disparaît progressivement dans la végétation. Elle n’est pas trop « épineuse » mais de plus en plus dense. Avec la pluie, tout est humide et je suis assez rapidement trempé. Je progresse très lentement, parfois à quatre pattes. Je retrouve la Sardaigne que j’ai connue en 2021.
Je finis enfin par retrouver un vague sentier, puis un vague chemin herbeux et mouillé. Arrivé au village de Putifigari, j’essore mes affaires, je remets de l’ordre dans ma tenue avant de faire une pause réconfortante au bar du village.

Chemin prometteur…

Il me reste encore quinze kilomètres jusqu’à Ittiri. Je tente encore un passage par des chemins. Prometteurs au début, ils finissent dans cette végétation mouillée. J’ai eu ma dose aujourd’hui. Je termine le long de la route. L’objectif est une douche chaude et s’installer au sec.

11 mai : Ittiri – Ploaghe

Après la rude journée d’hier, je quitte Ittiri pour la suite de mes aventures sardes au moins avec du soleil. Le paysage est plus riant. La végétation va pouvoir perdre son humidité. Mais même sèche, si le chemin n’existe pas ou plus, cela reste difficile.
Pour descendre dans le vallon, cela passe bien mais, en bas, je préfère renoncer. Il y a trop de végétation. Je fais demi-tour et remonte vers la route.
Plus loin, j’arrive à passer à travers des anciens prés pour arriver à la nécropole de Mesu ‘e Montes. Elle fait partie d’un bien en série classé au patrimoine mondial de l’UNESCO « Tradition funéraire dans la Sardaigne préhistorique ». Je peux visiter plusieurs hypogées. Ce n’est pas forcément spectaculaire. L’intérêt de ces sites funéraires est d’avoir montré l’existence de liens avec d’autres groupes humains européens et méditerranéens ainsi qu’un culte de la mort et des ancêtres entre le Vè et le IIIè millénaire avant J.C.
Je poursuis sur un vague sentier puis un bon chemin jusqu’à un portail cadenassé avec le panneau « Proprietà privata ». Bon, je pourrais prétexter que je ne parle pas l’italien. Je ne sais pas si je serais crédible. Je longe la clôture par un autre chemin mais à un moment, il me faut la franchir. Sinon, il me faut faire un détour de plusieurs kilomètres. Après d’autres franchissements de clôtures, je rejoins un bout de sentier balisé. Il n’est pas forcément facile à suivre, ni bien débroussaillé mais au moins, je n’ai pas la crainte de tomber sur un propriétaire récalcitrant ou un chien agressif.
À Florinas, je récupère le chemin de Saint Jacques. Le Cammino di Santu Jacu sarde va de Cagliari à Porto Torres. J’ai plusieurs sections de bons chemins. Je passe par la belle basilique romane de la Sainte Trinité de Saccargia. D’architecture pisane, elle date du XIIè. L’alternance de pierres calcaires blanches et le basalte noir, le haut clocher sont du plus bel effet. À l’intérieur, de belles fresques ornent l’abside.

Basilique de la Sainte Trinité de Saccargia
Basilique de la Sainte Trinité de Saccargia

L’étape a été plus réussie que celle d’hier. Je devrais les deux prochains jours avoir moins de problèmes. Je vais suivre des petites routes de campagne et des chemins. J’espère ne pas tomber sur des propriétés privées.

