Atlantique – Méditerranée – Tyrrhénienne – Ionienne – Adriatique – Mer Noire. Présentation et récit au jour le jour de la marche des « Six Mers » : la traversée de l’Europe de l’Atlantique à la mer Noire.
2530 k dem, 91 500 mètres de dénivelés positifs de Gaztelugatxe au Pays Basque au cap Éminé en Bulgarie avec le nord de la Cordillère Ibérique, la Sardaigne d’Ouest en Est, l’Italie du Sud de la Côte Amalfitaine au Cap Santa Maria di Leuca (pointe du talon de la botte), les Balkans du port albanais de Durrës à la côte de la mer Noire en Bulgarie.
Le parcours des Six Mers
Pour le détail de chaque partie, la trace GPS, les dénivelés, les informations utiles (hébergement, eau, ravitaillement…) voir les pages :
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- De l’Atlantique à la Méditerranée : Cordillère Ibérique Nord
- De la Méditerranée à la mer Tyrrhénienne : La Sardaigne
- De la mer Tyrrhénienne à la mer Ionienne : L’Italie du Sud – Les Pouilles
- De l’Adriatique à la mer Noire (1re partie) : Albanie
- De l’Adriatique à la mer Noire (2e partie réalisée en 2025) : Macédoine
- De l’Adriatique à la mer Noire (3e partie) : Bulgarie, le Kom Emine
Toutes les photos et où je suis
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Le matériel
Depuis 2017 et l’Appalachian Trail, je pars toujours avec le même équipement. Pour les raisons de mes principaux choix, voir la page d’introduction de l’Italie. Pour la liste de mon matériel, voir la page Balkans.
Pour les personnes intéressées par une recherche d’un matériel véritablement ultra-léger, voir le très bon site Randonner-leger où je puise pas mal d’idées.
Le récit
Sommaire
1 – De l’Atlantique à la Méditerranée : Cordillère Ibérique Nord
2 – De la Méditerranée à la mer Tyrrhénienne : La Sardaigne
3 – De la mer Tyrrhénienne à la mer Ionienne : L’Italie du Sud – Les Pouilles
4 – De l’Adriatique à la mer Noire : Albanie
5 – De l’Adriatique à la mer Noire : Bulgarie, le Kom Emine
6 – De l’Atlantique à la Méditerranée : clap de fin pour une éclipse
Introduction
« Carpe diem, quam minimum credula postero », ces célèbres mots d’Horace sont on ne peut plus appropriés à ma marche 2026. « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain » ou pour les reprendre plus littéralement « sans être crédule sur l’avenir ». Le temps passe. Pendant combien d’années pourrai-je encore partir pour de longues marches? Les problèmes physiques de 2025 m’ont ramené à la réalité : le corps vieillit et je ne sais pas de quoi sera fait l’avenir alors il me faut profiter de l’instant présent. Carpe diem.
Ces mots d’Horace sont d’autant plus appropriés que mon parcours 2026 passe entre autres par Venosa, la patrie du poète.
La traversée de la Stara Planina (ou chaîne du Balkan) en Bulgarie, dernier massif important en Europe du Sud que je n’ai pas traversé. Le talon de la botte italienne, itinéraire que j’avais préparé en 2022, incertain de pouvoir mener à bout mon projet dans le Caucase et en Turquie. L’éclipse totale du soleil le 12 août dans le nord de l’Espagne. Quinze kilomètres en Albanie manquant sur le parcours complet à pied d’Istanbul à Lisbonne. Le Moncayo à 2314 m d’altitude et le Musala à 2925 m respectivement, les points culminants de la Cordillère Ibérique et de la péninsule des Balkans. Cheminer en continu et dans la même année de la Mer Noire à l’Atlantique.
Quand en septembre, la longue marche de l’année est derrière moi et quand vient le temps de penser à la suivante, une idée commence à germer. Je construis un itinéraire sur un massif ou un espace géographique défini. Mais pour poursuivre mes explorations de l’Europe du Sud, où aller en 2026 ? Je n’avais qu’une liste à la Prévert de possibilités. Les réunir pour en faire un ensemble cohérent ? Une chimère ? Non les « Six Mers ».
La traversée pédestre de l’Europe d’Est en Ouest d’un seul trait et en passant par les différents massifs montagneux n’est pas courante. Le faire sur une même année du printemps à l’automne est rare. En 1992-1993, mais aussi en hiver, l’anglais Nicholas Crane l’a fait du Cap Finisterre en Espagne jusqu’à Istanbul (Clear Waters Rising: A Mountain Walk Across Europe). En 2018, deux français, Nil et Marie ont traversé l’Europe de l’extrémité sud du Portugal jusqu’à Istanbul sur deux années. En 2019, Bruno Leroyer marche de la mer Noire en Roumanie au cabo da Roca, le point le plus occidental du continent européen, à proximité de Lisbonne. La même année, le Canadien Dylan Ivens crée et parcourt un itinéraire du cap Éminé en Bulgarie au cap Finisterre (Trans-European Alpine Route: Hike Across A Continent). Un couple slovaque, Matúš Lašan et Anna Liszewska, a suivi son parcours en 2022. C’est à ma connaissance la seule femme à l’avoir fait. La même année, Antoine Debontride traverse l’Europe de Crète à l’Atlantique (en partie en suivant mes traces dans les Balkans ou les Alpes). Samuel Knosp (L’aventure à 2 pas), Goulven Le Goff (Fou d’Europe) ont également marché d’un bout à l’autre du continent sur plus d’une année. Ce « Fou d’Europe » prévoit en 2026 de traverser le continent d’Ouest en Est, du Portugal au Cap Éminé, et cette fois du printemps à l’automne. D’autres étrangers ou anonymes l’ont sûrement fait. La traversée de l’Europe à pied est plus une affaire de passionnés endurants que d’habitués des réseaux sociaux.
L’itinéraire d’Istanbul à Lisbonne, je l’ai parcouru quasi entièrement par deux itinéraires : une fois dans sa version par les Carpates, proche de celle de Nicholas Crane et une autre fois par les Alpes Dinariques comme le TEAR. Je l’ai bien en tête mais je crains de ne plus l’avoir dans les jambes. Marcher 6600 kilomètres du printemps à l’automne est exigeant. Il faut être capable de tenir un rythme très soutenu : 220 jours, 7 mois de marche avec quotidiennement 30 kilomètres et sans jours de repos… Sur cet itinéraire montagneux, il faut aussi intégrer les aléas climatiques. Sur une période aussi longue, le mauvais temps, l’enneigement sont susceptibles de ralentir le rythme voire de contraindre à renoncer.
Je projette quand même cette année de traverser l’Europe d’Ouest en Est de l’Atlantique à la mer Noire, mais j’ai rusé. Je vais réunir les chaînons manquants de mes marches dans le sud du continent à pied mais aussi en bateau.
La première partie, de l’Atlantique à la Méditerranée relie Gaztelugatxe au Pays Basque à Peñíscola dans la région de Valence en passant par une partie de la Cordillère Ibérique que je ne connais pas et son point culminant, le Moncayo à 2314 mètres d’altitude. J’ai prévu de débuter au début du printemps au Pays Basque. C’est suffisamment proche de Toulouse pour pouvoir choisir une fenêtre météo favorable. Je garderai la partie en altitude pour l’été au moment de l’éclipse totale du soleil. Ma marche printanière se poursuivra plus à l’est de l’Aragon à Peñíscola sur la côte méditerranéenne.
Une première traversée en bateau m’amènera ensuite de Barcelone à la ville sarde mais de culture catalane d’Alghero. Là, je marcherai, toujours d’Ouest en Est jusqu’à l’archipel de la Magdalena.
Après une nouvelle traversée en bateau, je débuterai sur la côte amalfitaine pour aller à pied de la mer Tyrrhénienne à la mer Ionienne, à la pointe du talon de la botte italienne. Hormis au début en Campanie où le relief est plus montagneux, je serai ensuite dans les Pouilles sur des plateaux et plaines. A priori, pas de difficultés majeures si ce ne sont celles de l’Italie du Sud : des sentiers qui n’existent plus, des clôtures et peut-être des parties longues et monotones sur du bitume.
Le dernier trajet en bateau de mon projet des 6 Mers m’amènera de l’autre côté de l’Adriatique, à Durrës en Albanie. C’est depuis l’antiquité, l’une des portes des Balkans. L’objectif est de terminer le «boulot» avec la liaison de 15 kilomètres. Des feux de forêt ne m’ont pas permis de le faire en 2025. Mais, en Albanie, je vais marcher un peu plus avec une traversée presque complète du pays d’Ouest en Est.
Je ne referai pas la partie en Macédoine du Nord parcourue en 2025. J’ai prévu de traverser le pays en bus et de reprendre à pied dans le massif du Rila en Bulgarie. L’itinéraire passe par le pic Musala, à 2925 mètres d’altitude, point culminant de la péninsule des Balkans pour rejoindre le massif de la Stara Planina (le Balkan). La fin est assez simple et linéaire : suivre la ligne de crête jusqu’à la mer Noire par le sentier assez populaire du Kom Emine.
Au cap Éminé, probablement début juillet, je n’en aurai pas tout à fait terminé. Je rentrerai en France puis au mois d’août, je terminerai au moment de l’éclipse du soleil dans la partie la plus haute de la Cordillère Ibérique.
Si j’arrive au bout de ce projet des Six Mers, j’aurai, depuis 2012, traversé tous les principaux massifs du sud de l’Europe, j’aurai marché en continu d’Istanbul à Lisbonne, je serai passé par un certain nombre de sommets comme l’Olympe, les points culminants de la péninsule ibérique, des Balkans, des Pyrénées…, j’aurai traversé les principales îles de la Méditerranée, j’aurai marché dans tous les pays du sud du continent, je me serai enrichi de toutes ces rencontres au fil du chemin, j’aurai énormément appris sur l’histoire, la culture des pays et régions traversés.
De l’Atlantique à la Mer Noire, cette longue marche me permettra aussi de faire de nombreux liens avec mes précédentes longues marches, celles de 2012, 2014, 2016, 2018, 2019, 2021, 2023 et 2025 et notamment dans trois péninsules qui ont constitué mon terrain de jeu privilégié de ces 15 dernières années : la péninsule ibérique, l’Italie et les Balkans. C’est finalement une synthèse de toutes ces marches. En sera-t-elle la conclusion ? Je ne sais pas, je repars en 2026 et « Carpe diem, quam minimum credula postero ».
1 – De l’Atlantique à la Méditerranée : Cordillère Ibérique Nord
24 mars : Cap Matxitxako / Gaztelugatxe – Fruiz
L’Atlantique. Premier épisode de ma marche des Six Mers. Quand j’ai préparé ce projet, Gaztelugatxe m’a paru un bel endroit pour démarrer. Cette presqu’île avec sa chapelle au sommet est un endroit iconique de la côte basque. J’y étais passé lors de ma traversée de l’Espagne en 2014. J’avais aimé ce lieu sauvage avec ses falaises plongeant dans l’océan et battues par les vagues. Ce que j’ignorais, c’est que le site est maintenant très populaire. Il a servi de cadre lors du tournage de la 7ème saison de Game of Thrones. Le « Dragonstone » de la série est devenu un passage obligé des nombreux connaisseurs de Daenerys Targaryen, Jon Snow ou Cersei Lannister. Tout cela est un peu du chinois pour moi. Pour gérer l’afflux de visiteurs, un système de réservation a été même mis en place pendant la saison touristique. Ce n’est pas le cas en ce moment. C’est un peu plus calme. Heureusement, car j’ai du mal à imaginer la foule dans l’étroit escalier qui monte au sanctuaire. Le site doit perdre de son charme.

Saint-Jean de Gaztelugatxe ne doit pas sa renommée qu’à Game of Thrones. Outre la beauté du site, c’est un lieu de pèlerinage important. Je découvre un improbable lien avec une autre de mes longues marches : le Jordan Trail. J’étais passé alors à proximité de Macheronte. C’est là bas que Salomé par son envoûtante danse avait obtenu la tête de Jean-Baptiste. Le roi Hérode lui avait alors présenté sur un plateau. Le crâne se retrouve ensuite à Saint-Jean d’Angély puis un bout à San Juan de la Peña et enfin des reliques ici à Gaztelugatxe. Je le concède, ce lien entre les Six Mers et le Jordan Trail est un peu tiré par les cheveux…
San Juan de Gaztelugatxe était donc un bon point de départ pour une longue marche mais j’ai débuté quatre kilomètres avant au cap de Matxitxako. Gaztelugatxe, Matxitxako, au moins, pas de doute, je suis au Pays Basque.
Après ces quelques kilomètres au-dessus de l’Atlantique, je quitte la côte. Ma marche des Six Mers n’est pas très maritime. Je prends de la hauteur en suivant un chemin balisé, le GR123, le tour de la Biscaye. Difficile de penser que mes pas (et des bateaux) doivent m’amener d’ici à la mer Noire en Bulgarie. Le sentier grimpe bien jusqu’à 704 mètres d’altitude. Je m’éloigne de l’océan. J’ai encore quelques belles vues avant de redescendre sur l’autre versant. Je termine une belle journée ensoleillée à Fruiz. Contrairement à l’année dernière, je ne ressens pas de douleurs physiques mais vingt six kilomètres et mille cent mètres de dénivelés, c’est bien suffisant pour une première étape.
25 mars : Fruiz – Arrankuko Etxola (Refugio Biderdi)
Entre les élections municipales que je ne voulais pas louper et la période de Pâques que je voulais éviter en Espagne, je n’ai finalement pas eu une grande latitude pour caser les huit premiers jours de cette marche. Les prévisions météorologiques ne sont pas extraordinaires mais le plus important pour moi était d’avoir une première belle journée pour démarrer au bord de l’océan. Aujourd’hui, le programme est moins attrayant avec le passage par Bilbao.
Il fait frais. Les timides rayons de soleil matinaux laissent rapidement place à un temps couvert avec alternance de bruine et de petites averses. Je sors le parapluie. Je suis étonnamment bien. Pourtant les conditions ne sont pas optimales. Le temps est maussade, l’environnement est moins attrayant qu’hier. Je suis au début d’une marche et en général il faut un peu de temps pour trouver le rythme. Cette séquence est en plus courte avec huit jours de marche jusqu’à Briviesca. Ce n’est pas forcément facile à gérer dans la tête. Malgré tout cela, je marche avec plaisir.
Sur le GR280 puis le Camino Norte, j’arrive juste au-dessus du centre de Bilbao en restant dans un environnement assez naturel. La sortie est aussi rapide, d’abord le long de la rivière Nervión puis par des chemins qui grimpent dans les collines derrière la ville. La partie urbaine pour traverser cette agglomération d’un million d’habitants est courte.
À moins de dix kilomètres du centre-ville, je suis déjà en pleine nature. Sur des pistes forestières, avec le vent, la bruine ou la pluie, une température autour de 8°C, j’ai même l’impression d’être dans la montagne.

Le refuge Biderdi est le bienvenu pour passer la nuit. Il est magnifique, isolé à 650 mètres d’altitude. J’allume tout de suite le poêle pour me réchauffer et sécher mes affaires. Je pensais y être seul mais finalement Juan arrive un peu après moi. Il a prévu de faire quelques petits travaux ici demain matin. Il n’est pas très loquace et parle en plus en mangeant les mots. Par contre, il va chercher la réserve de bois et je vais au moins bénéficier de la chaleur du poêle.
26 mars : Arrankuko Etxola (Refugio Biderdi) – Amurrio
Un vent tempétueux a soufflé cette nuit avec de fréquentes averses. Heureusement, j’étais à l’abri dans le joli refuge de Biderdi. J’ai passé une nuit tranquille. Juan n’avait d’espagnol que son prénom. À vingt heures, il avait terminé son dîner. À vingt et une heure, il dormait. Cela dit, je préfère cela à un groupe d’Espagnols qui commence à préparer son repas à 22 heures et poursuit avec des discussions enflammées jusqu’à deux heures du matin.

Au lever, le ciel est bouché. Il pleut. Mais quand je démarre mon étape, j’ai droit à quelques rayons de soleil. Avec la brume, l’humidité ambiante, la lumière est belle. Je navigue autour de 700 mètres d’altitude. Les températures sont hivernales. La limite pluie-neige est prévue autour de 1000 mètres. J’y aurai peut-être droit les jours prochains.
Depuis mon départ, je marche en général sur de bons chemins avec des pistes forestières et de beaux sentiers. C’est encore le cas aujourd’hui avec le GR123 jusqu’à Laudio. Pour rejoindre Amurrio, j’ai un itinéraire maison mais tout aussi agréable. La journée est moins humide qu’hier avec juste quelques averses.
J’arrive assez tôt à Amurrio. Cela me laisse le temps d’étudier les prochaines étapes. Demain, cela devrait aller mais ensuite samedi, il devrait pleuvoir toute la journée et dimanche, la limite pluie-neige va baisser. Je sécurise donc ces deux soirées pour être au sec et au chaud. Il me restera à trouver un endroit correct pour demain soir.
27 mars : Amurrio – Valpuesta
D’Amurrio, je dois monter à plus de 900 mètres d’altitude pour poursuivre en Castille et León. Le plateau castillan domine par d’abruptes falaises la vallée basque. J’ai de la chance, le ciel s’éclaircit au moment où j’attaque la partie la plus raide et spectaculaire de l’ascencion. Je suis entouré de parois verticales et de pitons rocheux.
En haut, je rejoins l’itinéraire de ma Vuelta-Volta, le tour de la péninsule ibérique à pied. J’étais passé ici en 2023. C’était au cœur de l’été. Le Nervión était à sec et je n’avais donc pas pu voir la spectaculaire cascade, une chute d’eau de 220 mètres. C’est la plus haute d’Espagne et la seconde en Europe. Cette fois-ci, elle coule bien. Je l’entends. Je la devine mais je ne la vois pas. Il faudra que j’imagine un troisième passage par ici…
Alors qu’au Pays Basque, j’avais l’impression d’être en montagne à 600 mètres d’altitude. Ici, en Castille, j’ai l’impression d’être en plaine à 900 mètres. Les paysages sont beaucoup plus ouverts avec de vastes horizons. L’atmosphère est moins humide. Il y a même quelques rayons de soleil. Alors que côté basque, j’ai souvent marché dans la brume et avec du crachin
Après une bonne pause à Berberana, le premier village castillan, je poursuis. Je veux profiter de ma dernière belle journée (c’est à dire sans trop de pluie) pour m’avancer. Demain et dimanche ne devraient pas être terribles. Je marche jusqu’à Valpuesta. Cela fait une bonne étape de 39 kilomètres et 1600 mètres de dénivelés positifs. Je suis étonné d’être aussi en forme au début d’une longue marche alors que j’ai moins fait d’exercices physiques ces derniers mois.
Valpuesta est un joli village avec une belle et grande collégiale, des maisons blasonnées, d’autres à colombages.