12 mai : Ploaghe – Après Sedini

Comme je le pensais, les chemins dans cette partie de la Sardaigne posent moins de problèmes. J’ai quand même eu quelques surprises comme ce matin avec un panneau à un croisement. L’accès aux piétons était interdit pour cause d’éboulement tout en l’autorisant aux véhicules. Je n’ai pas vu d’éboulement et je ne comprends pas la raison de cette interdiction. Ou alors, c’est pour la simple raison que les Sardes n’aiment pas les marcheurs.
J’ai donc passé la journée entre routes de campagne, chemins et même un bout de voie ferrée désaffectée. La campagne est verdoyante. J’avais quelques points d’intérêts comme une belle chapelle romane, deux églises en ruines, une forêt pétrifiée, un ancien château et un « domus de janas ». Littéralement, c’est une maison des fées. C’est une ancienne nécropole préhistorique. Celle de Seddini a la particularité d’avoir servi d’habitation par la suite.
Cela pourrait être donc une étape agréable mais je l’ai trouvée un peu monotone. Même si j’ai marché sur des petites routes de campagne avec très peu de véhicules, c’est plus lassant que sur un sentier. La marche sur la voie ferrée désaffectée est pénible à essayer d’adapter son pas aux traverses pour éviter le ballast.

Sedini
Dans la campagne sarde

Avec 40 kilomètres, l’étape a en plus été longue. En Espagne, l’habitat était regroupé autour du noyau villageois. Entre, la campagne était vide et ouverte. Il était assez facile de trouver des endroits pour bivouaquer. Ce n’est pas le cas en Sardaigne. Il y a peu d’endroits sauvages. Entre les villages, il y a des fermes, des élevages surtout ovins et parfois bovins. Tous les champs sont clôturés. Il n’y a pas de fontaines.
Je cherche donc des lieux d’hébergement. Mais dans cette partie peu touristique, l’offre est limitée. Il n’y a pas d’hôtel. J’ai identifié quelques maisons d’hôtes sur mon parcours. Elles sont bon marché, entre 25€ et 40€ mais elles sont rares. Ce soir, je n’ai réussi à en trouver que 5 kilomètres après Seddini. Après 40 kilomètres, j’apprécie la douche et le confort d’un bon lit.

13 mai : Après Sedini – Aggius

J’ai modifié un peu le parcours de cette étape. Un berger m’a dit que cela ne passait pas par où j’avais prévu de le faire. Je suis devenu assez timoré. Avec l’orage de la nuit, le temps incertain, je n’ai pas tenté le coup. J’ai craint de revivre la journée après Alghero dans la végétation et l’humidité.
J’ai donc poursuivi par la route. J’étais à proximité de la côte méditerranéenne. J’ai hésité à poursuivre par le bord de mer. Mais faute d’avoir travaillé cet itinéraire, j’ai renoncé. Je n’ai pas voulu buter sur des propriétés privées. Le long des côtes, les luxueuses villas sont encore mieux protégés que les exploitations agricoles de l’intérieur de l’île. J’ai poursuivi mon chemin sur des petites routes. Pas très courageux aujourd’hui !
La route m’a mené jusque sur les crêtes où j’ai enfin retrouvé un chemin avec même du balisage de randonnée. Cette partie était agréable. À 880 mètres d’altitude, je dominais la côte ouest de la Sardaigne. Au nord, sous les nuages, je pouvais distinguer la Corse. Et j’avais à l’est, les belles formations rocheuses du mont Limbara.
Dans la descente, nouveau changement d’itinéraire. Le chemin prévu était fermé par un portail cadenassé. C’est sans regret. Il se prolongeait par un sentier montant dans un maquis peu engageant. Je suis resté sur mon chemin au prix de quelques kilomètres supplémentaires.

Aggius
Aggius : lien avec le tracé de 2021

À Aggius, j’ai retrouvé mon itinéraire de 2021. Je n’en suis pas plus rassuré pour autant. J’ai le souvenir d’une féroce lutte pour traverser le maquis et de quelques passages par des propriétés privées. J’ai modifié certaines parties mais demain, je ne partirai pas confiant. C’est sous la tente, à la sortie d’Aggius que je vais tenter de bien récupérer des forces pour une étape longue et potentiellement difficile.

14 mai : Aggius – Lu Furracu

Des hauteurs, je distingue la Corse et la mer Tyrrhénienne. La fin de la Sardaigne est proche. Je pense avoir franchi aujourd’hui les dernières difficultés.
La nuit a été tranquille, à l’abri du vent dans un chaos rocheux juste à la sortie d’Aggius. Je disposais même des toilettes et de l’eau courante au cimetière à proximité. J’ai démarré tôt avec un objectif de 37 kilomètres et des incertitudes sur le parcours.
J’avais le souvenir de chemins privés mais j’avais oublié qu’il y avait autant de portails à franchir. La Sardaigne est un paradis pour les vendeurs de grillages, clôtures et fils barbelés ! Point positif, je n’en ai eu que quatre cadenassés. Pour les autres, il suffisait de les ouvrir et de les refermer avec soin. Contrairement aux jours précédents, la campagne n’est pas cultivée ici. Il n’y a pas d’élevage. C’est le maquis qui m’a posé tant de problèmes en 2021. Les rares habitations sont soit abandonnées soit fermées. J’ai peu de chance de tomber sur un propriétaire.

Agréable chemin et beaux chaos rocheux

Je suis content. L’option choisie cette année passe bien. Je contourne le chaos rocheux et le maquis sur un chemin praticable. De toute la journée, je n’ai que deux très courtes liaisons dans la nature. Une dizaine de mètres environ. Ce n’est pas la peine d’en parler. S’il n’y avait pas cette appréhension de marcher sur un chemin privé, l’étape serait agréable. Il y a beaucoup de fleurs. J’ai tout autour de moi de belles formations rocheuses, de toutes les formes. C’est calme. Il ne fait pas chaud. J’ai quelques averses mais elles sont brèves. Les conditions sont bonnes.
Je m’arrête ce soir à Lu Furracu. J’avais passé ici ma première nuit en Sardaigne en 2021. L’Italie sortait d’un confinement. J’avais été superbement reçu par Marta et Andrea.

15 mai : Lu Furracu – Palau

Comme en 2021, j’ai été reçu comme un ami par Marta et Andrea. Ce matin, ils n’ont même pas voulu que je paye la nuitée (j’ai dormi sur le canapé car les chambres étaient prises), ni le repas et le petit-déjeuner.
Marta me souhaite en partant « In bocca lupo ! » (Dans la gueule du loup !). Je réponds comme il se doit « Crepi il lupo ! » (Qu’il crève le loup !). Cette expression pour souhaiter « Bonne chance » me fait toujours sourire. C’est un peu, de manière plus belle et imagée l’équivalent de notre « Merde ! ».
Pour traverser la Sardaigne d’Ouest en Est, il faut bien tous les vœux de réussite. Pour cette dernière étape avant d’atteindre la côte tyrrhénienne. Je choisis la tranquillité : la route via San Pasquale. En étudiant mon parcours hier soir, j’ai vu que j’avais encore une liaison probablement sauvage et probablement sur un chemin privé. Le ciel est gris, il pleuviote. Va pour la route ! En marchant, les différents chemins qui pourraient m’éviter du bitume sont tous fermés. Je suis proche du littoral et les portails sont plus impressionnants. Je ne prends pas de risques. Après 16 kilomètres sur la route, j’arrive à la plage de Porto Liscia.
J’ai marché plus de 40000 kilomètres depuis 2012. Tous ces parcours ont plus ou moins de l’intérêt. Je pense que celui-ci est le premier que je déconseillerai sur mon site caminaire. La Sardaigne en dehors de quelques zones où il existe des sentiers balisés n’est pas faite pour les marcheurs. J’ai eu des sentiers à 9€. J’ai marché sur une petite route de campagne autorisée aux voitures et interdite aux piétons. Aujourd’hui, sur le bord d’une route départementale sans intérêt où je dois être le seul à être passé à pied depuis une éternité, j’ai encore vu un panneau incongru : les promeneurs ne devaient pas s’écarter de la route « Zone dangereuse – No go area ». Cela m’a rappelé la Bosnie mais là c’était justifié. Il pouvait y avoir des mines. Cette après midi, je suis tombé sur un des rares sentiers balisés de cette traversée de la Sardaigne. Là, j’avais l’impression, à petite échelle, de revivre le passage de la frontière entre la Turquie et la Grèce. Sur un kilomètre, j’avais traversé un no man’s land bordé de clôtures. Ici, il ne manquait plus que les miradors pour surveiller si les randonneurs ne s’écartaient pas de leur chemin. Demain, dans le parc national de la Maddalena, des sentiers sont interdits aux marcheurs sans guide. Cela pourrait se justifier pour préserver l’espace naturel. Selon Andrea, c’est juste pour faire gagner de l’argent aux guides.