Il n’y a pas d’hébergement ; en questionnant , une habitante, Yolanda me propose de dormir chez elle. Ils vivent au rez-de-chaussée et elle m’installe au premier étage de la maison. J’ai une chambre, une cuisine, une salle de bain. Demain matin, il devrait faire 3°C avec de la pluie. J’ai une chambre avec vue sur la collégiale, c’est parfait.
28 mars : Valpuesta – Quintana Martín Galíndez
Je poursuis vers le sud mais j’ai encore un dernier passage dans le Pays Basque. La limite entre cette région et la Castille est un peu tortueuse. Depuis hier, je passe plusieurs fois de l’une à l’autre. Le village abandonné de Ribera que je traverse au milieu de l’étape est au bout du bout de la province basque d’Alava. En 1940, soixante habitants vivaient ici. Le village ne s’est complètement vidé qu’à la fin des années 60. C’est assez récent. Quand je suis né, des gens habitaient ici. Les maisons étaient debout. Des maisons, il ne reste que des pans de murs envahis par les ronces. C’est impressionnant comment en guère plus d’un demi-siècle, la nature a repris ses droits. L’église du XIIIè qui menaçait aussi de tomber en ruines a été restaurée. La charpente est neuve. Je peux rentrer à l’intérieur pour voir de belles fresques.
Après le prospère et industriel Pays Basque, je rentre dans l’Espagne vide. Comme lors de mon TransIberian Trail, je vais traverser cette zone dépeuplée de Castille et d’Aragon.

Ce matin, à San Zadornil, j’ai pu visiter le petit musée ethnologique. Il n’y a pas de gardien. Pour rentrer, c’est simple et cela se fait en ligne. J’ai réservé sur un site internet et j’ai reçu un code pour ouvrir la porte. Des photos montraient le village dans les années cinquante. Sur certaines, on voit la salle de cinéma pleine. Sur d’autres photos, les habitants endimanchés se promènent dans les rues du village. San Zadornil n’est pas abandonné mais je n’ai pas vu une seule personne quand je l’ai traversé.
Quintana Martín Galíndez où je dors ce soir fait relativement prospère à côté. Peut-être est-ce dû à la centrale nucléaire de Garoña à proximité. Elle a été arrêté en 2012 mais beaucoup de personnes sont employées à son démantèlement. L’Espagne a décidé de sortir progressivement du nucléaire. Cinq centrales sont encore en fonctionnement. Elles produisent 20% de l’électricité du pays.
29 mars : Quintana Martín Galíndez – La Aldea
Hier et aujourd’hui étaient les deux journées avec les plus mauvaises prévisions météorologiques. J’avais donc prévu deux étapes assez courtes et avec un hébergement pour la nuit. Finalement, le temps est assez clément. Il fait froid mais il n’y a que de brèves averses. Le vent souffle et balaie les nuages laissant quelques brèves apparitions du soleil. C’est souvent furtif. Je n’ai pas le temps de prendre une photo mais cela donne de très belles lumières avec le ciel noir, l’éclairage sur un point du paysage. J’aime marcher à cette période de l’année. Les couleurs sont belles. La campagne est verdoyante. Les arbres sont en fleurs.
Ce matin, l’église de Frias, perchée sur un rocher apparaît au loin, illuminée par un rayon de soleil. Un arc en ciel et les nuages complètent le tableau. Arrivé au bord de l’Èbre, j’ai droit aussi à une très belle lumière. Plus loin, c’est toute la cité médiévale de Frías qui resplendit sous le soleil avec son église au bout d’un promontoire, la tour du château en équilibre sur un rocher et ses maisons suspendues à flanc de falaise.

Je passe un long moment à visiter cette ville. Deux habitants ne manquent pas de me souligner qu’elle a ce titre. C’est, me disent-ils, la plus petite ville d’Espagne, d’Europe même selon un d’eux. Il n’y a que deux cents habitants. Frías a le statut de « cité » depuis 1435. Un comte a bien tenté d’oter ce titre et les droits afférents mais la population s’est révoltée. C’était il y a six siècles mais visiblement, les habitants sont toujours fiers de cette passe d’armes.
Autre fait notable de Frías, le portail roman de l’église Saint Vincent se trouve au musée des cloîtres de New York. En 1904, la tour clocher de l’église s’est effondrée et pour financer sa reconstruction, le portail a été vendu. Il est maintenant exposé à proximité du cloître dit de Bonnefont en Comminges ou d’un chapiteau de la collégiale de Saint-Gaudens.
L’étape est belle avec ensuite le passage par Tobera avec ses cascades et son église sous une voute rocheuse. Je termine dans le petit hameau de la Aldea. Une association culturelle fait résidence d’artistes et auberge. Un bel endroit pour ma dernière nuit de cette première séquence de ma marche des Six Mers.
30 mars : La Aldea – Briviesca
Cette dernière étape jusqu’à Briviesca n’est pas à l’image de ma marche depuis Gaztelugatxe. Je termine par une partie plate, monotone et avec du bitume. Je suis sur un chemin officiel : le camino basque de l’intérieur ou voie de Bayonne. Les chemins de Compostelle sont très populaires en Espagne. Pourtant, à maintes reprises lors de mes marches, c’est là que j’ai trouvé le moins d’intérêt avec plus de bitume et un environnement moins naturel, plus urbanisé. J’ai du mal comprendre pourquoi il n’y a pas plus de randonneurs sur les beaux sentiers souvent bien balisés dans les monts Cantabriques, les sierras du centre de la péninsule ou dans l’arrière pays méditerranéen.

Le parcours de cette semaine en est un bon exemple. J’ai marché sur de bons chemins, très souvent balisés. Les paysages étaient variés avec la côte atlantique, la montagne basque, le relief calcaire ensuite avec des gorges et des cascades. J’ai aussi traversé des beaux villages. Les conditions météorologiques n’étaient pas optimales mais je n’ai pas eu trop de pluie. Au moins, je n’ai pas souffert de la chaleur…Le seul regret, c’est d’avoir eu de la brume lors de mon passage au saut du Nervión.
Je commence à être un habitué des marches en Espagne. J’ai été surpris par les contacts que j’ai eus. J’ai pu discuter, échanger à plusieurs reprises. J’ai même été invité un soir. C’est suffisamment rare pour être souligné.
Cette semaine est une belle réussite. Cerise sur le gâteau, j’ai été rassuré par ma condition physique. Je ne suis pas dans la situation de l’année dernière.
Je reprends normalement le vendredi 24 avril depuis Aranda de Moncayo. Je marcherai ensuite sans interruption jusqu’à la mer Noire.
24 avril : Aranda de Moncayo – Calatayud
Aranda de Moncayo – Aragon. Les conditions sont idéales pour une reprise. Il ne fait pas chaud, il ne pleut pas. Je repars cette fois pour de bon. Je devrais maintenant avancer en continu à pied et en bateau pour arriver début juillet au Cap Éminé sur la côte de la mer Noire. Il ne me restera alors qu’à terminer la traversée de la partie la plus haute de la Cordillère Ibérique. Mais ça, cela sera mi-août, pour l’éclipse totale du soleil.
Aranda de Moncayo ne compte que 112 habitants mais historiquement, elle avait un statut de ville. Dans les années 50, il y avait encore plus de mille habitants. En moins d’un siècle, sa population a été divisée par dix. C’est impressionnant et c’est le reflet du déclin démographique de cette région. J’en ai déjà souvent parlé lors de mon TransIberian Trail et au début de cette longue marche. Je vais à nouveau être confronté à cette situation, à cette « démothanasie » d’ici à Peñíscola. Je vais traverser un quasi désert humain.
Je quitte le village par le GR90.2. Il passe par un petit sommet à 1418 mètres d’altitude où se trouve la chapelle de la Virgen de la Sierra et aussi… plusieurs antennes relais. À l’ouest, il me semble qu’il reste un peu de neige au sommet du Moncayo à 2314m, le point culminant du système ibérique. La montagne n’est pas impressionnante. C’est un vaste dôme.
Je suis un peu en altitude mais l’environnement est plutôt méditerranéen. Sur les hauteurs, la végétation est chétive, avec quelques résineux et des chênes verts. Plus bas, des oliviers, vignes, amandiers, pêchers, cerisiers sont cultivés. Quelques parcelles sont emblavées. Je suis encore au cœur du printemps mais la végétation commence déjà à sécher. Cela doit être une fournaise ici en été.
Ce n’est pas la Normandie ! Ce serait même plutôt le grand ouest américain après Aniñón. La Sierra de Armantes a des massifs rocheux ocres, rouges qui évoquent le far west. Le sentier qui la traverse est très agréable. Pour bivouaquer, ce n’est pas l’idéal. Il n’y a pas du tout d’eau.

Comme j’en avais l’intention ce matin, je poursuis jusqu’à Calatayud. C’est une belle étape. Avec 38 kilomètres, elle est longue pour une reprise. Avant de rentrer dans le désert humain aux confins des provinces de Saragosse et Téruel, il me faut faire un gros ravitaillement et profiter des commodités qu’offre Calatayud, la seule « grande » ville de ma traversée de l’Aragon.
25 avril : Calatayud – Cabane de Collarte
Je suis dans cet espace dépeuplé baptisé la Serranía Celtíbera. Vaste à peu près comme l’Occitanie ou la Belgique et les Pays Bas réunis, la densité de la population y est de 7 habitants au kilomètre carré. La plus grande ville, Cuenca compte un peu plus de cinquante mille habitants. Calatayud avec à peine vingt mille habitants fait quand même partie des « grandes villes » de ce territoire derrière Cuenca donc, Soria et Teruel. C’est aussi la quatrième ville d’Aragon. Elle doit sa relative prospérité à sa position géographique sur l’axe de passage entre Saragosse et la vallée de l’Èbre au nord et Madrid et l’Andalousie au Sud. L’ancienne Qalʿat ʾAyyūb musulmane est aujourd’hui desservie par l’autoroute et la ligne à grande vitesse Madrid-Barcelone.
Trop fatigué hier soir pour faire les courses, je débute ma journée assez tard après un gros ravitaillement. Hormis aujourd’hui à Tobed, je ne devrais pas trouver d’épicerie sur les 160 prochains kilomètres.
Malgré les 38 kilomètres dans les jambes, j’ai quand même visité hier soir la collégiale Santa María. Je suis même monté au sommet du haut clocher. La collégiale fait partie des monuments de l’architecture mudéjar en Aragon classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. À partir du XIIè siècle, dans cette région de reconquête, les nouveaux maîtres catholiques ont confié la réalisation d’édifices religieux, palais, monuments à des artisans arabes, les Mudéjars. Les riches éléments décoratifs en brique sont caractéristiques de cet architecture. Les façades sont ornées de moulures en losanges (sebqa), étoiles, frises à motifs croisés et entrelacés. J’en vois de beaux exemples comme hier à Aniñón avec sa vaste église, à Calatayud dans la collégiale Sainte Marie ou dans la modeste église de Belmonte de Gracián avec son abside et son clocher décorés. Mais j’ai le le plus bel exemple de cette architecture en fin de journée à Tobed. La façade de l’église Santa Maria est une merveille avec profusion de décors en brique soulignés par des bandes d’azulejos. Comme la collégiale de Calatayud, elle est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre du bien « Architecture mudéjar de l’Aragon. Elle a été construite au XIVè siècle sous l’impulsion de l’antipape (pape d’Avignon) Benoît XIII aussi nommé Papa Luna. Il était originaire de la région, à quelques kilomètres de Calatayud. Il en a confié la réalisation à deux grands maîtres de l’art mudéjar : Mahoma Rami et Mahoma Calahorri.

Je poursuis jusqu’à la cabane de Collarte à 950 mètres d’altitude. C’est à nouveau une longue journée. J’attaque cette deuxième partie à un rythme soutenu mais à côté de la cabane, il y a une fontaine. Dans cette région, c’est un bien rare.
26 avril : Cabane de Collarte – Cerveruela
En Espagne, beaucoup de villages, même petits ont conservé un bar. C’est souvent le seul et dernier commerce en activité. Pour moi, ce sont des pauses appréciées. Je peux discuter. Je complète mon régime alimentaire avec des tapas et je bois un coup. C’est le cas à Encinacorba en fin de matinée après treize kilomètres.
Avec 182 habitants, Encinacorba est un village assez important. Ensuite, je vais encore descendre d’un cran. Sur les cent dix prochains kilomètres, je vais en traverser neuf. Au total, la population n’y est que de 432 habitants. Et encore, il s’agit de la population recensée. En Espagne, des habitants préfèrent se faire enregistrer dans leur village d’origine même s’ils n’y habitent plus. Cela permet d’attribuer des subventions à la commune.
La densité de la zone que je vais maintenant traverser est inférieure à 2 habitants au kilomètre carré. C’est moins que la Sibérie russe ou la Mongolie, le pays le moins dense au monde. Beaucoup de ces villages ont vu leur population divisée par dix depuis 1950. L’écart est encore plus important si l’on remonte au début du XXè siècle avant la guerre civile ou la grippe espagnole.
À Cerveruela, je suis en dessous de la jauge pour qu’il y est encore un bar. Je discute avec une dame originaire d’ici. La population officielle est de 34 habitants mais ils ne sont que sept à vivre ici à l’année. Elle habite Saragosse et vient au village certains weekends et pour les vacances.
Cette exode rural est spectaculaire à partir de 1950. Sergio del Molino, auteur de l’essai « La España vacía » (L’Espagne vide) nomme cette période de bascule du monde rural vers les villes, le Gran Trauma (le Grand Traumatisme). À Cerveruela, il y avait trois cent habitants en 1950. Vingt ans plus tard, à peine deux décennies, ils n’étaient plus que trente. En 1991, il restait 4 habitants. Le village s’est vidé d’un coup comme si subitement, pris de panique, les villageois avaient fui.
Le cas de l’Espagne est vraiment particulier. Le pays était en retard par rapport aux autres pays européens. Dans les campagnes, certains villages n’avaient pas encore les trois services de base : une route, l’électricité et l’eau courante. L’industrialisation, le développement économique a créé un subit appel d’air. Les campagnes se sont vidées d’un coup. Les habitants sont allés trouver une meilleure existence dans les grandes villes du pays ou ont émigré ailleurs en Europe.

À Cerveruela, je n’ai pas droit à une « cerveza » mais je m’arrête ici. Les deux premières étapes ont été longues. Je plante ma tente à proximité de la rivière. Cela me permet de me rafraîchir un peu. Il y a un robinet à proximité. C’est le luxe à ma disposition ce soir.
27 avril : Cerveruela – Bea

Je fais une pause sur la place du village de Lanzuela. Il n’y a pas âme qui vive. Pas une voiture ne circule sur la Calle Mayor. Le silence est juste troublé par le gazouillis des hirondelles qui volent de sous-toiture en sous-toiture. Officiellement, il y a 24 habitants ici. En réalité sûrement beaucoup moins. Je ne vois pas même pas de personnes âgées se promener. Depuis mon départ les villages étaient un peu animés. La Saint Georges est un jour férié en Aragon. Avec un pont de 4 jours, les villages avaient retrouvé un peu d’animation. Hier à Cerveruela, j’entendais les cris des enfants. Des touristes dormaient à la casa rural (gite rural). Aujourd’hui, nous sommes lundi et il ne reste plus que les rares habitants permanents.
J’ai quitté la province de Saragosse et je suis dans celle de Teruel. Avec celle de Soria, c’est celle la moins densément peuplée et celle où l’exode rural a été le plus important. En un siècle, la population de la province a été divisée par deux, passant de 260000 habitants à 130000.
Les Romains décrivaient déjà cette région comme austère, montagneuse et inculte. Et effectivement, je marche à travers des paysages vierges de toute présence humaine. Au-dessus de Cerveruela, je monte sur un petit sentier dans des collines boisées de chênes verts. À perte de vue, je ne vois aucune trace de civilisation. Parfois, une bergerie abandonnée témoigne de la présence humaine dans le passé. Comment des gens pouvaient-ils vivre dans un tel environnement ? Hier, la patronne roumaine (ils sont nombreux à avoir migré en Espagne) du bar d’Encinacorba me disait que la végétation verdoyante, les grands arbres lui manquaient.
– Ici toutes les plantes piquent !
C’est vrai qu’il vaut mieux ne pas s’aventurer là où la nature a repris ses droits. C’est mon inquiétude quand je vois que le sentier est moins marqué. Mais depuis le départ, tout se passe bien. Je suis souvent sur des chemins balisés. Les jonctions incertaines ne m’ont pas posé de problème. C’est rare de ne pas avoir les jambes lacérées par les ronces et les épineux !
La marche est agréable. Les sentiers suivent les traces des anciens chemins qui reliaient les villages entre eux ou avec les bergeries. C’est paisible. La lavande, les genêts, les asphodèles sont en fleurs.
Après Fombuena, le paysage change. Je suis sur un immense plateau à plus de mille mètres d’altitude. Après une raide montée, je domine un vaste horizon au sommet du Modorra de Cucalón à 1482 mètres d’altitude. Par temps clair, il paraît que l’on peut voir les Pyrénées, le Moncayo et la Méditerranée.
Je termine la journée à Bea à 1120 mètres d’altitude. Trente habitants y sont recensés. Douze y vivent à l’année. La densité y est inférieure à 1 habitant au km2. J’espérais dormir dans l’hostel du village. En marchant, je pensais au repas consistant ce soir, à la bière et au confort d’une chambre d’hôtel. Mais après le week-end à rallonge, les patrons ont fermé aujourd’hui. J’ai quand même droit à une bière que m’offre une habitante. Je peux m’installer sur le terrain de basket, dans un endroit à l’abri du vent et avec l’eau à côté. Cela me permet de faire une lessive, ma toilette. Le repas sera sommaire mais je m’en sors pas mal.
28 avril : Bea – La Rambla de Martín
Avec mes étapes dans ces petits villages, je peux discuter avec les habitants. C’était le cas hier soir alors que j’étais assis devant l’hostal. Je connais maintenant le quart de la population de Bea. Myriam m’a offert une bière. J’ai rencontré Luis, 92 ans sur son fauteuil roulant. J’ai longuement discuté avec José Antonio, un chauffeur de bus de Saragosse originaire d’ici et à la retraite dans 3 mois. Il me disait apprécier le calme, la nature et l’air frais de son village. Frais, il peut l’être. Le 7 décembre 1963, alors qu’il avait juste 6 mois, le record historique de froid en Espagne a été enregistré dans la petite ville voisine de Calamocha : -30°C. La région mérite bien son nom de Sibérie espagnole à la fois pour sa faible densité et pour la rigueur de ses hivers.
En cette saison, les nuits sont fraiches autour de 10°C. Dans la journée, les températures montent autour de 20°C. Pour marcher, c’est bien. Pour peu que le soleil se cache et que le vent se lève, il fait presque froid à l’arrêt.
En début de soirée, José Antonio vient m’amener une bière et à manger. J’ai finalement tout le confort : un endroit à l’abri, une prise électrique pour recharger le téléphone, l’eau potable, la bière et un dîner amélioré. J’apprécie d’autant plus qu’avec quatre nuits consécutives en bivouac, mes réserves de nourriture s’amenuisent.
Je poursuis dans ce vaste espace en altitude. Je passe à 1400 mètres mais le relief est presque plat. J’ai déjà marché dans des endroits reculés d’Espagne mais comme ici, jamais. L’Espagne accueille près de cent millions de touristes par an. Combien viennent se perdre ici ? Il faut dire que ce n’est pas l’endroit le plus attractif. En ce moment, il y a de la verdure. L’été avec les paysages grillés par le soleil, cela doit être terrible.
La pause à Torrecilla del Rebollar fait du bien. Comme dans tous les villages, les maisons sont ramassées autour de l’église. Il n’y a aucune habitation en dehors du noyau villageois. Cela donnent l’impression de lieux assez importants avec une belle aire de jeu, un mini terrain de football, un terrain de basket comme hier à Bea (en partie couvert). L’église est souvent assez imposante. Mais ces villages ne vivent que pendant de courtes périodes de l’année.
À Torrecilla del Rebollar, il y a officiellement 110 habitants. Le bar est ouvert. La gérante, d’origine hongroise, me dit qu’ils ne sont que cinq à vivre à l’année ici. Elle pense arrêter. Hormis pendant les vacances et le week-end, il n’y a personne. L’hiver à 1150 mètres d’altitude est très rude. J’ai de la chance, le secrétaire de mairie fait sa permanence le mardi. Il vient de Teruel à une heure de voiture et il déjeune au bar. La gérante a fait la cuisine et je peux avoir un menu complet. Cela améliore mon régime alimentaire et elle double son chiffre d’affaires de la journée. Nous sommes tous les deux gagnants.
À Fuenteferrada, le village suivant, 12 habitants permanents, le bar est ouvert. Je ne rate pas l’occasion et fait une nouvelle pause avant de poursuivre dans une zone encore plus désertique. Le prochain village est à 28 kilomètres d’ici. Le bar est étonnamment animé. Je vois une bonne dizaine de clients durant cette pause. On me pose des questions. Quelqu’un me paye ma boisson. Je vais revoir mon jugement sur l’Espagne.

Dans les villages traversés, je ne compte pas la Rambla de Martín où je dors ce soir. Le lieu est en état de mort clinique. Plus de cent habitants vivaient ici de l’agriculture ou dans des mines de lignite. C’était une commune jusqu’à 1968. En 1998, la population est descendue à zéro. En-dessous de l’église, les maisons tombent en ruines. Plus bas, au bord de la route, elles sont en bon état. Elles doivent être occupées pendant les vacances. En 2020, deux habitants ont été recensés ici. Je ne sais pas s’ils vivent réellement ici. Je verrai ce soir. Il n’y a aucune voiture. Toutes les maisons sont fermées. Je peux me laver sans gêne au robinet sur la place. Je prends mes aises dans un patio avec tables et chaises. Ce soir, je m’installerai probablement dans la partie haute du village. Les maisons sont en ruines mais l’église tient le coup et le porche me semble offrir un abri approprié.
29 avril : La Rambla de Martín – Aliaga
Le ciel est gris. Il est tombé quelques gouttes cette nuit. J’ai bien fait de m’installer sous le porche de l’église Nuestra Señora de la Asunción.
Je quitte la Rambla de Martin dans le même silence où je l’ai trouvée hier. C’est assez étrange comme ambiance. Je pourrais avoir l’impression d’être le dernier être humain sur terre s’il n’y avait pas quelques signes d’humanité. Certaines maisons sont en bon état avec tables et chaises de jardin sur la terrasse. Les champs sont cultivés jusque très haut en remontant la vallée. Je vois un troupeau de moutons dans un enclos.
Combien de temps ce village va-t-il continuer à vivre un peu, ne serait-ce que le temps des vacances ? Les personnes âgées qui viennent ici sont les dernières à avoir vécu leur enfance ici. Ils retrouvent peut-être leurs anciens camarades de l’école. Deux générations plus tard, quel sera leur lien avec la Rambla de Martín?
Je passe par l’ancienne ligne du front d’Aragon. Les républicains tenaient les stratégiques localités minières face aux nationalistes. Je suis dans une région encore plus déserte que les jours précédents. Les mines de lignite et de charbon ont fermé. Des terrasses autrefois cultivées sont en friche. Il n’y a pas d’élevage. Le district des Vallées Minières a vu sa population divisée par trois en moins d’un siècle.
Après un joli passage dans le barranco del Chorredero, je remonte une vallée. Il y a de l’eau. Le ruisseau coule abondamment. Je passe devant des ruines de maisons, de bergeries, un grand moulin abandonné. Plus haut, les champs sont cultivés mais je ne retrouve de la présence humaine qu’à Mezquita de Jarque. Je suis à nouveau sur un vaste plateau à plus de 1200 mètres d’altitude. Je marche vingt kilomètres presque tout plat, tout droit.

À Aliaga, je termine une séquence de ma marche. J’arrive aux confins orientaux de l’Aragon. Je vais maintenant traverser des endroits plus touristiques. Je vais trouver plus de structures d’hébergement. Le relief va être plus marqué, les paysages plus spectaculaires. À Aliaga, Il y a un camping, deux hôtels, une auberge, une épicerie.
De Calatayud, j’ai marché cinq jours, 160 kilomètres dans un vaste territoire dépeuplé. André Malraux situe une partie de l’action de son roman « L’espoir » dans la province de Teruel au moment de la guerre civile. Il évoque au sujet de cette région, l’Espagne éternelle. Cette Espagne n’est pas éternelle. Cette terre sans pain, pauvre n’existe plus. Les villages se sont vidés. Le pays s’est enrichi. Mais j’ai marché pendant ces cinq jours dans le décor de cette Espagne telle qu’on se l’imaginait dans le passé. Je n’ai pas traversé les lieux les plus « instagrammables » du pays mais je me suis régalé à marcher dans cette Espagne profonde.
30 avril : Aliaga – Villarluengo
L’étape du jour était instagrammable, spectaculaire pratiquement de bout en bout. Je n’ai pas fait la photo torse nu de dos et les bras tendu. J’ai estimé que le paysage valait mieux que mon dos vieillissant et pas assez musclé… D’Aliaga, un sentier longeant le Río Guadalope a été aménagé. Cette rivière s’engouffre dans un impressionnant canyon avec à certains endroits, deux falaises verticales séparées de quelques mètres. Il serait impossible de passer par là sans les impressionnants aménagements pour ce chemin de randonnée. Des escaliers sont fixés sur les parois rocheuses. Des passerelles métalliques au-dessus du torrent, à flanc de falaise, permettent de franchir les parties les plus étroites. Je ne sais pas comment ils ont pu construire tout cela. L’accès est très difficile. Les ouvriers ont dû travailler sur des postes très exposés. Sur ces passerelles suspendues au-dessus du vide, c’est assez impressionnant. Il ne faut pas avoir le vertige à certains endroits. Je ne sais pas si cela attire beaucoup de touristes mais pour la première fois depuis une semaine, je vois des marcheurs, une grosse dizaine en tout. Ce n’est pas la foule en ce jeudi du mois d’avril. Ce n’est pas plus mal. Je n’ai pas à patienter aux passages les plus exposés.

Après être descendu à 800 mètres d’altitude, je remonte à 1100 sous un gros orage de pluie et de grêle. Je suis mieux là que dans le canyon ! À Villarluengo, village accroché au sommet d’une falaise, je dors à nouveau à l’hôtel. J’affectionne en Espagne ces petits établissements propres, simples, pas cher et conviviaux.
1er mai : Villarluengo – Olocau del Rey
Je quitte l’Aragon par des anciens chemins qui reliaient Villarluengo aux fermes et bergeries des environs. Passé un vieux pont, une bonne calade bordée de murs en pierre sèche monte sur le plateau en face de Villarluengo. Je pensais arriver dans une zone désertique et dépeuplée. Ce n’est pas le cas. Il y a des fermes abandonnées, des « masías » (mas). Certaines sont belles, massives avec de solides murs en pierre. Mais d’autres sont en activité avec étables modernes et électricité. Les champs sont cultivés. Il y a de l’eau. Les paysages sont assez verdoyants. Avec le ciel nuageux et quelques rayons de soleil, la lumière est belle. L’horizon est dégagé.

Plus loin, je retrouve un paysage plus aride. Les anciennes masías sont toutes en ruines. C’est plus austère et c’est toujours aussi solitaire comme marche. Avec le temps couvert et frais, j’avance d’un bon pas. Les chemins sont bons.
J’ai un dernier obstacle à franchir avant de quitter l’Aragon. Le vallon de la masía de la Rambla est clôturé. Ça a l’air d’avoir été réalisé assez récemment. Contourner tout le secteur impose un très long détour. J’ai été expert en franchissement de clôtures. Il me faudra peut-être le redevenir en Sardaigne et en Italie. Ici, ce n’est pas la peine. Le portail n’est pas cadenassé. Je suis ensuite aux aguets. Je ne suis pas à l’aise avec la crainte de croiser le propriétaire, des chiens de garde ou d’arriver à la sortie sur un obstacle plus difficile à franchir. Ce n’est pas le cas. Je ne vois personne et le portail pour quitter la zone n’est pas cadenassé.
Je suis dans l’ancienne région du Maestrazgo à cheval entre Aragon et Valence. Elle doit son nom aux « Maîtres » de l’ordre du Temple. C’est une terre de reconquête. Le Cid a guerroyé dans la région. Quand les rois catholiques ont vaincu les musulmans, les ordres religieux se sont installés ici, les Templiers puis l’ordre de Saint Jean de Jérusalem et ceux de Calatrava, de Montesa.
Je termine l’étape à Olocau del Rey, village à l’ouest de la région de Valence dans la province de Castillon. Je suis encore en altitude, à 1050 mètres mais la Méditerranée se rapproche.
2 mai : Olocau del Rey – Morella
Dans un district où le valencien (proche du catalan) est la langue majoritaire, Olocau del Rey est lui le seul village où les habitants sont traditionnellement castillanophone. Un dicton local dit « Les fonts baptismaux sont aragonais, la justice valencienne ».
Pour moi, hier soir cela a été plutôt l’occasion de pratiquer mon bulgare. J’essaie de le maintenir en travaillant mes leçons les soirs où je ne suis pas trop fatigué. C’est ce que j’ai fait dans ma chambre à Olocau del Rey avant de faire mes courses. Quand l’épicière m’a dit qu’elle était bulgare, j’ai sauté sur l’occasion. La leçon du jour était « Красив роман е любовта » (L’amour est un joli roman). La pratique avec l’épicière sous les yeux de son fils a été plus prosaïque…
En terminant la journée à Morella, je rejoins le GR7 et ma Vuelta-Volta. J’écrivais en 2023 : « J’étais un peu déçu car j’attendais beaucoup de la vue à l’arrivée par la colline d’en face. Mais, une bonne averse a un peu gâché la perspective ». Ma deuxième arrivée n’est pas mieux réussie. Hormis en tout début de matinée, la journée a été grise, triste avec du vent, de la fraîcheur et des petites averses. Face à la ville fortifiée, je distinguais à peine le fort au sommet de la colline. Comme pour le saut du Nervión, il faudra prévoir un troisième passage…

Apparemment, je vais avoir ce temps gris, humide et frais pour mes dernières journées jusqu’à la Méditerranée.
3 mai : Morella – Vallibona
Il y a trois ans, après une étape de 36 kilomètres et 1140 mètres de dénivelés positifs, j’avais visité Morella. J’étais monté au sommet du donjon qui domine la forteresse construite au sommet de la colline qui domine la ville. Trois ans plus tard, après une étape de 32 kilomètres et 970 mètres de dénivelés positifs, cela me porte peine d’aller au supermarché à 200 mètres de l’hôtel…
Je prends mon petit déjeuner sans me presser. Dehors, le ciel est gris, il pleuviote. Ce n’est pas très encourageant. La patronne est Roumaine. Ils sont plus de cinq cents mille en Espagne. C’est la deuxième plus importante population d’immigrés après les Marocains.
Autres immigrés et autre temps, ceux fuyant l’inquisition de l’église catholique. Cette région a été un refuge pour certains cathares. Des « infidèles » originaires de Montaillou, en Ariège, « le village occitan » d’Emmanuel Le Roy Ladurie vivaient à Sant Mateu où je passerai demain. Bélibaste, connu pour être le dernier cathare s’est établi en 1314 à Morella. De retour en Languedoc, il est arrêté, jugé et brûlé en 1321 à Villerouge-Termenès. J’y étais passé lors de ma Grande Traversée de la France en 2020.
Sur les photos de 2023, Morella est sous la grisaille avec de la pluie à l’arrivée comme au départ. C’est pareil cette année. Il fait frais. Il pleut sans interruption. Heureusement le sentier est bon. Il n’y a pas de vent. Je marche à l’abri sous mon parapluie.
En début d’après midi, j’arrive à Vallibona. La pluie s’est arrêté. Le ciel s’éclaircit. J’avais initialement prévu deux nuits en bivouac pour terminer et avoir une journée de battement avant de prendre mon bateau pour la Sardaigne mercredi soir. Aujourd’hui, je devais encore marcher une grosse dizaine de kilomètres pour trouver une fontaine, plus haut dans la montagne. Les prévisions météorologiques sont médiocres pour ce soir et demain. Je n’ai marché que 18 kilomètres mais je préfère opter pour le confort avec les deux prochaines nuits à l’hôtel. Je repartirai sec demain. Vallibona est un joli village.

En 2023, j’avais fait une pause à l’hôtel. Je l’avais trouvé très sympa, un peu atypique pour l’Espagne. Il n’y a pas la télévision allumée en permanence mais de la musique jazzy. Sur les murs sont affichées des vieilles photos noir et blanc, des lithographies, des couvertures d’albums de Tintin. Il y a trois ans, j’avais poursuivi mon chemin et fait une étape de 44 kilomètres et 1620 mètres de dénivelés positifs après les 36 kilomètres de la veille. Cette fois, je m’arrête ici après 18 kilomètres. O tempora, o mores !
4 mai : Vallibona – Sant Mateu
Hier soir, j’avais deux options. La première était de bivouaquer au milieu de nulle part, dans l’humidité. J’aurais dîné avec ma traditionnelle purée-sardines courbé dans ma tente en espérant que la pluie ne dure pas trop longtemps. La deuxième option, que j’ai choisi, était d’être au sec dans ce très agréable hôtel de Vallibona. Douché, au chaud, j’ai excellemment dîné. Les plats étaient faits maison. C’était beaucoup plus fin que les menus habituels en Espagne. Le petit vin rouge de la Rioja était agréable. J’étais le seul client dimanche soir. La patronne, très sympathique était aux petits soins. Je ne regrette pas mon choix.

De Vallibona, j’ai un dernier passage au-delà de 1000 mètres d’altitude, à 1182 mètres exactement. De là, on doit pouvoir voir la Méditerranée. Elle n’est qu’à une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau. Mais le ciel est couvert.
La fin de l’étape à Sant Mateu est dans la plaine. J’ai changé d’environnement. Je marche dans des oliveraies et des pinèdes. Le temps n’a pas trop changé. Il fait certes moins frais à cette altitude mais c’est toujours aussi humide. Un orage éclate alors que je suis arrivé à l’hôtel. J’ai bien fait d’opter hier et aujourd’hui pour une nuit à l’abri.
5 mai : Sant Mateu – Peñíscola
De Sant Mateu à la Méditerranée, il me reste deux séries de collines à franchir. Alors que depuis le départ, je marche presque en permanence sur des chemins balisés GR ou PR, ce n’est pas le cas jusqu’à Santa Magdalena de Polpís à 24 kilomètres de Sant Mateu. Je suis donc presque surpris de trouver des bouts de sentiers bien débroussaillés. Heureusement, car ces collines sont couvertes par un maquis infranchissable autrement.
Du coup, je marche à un bon rythme et j’arrive à Santa Magdalena de Polpís guère après midi. C’est beaucoup plus tôt que je ne le pensais. Je peux ainsi terminer ma marche ce soir à Peñíscola. Je n’ai plus que 12 kilomètres à faire dans l’après-midi.
Sur la dernière série de colline avant la mer, je passe par la forteresse de Santa Magdalena. Construite par les Arabes, elle a été une possession des Templiers et de l’ordre de Calatrava. Cet ordre a été fondé, faut-il le rappeler, par un Commingeois. Raymond de Fitero était en effet natif de Saint-Gaudens.
Il ne me reste plus qu’à rejoindre le bord de mer par un bon sentier. Je suis surpris par la température de l’eau. Avec le temps frais et maussade, je m’attendais à ce qu’elle soit plus froide. La baignade est très agréable.
J’avais débuté au bord de l’Atlantique à Gaztelugatxe, le Dragonstone de la 7ème saison de Game of Thrones. Peñiscola est le Meereen de la sixième saison de la série. À croire que je l’ai fait exprès de relier ces deux points. Ce n’est pas le cas. Je n’ai jamais vu un épisode de cette très célèbre série.

Sur cette liaison entre Atlantique et Méditerranée, j’ai maintenant marché 550 kilomètres. J’étais très content de la première semaine du Pays Basque à la Castille. Je le suis tout autant de ces douze jours même si la météo sur la fin n’était pas extraordinaire. Il me restera 280 kilomètres à marcher au cœur de l’été. Avec la chaleur, la fréquentation, ce n’est pas la période que j’affectionne. Espérons que les conditions seront au moins bonnes le soir de l’éclipse totale.
J’ai deux jours de congés maintenant. Je reprends vendredi au cap Caccia en Sardaigne.
2 – De la Méditerranée à la mer Tyrrhénienne : La Sardaigne
8 mai : Capo Caccia – Maristella
De Peñíscola, ma marche redémarre au Cap Caccia, un des points les plus à l’ouest de la Sardaigne. À vol d’oiseau, c’est plus ou moins en face. En transport en commun, c’est un peu moins direct et facile. Deux bus jusqu’à Barcelone, le métro, le bateau jusqu’à Porto Torres, un premier bus jusqu’à Alghero, un second jusqu’à mon hôtel et ce matin, un troisième devait m’amener au cap Caccia. Il n’est pas passé. Là où j’avais prévu une petite journée de 18 kilomètres, j’ai finalement fait une grosse journée de plus de 30 kilomètres avec en prime, un démarrage tardif.

Faute de bus, je suis allé jusqu’au Cap Caccia à pied essentiellement le long de la route. J’ai bien essayé l’autostop mais cela n’a rien donné. Il était midi passé quand je suis arrivé à mon point de départ. Enfin pas tout à fait, puisque j’ai quand même décidé d’aller visiter la grotte de Neptune. Pour cela, il faut descendre un escalier de 650 marches (que j’ai bien sûr dû remonter ensuite). La grotte de Neptune est l’attraction touristique du coin. Les concrétions calcaires sont belles mais c’est très fréquenté. Marcher à la queue leu leu derrière les hordes de touristes que les bateaux amènent directement depuis Alghero, ce n’est pas ce que je préfère. Après cette longue mise en bouche, il était grand temps de reprendre une activité normale. Il était 13h30, j’avais l’étape prévue à faire. J’ai laissé le touristique Capo Caccia pour un petit sentier en haut de falaise. Malgré le temps un peu couvert, les vues étaient belles. Un fois éloigné d’une vingtaine de mètres de la route, j’étais à nouveau seul. Finalement, cette journée plus longue que prévue était idéale pour se remettre dans le rythme. Cela fait deux jours que je ne marche pas. Ce n’est pas sérieux.
J’ai encore une étape en bord de mer avant de rentrer à l’intérieur des terres sardes. À voir ce qu’elles me réservent.
9 mai : Maristella – Alghero
En 2021, ma traversée nord-sud de la Sardaigne m’a donné un aperçu des difficultés de la marche ici : propriétés privées, clôtures, sentiers inexistants, maquis infranchissable. Je m’attends à retrouver un peu de tout cela. J’en découvre une nouvelle : les sentiers payants. Hier, en rejoignant la route après trois heures de marche dans un beau paysage mais sur des chemins pas toujours évidents, souvent rocailleux, parfois un peu envahis par la végétation, une employée du parc naturel de Porto Conte m’a hélé pour me demander mon billet d’entrée. J’étais à la sortie. Elle m’a laissé passer. Le sentier coûte ici 9€ par personne. Je ne trouve pas le rapport qualité/prix extraordinaire.
Ce matin, rebelote. Je passe devant un guichet. Il est encore tôt. Il est fermé. Comme hier, le sentier n’est pas toujours évident. Certes, il est beau, surplombant la mer, le plus souvent en haut de la falaise. Mais 9€ à nouveau, c’est cher payé. Pour moi, c’est gratuit et j’ai economisé 18€ en deux jours. Si maintenant le tarif des sentiers est de 1€ le kilomètre (cela correspond à peu près à ce prix), mon activité va me coûter une fortune : 2500€ cette année, 45000€ sur les 14 dernières années. La marche de longue distance va devenir une activité réservée aux personnes fortunées.
Après ces passages sauvages et en principe onéreux, je fais une pause à Fertilia. C’est la dernière des 3 villes construites par Mussolini en Sardaigne. L’architecture est caractéristique de cette époque. Je trouve cela assez réussi. L’église notamment est belle avec dans le chœur une belle mosaïque de 1939 et des œuvres d’un céramiste.