Mer Tyrrhénienne
Côté mer Tyrrhénienne

J’ai fait cette liaison Méditerranée – Tyrrhénienne. Le contrat est rempli. La fin de la journée était plus agréable avec quelques beaux sentiers côtiers. Demain, je devrais en avoir également dans l’île de Caprera.

16 mai : Tour de l’île de Caprera

J’ai pris l’air ! Le maestrale, le roi des vents en Sardaigne, a montré toute sa puissance. Ça décoiffe mais normalement ce vent n’amène pas de pluie. J’ai pu ainsi profiter de la beauté de l’île de Caprera. J’ai été uniquement gêné dans les points exposés à ce vent de nord-ouest. Là, il ne fallait pas perdre son équilibre.
L’île fait partie du parc national de la Maddalena. Elle est restée sauvage et presque inhabitée. Il y a par contre des anciennes installations militaires partout. L’archipel de la Maddalena occupe une position stratégique face à la Corse, au sud des bouches de Bonifacio permettant de contrôler des routes maritimes. Jusqu’en 2008, l’armée américaine avait une base dans l’île de San Stefano juste en face de Caprera.
Après la frustration lors de cette traversée de la Sardaigne, je retrouve le plaisir de marcher sur des sentiers dans un environnement naturel. Je passe devant d’innombrables installations militaires. Sur toutes les hauteurs, les pointes se trouvent d’anciens forts, batteries, postes d’observations. Le sentier permet également de passer par des petites criques, certaines très sauvages. Les rochers ocres, le sable blanc, les eaux turquoises, c’est un régal pour les yeux. Avec une mer calme, cela doit être un véritable plaisir de se baigner dans ces petites calanques. « Il est impossible de trouver une eau plus cristalline pour la baignade. » a écrit Garibaldi. Il connaissait bien le lieu. Il y a passé les 26 dernières années de sa vie. Il possédait la moitié de l’île et il y est enterré. C’est par la visite de son ancienne maison que je termine mon tour de Caprera.

Caprera - Archipel de la Maddalena
Caprera – Cala Napoleoni

Demain, je vais un peu marcher pour découvrir l’île de Maddalena. Ensuite, il me faudra quitter l’archipel en ferry, prendre le bus pour Olbia, le train pour Cagliari puis le bateau pour Naples.

17 mai : Petit tour sur l’île de la Maddalena

Pour terminer ma marche sarde, je pars tôt le matin en direction de la côte ouest de la Maddalena. C’est la partie la plus sauvage de l’île. Le vent est tombé. Le ciel est sans nuages pour la première fois depuis une semaine. Je distingue bien la Corse et le mont Incudine. À 2134 mètres d’altitude, il reste encore un peu de neige au sommet.

Côte ouest de la Maddalena avec la Corse et le mont Incudine
Côte ouest de la Maddalena avec la Corse et le mont Incudine

Cette partie de la côte est belle. Le sentier est parfois un peu difficile à suivre. C’est une bonne conclusion avant le transfert de la Maddalena à Sorrento avec un ferry, un bus, un train, un bateau, un tram, un autre train et un bus pour terminer.
Je pourrai alors attaquer demain dans l’après-midi ou mardi la troisième partie de ma marche des 6 Mers entre les mers Tyrrhénienne et Ionienne. Comme je l’ai écris en introduction, le parcours ne présente pas de difficultés majeures si ce ne sont celles de l’Italie du Sud : des sentiers qui n’existent plus, des clôtures et peut-être des parties longues et monotones sur du bitume.