Je termine ma marche maritime à Alghero
La ville a la particularité d’être de culture catalane. En 1354, suite à sa conquête par Pierre IV d’Aragon, les Sardes ont été expulsés et remplacés par des familles de Catalogne et de Valence. Aujourd’hui, on appellerait cela du nettoyage ethnique… Un tiers de la population d’Alghero parle catalan. C’est une des douze langues bénéficiant d’une reconnaissance nationale en Italie. C’est aussi le cas de l’occitan parlé dans la région de Turin. Deux langues bénéficient d’un statut de langues co-officielles au côté de l’italien : le français parlé dans la Vallée d’Aoste et l’allemand dans la province autonome de Bolzano.
10 mai : Alghero – Ittiri
Sous un petit crachin sarde et des températures fraîches, je rentre dans l’intérieur de l’île. Pour le moment, je n’ai pas souffert des chaleurs. Je les craignais en Espagne dans la région de Valence où ici en Sardaigne.
Je quitte avec plaisir la côte, trop touristique à mon goût mais pas complètement serein car j’ai un passage incertain après le sanctuaire de Valverde. Pour débuter, pas de problème : j’ai 7 kilomètres le long d’une route. Sur la première partie, une piste cyclable et piétonne a été aménagée. Je peux marcher tranquillement. En plus, elle est gratuite ! La suite est moins agréable. C’est l’heure de la fin de la messe. En Italie, c’est une chose sérieuse et j’ai, arrivant en face, un flot régulier de véhicules. Le sanctuaire de Valverde est un site marial populaire dans la région, en particulier au mois de mai. La statue de la Vierge date du XVè mais le sanctuaire, plus récent, n’a pas beaucoup de charme.
Pour la suite, j’avais récupéré deux traces GPS. Sur la première, il était mentionné qu’il y avait un portail cadenassé. Pour la deuxième, il n’y avait aucun commentaire. Je tente donc le coup. Le vague sentier disparaît progressivement dans la végétation. Elle n’est pas trop « épineuse » mais de plus en plus dense. Avec la pluie, tout est humide et je suis assez rapidement trempé. Je progresse très lentement, parfois à quatre pattes. Je retrouve la Sardaigne que j’ai connue en 2021.
Je finis enfin par retrouver un vague sentier, puis un vague chemin herbeux et mouillé. Arrivé au village de Putifigari, j’essore mes affaires, je remets de l’ordre dans ma tenue avant de faire une pause réconfortante au bar du village.

Il me reste encore quinze kilomètres jusqu’à Ittiri. Je tente encore un passage par des chemins. Prometteurs au début, ils finissent dans cette végétation mouillée. J’ai eu ma dose aujourd’hui. Je termine le long de la route. L’objectif est une douche chaude et s’installer au sec.
11 mai : Ittiri – Ploaghe
Après la rude journée d’hier, je quitte Ittiri pour la suite de mes aventures sardes au moins avec du soleil. Le paysage est plus riant. La végétation va pouvoir perdre son humidité. Mais même sèche, si le chemin n’existe pas ou plus, cela reste difficile.
Pour descendre dans le vallon, cela passe bien mais, en bas, je préfère renoncer. Il y a trop de végétation. Je fais demi-tour et remonte vers la route.
Plus loin, j’arrive à passer à travers des anciens prés pour arriver à la nécropole de Mesu ‘e Montes. Elle fait partie d’un bien en série classé au patrimoine mondial de l’UNESCO « Tradition funéraire dans la Sardaigne préhistorique ». Je peux visiter plusieurs hypogées. Ce n’est pas forcément spectaculaire. L’intérêt de ces sites funéraires est d’avoir montré l’existence de liens avec d’autres groupes humains européens et méditerranéens ainsi qu’un culte de la mort et des ancêtres entre le Vè et le IIIè millénaire avant J.C.
Je poursuis sur un vague sentier puis un bon chemin jusqu’à un portail cadenassé avec le panneau « Proprietà privata ». Bon, je pourrais prétexter que je ne parle pas l’italien. Je ne sais pas si je serais crédible. Je longe la clôture par un autre chemin mais à un moment, il me faut la franchir. Sinon, il me faut faire un détour de plusieurs kilomètres. Après d’autres franchissements de clôtures, je rejoins un bout de sentier balisé. Il n’est pas forcément facile à suivre, ni bien débroussaillé mais au moins, je n’ai pas la crainte de tomber sur un propriétaire récalcitrant ou un chien agressif.
À Florinas, je récupère le chemin de Saint Jacques. Le Cammino di Santu Jacu sarde va de Cagliari à Porto Torres. J’ai plusieurs sections de bons chemins. Je passe par la belle basilique romane de la Sainte Trinité de Saccargia. D’architecture pisane, elle date du XIIè. L’alternance de pierres calcaires blanches et le basalte noir, le haut clocher sont du plus bel effet. À l’intérieur, de belles fresques ornent l’abside.

L’étape a été plus réussie que celle d’hier. Je devrais les deux prochains jours avoir moins de problèmes. Je vais suivre des petites routes de campagne et des chemins. J’espère ne pas tomber sur des propriétés privées.
12 mai : Ploaghe – Après Sedini
Comme je le pensais, les chemins dans cette partie de la Sardaigne posent moins de problèmes. J’ai quand même eu quelques surprises comme ce matin avec un panneau à un croisement. L’accès aux piétons était interdit pour cause d’éboulement tout en l’autorisant aux véhicules. Je n’ai pas vu d’éboulement et je ne comprends pas la raison de cette interdiction. Ou alors, c’est pour la simple raison que les Sardes n’aiment pas les marcheurs.
J’ai donc passé la journée entre routes de campagne, chemins et même un bout de voie ferrée désaffectée. La campagne est verdoyante. J’avais quelques points d’intérêts comme une belle chapelle romane, deux églises en ruines, une forêt pétrifiée, un ancien château et un « domus de janas ». Littéralement, c’est une maison des fées. C’est une ancienne nécropole préhistorique. Celle de Seddini a la particularité d’avoir servi d’habitation par la suite.
Cela pourrait être donc une étape agréable mais je l’ai trouvée un peu monotone. Même si j’ai marché sur des petites routes de campagne avec très peu de véhicules, c’est plus lassant que sur un sentier. La marche sur la voie ferrée désaffectée est pénible à essayer d’adapter son pas aux traverses pour éviter le ballast.

Avec 40 kilomètres, l’étape a en plus été longue. En Espagne, l’habitat était regroupé autour du noyau villageois. Entre, la campagne était vide et ouverte. Il était assez facile de trouver des endroits pour bivouaquer. Ce n’est pas le cas en Sardaigne. Il y a peu d’endroits sauvages. Entre les villages, il y a des fermes, des élevages surtout ovins et parfois bovins. Tous les champs sont clôturés. Il n’y a pas de fontaines.
Je cherche donc des lieux d’hébergement. Mais dans cette partie peu touristique, l’offre est limitée. Il n’y a pas d’hôtel. J’ai identifié quelques maisons d’hôtes sur mon parcours. Elles sont bon marché, entre 25€ et 40€ mais elles sont rares. Ce soir, je n’ai réussi à en trouver que 5 kilomètres après Seddini. Après 40 kilomètres, j’apprécie la douche et le confort d’un bon lit.
13 mai : Après Sedini – Aggius
J’ai modifié un peu le parcours de cette étape. Un berger m’a dit que cela ne passait pas par où j’avais prévu de le faire. Je suis devenu assez timoré. Avec l’orage de la nuit, le temps incertain, je n’ai pas tenté le coup. J’ai craint de revivre la journée après Alghero dans la végétation et l’humidité.
J’ai donc poursuivi par la route. J’étais à proximité de la côte méditerranéenne. J’ai hésité à poursuivre par le bord de mer. Mais faute d’avoir travaillé cet itinéraire, j’ai renoncé. Je n’ai pas voulu buter sur des propriétés privées. Le long des côtes, les luxueuses villas sont encore mieux protégés que les exploitations agricoles de l’intérieur de l’île. J’ai poursuivi mon chemin sur des petites routes. Pas très courageux aujourd’hui !
La route m’a mené jusque sur les crêtes où j’ai enfin retrouvé un chemin avec même du balisage de randonnée. Cette partie était agréable. À 880 mètres d’altitude, je dominais la côte ouest de la Sardaigne. Au nord, sous les nuages, je pouvais distinguer la Corse. Et j’avais à l’est, les belles formations rocheuses du mont Limbara.
Dans la descente, nouveau changement d’itinéraire. Le chemin prévu était fermé par un portail cadenassé. C’est sans regret. Il se prolongeait par un sentier montant dans un maquis peu engageant. Je suis resté sur mon chemin au prix de quelques kilomètres supplémentaires.

À Aggius, j’ai retrouvé mon itinéraire de 2021. Je n’en suis pas plus rassuré pour autant. J’ai le souvenir d’une féroce lutte pour traverser le maquis et de quelques passages par des propriétés privées. J’ai modifié certaines parties mais demain, je ne partirai pas confiant. C’est sous la tente, à la sortie d’Aggius que je vais tenter de bien récupérer des forces pour une étape longue et potentiellement difficile.
14 mai : Aggius – Lu Furracu
Des hauteurs, je distingue la Corse et la mer Tyrrhénienne. La fin de la Sardaigne est proche. Je pense avoir franchi aujourd’hui les dernières difficultés.
La nuit a été tranquille, à l’abri du vent dans un chaos rocheux juste à la sortie d’Aggius. Je disposais même des toilettes et de l’eau courante au cimetière à proximité. J’ai démarré tôt avec un objectif de 37 kilomètres et des incertitudes sur le parcours.
J’avais le souvenir de chemins privés mais j’avais oublié qu’il y avait autant de portails à franchir. La Sardaigne est un paradis pour les vendeurs de grillages, clôtures et fils barbelés ! Point positif, je n’en ai eu que quatre cadenassés. Pour les autres, il suffisait de les ouvrir et de les refermer avec soin. Contrairement aux jours précédents, la campagne n’est pas cultivée ici. Il n’y a pas d’élevage. C’est le maquis qui m’a posé tant de problèmes en 2021. Les rares habitations sont soit abandonnées soit fermées. J’ai peu de chance de tomber sur un propriétaire.

Je suis content. L’option choisie cette année passe bien. Je contourne le chaos rocheux et le maquis sur un chemin praticable. De toute la journée, je n’ai que deux très courtes liaisons dans la nature. Une dizaine de mètres environ. Ce n’est pas la peine d’en parler. S’il n’y avait pas cette appréhension de marcher sur un chemin privé, l’étape serait agréable. Il y a beaucoup de fleurs. J’ai tout autour de moi de belles formations rocheuses, de toutes les formes. C’est calme. Il ne fait pas chaud. J’ai quelques averses mais elles sont brèves. Les conditions sont bonnes.
Je m’arrête ce soir à Lu Furracu. J’avais passé ici ma première nuit en Sardaigne en 2021. L’Italie sortait d’un confinement. J’avais été superbement reçu par Marta et Andrea.
15 mai : Lu Furracu – Palau
Comme en 2021, j’ai été reçu comme un ami par Marta et Andrea. Ce matin, ils n’ont même pas voulu que je paye la nuitée (j’ai dormi sur le canapé car les chambres étaient prises), ni le repas et le petit-déjeuner.
Marta me souhaite en partant « In bocca lupo ! » (Dans la gueule du loup !). Je réponds comme il se doit « Crepi il lupo ! » (Qu’il crève le loup !). Cette expression pour souhaiter « Bonne chance » me fait toujours sourire. C’est un peu, de manière plus belle et imagée l’équivalent de notre « Merde ! ».
Pour traverser la Sardaigne d’Ouest en Est, il faut bien tous les vœux de réussite. Pour cette dernière étape avant d’atteindre la côte tyrrhénienne. Je choisis la tranquillité : la route via San Pasquale. En étudiant mon parcours hier soir, j’ai vu que j’avais encore une liaison probablement sauvage et probablement sur un chemin privé. Le ciel est gris, il pleuviote. Va pour la route ! En marchant, les différents chemins qui pourraient m’éviter du bitume sont tous fermés. Je suis proche du littoral et les portails sont plus impressionnants. Je ne prends pas de risques. Après 16 kilomètres sur la route, j’arrive à la plage de Porto Liscia.
J’ai marché plus de 40000 kilomètres depuis 2012. Tous ces parcours ont plus ou moins de l’intérêt. Je pense que celui-ci est le premier que je déconseillerai sur mon site caminaire. La Sardaigne en dehors de quelques zones où il existe des sentiers balisés n’est pas faite pour les marcheurs. J’ai eu des sentiers à 9€. J’ai marché sur une petite route de campagne autorisée aux voitures et interdite aux piétons. Aujourd’hui, sur le bord d’une route départementale sans intérêt où je dois être le seul à être passé à pied depuis une éternité, j’ai encore vu un panneau incongru : les promeneurs ne devaient pas s’écarter de la route « Zone dangereuse – No go area ». Cela m’a rappelé la Bosnie mais là c’était justifié. Il pouvait y avoir des mines. Cette après midi, je suis tombé sur un des rares sentiers balisés de cette traversée de la Sardaigne. Là, j’avais l’impression, à petite échelle, de revivre le passage de la frontière entre la Turquie et la Grèce. Sur un kilomètre, j’avais traversé un no man’s land bordé de clôtures. Ici, il ne manquait plus que les miradors pour surveiller si les randonneurs ne s’écartaient pas de leur chemin. Demain, dans le parc national de la Maddalena, des sentiers sont interdits aux marcheurs sans guide. Cela pourrait se justifier pour préserver l’espace naturel. Selon Andrea, c’est juste pour faire gagner de l’argent aux guides.

J’ai fait cette liaison Méditerranée – Tyrrhénienne. Le contrat est rempli. La fin de la journée était plus agréable avec quelques beaux sentiers côtiers. Demain, je devrais en avoir également dans l’île de Caprera.
16 mai : Tour de l’île de Caprera
J’ai pris l’air ! Le maestrale, le roi des vents en Sardaigne, a montré toute sa puissance. Ça décoiffe mais normalement ce vent n’amène pas de pluie. J’ai pu ainsi profiter de la beauté de l’île de Caprera. J’ai été uniquement gêné dans les points exposés à ce vent de nord-ouest. Là, il ne fallait pas perdre son équilibre.
L’île fait partie du parc national de la Maddalena. Elle est restée sauvage et presque inhabitée. Il y a par contre des anciennes installations militaires partout. L’archipel de la Maddalena occupe une position stratégique face à la Corse, au sud des bouches de Bonifacio permettant de contrôler des routes maritimes. Jusqu’en 2008, l’armée américaine avait une base dans l’île de San Stefano juste en face de Caprera.
Après la frustration lors de cette traversée de la Sardaigne, je retrouve le plaisir de marcher sur des sentiers dans un environnement naturel. Je passe devant d’innombrables installations militaires. Sur toutes les hauteurs, les pointes se trouvent d’anciens forts, batteries, postes d’observations. Le sentier permet également de passer par des petites criques, certaines très sauvages. Les rochers ocres, le sable blanc, les eaux turquoises, c’est un régal pour les yeux. Avec une mer calme, cela doit être un véritable plaisir de se baigner dans ces petites calanques. « Il est impossible de trouver une eau plus cristalline pour la baignade. » a écrit Garibaldi. Il connaissait bien le lieu. Il y a passé les 26 dernières années de sa vie. Il possédait la moitié de l’île et il y est enterré. C’est par la visite de son ancienne maison que je termine mon tour de Caprera.

Demain, je vais un peu marcher pour découvrir l’île de Maddalena. Ensuite, il me faudra quitter l’archipel en ferry, prendre le bus pour Olbia, le train pour Cagliari puis le bateau pour Naples.
17 mai : Petit tour sur l’île de la Maddalena
Pour terminer ma marche sarde, je pars tôt le matin en direction de la côte ouest de la Maddalena. C’est la partie la plus sauvage de l’île. Le vent est tombé. Le ciel est sans nuages pour la première fois depuis une semaine. Je distingue bien la Corse et le mont Incudine. À 2134 mètres d’altitude, il reste encore un peu de neige au sommet.

Cette partie de la côte est belle. Le sentier est parfois un peu difficile à suivre. C’est une bonne conclusion avant le transfert de la Maddalena à Sorrento avec un ferry, un bus, un train, un bateau, un tram, un autre train et un bus pour terminer.
Je pourrai alors attaquer demain dans l’après-midi ou mardi la troisième partie de ma marche des 6 Mers entre les mers Tyrrhénienne et Ionienne. Comme je l’ai écris en introduction, le parcours ne présente pas de difficultés majeures si ce ne sont celles de l’Italie du Sud : des sentiers qui n’existent plus, des clôtures et peut-être des parties longues et monotones sur du bitume.
3 – De la mer Tyrrhénienne à la mer Ionienne : L’Italie du Sud – Les Pouilles
18 mai : Santa Maria Annunziata – Punta della Campanella – San Costanzo
Ces traversées en bateau sont des parenthèses agréables entre deux épisodes de ma marche des 6 Mers. Hier c’était un peu la course avec ma marche dans l’île de Maddalena, le ferry, le bus pour Olbia et le train pour Cagliari. Arrivé avec un retard de plus d’une heure, j’ai couru pour attraper un bus pour une zone commerciale avec un magasin Decathlon et faire mes achats avant la fermeture. Après le ravitaillement au supermarché, je n’ai pas traîné pour aller en bus jusqu’à une laverie automatique pour une grosse lessive là aussi avant la fermeture à 22 heures. Enfin, en bus, j’ai rejoint le port de Cagliari pour ma « croisière » vers Naples.
Tout à coup le temps s’arrête pour 14 heures de traversée : une bonne cabine pour dormir, une grasse matinée et tranquillement regarder le temps qui passe. Très lentement apparaît à l’est, l’île d’Ischia puis plus au sud Capri et la Punta della Campanella, point de départ de cette marche entre mers Tyrrhénienne et Ionienne. Enfin, la baie de Naples se dévoile dominée par le Vésuve. Vedi Napoli e poi muori !
Mais aller de la Maddalena à Sorrento n’était pas simple avec un ferry, un bus, un train, un bateau, un tram, un autre train et un bus pour terminer. Avec une grève générale en Italie ce lundi, j’ai craint que cela soit encore plus compliqué. Les motifs de cette grève sont assez « classiques ». L’USB (Unione Sindacale di Base) demande l’instauration d’un salaire minimum garanti par la loi. En Italie, il n’y en a pas un régi nationalement. Il dépend des conventions collectives et oscille en gros entre 1200€ et 1900€ (le niveau de celui en France). Pour certaines catégories de personnels, il n’y a aucun salaire minimum. Les organisations syndicales protestent aussi contre la perte de pouvoir d’achat. Alors que les dépenses militaires augmentent, elles demandent que la priorité soit mise sur la santé, l’éducation, le service public et les retraites.
Finalement, à Naples, les services publics ne sont pas trop perturbés. Le train pour Sorrento circule et le bus aussi ensuite. Il est presque 18 heures quand j’attaque cette marche entre les mers Tyrrhénienne et Ionienne. J’ai 640 kilomètres jusqu’à Santa Maria de Leuca, au talon de la botte italienne.

Je n’ai pas de temps à perdre. Je commence par 4 kilomètres jusqu’au point de départ officiel à la Punta della Campanella. Capri est juste en face. Au nord, la baie de Naples avec le Vésuve. Au sud la côte Amalfitaine au programme de demain. J’attaque une bonne montée jusqu’à la chapelle San Costanzo à 485 mètres au-dessus du niveau de la mer. J’y arrive juste à temps pour un beau coucher de soleil derrière l’île d’Ischia. Un vent frais souffle. Inespéré, je trouve un ancien cabanon sans porte. Il est propre. J’y serai à l’abri pour la nuit.
19 mai : San Costanzo – Sentier des Dieux
Hier, j’hésitais à dormir à la belle étoile. J’ai bien fait de trouver ce cabanon. Il a plu en fin de nuit. Je démarre tôt pour ma première journée sur la côte amalfitaine. C’est un de ces endroits sur la terre exceptionnels par sa beauté. Elle est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il est écrit sur leur site : « La Côte amalfitaine peut se définir à juste titre comme un paysage d’une valeur culturelle exceptionnelle, fruit de l’œuvre de la nature et de l’humanité. Sa topographie saisissante et son évolution historique ont produit des valeurs scéniques culturelles et naturelles exceptionnelles. La nature est à la fois restée vierge et en harmonie avec les produits de l’activité humaine. Le paysage est ponctué de zones rocheuses, de bois et de maquis, mais aussi de plantations de citronniers et de vignes implantées partout où des êtres humains ont pu trouver un lieu approprié« .
La topographie est saisissante avec des sommets à plus de 1000 mètres d’altitude qui tombent dans la mer. Randonner ici est exigeant. Je n’arrête pas de monter et descendre, par des escaliers, des raides sentiers. C’est dur mais c’est magnifique. Le chemin est bordé de fleurs, des cistes roses, genêts jaunes, glaïeuls, valérianes. Entre le col de San Pietro et Positano, je suis sur un sentier sauvage qui passe au ras de barres rocheuses avec la vue plongeante sur la côte. Ces chemins sont exigeants. La contrepartie, c’est que je n’y croise presque personne, une dizaine tout au plus jusqu’à Positano. Toute la beauté de la côte amalfitaine sans la foule.

Quel contraste quand j’arrive à Positano. Je suis en effet dans un endroit victime du surtourisme. Les circuits dans le sud de l’Italie, les bateaux de croisière passent par ici. Et les lieux escarpés, les routes étroites ne sont pas faits pour recevoir un tel flux. Après le calme de mon superbe sentier, je commence à entendre le bruit de la circulation, les klaxons quand j’approche de Positano. Pour traverser le centre, j’essaie d’avancer dans les ruelles étroites au milieu d’une foule dense. Je n’ai qu’une hâte : en sortir rapidement et retrouver le calme.
Après Nocelle, je récupère un sentier très populaire le Sentiero degli Dei, le sentier des Dieux. Il est tard. Il n’y a plus grand monde. Il n’est pas plus spectaculaire que celui que j’ai pris avant Positano mais c’est celui-ci que tout le monde fait.
En fin de journée, je m’arrête à la bergerie d’Anronio. Tout de suite, il m’offre du vin, de son fromage de chèvre, la ricotta maison et me propose de dormir là. Pour lui, le tourisme n’est pas un problème. C’est en bas. Ici dans la montagne, il est tranquille. En soirée, il rentre chez lui. Je suis seul à 500 mètres au dessus de la mer. Je domine Praiano et la côte amalfitaine. J’avais un peu regarder les hébergements. Les prix montent vite à 200€, 300€, 400€ la nuit. Je ne suis pas sûr que tous aient une aussi belle vue que ma mienne.
L’étape a été dure mais superbe.
20 mai : Sentier des Dieux – Sanctuaire de la Madonna Avvocata
Après une longue nuit dans mon cinq étoiles le long du sentier des Dieux, je termine ce « chemin suspendu au-dessus du golfe magique des Sirènes, encore sillonné par la mémoire et le mythe » (Italo Calvino). En le faisant hier soir et tôt ce matin, j’ai la chance de l’avoir presque pour moi tout seul.
Je descends par une longue série d’escaliers jusqu’au très encaissé fjord de Furone. Le sentier que je pensais prendre dans le fond du fjord n’existe pas. Je remonte par les escaliers que je viens de descendre. Ces montées et descentes m’épuisent. Ma moyenne kilométrique est basse, les pauses fréquentes. À Sant’Elia, un bar encore traditionnel, à l’écart du flux touristique est idéal pour une pause matinale avec café et cornetto. À Lone, un robinet dans un endroit tranquille se prête à une toilette et une lessive. Il me faut être un peu présentable pour l’arrivée à la belle Amalfi, à la riche histoire. J’y retrouve le bruit, les klaxons, la circulation congestionnée, la foule. Je fais tout de même une rapide visite de la belle cathédrale.
Je poursuis par la plus tranquille Atrani. Je traverse le village par un dédale de ruelles, passages couverts, escaliers qui rappellent les médinas arabes. C’est par une longue série d’escaliers que je remonte cette fois pour Ravello avant de redescendre au niveau de la mer.

J’avance piano piano. J’ai de la chance, il ne fait pas chaud. Sinon, cela aurait été extrêmement dur. À Minori, je refais une longue pause. Je sais ce qui m’attend. Jusqu’à maintenant, j’ai eu des petites montées suivies de descentes tranquilles. Là, j’ai 850 mètres de montée jusqu’au sanctuaire de la Madonna Avvocata.
J’attaque les premières séries d’escaliers, très lentement. Finalement, je trouve le bon rythme, sans forcer. Je fais toute l’ascension sans une seule pause. Le soleil s’est caché. Il tombe même quelques gouttes. Cela me va mieux. Je suis content. Après une journée éprouvante, j’ai encore des ressources.
Aujourd’hui le relief était moins escarpé. L’environnement moins sauvage. Cela a permis de construire des terrasses à flanc de la montagne. Beaucoup sont encore cultivées avec notamment des citronniers. Mais l’étape est tout aussi épuisante que celle d’hier. J’ai une certaine expérience de chemins difficiles et cette traversée de la côte amalfitaine en fera partie.
J’ai encore un hébergement de luxe. J’ai un abri fermé, un peu d’eau. Je domine la côte amalfitaine. Je suis seul. C’est silencieux, loin du tumulte et de la foule. J’ai réussi à trouver trois hébergements cinq étoiles. En euros, je m’en tire à bon compte. En litres de sueur, c’est une autre histoire.
21 mai : Sanctuaire de la Madonna Avvocata – Baronissi
Le vent frais a soufflé toute la nuit. Tous les bâtiments étaient fermés sauf celui où j’ai pu dormir : une salle réfectoire avec tables et bancs, une pièce vide attenante et très propre où je me suis installé. J’ai eu la chance de pouvoir dormir là.
Le sanctuaire de la Madonna Avvocata est impressionnant par sa taille. Perché au sommet d’une montagne, très difficile d’accès, il est populaire. Dans la grotte sous l’église, un berger au XVè siècle aurait eu une apparition de la Vierge. À la montée comme à la descente, je passe devant des oratoires, ex-voto, stations de prières.
En descendant vers Iaconti, je croise un couple d’un village plus bas. Ils s’entraînent car lundi, c’est le grand pèlerinage et ils ont prévu de monter au sommet. Quarante jours après Pâques, 3000 pèlerins se rassemblent au sanctuaire. Certains, ne pouvant y aller à pied, le font en hélicoptère !
J’ai quitté la côte amalfitaine. J’ai eu le privilège de visiter cet endroit victime du surtourisme en ayant l’impression d’être seul dans la nature la plupart du temps. Hormis le passage à Positano et Amalfi et dans une moindre mesure à Ravello, j’ai pu profiter sereinement et tranquillement de l’exceptionnelle beauté de cette côte.

En redescendant sur l’autre versant du sanctuaire, le paysage est tout de suite différent. Les pentes sont boisées. Le paysage est moins méditerranéen. Les résineux ont laissé place aux feuillus. Le sentier est agréable, souvent ombragé. Je n’ai plus ces brusques et raides montées par des escaliers. Je retrouve une vieille connaissance : le Sentiero Italia. Il m’a servi de fil conducteur lors de mes traversées dans la péninsule en 2016 et 2021. Il ne m’a pas toujours laissé que des bons souvenirs. Mais sur le tronçon aujourd’hui, il est bien entretenu et débroussaillé. J’espère qu’il en sera de même les prochains jours. Je vais traverser une zone plus montagneuse et plus sauvage.
22 mai : Baronissi – Piani di Giffoni
Après 3 nuits dans mes 5 étoiles sur la côte amalfitaine, je redécouvre l’ordinaire mais il a aussi son charme : une douche chaude, un bar pour boire une bière et se gaver sans scrupules de chips grasses et caloriques. Dans le bar, tout le monde parle napolitain. Ils seraient 6 millions à le parler. L’UNESCO l’a reconnu comme langue et non comme un dialecte. Alors que j’arrive en général à comprendre le sens général des conversations en italien, là j’ai beaucoup plus de mal.
J’apprécie d’avoir du temps. Les deux dernières étapes ont été denses à marcher du lever au coucher du soleil. Je suis arrivé à Baronissi avant 16 heures. J’ai eu une fin de journée tranquille.

Après Baronissi, j’attaque la traversée des monts Picentini. Proches de la mer, ils culminent quand même à 1809 mètres d’altitude. Sur plus de 40 kilomètres, il n’y a pas un village. J’ai deux courts passages sur des routes sans circulation. Je passe un hameau avec semble-t-il plutôt des résidences secondaires. C’est sauvage mais la civilisation n’est pas loin. Je vois encore le Vésuve, la banlieue de Naples au nord et la plaine côtière à l’ouest. De la journée, je ne vois qu’une seule personne. Antonio est à la retraite et il est fier de me faire visiter son jardin impeccablement entretenu et le cabanon attenant qu’il a construit.
Les sentiers sont très agréables, souvent dans des forêt de feuillus et avec de temps en temps des points de vue. Je prends du plaisir. Alors qu’en Sardaigne, toutes les options que j’avais imaginées échouaient, ici c’est le contraire. Le passage hors chemin pour quitter Baronissi ne pose pas de problème. Mieux, je découvre des possibilités qui me raccourcissent le parcours et m’évitent de la route.
En fin de journée, je retrouve le Sentiero Italia et ma trace de 2016. Je vais la suivre sur une dizaine de kilomètres. C’est curieux mais je ne me souviens pas du tout de ce passage. Il y a pourtant des points caractéristiques comme cette vaste grotte un peu avant le Piani di Giffoni. C’est là que je m’arrête pour la nuit. Il y a une maison forestière. Elle est fermée mais je peux monter la tente un peu à l’abri du vent. J’ai encore une vue sur la mer Tyrrhénienne, peut-être la dernière. J’ai pu recharger de l’eau un peu avant. Je suis plutôt pas mal et la journée a été belle.
23 mai : Piani di Giffoni – Calabritto
Hier, un vent tempétueux s’est mis à souffler dans la soirée. J’étais un peu à l’abri entre un muret et la maison forestière, mais j’ai dû renforcer les attaches de la tente. Ma nuit a été agitée avec ces violentes rafales.
Je poursuis jusqu’à Acerno sur le même chemin qu’en 2016 mais pas avec le même succès. Avant d’y arriver, un chemin qui ne m’avait pas posé de problème il y a 10 ans est maintenant envahi par les ronces. Il faut se méfier des traces de caminaire…
Hormis ce passage, j’ai à nouveau de bons sentiers. Je suis agréablement surpris. En altitude, je marche dans de belles hêtraies. Il fait bon. Le vent s’est calmé. Pour marcher, les monts Picentini sont superbes.
Au mont Polveracchio, je suis à 1790 mètres d’altitude. C’est le point le plus haut de cette traversée de l’Italie du sud. Sur les crêtes, je vois encore le Vésuve et la côte Amalfitaine.

Pour terminer la journée, une longue descente m’attend jusqu’à Calabritto. Je suis au cœur de la zone touchée le 23 novembre 1980 par le tremblement de terre de l’Irpinia. Il a fait environ 3000 victimes.
À Calabritto, cent personnes sont décédées. Le village a été complètement détruit et reconstruit depuis.
24 mai : Calabritto – San Fele
Dans le bar où je prends le petit déjeuner, il y a des photos de Calabritto avant le tremblement de terre de 1980 : des vieilles maisons à flanc de colline avec l’église au sommet, des ruelles étroites, des passages couverts, le linge qui sèche au-dessus… Il n’y a plus de bâtiments anciens à Calabritto. Je ne suis pas dans un endroit touristique mais j’ai tout le charme de l’Italie profonde.
Hier soir, à l’heure du struscio, la passeggiata, la promenade du soir, j’observe les gens qui discutent autant avec les mains qu’en paroles. C’est un vrai spectacle. À la pizzeria (entre parenthèses, comme à Baronissi, il y a 2 jours, les pizzas sont vraiment excellentes), je discute avec les clients de la table à côté. Le contact est facile et convivial.
Je quitte la Campanie, la région de Naples. Les six jours de marche dans cette région ont été superbes. J’ai oublié les difficultés sardes. Le contraste entre la côte amalfitaine avec sa végétation méditerranéenne, sa fréquentation et les monts Picentini, sauvages, boisés et authentiques est vraiment surprenant. Deux environnements complètement différents se côtoient à quelques kilomètres l’un de l’autre.
Je suis sur une journée de transition. Je n’ai pas identifié de chemins dans ce secteur. Le Sentiero Italia file vers la Calabre et la pointe de la botte italienne. Moi, je vais vers le talon. Je marche souvent sur du bitume. Heureusement, les routes sont très tranquilles. Je suis en hauteur. Je peux avancer en regardant le paysage.

Après un passage à plus de 1200 mètres d’altitude, je descends vers San Fele, le premier village de Basilicate. De loin, il ressemble à un décor de crèche napolitaine avec ses vieilles maisons accrochées à un rocher. Il a été moins touché par le tremblement de terre. Dans son centre ancien, c’est un dédale de ruelles, d’escaliers et passages couverts qui ressemblent aux anciennes photos de Calabritto. Avec ses cascades et son charme, San Fele est un peu plus touristique mais cela reste très tranquille.
25 mai : San Fele – Melfi
Je retrouve des sentiers balisés. Les herbes hautes témoignent d’une fréquentation toute relative, comme c’est souvent le cas en Italie du Sud. Je n’ai pas vu un seul marcheur sur les beaux sentiers des monts Picentini. Il y a peu de chances que j’en rencontre dans les prochains jours.

Je passe par les lacs de Monticchio dans la caldeira du mont Vulture. C’est un ancien volcan qui culmine à 1326 mètres d’altitude, un peu à l’écart des Apennins. J’ai terminé la traversée de cette chaîne d’ouest en est. Du sommet, je peux voir ce qui m’attend pour la suite. La ville de Melfi en contrebas puis de vastes étendues plates. Je ne vais plus avoir de dénivelés signicatifs jusqu’à la fin de cette partie de ma marche. Je vais d’abord être sur un plateau puis au niveau de la mer.
Une de mes craintes était la chaleur. J’avance dans la saison, je progresse vers le sud et je perds de l’altitude. Pour le moment, ce n’est pas le cas. Les températures restent très agréables pour marcher. À l’ombre, avec un peu de vent, j’ai même eu un peu froid aujourd’hui lors de la pause pique-nique. Selon les prévisions, les températures ne devraient pas dépasser les 30°C les prochains jours.
Après une nouvelle longue étape, je m’arrête à l’entrée de Melfi. La ville a été importante au moyen-âge. C’est une des premières implantations des Normands dans le sud de l’Italie. En 1043, elle est la capitale de leur comté des Pouilles. Cinq conciles se sont déroulés ici. Mais Melfi est surtout connu pour ses Constitutions. Frédéric II, empereur du Saint-Empire avait une affection particulière pour les Pouilles. Il résidait parfois dans le château qui domine la ville. En 1231, il signe les Constitutions de Melfi, considérées comme une référence de cadre législatif d’un état moderne. Elles sont restées en vigueur pendant six siècles dans le royaume de Sicile et dans celui de Naples.
Melfi vit maintenant au rythme de son usine Fiat (Stellantis) qui emploie 5000 personnes.
26 mai : Melfi – Venosa
Carpe diem. Tu parles ! Horace l’avait facile quand il rentrait chez lui, à Venosa. La Via Appia, « Regina viarum », la reine des routes selon le poète romain Stace, était alors en bon état. Caton l’ancien raconte qu’il est rentré de Brindisi à Rome à cheval en cinq jours seulement pour faire les 639 kilomètres de la Via Appia.
Moi, j’ai bien tenté de la suivre mais j’ai soit renoncé soit j’ai bataillé dans d’innommables ronciers. Au final, l’étape de Melfi à Venosa a été un échec complet. Je me suis retrouvé la plupart du temps sur une route. Contrairement aux jours derniers, il y avait un peu de circulation et pas de bas-côté. Quant au paysage, plus plat, il n’avait rien d’extraordinaire.
L’écrivain Paolo Rumiz dans son livre « Appia » déclare sa flamme pour la mère de toutes les routes. Il la parcourt intégralement à pied. Selon lui, si l’état italien se mobilisait un peu, cet itinéraire aurait sa place parmi les plus beaux chemins de randonnée en Europe.
Il y a du boulot ! L’UNESCO l’a inscrite à son patrimoine mondial mais de la Via Appia, il ne reste que des petits bouts épars. La plupart du temps, elle n’existe plus. Au pire, elle est recouverte par des routes nationales ou des autoroutes. Au mieux, la nature a repris ses droits et elle est sous des ronciers. J’ai eu le goudron et les ronces. Les rares sites rappelant la Via Appia font pitié. Le pont Daguzzo sur le tracé d’origine était complètement envahi par les mauvaises herbes. Je l’ai traversé en partie sur le parapet. Près du village abandonné de Sanzanello, une tranchée dans le tuf, avec des hypogées permettait à la Via Appia de descendre dans le vallon. Rien n’est mis en valeur. Dans le prolongement, j’ai renoncé face à un roncier.
J’avais prévu une courte étape pour visiter Venosa. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit dure. Ici, Horace est à toutes les sauces : sa statue dans le centre, sa maison, ses citations affichées dans les rues, un pub, une épicerie, un magasin de décoration à l’enseigne « Carpe Diem ». Je souhaitais consacrer un peu de temps pour découvrir le parc archéologique. La partie antique en travaux ne se visite que sur une petite partie. L’église inachevée avec en son sein la vieille église du XIè siècle a beaucoup de charme.