Retour sommaire

3 – De la mer Tyrrhénienne à la mer Ionienne : L’Italie du Sud – Les Pouilles

18 mai : Santa Maria Annunziata – Punta della Campanella – San Costanzo

Ces traversées en bateau sont des parenthèses agréables entre deux épisodes de ma marche des 6 Mers. Hier c’était un peu la course avec ma marche dans l’île de Maddalena, le ferry, le bus pour Olbia et le train pour Cagliari. Arrivé avec un retard de plus d’une heure, j’ai couru pour attraper un bus pour une zone commerciale avec un magasin Decathlon et faire mes achats avant la fermeture. Après le ravitaillement au supermarché, je n’ai pas traîné pour aller en bus jusqu’à une laverie automatique pour une grosse lessive là aussi avant la fermeture à 22 heures. Enfin, en bus, j’ai rejoint le port de Cagliari pour ma « croisière » vers Naples.
Tout à coup le temps s’arrête pour 14 heures de traversée : une bonne cabine pour dormir, une grasse matinée et tranquillement regarder le temps qui passe. Très lentement apparaît à l’est, l’île d’Ischia puis plus au sud Capri et la Punta della Campanella, point de départ de cette marche entre mers Tyrrhénienne et Ionienne. Enfin, la baie de Naples se dévoile dominée par le Vésuve. Vedi Napoli e poi muori !
Mais aller de la Maddalena à Sorrento n’était pas simple avec un ferry, un bus, un train, un bateau, un tram, un autre train et un bus pour terminer. Avec une grève générale en Italie ce lundi, j’ai craint que cela soit encore plus compliqué. Les motifs de cette grève sont assez « classiques ». L’USB (Unione Sindacale di Base) demande l’instauration d’un salaire minimum garanti par la loi. En Italie, il n’y en a pas un régi nationalement. Il dépend des conventions collectives et oscille en gros entre 1200€ et 1900€ (le niveau de celui en France). Pour certaines catégories de personnels, il n’y a aucun salaire minimum. Les organisations syndicales protestent aussi contre la perte de pouvoir d’achat. Alors que les dépenses militaires augmentent, elles demandent que la priorité soit mise sur la santé, l’éducation, le service public et les retraites.
Finalement, à Naples, les services publics ne sont pas trop perturbés. Le train pour Sorrento circule et le bus aussi ensuite. Il est presque 18 heures quand j’attaque cette marche entre les mers Tyrrhénienne et Ionienne. J’ai 640 kilomètres jusqu’à Santa Maria de Leuca, au talon de la botte italienne.

Punta della Campanella
Punta della Campanella

Je n’ai pas de temps à perdre. Je commence par 4 kilomètres jusqu’au point de départ officiel à la Punta della Campanella. Capri est juste en face. Au nord, la baie de Naples avec le Vésuve. Au sud la côte Amalfitaine au programme de demain. J’attaque une bonne montée jusqu’à la chapelle San Costanzo à 485 mètres au-dessus du niveau de la mer. J’y arrive juste à temps pour un beau coucher de soleil derrière l’île d’Ischia. Un vent frais souffle. Inespéré, je trouve un ancien cabanon sans porte. Il est propre. J’y serai à l’abri pour la nuit.