Cette courte étape répondait aussi aux difficultés à venir. Après Venosa, le village suivant est à 18 kilomètres. Hier, je ne me sentais pas prêt à faire les 37 kilomètres de Melfi à Palazzo San Gervasio avec au milieu la visite de Venosa. Les 4 derniers jours, j’ai parcouru 140 kilomètres, 6500 mètres de dénivelés positifs. Je commençais à ressentir de la fatigue. Bien m’en a pris, de réserver une chambre à Venosa. Avec les difficultés rencontrées aujourd’hui, j’aurais été bien en peine d’aller plus loin.
Ce qui m’inquiète le plus, c’est au-delà de Palazzo San Gervasio. J’ai 46 kilomètres sans rien jusqu’à Gravina in Puglia. À priori pas de ronces mais de la route, droite, plate, sans ombre. Donc demain, je vais essayer d’avancer pour arriver au premier point d’eau, vingt kilomètres après Palazzo San Gervasio, à 38 kilomètres d’ici.
Je termine ma journée par une visite du château aragonais et du musée de la ville. Château aragonais, église inachevée des Normands, fontaine angevine, domination des Souabes de Frédéric II, incursions des Byzantins et des Arabes, la région doit avoir des attraits qu’il me hate de découvrir.
27 mai : Venosa – Fontana Vetere
« Les Apennins finissent à Venosa. Après, seul le vent dicte l’Histoire. Ayant franchi une vallée profonde, où déferle un torrent dans une verdoyante chênaie, on pénètre dans un espace brûlant de radiateurs à l’agonie ; un plateau ondulé et nu, aux alentours de trois cents mètres d’altitude, où les rares automobiles de passage s’annoncent à des kilomètres de distance, comme sur le haut plateau du Mexique ou au cœur poussiéreux de l’Iran. Ce qui simplifie énormément l’orientation. Mais la chaleur est telle qu’au plus fort de l’été, la température peut atteindre les quarante-cinq degrés. Terre inhabitée, où les points d’appui sont presque inexistants pour qui voyage à pied. Ce qui nécessite une longue traversée, désertique et surtout inabordable à gourde vide». écrit Paolo Rumiz dans « Appia ».
Pour quitter Venosa, sans hésitation, j’ai abandonné l’idée initiale d’un sentier dans le vallon sous le parc archéologique. C’est typiquement les endroits où les ronces prospèrent. Je m’engage sur une route de campagne, droite, plate et quasi déserte. Je me mets en pilote automatique. La tête se vide. Je ne pense à rien. J’avance. Je cherche des points qui accrochent mon regard. Sur ce plateau, des pylônes électriques, des hangars agricoles, des éoliennes puis parfois des belles ondulations du relief, un arbre isolé, un parterre de fleurs. Je mets de la musique, ce que je ne fais pratiquement jamais. J’ai des morceaux de différents pays où j’ai marché. Je m’envole avec la grue « Krunk » arménienne. Je vagabonde sur le plateau anatolien « Kara toprak ». Je me laisse porter. Curieusement, je suis bien. La marche est facile. Je ne bataille pas dans les ronciers. Il fait bon. Une agréable petite brise souffle.
J’arrive à Palazzo San Gervasio à 10h30. J’ai marché 18 kilomètres. Gravina in Puglia est à 46 kilomètres. Il y a quelques années, je me serais peut-être lancé un défi. Là, je fais plutôt une longue pause dans le village. Le défi, c’est de marcher encore vingt kilomètres jusqu’au point d’eau.
Je fais une longue halte de quatre heures. Je discute un moment avec Valentine, une jeune Française partie de Marseille en vélo pour une grande boucle dans les Balkans jusqu’à Istanbul et retour en France. Puis, je m’installe sur un banc, à l’ombre pour une petite sieste.
Les nuages de l’après-midi cachent par moment le soleil et diminue ses ardeurs. Même aux heures les plus chaudes de la journée, les conditions sont acceptables. Je repars sur des longues lignes droites. Le regard porte loin. Je suis sur une ancienne départementale sur le tracé de la Via Appia. Déclassée, par endroits interdite à la circulation, le trafic y est quasiment nul. Elle en train de redevenir un chemin, ce qui n’est pas pour me déplaire.

Après 20 kilomètres, j’arrive à la fontana Vetere. L’eau coule bien. Elle est délicieuse. Les bassins permettent de se rafraîchir. C’est tranquille, isolé, parfait pour la nuit. Comme des nomades dans le désert autour des rares points d’eau, j’y retrouve Valentine. C’est un des rares bivouacs non solitaire.
28 mai : Fontana Vetere – Altamura
Je quitte la Basilicate et arrive dans les Pouilles. C’est le gros morceau de mon parcours italien. Je vais y marcher sur 350 kilomètres. La région des Pouilles est une des plus pauvres d’Italie, juste devant la Sicile et la Calabre. Son PIB/habitant est deux fois moins important que celui des régions du nord du pays. Elle se situe plutôt en Europe au niveau des régions grecques.
Je vais aussi retrouver des endroits plus touristiques au fur et à mesure que je descends vers le sud et que je me rapproche de la mer.

Gravina in Puglia où j’arrive en fin de matinée m’en donne un avant-goût. La ville est au bord d’un ravin. Certaines maisons et églises sont troglodytes. La cathédrale construite par les Normands surplombe le ravin. Sa façade est belle avec une rosace très finement sculptée.
Quand je quitte Gravina in Puglia, je croise quelques randonneurs italiens. Ils arrivent d’Altamura par le Cammino Materano. Ce chemin semble un peu plus populaire que ceux que j’ai suivis précédemment. Ces randonneurs ont terminé leur étape. Il m’en reste 17 kilomètres pour terminer la mienne et j’en ai déjà 25 dans les jambes.
Je termine cette longue journée à Altamura. C’est une ville assez importante de 70000 habitants. La rosace et le portail de la cathédrale sont aussi très finement ouvragés. Mais Altamura est surtout connu en Italie pour son pain qui bénéficie d’une appellation d’origine contrôlée. Horace au début de notre ère écrit «On y vend l’eau, bien gratuit par ailleurs mais le pain est tellement bon que le voyageur prévoyant charge son sac pour la suite de son voyage». Ce n’est pas certain qu’il parlait du pain d’Altamura mais ici, il n’y a pas de doute sur l’origine. Par ailleurs, les documents touristiques se gardent bien de mentionner le début de la phrase sur l’eau payante.
L’homme d’Altamura est l’autre célébrité de la ville. En 1993, un squelette a été découvert dans une grotte. C’est le plus complet homme de Néandertal découvert à ce jour dans le monde.
29 mai : Altamura – Gioia del Colle
Le plateau des Murge a des airs de meseta castillane. C’est un plateau karstique. L’eau y est rare. Il n’y a pas d’irrigation contrairement aux jours derniers. Le paysage est plus sec. Je marche sur des chemins bordés de murs en pierres sèches. Je suis toujours sur le Cammino Materano. Les marcheurs le font en général dans le sens contraire du mien allant de Bari à Matera. Je croise donc un peu de monde. Mardi 2 juin est férié en Italie. C’est le jour de la république qui commémore la fin de la monarchie après le référendum de 1946. Des Italiens ont donc profité du pont à venir pour allonger leur semaine de vacances. Ceux que je croise viennent du nord du pays, de Lombardie, de la région de Trente. Personnellement, je ne ferais pas autant de kilomètres pour ce chemin. Même si c’était moins le cas ce matin, il y a un peu trop de route et c’est trop plat. Cela ressemble plus en fait à un chemin de Compostelle. C’est peut-être pour cela qu’il attire un peu plus de monde.

L’avantage pour moi est que ma vitesse sur ces chemins faciles monte presque à 6 kilomètres par heure. Je peux faire des longues étapes. En trois jours, j’ai marché 120 kilomètres et j’ai encore du temps le soir pour me reposer et gérer la logistique.
Après la pinède Galietti, je quitte le Cammino Materano et je poursuis sur mon propre chemin. J’ai une dizaine de kilomètres sur une route de campagne. Je me mets en pilote automatique. Il est 15 heures quand j’arrive à Gioia del Colle. J’ai fait 39 kilomètres aujourd’hui et il me reste presque une après-midi complète de temps libre.
30 mai : Gioia del Colle – Alberobello
Je quitte Gioia del Colle en suivant l’aqueduc des Pouilles. C’est une des grandes réalisations du jeune état italien. Les Pouilles, région plate, calcaire a toujours connu une carence hydrique. L’eau provenait essentiellement de citernes. La ressource était limitée en quantité et cela posait des problèmes sanitaires. Au début du XXè siècle, est donc lancé ce grand projet d’aqueduc. La première section a permis en 1915 d’amener l’eau de Campanie jusqu’à Bari. L’aqueduc est parfois souterrain, souvent enterré et avec quelques ponts. Aujourd’hui, un réseau de vingt mille kilomètres permet d’alimenter les Pouilles en eau depuis les Apennins.
La marche sur l’aqueduc depuis Gioia del Colle est facile. C’est plat. Les rares différences de niveau sont comblées par des remblais ou des ponts. Mais la grosse différence par rapport précédents est qu’il n’y a pas de bitume et la circulation y est interdite. La marche est tout de suite beaucoup plus agréable.
Après Noci, je retrouve malheureusement le bitume. Les trulli sont de plus en plus présents dans la campagne. C’est la construction emblématique des Pouilles et à Alberobello où je termine la journée, c’est l’attraction touristique principale. La ville est un incontournable de tout voyage dans les Pouilles. Il y a foule comme sur la côte amalfitaine. Les rues sont bordées de magasins de souvenirs.

Les trulli d’Alberobello sont classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est ici que leur concentration est la plus forte. On en dénombre 1500 environ dans la ville. L’UNESCO dans son rapport souligne l’intérêt des trulli : « Ce sont des exemples remarquables de la construction sans mortier, technique héritée de la préhistoire et toujours utilisée dans la région. Les habitations surmontées de leurs toits pyramidaux, en dôme ou coniques, sont construites avec des galets de pierre à chaux ramassés dans les champs voisins. »
Je fais un petit tour dans le quartier des trulli. Demain, je pourrai en profiter dans le calme du petit matin.
31 mai : Alberobello – Ostuni
Les ruelles d’Alberobello, bordées de trulli sont silencieuses. Les commerces sont fermés. Les touristes dorment encore. J’entends quelques gazouillis d’oiseaux. L’odeur du jasmin embaume les bords du chemin. La traversée matinale du village a plus de charme que dans l’agitation du milieu d’après-midi.
Je suis dans une partie très touristique des Pouilles. C’est dimanche et de nombreux Italiens font le pont pour le jour de la république. Il est encore tôt quand j’arrive à Locorotondo mais il y a déjà de l’animation. Comme son nom l’indique, le village s’organise en rond comme les circulades du Languedoc.
Je poursuis en essayant de limiter les portions sur les routes. J’y parviens parfois. Contrairement à l’Espagne où en dehors des villages, il n’y avait aucune habitation, ici ce n’est pas le cas. Dans la campagne, il y a de nombreuses maisons. Les trulli ont été réhabilités. Tous les terrains sont privés et clôturés.
Plus j’avance et plus les villages sont beaux. Cisternino est magnifique avec son labyrinthe de ruelles, ses maisons blanchies à la chaux, ses cours fleuries. C’est un plaisir de se perdre dans son centre historique.

Dans l’après-midi, je marche une dizaine de kilomètres sur un sentier assez sauvage. Il y a un peu de végétation par endroits mais cela passe bien. Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu une aussi longue section sur sentier.
Je vois la côte Adriatique, à quelques kilomètres plus bas. Le chemin passe à travers des belles oliveraies. Certains arbres doivent être plus que centenaires. Puis, j’ai en ligne de mire le magnifique village d’Ostuni. Sur la colline avec ses maisons blanches, il a des airs de Grèce ou Andalousie. J’avais prévu de dormir là mais je m’arrête finalement quelques kilomètres avant au monastère des Bénédictines. Il est possible d’y dormir. Les sœurs étaient auparavant dans le centre historique d’Ostuni. Elles ont déménagé dans ce bâtiment tout neuf en 2014. Je suis logé dans une chambre moderne, presque luxueuse. Je garde la visite d’Ostuni et la mer Adriatique pour demain.
1er juin : Ostuni – Specchiolla
Dans la série des beaux villages traversés, série allant crescendo en terme de beauté, je pense atteindre le sommet avec Ostuni. Tout y est. Le cadre d’abord : une colline au milieu des oliveraies. Certains arbres sont magnifiques avec des troncs massifs, torturés. Les plus anciens sont pluri-millénaires. Des datations au carbone 14 les font remonter à 3000 ans. Ils auraient été plantés par les Messapiens. Ils peuplaient la région et avaient pour capitale l’actuelle Brindisi. C’était avant la conquête de ce territoire par les Grecs puis les Romains. Ces oliviers peuvent en raconter des histoires !

En toile de fond, il y a l’Adriatique. Le vert des oliveraies, le bleu de la mer et au milieu, sur sa colline, Ostuni, la ville blanche. Je la traverse tôt ce matin. Les ruelles sont calmes : quelques ouvriers, des livreurs et pas de touristes. Comme Cisternino, c’est un labyrinthe de ruelles, escaliers, arches. Je me promène tranquillement puis je prends la direction de la côte d’abord sur une petite route puis un chemin. Je ne cesse de me retourner pour contempler Ostuni, éclatante de blancheur dominant ces superbes oliveraies.
De la mer Tyrrhénienne, mon objectif est de faire le lien avec la mer Ionienne plus au sud. J’irai ensuite de l’Adriatique à la mer Noire. Mais l’Adriatique est là et j’en profite. Une petite crique sauvage se prête parfaitement à un premier bain. L’eau est bonne. J’y rentre sans hésitations. Il y a un sentier côtier agréable. Les routes ne longent pas le bord de mer mais y termine en cul de sac. Je passe ainsi de parties assez sauvages à d’autres plus animées avec musique et animation type « Les Bronzés au Club Med ». Avec le pont du jour de la République, il y a du monde sur les plages aménagées. Le lettino et l’ombrellone (le transat et le parasol), c’est une institution sur les plages italiennes. Certains réservent leur place d’une année à l’autre. Le rang est important. Être en première file face à la mer est un plus indéniable. L’été dernier, le prix journalier des deux lettini et du parasol dans les Pouilles a fait la une de l’actualité. Il pouvait monter à presque 100€ la journée en premier rang pour le ferragosto (le 15 août).
J’avance piano piano avec deux nouvelles pauses baignades jusqu’à Specchiolla. L’étape est assez courte. C’est un peu les vacances.
2 juin : Specchiolla – Brindisi
Je suis aujourd’hui sur la Via Francigena du Sud. Elle relie Rome à Brindisi et par extension se prolonge jusqu’à Santa Maria di Leuca. C’était une voie classique pour les pèlerins de Rome à Jérusalem. L’Anonyme de Bordeaux qui va en 333 ap.J.C. à Jérusalem décrit cette voie. C’est le plus ancien récit de pèlerinage connu. À son retour de Terre Sainte, il embarque d’Albanie pour Otrante au sud de Brindisi puis passe par cette ville pour remonter via Rome.
Je marche un moment avec Roberto. Il est parti de Rome et va jusqu’à Santa Maria di Leuca. Il a déjà marché auparavant sur la partie nord de la Via Francigena du col du Grand Saint Bernard jusqu’à Rome. Il aura ainsi traversé toute l’Italie des Alpes à la pointe sud.

Je le laisse pour essayer de marcher plutôt sur le bord de mer que sur la route. Au fur et à mesure que j’approche de Brindisi, c’est de plus en plus difficile. La côte est aussi de plus en plus sale. Le bord de mer est couvert des déchets ramenés par les tempêtes hivernales. Le bord de route est lui souillé des déchets laissés là. Malgré, un environnement pas très agréable, les plages sont pleines. L’Italien a une remarquable capacité à s’exposer au soleil de l’après-midi. Je n’en suis pas capable. J’ai profité de la plage ce matin quand il faisait moins chaud et que le soleil était moins fort. Les plages étaient plus agréables, plus propres.
Brindisi est un jalon important sur mon parcours des Six Mers. La Via Appia se terminait ici. En prolongement, de Dyrrachium, l’actuelle Durrës en Albanie, la Via Egnatia permettait d’aller vers Constantinople. C’est aussi à Durrës que je démarrerai ma marche en Albanie. Mais pour y aller, il me faudra remonter jusqu’à Bari. Les bateaux qui partent du port de Brindisi desservent la Grèce ou le sud de l’Albanie mais pas Durrës. En ce jour férié, tous les commerces sont fermés. Le centre est calme. Je sais où les Brindisini : tous à bronzer à la plage.
3 juin : Brindisi – Lecce
La sortie de Brindisi est monotone avec d’abord la périphérie de la ville avec ses zones d’activités, sa centrale thermoélectrique, ses lignes à haute tension puis une plaine dénudée, déjà grillée par le soleil. Je suis toujours sur la Via Francigena du sud. Elle a la réputation d’être souvent sur des routes. Je confirme. Je la quitte pour retrouver le bord de mer. Les plages ici sont plus propres que celles d’hier. Elles ont retrouvé leur tranquillité. J’en profite pour une pause et une baignade sur une plage déserte. Cela fait du bien. Aujourd’hui, il fait plus chaud, plus lourd. En bord de mer, j’ai un peu d’air.
Après cette pause balnéaire, je retrouve l’intérieur des terres pour aller en direction de Lecce. Je suis dans la partie du Salento où les oliviers ont été touchés par la bactérie «Xylella fastidiosa». Elle est arrivée en 2013, en provenance du Costa Rica. Un insecte, la «sputacchina» (cercope des prés) la diffuse dans les racines. L’eau et la sève ne circulent plus. Les arbres s’assèchent. Dans le Salento, 90% des arbres sont morts. Vingt millions d’oliviers ont été touchés. La principale ressource de l’agriculture locale a été anéantie. Des nouveaux foyers de contamination apparaissent toujours dans la région. Il y en a aussi dans la péninsule ibérique, en Corse et dans l’Aude. C’est un spectacle de désolation de traverser ces oliveraies détruites. J’espère que les oliviers millénaires d’Ostuni ne vont pas être touchés à leur tour.
La seule solution pour les oléiculteurs est de repartir à zéro en replantant ou greffant une des deux espèces d’oliviers résistantes à la xylella fastidiosa, la leccina et la favolosa. Je vois ces nouvelles plantations. Seront-elles là dans 3000 ans?