19 mai : San Costanzo – Sentier des Dieux

Hier, j’hésitais à dormir à la belle étoile. J’ai bien fait de trouver ce cabanon. Il a plu en fin de nuit. Je démarre tôt pour ma première journée sur la côte amalfitaine. C’est un de ces endroits sur la terre exceptionnels par sa beauté. Elle est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il est écrit sur leur site : « La Côte amalfitaine peut se définir à juste titre comme un paysage d’une valeur culturelle exceptionnelle, fruit de l’œuvre de la nature et de l’humanité. Sa topographie saisissante et son évolution historique ont produit des valeurs scéniques culturelles et naturelles exceptionnelles. La nature est à la fois restée vierge et en harmonie avec les produits de l’activité humaine. Le paysage est ponctué de zones rocheuses, de bois et de maquis, mais aussi de plantations de citronniers et de vignes implantées partout où des êtres humains ont pu trouver un lieu approprié« .
La topographie est saisissante avec des sommets à plus de 1000 mètres d’altitude qui tombent dans la mer. Randonner ici est exigeant. Je n’arrête pas de monter et descendre, par des escaliers, des raides sentiers. C’est dur mais c’est magnifique. Le chemin est bordé de fleurs, des cistes roses, genêts jaunes, glaïeuls, valérianes. Entre le col de San Pietro et Positano, je suis sur un sentier sauvage qui passe au ras de barres rocheuses avec la vue plongeante sur la côte. Ces chemins sont exigeants. La contrepartie, c’est que je n’y croise presque personne, une dizaine tout au plus jusqu’à Positano. Toute la beauté de la côte amalfitaine sans la foule.

Sentier sur la côte amalfitaine
Sentier panoramique

Quel contraste quand j’arrive à Positano. Je suis en effet dans un endroit victime du surtourisme. Les circuits dans le sud de l’Italie, les bateaux de croisière passent par ici. Et les lieux escarpés, les routes étroites ne sont pas faits pour recevoir un tel flux. Après le calme de mon superbe sentier, je commence à entendre le bruit de la circulation, les klaxons quand j’approche de Positano. Pour traverser le centre, j’essaie d’avancer dans les ruelles étroites au milieu d’une foule dense. Je n’ai qu’une hâte : en sortir rapidement et retrouver le calme.
Après Nocelle, je récupère un sentier très populaire le Sentiero degli Dei, le sentier des Dieux. Il est tard. Il n’y a plus grand monde. Il n’est pas plus spectaculaire que celui que j’ai pris avant Positano mais c’est celui-ci que tout le monde fait.
En fin de journée, je m’arrête à la bergerie d’Anronio. Tout de suite, il m’offre du vin, de son fromage de chèvre, la ricotta maison et me propose de dormir là. Pour lui, le tourisme n’est pas un problème. C’est en bas. Ici dans la montagne, il est tranquille. En soirée, il rentre chez lui. Je suis seul à 500 mètres au dessus de la mer. Je domine Praiano et la côte amalfitaine. J’avais un peu regarder les hébergements. Les prix montent vite à 200€, 300€, 400€ la nuit. Je ne suis pas sûr que tous aient une aussi belle vue que ma mienne.
L’étape a été dure mais superbe.

20 mai : Sentier des Dieux – Sanctuaire de la Madonna Avvocata

Après une longue nuit dans mon cinq étoiles le long du sentier des Dieux, je termine ce « chemin suspendu au-dessus du golfe magique des Sirènes, encore sillonné par la mémoire et le mythe » (Italo Calvino). En le faisant hier soir et tôt ce matin, j’ai la chance de l’avoir presque pour moi tout seul.
Je descends par une longue série d’escaliers jusqu’au très encaissé fjord de Furone. Le sentier que je pensais prendre dans le fond du fjord n’existe pas. Je remonte par les escaliers que je viens de descendre. Ces montées et descentes m’épuisent. Ma moyenne kilométrique est basse, les pauses fréquentes. À Sant’Elia, un bar encore traditionnel, à l’écart du flux touristique est idéal pour une pause matinale avec café et cornetto. À Lone, un robinet dans un endroit tranquille se prête à une toilette et une lessive. Il me faut être un peu présentable pour l’arrivée à la belle Amalfi, à la riche histoire. J’y retrouve le bruit, les klaxons, la circulation congestionnée, la foule. Je fais tout de même une rapide visite de la belle cathédrale.
Je poursuis par la plus tranquille Atrani. Je traverse le village par un dédale de ruelles, passages couverts, escaliers qui rappellent les médinas arabes. C’est par une longue série d’escaliers que je remonte cette fois pour Ravello avant de redescendre au niveau de la mer.

Amalfi
Amalfi

J’avance piano piano. J’ai de la chance, il ne fait pas chaud. Sinon, cela aurait été extrêmement dur. À Minori, je refais une longue pause. Je sais ce qui m’attend. Jusqu’à maintenant, j’ai eu des petites montées suivies de descentes tranquilles. Là, j’ai 850 mètres de montée jusqu’au sanctuaire de la Madonna Avvocata.
J’attaque les premières séries d’escaliers, très lentement. Finalement, je trouve le bon rythme, sans forcer. Je fais toute l’ascension sans une seule pause. Le soleil s’est caché. Il tombe même quelques gouttes. Cela me va mieux. Je suis content. Après une journée éprouvante, j’ai encore des ressources.
Aujourd’hui le relief était moins escarpé. L’environnement moins sauvage. Cela a permis de construire des terrasses à flanc de la montagne. Beaucoup sont encore cultivées avec notamment des citronniers. Mais l’étape est tout aussi épuisante que celle d’hier. J’ai une certaine expérience de chemins difficiles et cette traversée de la côte amalfitaine en fera partie.
J’ai encore un hébergement de luxe. J’ai un abri fermé, un peu d’eau. Je domine la côte amalfitaine. Je suis seul. C’est silencieux, loin du tumulte et de la foule. J’ai réussi à trouver trois hébergements cinq étoiles. En euros, je m’en tire à bon compte. En litres de sueur, c’est une autre histoire.

21 mai : Sanctuaire de la Madonna Avvocata – Baronissi

Le vent frais a soufflé toute la nuit. Tous les bâtiments étaient fermés sauf celui où j’ai pu dormir : une salle réfectoire avec tables et bancs, une pièce vide attenante et très propre où je me suis installé. J’ai eu la chance de pouvoir dormir là.
Le sanctuaire de la Madonna Avvocata est impressionnant par sa taille. Perché au sommet d’une montagne, très difficile d’accès, il est populaire. Dans la grotte sous l’église, un berger au XVè siècle aurait eu une apparition de la Vierge. À la montée comme à la descente, je passe devant des oratoires, ex-voto, stations de prières.
En descendant vers Iaconti, je croise un couple d’un village plus bas. Ils s’entraînent car lundi, c’est le grand pèlerinage et ils ont prévu de monter au sommet. Quarante jours après Pâques, 3000 pèlerins se rassemblent au sanctuaire. Certains, ne pouvant y aller à pied, le font en hélicoptère !
J’ai quitté la côte amalfitaine. J’ai eu le privilège de visiter cet endroit victime du surtourisme en ayant l’impression d’être seul dans la nature la plupart du temps. Hormis le passage à Positano et Amalfi et dans une moindre mesure à Ravello, j’ai pu profiter sereinement et tranquillement de l’exceptionnelle beauté de cette côte.

Sentiero Italia
Sur le Sentiero Italia

En redescendant sur l’autre versant du sanctuaire, le paysage est tout de suite différent. Les pentes sont boisées. Le paysage est moins méditerranéen. Les résineux ont laissé place aux feuillus. Le sentier est agréable, souvent ombragé. Je n’ai plus ces brusques et raides montées par des escaliers. Je retrouve une vieille connaissance : le Sentiero Italia. Il m’a servi de fil conducteur lors de mes traversées dans la péninsule en 2016 et 2021. Il ne m’a pas toujours laissé que des bons souvenirs. Mais sur le tronçon aujourd’hui, il est bien entretenu et débroussaillé. J’espère qu’il en sera de même les prochains jours. Je vais traverser une zone plus montagneuse et plus sauvage.

Retour sommaire

4 – De l’Adriatique à la Mer Noire : Albanie

Retour sommaire

5 – De l’Adriatique à la Mer Noire : Bulgarie, le Kom Emine

Retour sommaire

6 – De l’Atlantique à la Méditerranée : retour pour une éclipse

Retour sommaire

Conseils pratiques, étapes, traces GPS, récit. Plus de 43 000km à pied de 2012 à 2026