Je fais une longue pause à l’abbaye Santa Maria di Cerrate. C’est un très bel endroit. L’église romane, fondée par les Normands vers le XI-XIIè siècle est magnifique avec des chapiteaux historiés et des fresques bizantines. Le monastère était de rite grec. La Grèce a occupé le Salento dès l’antiquité puis il a fait partie de l’Empire Romain d’Orient. Certains villages ont conservé des restes de culture et de langue grecque jusqu’à nos jours. Le parlement italien a reconnu le griko, cette forme de vieux grec comme langue minoritaire. Il y a une union des communes de la Grèce Salentine et à Lecce, une église est toujours de rite grec.
Je termine l’étape à l’entrée de Lecce. J’ai marché 45 kilomètres aujourd’hui. Je traverserai le centre historique demain matin.
4 juin : Lecce – Frassanito
Je fais une balade matinale dans le centre historique de Lecce, la « Florence baroque ». Il faut se méfier de ces copies, ces Venise, Florence, Paris ou Carcassonne d’ailleurs. Le baroque me laisse un peu de marbre. Je préfère la sobriété de l’église romane de Santa Maria di Cerrate à l’exubérance de la façade de la basilique Santa Croce de Lecce.
Après Merine, je quitte à nouveau la Via Francigena. Elle suit la route jusqu’au village fortifié d’Acaya. Il y a des chemins presque aussi directs pour y aller. Ce serait dommage de continuer sur le bitume. À nouveau, je traverse des oliveraies aux arbres morts. C’est vraiment triste. À voir la taille des troncs, certains oliviers devaient être pluri-centénaires. Je passe aussi devant des vieilles masseries. Certaines sont rénovées, d’autres abandonnées. Les plus anciennes, comme la belle que j’ai vu hier, datent du XVIè siècle. Elles étaient fortifiées pour se défendre contre les attaques des pirates sarrasins ou des Turcs. À la même époque, de l’autre côté de l’Adriatique, l’Albanie était sous domination ottomane. En 1480, environ 800 habitants d’Otrante ont été tués par les Ottomans pour avoir refusé de se convertir à l’islam.
Après Acaya, je laisse la Via Francigena pour le Cammino del Salento. Ce chemin reste plus proche de la côte jusqu’à Santa Maria di Leuca. Même si sur les réseaux sociaux, j’ai lu des informations sur ce chemin, il n’est visiblement pas victime de la surfréquentation. Je croise juste deux Allemands sur cette portion. Je ne sais pas comment sera la suite mais je commence à avoir de beaux sentiers. La côte est belle ici. Il y a des petites plages de sable blanc. L’eau a de belles couleurs turquoises. Des falaises calcaires tombent dans la mer avec des arches, des monolithes, des grottes marines. Je m’arrête dans la belle grotte de la Poésie. Plus qu’une grotte, c’est une piscine naturelle. Un petit saut et je me retrouve dans des eaux turquoises. C’est un plaisir de nager et de passer sous un arche pour rejoindre la mer.

L’étape est beaucoup plus longue que je l’aurais voulu. Je me suis un peu trompé dans mes calculs. Je marche près de 40 kilomètres après les 45 d’hier. Je commence à ressentir des signaux de fatigue. Je suis très bien logé ce soir. Je verrai demain si la nuit me permet de bien récupérer.
5 juin : Frassanito – Santa Cesarea Terme
Ce matin, je vois les montagnes albanaises. Je suis à l’endroit le plus étroit entre les côtes italiennes et albanaises mais il y a tout de même plus de 70 kilomètres. Je serai bientôt sur l’autre rive. À Santa Cesarea Terme où je dors ce soir, je ne suis plus qu’à 43 kilomètres de Santa Maria di Leuca. Je n’ai pas prévu de le faire en une seule étape. J’ai le temps et je surveille cette inflammation d’un tendon. Je ne suis pas trop inquiet. La gêne est supportable pour le moment. J’ai donc prévu deux jours de marche. Je terminerai ma marche italienne dimanche. J’aurai ainsi la journée de lundi à Bari. Cela me permettra notamment d’acheter une nouvelle paire de chaussures. Celles que je porte, ont fait 1500 kilomètres. La semelle est complètement usée et lisse. Ce n’est pas trop gênant sur le terrain facile et plat ici. Pour la suite et probablement des névés à passer dans les montagnes bulgares, il me faudra être mieux chaussé.
Après la visite de la belle ville d’Otrante, je passe par la Punta Palascia ou cap d’Otrante. Sur mes six mers, j’en ai deux d’un coup devant les yeux. La limite entre l’Adriatique au nord et la mer Ionienne au sud passe ici, au détroit d’Otrante (canal d’Otrante). C’est aussi le point le plus oriental de l’Italie.

Les paysages sont de plus en plus secs et arides. Curieusement, dans cette région sans eau, je dors dans une station thermale. Santa Cesarea Terme s’est développée au XIXè siècle avec ses eaux thermales sulfureuses.
6 juin : Santa Cesarea Terme – Marina Serra
Depuis Melfi, sur plus de 400 kilomètres, le chemin en tant que tel m’a laissé un peu sur ma faim. J’ai dû avoir plus de bitume que sur toutes mes autres marches et le bitume, je n’aime pas cela. Par contre, j’ai traversé quantité de beaux villages et belles villes. Je suis passé par de nombreux sites historiques, abbayes, chateaux…
C’est encore le cas aujourd’hui. Je passe à Castro. Il n’y a pas un mot dans mon guide de l’Italie du Sud sur le centre historique du village. Et pourtant, il y a ici les restes d’une église bizantine du IX-Xè siècle avec des fresques, un château aragonais, une église avec des parties romanes, des petites places. Avec tout cela, dans d’autres pays, les guides de voyage consacreraient un chapitre complet sur ce village.
Je suis toujours sur le Cammino del Salento. Parti d’une « ville étape », Santa Cesarea Terme, je suis calé sur les horaires des autres marcheurs. Il y a foule aujourd’hui. Je vois 8 personnes. Ce ne sont que des marcheuses : 6 Italiennes et 2 Hollandaises. Je les retrouve au gré de mes tentatives pour éviter le bitume. C’est plutôt un échec sur cette étape. Je rebrousse chemin plusieurs fois. Les sentiers marqués sur les cartes n’existent plus.

Ayant décidé de faire deux étapes jusqu’à Santa Maria di Leuca, je ne suis pas pressé. Ma journée est ponctuée de petites pauses. Il n’y a pas de plages sur cette partie de la côte mais des petites criques au milieu des rochers. L’eau est magnifique. C’est un plaisir de s’y baigner. J’en profite car après dix kilomètres en bord de mer en Albanie, ensuite, j’en aurai 750 à l’intérieur des terres et souvent dans la montagne.
7 juin : Marina Serra – Santa Maria di Leuca
Ma dernière soirée sur le chemin est inhabituelle. Je suis dans une ambiance « camino » avec une grande table partagée avec d’autres randonneurs. J’y retrouve des personnes rencontrées dans la journée. Je discute longuement avec un couple d’Américains. Ils ne sont pas du tout représentatifs de leurs concitoyens. Ils terminent une année sabbatique durant laquelle, ils ont beaucoup voyagé. Ils ont travaillé dans le passé pour une ONG en Inde. Même si on a évité de parler politique, il va sans dire qu’ils étaient critiques sur la situation de leur pays et sur leur président.
Aujourd’hui, sur le Cammino del Salento, au fil des arrêts des uns et des autres, je retrouve les mêmes randonneurs. C’est extrêmement rares lors de mes longues marches. Nous discutons sur le chemin ou lors d’une pause dans un bar avec ce côté volubile, extraverti des Italiens.
L’étape est décidément très inhabituelle par rapport aux dernières journées. J’arrive à rester très souvent sur de beaux sentiers dominant la mer Ionienne. J’ai peu de bitume. Avec 20 kilomètres, elle est aussi assez courte. J’arrive à Santa Maria di Leuca en début d’après-midi.
C’est le bout du talon de la botte italienne. Le lieu est symbolique. Les Romains y avait érigé un temple dédié à Minerve. Pour les catholiques, c’est un lieu de pèlerinage à la Vierge de Finibus Terrae. L’église a été élevée au rang de basilique. Mussolini y a construit une cascade monumentale marquant le terme de l’aqueduc des Pouilles.

Pour moi, c’est la fin de la plus longue section de ma marche des Six Mers. J’ai parcouru 640 kilomètres depuis le Cap della Campanella. Vingt jours de marche très contrastés avec la magnifique et très touristique côte amalfitaine pour commencer puis les sentiers sauvages et très agréables des monts Picentini et une dernière partie assez plate et pas mal de bitume mais avec des villes et villages superbes et des très belles parties sur la côte.
Sur la carte de mes marches en Italie et plus largement en Europe, cette liaison entre les mers Tyrrhénienne et Ionienne vient combler un vide.
Arrivé tôt à Santa Maria di Leuca, je pensais pouvoir gérer à la fois le transport et la logistique dans le reste de la journée et être demain matin en Albanie. La question a été vite réglée. Les bus de Santa Maria di Leuca à Lecce ne circulent pas le dimanche. J’ai donc une fin d’après-midi tranquille en bord de mer et une journée complète demain avant de prendre le bateau. Je reprends ma marche mardi matin à Durrës en Albanie.
4 – De l’Adriatique à la Mer Noire : Albanie
9 juin : Durrës – Shkafane
Shqipëria, le nom de l’Albanie pour ses habitants. Comme la Géorgie (Sakartvelo) ou l’Arménie (Hayastan), les Albanais ont un nom très différent pour leur pays. Selon certaines versions, le mot signifierait « Pays des Aigles ». L’Albanie, une nouvelle partie de ma marche des Six Mers débute. Elle est très différente de la précédente.
Je quitte un pays que j’affectionne l’Italie. La richesse de son histoire et de sa culture, la beauté des paysages, de ses villes et villages, la nourriture, une certaine douceur de vivre, il y a tant d’éléments séduisants en Italie. Il y a aussi et notamment dans le sud, une organisation un peu erratique, des plages, des bords de route souillés de déchets, des sentiers mal entretenus.
C’est la troisième fois que je viens en Albanie mais je perds pas mal de repères et d’abord la langue. Je maîtrise suffisamment l’italien pour pouvoir me débrouiller. Ici, mes connaissances se limitent à « bonjour » et « merci ».
Les sentiers italiens ont beau avoir beaucoup de lacunes, ils existent. Là, j’ai construit un itinéraire du bord de l’Adriatique jusqu’à l’endroit où je m’étais arrêté l’année dernière à cause des feux de forêts. J’ai tracé 170 kilomètres d’ouest en est. Je vais voir si cela tient la route.
Je vais aussi changer d’environnement en étant très rapidement dans la montagne.
En 2018, la première fois où je suis venu en Albanie arrivant de Grèce, l’écart entre les deux pays m’avait frappé. Je quittais un pays au niveau de vie proche du notre pour faire un bon en arrière dans l’extrême sud rural du pays. L’Albanie change vite, se développe. Presque dix ans plus tard, je rentre dans le pays par une grande ville. Entre la vieille ville de Bari, dans le mezzogiorno et les avenues modernes de Durrës, j’ai presque l’impression inverse. Les immeubles sont récents. Il y a des bars plutôt chics. Les Albanaises sont élégantes.
Avec 110 000 habitants, Durrës est la deuxième ville du pays après la capitale Tirana. C’est le principal port albanais et une porte d’entrée historique dans les Balkans. C’est un endroit symbolique pour reprendre ma marche. La Via Egnatia débutait ici, dans l’antique Dyrrachium. Cet axe majeur reliait Rome à Constantinople, l’orient à l’occident.
La traversée en bateau entre Bari et Durrës ou plutôt dans l’autre sens, c’est une image forte de la fin du communisme en Albanie. Un bateau croulant sous une masse humaine arrive sur les côtes italiennes le 8 août 1991. Vingt mille Albanais sont montés la veille à Durrës à bord du cargo Vlora. Ils fuient le pays en pleine déliquescence suite à la fin du régime communiste.
Les nouvelles constructions d’hôtels et résidences s’étendent maintenant le long de la côte au nord de la ville. Un berger avec son bâton et ses deux vaches vient me rappeler que je suis en Albanie.
La route se fait chemin puis sentier. Les constructions se raréfient. Une petite plage déserte est propice à la baignade. Puis je quitte la côte. Le prochain bain dans la mer, ce sera dans un mois en Bulgarie.

La suite de l’étape est moins agréable. Avant de trouver un peu de relief, je dois traverser la plaine côtière. Je marche sur de longues lignes droites, d’abord sur des routes puis des chemins. J’ai un aperçu de l’Albanie d’aujourd’hui. D’immenses villas luxueuses avec piscine côtoient des dépôts d’ordures sauvages. Je marche sur des routes au revêtement lisse impeccable puis sur d’autres complètement défoncées. Les grosses berlines allemandes sont nombreuses et il y a des cochons qui pataugent en liberté dans la gadoue. Dans les villages, il y a des supermarchés très modernes avec tous les produits occidentaux et des petites épiceries avec juste le minimum. Je vois des zones d’activités avec des bâtiments modernes, un complexe sportif avec un gigantesque mur d’escalade mais aussi des ateliers déglingués.
J’ai perdu pas mal de repères mais il y a certaines constantes en Albanie. Une voiture s’arrête pour me proposer de m’amener. En passant devant un bar, on m’appelle pour m’inviter à boire.
L’étape ne restera pas dans les annales par sa beauté mais j’aime ce changement brusque. Une nuit dans le bateau et je suis dans un environnement complètement différent.
10 juin : Shkafane – Krujë
Je quitte la plaine littorale et monte dans les collines derrière Shkafane. Une femme sort ses deux chèvres. Deux anons passent dans la rue. Les coqs chantent. Je vais progressivement quitter la partie plus développée de l’Albanie pour rentrer dans celle plus rurale. La première liaison imaginée passe relativement bien. Je contourne un marais. C’est un peu boueux mais cela passe. Au premier village, au bar, on me paye mon café. Un peu d’italien, un peu de grec et je peux discuter.
Je retrouve ensuite la plaine. C’est celle où se trouve Tirana, 30 kilomètres plus au sud. J’aperçois les immeubles de la banlieue de la capitale.
C’est enfin la dernière plaine que je traverse ! J’aspire à retrouver du relief. D’abord parce que j’ai eu ma ration de longues routes et chemins tous droits. Et ensuite parce que les températures commencent à monter. Je suis à l’intérieur des terres. Il n’y a pas d’air comme en bord de mer, ni la possibilité d’une petite baignade.
La deuxième liaison imaginée est plus difficile. Je tâtonne, rebrousse chemin à cause de ronciers. Je finis par passer dans une forêt assez dense mais sans épineux. Je rejoins une piste qui m’amène ensuite à Krujë.

C’est le fief et le lieu de naissance de Skanderberg, le héros albanais. Au XIVè siècle, face aux armées de Mehmet II le conquérant de Constantinople, il les empêche de conquérir le territoire de l’actuelle Albanie. La lutte est inégale et quelques années après sa mort, l’Albanie est vaincu. Elle restera dans l’Empire Ottoman pendant presque un demi millénaire. Les touristes albanais sont nombreux à Krujë pour honorer la mémoire de leur héros. Un grand musée lui est consacré. Dans le bazar, à l’atmosphère orientale, les boutiques de souvenirs s’alignent les unes derrière les autres.
À Krujë, je suis à 500 mètres d’altitude. Ce n’est pas la montagne mais j’ai un peu progressé. C’est demain que les choses sérieuses commencent.
11 juin : Krujë – Qafë Shtamë
Au-dessus de Krujë, la montagne s’élève raide mais le sentier jusqu’à 1150 mètres d’altitude est bon. La montée est régulière. Le chemin est dallé avec de nombreuses marches. Il mène à un site de pèlerinage bektashi, le tekké de Sari-Saltik. Le bektashisme est une version soufi de l’islam
L’approche est plus mystique moins dogmatique et moins stricte que l’Islam. C’est notamment le cas sur la place des femmes ou sur des règles comme la consommation d’alcool. Vingt pour cent des Albanais seraient disciples du bektashisme.
Je dois ensuite redescendre vers le village de Noje. Le sentier est balisé mais il passe par un raide et infâme pierrier. Il y a peu de chemins balisés en Albanie. Je ne suis pas sûr que celui-ci incite les Albanais à se mettre à la randonnée.
La suite est plus agréable. Je prends de l’altitude d’abord sur un bon chemin. Je trouve des raccourcis qui passent sans difficultés. Je monte lentement mais à un rythme régulier. Je retrouve des températures agréables pour marcher. La montagne est plus verdoyante que la campagne des jours derniers. Il y a des fleurs dont de jolis lis albanais. Même si je n’avance pas aussi vite que sur les lignes droites dans la plaine, le plaisir est là.

Le point haut de la journée est à 1680 mètres d’altitude. Cela faisait longtemps que je n’avais pas été aussi haut !
Je m’arrête assez tôt. L’étape n’est pas très longue mais j’ai quand même cumulé pas mal de dénivelés. Je ne veux pas trop forcer. Je traîne cette inflammation d’un tendon. J’aimerais que cela s’améliore avant d’être dans les montagnes bulgares. Le terrain y sera beaucoup plus alpin. À Qafë Shtamë, un col à 1230 mètres d’altitude, il y a un hôtel. C’est calme. Il fait bon. Je ne vais pas plus loin.
12 juin : Qafë Shtamë – Burrel
Hier soir, à Qafë Shtamë, c’était agréable de mettre la doudoune. La température était fraîche. La bière Peja fabriquée au Kosovo était encore meilleure. Il n’y avait pas grand monde à l’hôtel mais la soirée a été festive. À nouveau, j’étais dans les Balkans. Quels que soient les pays, l’atmosphère est la même. Un peu de musique et la danse commence. Le nom diffère selon les pays : la valle albanaise, le horo bulgare, la chorea grecque, le kolo serbe et même le horon des Lazes en Turquie mais le principe est le même : les danseurs se prennent la main, forment un rond et tournent en rythme avec un jeu de pas plus ou moins savant.
Curieusement, malgré l’animosité qui existe entre Grecs et Albanais, il y avait pas mal de musique grecque. Je me suis fait un petit plaisir avec mon « Ελεύθερος για μια ζωή » (Elefteros yia mia zoi). Au sommet de l’Olympe ou le dernier jour de ma marche en Grèce, le plaisir est toujours là. Puis sur des morceaux albanais, je me suis joint au cercle des danseurs.
Exceptionnellement, je n’ai pas un grand ciel bleu ce matin. Il a plu dans la nuit. C’est brumeux et humide. Du col, une mauvaise piste va en direction de Burrel, le terme de l’étape. Je préfère explorer un peu plus au sud par un itinéraire qui me paraît plus intéressant. Je remonte par des vieilles pistes devenues des sentiers. Le ciel couvert ne me permet pas de profiter du paysage. L’herbe est mouillée par la pluie de la nuit et mes pieds le sont rapidement. Mais, je suis content. Les options prises sont bonnes. Je marche en altitude sur de bons sentiers.
En redescendant, j’arrive à proximité d’un hameau. Achta m’appelle pour m’inviter à boire un café. Il ne parle qu’albanais. La conversation n’est pas facile. La traduction avec le téléphone donne par exemple : « graisse de cheval et chèvre ». Que dois-je répondre à cela ? Un mot en albanais que je connais depuis ma première marche dans le pays, c’est « bukë ». Littéralement, cela signifie « pain ». Il est utilisé pour proposer de manger. Je refuse poliment.
Avec le traducteur, j’explique que je veux aller à Burrel par des sentiers. Achta voudrait que je prenne la route mais il finit par m’accompagner pour me montrer par où passer. C’est un beau parcours sur un petit sentier à flanc. Il y a une multitude de fraises des bois sur le bord du chemin. Je me régale. En Albanie, les sentiers sont encore utilisés par les habitants. Il y a plein d’itinéraires possibles. Cela pourrait être un paradis pour les marcheurs avec un minimum d’aménagements.

Dans la vallée, je retrouve ma trace de 2018. J’avais déjà dormi à Burrel. Il y a huit ans, j’avais écrit « La ville, avec ses barres d’immeubles en béton, a un charme difficile à apprécier au premier coup d’oeil ». Les barres d’immeubles délabrés de l’époque communiste sont toujours là. Il me semble que la ville est plus pimpante avec des nouvelles constructions, des belles villas dans la périphérie, des commerces modernes. Burrel n’est pas devenu une séduisante destination touristique mais il me semble qu’elle a changé.
13 juin : Burrel – Çidhën
Dans les bars de Burrel, les téléviseurs allumés diffusent les images en direct des manifestations à Tirana. Cela fait presque deux semaines que quotidiennement, des Albanais manifestent. Le projet de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump est à l’origine du mouvement. Il prévoit de construire un complexe touristique dans un secteur protégé de la côte. D’autres revendications se sont rajoutées depuis comme la démission du premier ministre Edi Rama. L’Albanie fait partie des pays les plus corrompus du continent européen.
L’étape du jour est commune avec celle de 2018. Je monte en altitude dans le parc national de Lurë. La différence par rapport à il y a 8 ans est plus visible à Vis, le premier village. La route qui le dessert est récente avec un revêtement impeccable. Il y a une école neuve. La place du village a été aménagée avec des bancs et une fontaine.
Les conditions sont idéales. Il fait bon. Il fait beau. Le temps est clair sans brume. Je suis la trace de caminaire. Elle est excellente avec des petits raccourcis qui évitent la piste. Je monte à un bon rythme en prenant du plaisir. Vers 1600 mètres d’altitude, je marche dans le parc national de Lurë. Il y a une succession de petits lacs. Les paysages sont beaux. Il y a huit ans, il y avait beaucoup d’arbres morts suite à une maladie. Il y a en plus ceux brûlés par l’incendie de l’année dernière.
Je vois les premiers sommets avec un peu de neige. Au loin, le Korab, à 2764 mètres d’altitude, le point culminant de l’Albanie et de la Macédoine du Nord est lui bien enneigé. Il ne faut pas que je me presse pour aller en Bulgarie. Je vais y marcher à des altitudes comparables et passer par le point culminant des Balkans à 2926 mètres d’altitude.
J’avais initialement prévu de bivouaquer en altitude. Mais il est encore tôt et je suis en forme. J’ai l’impression que le tendon n’appréciait pas le bitume et la chaleur. Je devais être déshydraté. Ici, il fait plus frais. Je sue moins. J’attaque la descente en trouvant un bon sentier. Je suis optimiste et j’envisage même de faire les 56 kilomètres jusqu’à Arras où je m’étais arrêté l’année dernière. J’ai un sentier balisé à venir qui suit une conduite d’eau donc sans dénivelés importants.
C’est ce que je pensais…Je m’engage dans le canyon de Seta. C’est une impressionnante gorge avec de raides falaises. Dans les années 60, une conduite d’eau pour irriguer en contrebas a été creusée dans ces falaises. Elle est en partie aérienne ou en tunnel. Arrivé face à ce canyon, je me demande comment cela peut passer. Je m’engage sur un sentier taillé dans la falaise mais rebrousse chemin. Il y a trop de vide. Je me suis trompé. Le sentier balisé passe un peu plus haut mais il est tout aussi impressionnant. Il est à flanc de falaise surplombant le vide. Parfois, il y a une main courante, le plus souvent, non. Il passe en fait assez bien. Il faut juste ne pas avoir le vertige. Décidément, les sentiers balisés sont redoutables en Albanie.

J’avance prudemment et je suis soulagé quand j’arrive au village de Çidhën. Il y a un restaurant. J’avale mon dîner à toute vitesse car ils vont fermer. Finalement, ils me proposent une chambre très simple sous le restaurant. Cela me convient parfaitement. Après une superbe journée, une séquence émotion à la fin et une étape pas loin de cinquante kilomètres, j’ai pu manger et j’ai un toit pour dormir. Je ne suis plus qu’à six kilomètres d’Arras où je m’étais arrêté l’année dernière.
14 juin : Çidhën – Camp Korabi
Je prends mon petit déjeuner à l’hôtel d’Arras. J’y avais dormi le 23 juillet de l’année dernière. Des feux de forêts touchaient la zone du parc national de Lurë. J’avais hésité scrutant le ciel, recherchant des informations pour savoir si je pouvais marcher jusque là bas ou pas. Finalement, j’avais renoncé.
Dans la genèse de mon projet 2026 des Six Mers, un des objectifs était de faire cette liaison de 18 kilomètres. Cette fois, je l’ai fait. Mais je ne m’attendais pas à terminer par ce sentier dans le canyon de Seta.
Avec cette liaison, j’ai marché d’Istanbul à Lisbonne. Il ne me manque pas un seul mètre. Ce sont 6600 kilomètres et 320000 mètres de dénivelés par les massifs des Rhodopes, du Pirin et du Rila en Bulgarie, l’Osogovo, Monts Šar et Korab en Macédoine du Nord, la Via Dinarica, la Via Alpina, la HRP, les Monts Cantabriques…. Un bel itinéraire dans les montagnes. La frustration de l’année dernière est effacée et il y a la satisfaction d’avoir réalisé complètement ce long itinéraire pédestre.
Une autre frustration l’année dernière est d’avoir marché dans les montagnes à la frontière de l’Albanie et de la Macédoine du Nord dans des paysages grillés par le soleil. Je suis plutôt en avance sur mes prévisions et il ne faut pas que je sois trop tôt dans les montagnes bulgares.
J’ai décidé de remonter vers la chaîne de montagne à la frontière. Cela me permettra de découvrir ce massif à la fin du printemps avec encore un peu de neige. Cela me permettra aussi de faire une traversée complète d’ouest en est du pays. J’ai prévu d’essayer de marcher jusqu’au poste frontière pour rentrer légalement en Macédoine du Nord.
Je remonte donc en altitude par le sentier que j’avais pris l’année dernière dans l’autre sens. La descente m’avait paru longue. Il faisait chaud. La montée est plus agréable. Il y a à peu près mille mètres de dénivelés. Il fait chaud mais la partie la plus raide est à l’ombre. Quand je débouche au-dessus de la forêt, les paysages sont très différents qu’en plein été. Les prairies sont vertes. Il y a des fleurs. Il reste des névés. C’est superbe.

Je termine dans un camp d’altitude. On peut y dormir. Quand j’arrive, il n’y a personne mais les bâtiments sont ouverts. Je me lave, fait ma lessive. Je finis par m’installer. Finalement, personne ne viendra. Je laisse un billet sur la table.
15 juin : Camp Korabi – Frontière avec la Macédoine du Nord
Seul au camp Korabi, confortablement installé dans un bon lit, avec l’air sain, ni chaud, ni froid de la montagne, j’ai dormi comme un loir.
Je marche sur le même parcours que l’année dernière. Je l’ai bien en tête. J’ai juste une inquiétude sur le premier col à 2350 mètres d’altitude. Il faut monter face nord et c’est assez raide. Effectivement, il reste un névé sur la pente où passe le sentier. Je peux le contourner avec un passage un peu délicat. Ça passe.
Ensuite, le relief est moins marqué. Le paysage est harmonieux. Le sentier est très agréable. Les prairies sont vertes, fleuries avec beaucoup d’orchidées.

Il reste malgré tout des névés dans des couloirs où passe le sentier. Je préfère passer par les crêtes et le Velivar à 2373 mètres d’altitude. Du sommet, la vue s’étend sur quantité d’endroits où j’ai marché : bien sûr, le parc national de Lurë où j’étais il y a deux jours, au nord au loin, les Alpes Dinariques enneigées que j’avais traversées à la fin de ma marche sud-nord de l’Albanie, le Korab gravi l’année dernière, le lac d’Ohrid au sud et le massif du Pelister où j’avais quitté la Macédoine du Nord pour la Grèce. Je commence à bien connaître cette partie des Balkans.
Il me reste encore un autre sommet avant la longue descente vers le poste frontière. J’en ai terminé avec cette traversée ouest-est du pays. Au début, l’alibi était les 18 kilomètres que je n’avais pas pu faire l’année dernière. J’avais inséré cette partie quand j’ai imaginé les Six Mers. Je n’en attendais pas grand chose. Je voulais combler ce manque. Finalement, je quitte l’Albanie ravi de cette marche. Hormis la partie en plaine entre la côte adriatique et Krujë, c’est un beau parcours. L’Albanie a un potentiel extraordinaire pour la marche. Les sentiers sont encore utilisés par les habitants. Il y a plein de possibilités de créer des beaux circuits avec montagnes et villages pour découvrir le pays. J’ai traversé de belles régions montagneuses du pays et j’ai eu un peu d’adrénaline dans le canyon de Seta. Les Albanais malgré un développement et des changements rapides restent toujours aussi accueillants, souriants.
Je dois maintenant rejoindre le massif du Rila pour poursuivre ma marche des Six Mers en Bulgarie. C’est à un peu moins de 400 kilomètres de la frontière mais ce n’est pas direct. Il me fallait d’abord rejoindre Debar, la ville la plus albanaise de Macédoine du Nord à 6 kilomètres de la frontière. Je venais de la franchir quand une voiture s’est spontanément arrêtée pour m’y amener. Demain, je prendrai le bus pour Skopje. Je pense pouvoir enchaîner dans l’après-midi avec celui pour Sofia en descendant à Kyustendil. Il me restera alors deux trajets en bus dans le meilleur des cas, sinon trois pour arriver à destination. Je prévois une à deux journées pour faire ces 400 kilomètres.
5 – De l’Adriatique à la Mer Noire : Bulgarie, le Kom Emine
17 juin : Monastère de Rila – Refuge Ribni Ezera
Après un premier bus de Debar à Skopje, un second pour Kyustendil en Bulgarie, une nuit dans cette ville avant de prendre le premier bus du matin pour Dupnitsa d’où un train m’a déposé à la gare de Kotcherinovo pour marcher 1 kilomètre jusqu’à l’embranchement de la route de Rila, j’ai été pris en stop très rapidement jusqu’au monastère de Rila. Finalement, ce transfert de la frontière albanaise au cœur du massif du Rila ne s’est pas trop mal déroulé. C’est ici dans les montagnes, que je reprends ma marche pour six cents kilomètres jusqu’à la mer Noire.
J’ai choisi de repartir d’ici d’abord pour des raisons pratiques. Le monastère est l’endroit accessible le plus facilement et le plus haut au cœur du massif du Rila. Je suis déjà 1150 mètres d’altitude.
C’est aussi un lieu symbolique fort. Le monastère est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Fondé au Xè siècle, plusieurs fois détruit, il a été un lieu de préservation de la culture, la langue, la religion orthodoxe durant les cinq siècles d’occupation ottomane de la Bulgarie. C’est un symbole de la résistance des Bulgares pour préserver leur identité pendant le demi-millénaire qu’ils ont vécu « sous le joug » des Turcs (pour reprendre le titre du roman d’Ivan Vazov, le plus célèbre de la littérature bulgare).
J’avais dormi à l’intérieur du monastère en 2019 lors de ma première marche dans le pays. Comme l’Albanie, c’est désormais la troisième fois que je marche dans le pays. Petit à petit, il change, il évolue. En 2019, quand j’ai marché d’Istanbul jusqu’en Italie, il y avait un poste de douane à la frontière gréco-bulgare. J’avais été contrôlé mais le passage était simple et rapide. C’était déjà une belle évolution quand on pense que passait par là, trois décennies plus tôt, le rideau de fer séparant un des plus fidèles allié de l’Union Soviétique et la Grèce, membre de l’OTAN et de l’Union Européenne. En 2019, la Bulgarie n’était pas encore dans l’espace Schengen. L’année dernière, elle y est rentrée. Venant de Grèce, j’ai franchi la frontière dans les montagnes en toute légalité mais je payais encore mes dépenses en lev.
Pour ma troisième marche en Bulgarie, ce n’est plus nécessaire. Le pays est passé à l’euro le premier janvier 2026. Sur ces 7 années, j’ai l’impression d’avoir accompagné la Bulgarie dans son intégration dans l’Union Européenne dont elle est membre depuis 2007. „Капка по капка вир става.“ Goutte après goutte, le gour se remplit selon un proverbe bulgare. Petit à petit, l’oiseau fait son nid. Partie de très loin, économiquement très en retard, historiquement et culturellement très proche de la Russie, la Bulgarie s’ancre à l’ouest.
Dans les montagnes bulgares, je retrouve les bons sentiers balisés. La pluie alterne avec quelques éclaircies. Je préfère avoir le mauvais temps aujourd’hui sur une étape de liaison. J’ai juste prévu de remonter la vallée jusqu’au refuge de Ribni Ezera. Je monte dans la forêt, passe devant le tombeau de saint Jean de Rila. Le monastère a été construit en son honneur.
La marche est tranquille, la montée est progressive. Je termine à 2230 mètres d’altitude au refuge Ribni Ezera. Il est entre deux lacs, dans un cirque de montagnes encore très enneigées. Le gardien du refuge me dit qu’ils ont eu 4 mètres de neige cet hiver. L’année précédente, il en était tombé juste un mètre cinquante. Il est là depuis 43 ans. À l’époque, certains hivers, ils avaient plus de dix mètres.

Il n’y a pas foule : deux jeunes de Varna pas très loquaces. De toute façon, la conversation étant en bulgare, j’arrive assez vite à mes limites malgré le nombre d’heures considérables que j’ai passé à l’étudier. Par deux fois, on me demande si je suis marié à une Bulgare. Cela leur semble la seule raison valable d’apprendre la langue…
18 juin : Refuge Ribni Ezera – Abri sous le sommet Bezimen
Je fais la liaison avec ma trace de l’année dernière. Je vais maintenant en terre moins connue, plus à l’est du massif du Rila. Je marche dans un paysage presque hivernal avec toute la neige restante et des températures froides. Le vent glacial renforce la sensation de fraicheur. C’est sauvage. Je ne vois personne de toute la matinée.

Heureusement, le relief n’est pas trop marqué. Je marche sur des crêtes arrondies. Il ne reste que quelques petits névés quasiment plats, faciles à traverser.
En début d’après midi, j’approche du Musala. Je vois les premiers randonneurs, des Polonais bien-sûr. Il n’y a qu’eux pour marcher quelles que soient les conditions.
J’ai prévu de monter au Musala. À 2926 mètres d’altitude, c’est le point culminant de la péninsule des Balkans, à peine plus haut que l’Olympe à 2917m et le Vihren à 2914m que j’ai gravis l’année dernière.
Par rapport à mon itinéraire, c’est un aller-retour de 8 kilomètres et je n’aime pas cela. Je ne suis pas un chasseur de sommets. Le Musala n’est pas un sommet spectaculaire avec des bâtiments scientifiques au sommet. Avec le ciel bouché, je ne pourrai de toute façon pas voir grand chose. Arrivé à l’embranchement, j’ai déjà marché plusieurs heures et il me reste encore du chemin pour rejoindre l’endroit où j’ai prévu de dormir. Tout cela fait beaucoup de raisons de ne pas faire cet aller-retour.
Et pourtant, je l’ai fait. Le sommet n’est effectivement pas spectaculaire. Je n’ai rien vu, j’étais dans les nuages. Mais je suis monté au point culminant des Balkans, région que j’ai sillonnée à plusieurs reprises. Avec le Musala, j’ai maintenant gravi les trois plus hauts sommets des Balkans.
Le retour jusqu’à l’embranchement se fait dans des conditions médiocres. Le vent s’est renforcé. Il grêle un peu. Il y a sur les cartes un abri à 7 kilomètres de l’embranchement. Je n’ai pas trouvé d’informations sur celui-ci. J’aimerais éviter de camper ce soir dans le froid, l’humidité et avec ce vent. L’abri est rustique, fait de planches et de bâches plastiques. Il doit être utilisé par un berger mais apparemment pas depuis un moment. Cela fera l’affaire pour la nuit. Je suis au sec et à l’abri.
19 juin : Abri sous le sommet Bezimen – Kostenets
L’ancienne cabane de berger était rustique, un peu sale mais j’étais à l’abri. Le vent a soufflé. Il faisait froid. Le soleil matinal ne dure pas très longtemps. Rapidement, les nuages gagnent. Je marche dans de vastes espaces à une altitude élevée, autour de 2300 mètres d’altitude. Le relief est curieux. Je suis sur un altiplano mais brusquement se dressent des parois verticales qu’il faut contourner.

J’ai l’impression d’être en hiver. Je suis dans le brouillard. Les températures tournent autour de 2°C sur les hauteurs. Le vent est glacial. Les faces nord sont très enneigées. Je dois passer par les variantes hivernales qui suivent les crêtes. Le chemin d’été traverse de vastes névés.
Les rares moments où la couverture nuageuse s’élève, je peux voir les quatre principaux massifs montagneux de la Bulgarie : le Rila bien sûr où je suis, les Rhodopes au sud, le Pirin à l’ouest et la chaîne du Balkan au nord. C’est celle-ci que je vais suivre dans trois jours jusqu’à la mer Noire.
Arrivé au col avant le dernier sommet prévu, je change d’optique. Je descends vers le refuge Belmeken. Le chemin est à l’abri. Je perds de l’altitude. Je gagne des degrés et je peux boire un café et manger un plat chaud au refuge.
À Kostenets, j’ai quitté le massif du Rila. La météo, l’enneigement important ont rendu cette traversée plus difficile qu’attendue. Il me faut maintenant faire la liaison avec la chaîne du Balkan. J’espère que l’itinéraire imaginé se déroulera bien.
20 juin : Kostenets – Refuge Nadejda
Kostenets est une station thermale. Elle a sûrement connu son heure de gloire à l’époque du communisme. Il y a de grands hôtels un peu vieillissants. Ce n’est pas l’endroit le plus festif du pays. Pourtant comme en Albanie, il suffit que la musique se mette en route pour que les danseurs forment un rond. Ici en Bulgarie, c’est le horo. Il y a deux semaines en Albanie, c’était la valle. Je me sens dans les Balkans et j’aime ça.
Entre le massif du Rila et la chaîne du Balkan, je traverse un corridor géographique et historique entre l’Europe et l’orient. Je passe dans la vallée de la Maritza, chantée par Sylvie Vartan. La ligne de chemin de fer que suivait l’Orient Express de Londres à Istanbul longe le fleuve.
Par de bons chemins et des pistes forestières, j’arrive à un col historiquement important : les Portes de Trajan, du nom de l’empereur qui y a construit une forteresse. Ce col se situait sur la voie romaine Via Diagonalis entre Singidunum, l’antique Belgrade et Constantinople. Les Romains y avait construit un arche et la forteresse. Je fais un petit aller-retour pour la visiter.

Pour les Bulgares, l’endroit est celui d’une grande victoire en 986 du Tsar Samuel sur l’armée byzantine de Basile II. L’empire bulgare s’étendait alors de l’Adriatique à la mer Noire et très au sud dans la Grèce actuelle.
Basile II tiendra sa revanche quelques années plus tard. Il gagnera le titre de bulgaroctone, le tueur de Bulgares. En 1014, suite à sa victoire à la bataille de la passe de Kleidion, il renverra selon la légende 15000 soldats bulgares les deux yeux crevés. Un sur cent en conservait un pour guider l’armée vaincue.
Cette première journée de liaison se passe très bien. Un Bulgare m’indique un sentier qui n’apparaissait pas sur mes cartes pour monter au mont Eledjik. Je traverse une belle hêtraie du sommet au refuge Nadejda. Je suis le seul au refuge. Le contact avec le gardien est très habituel chez les Bulgares : indifférent et froid au début, plus chaleureux ensuite. Il m’offre une bière. On discute un peu en bulgare bien sûr. La pratique de l’anglais est très limitée en dehors des grandes villes et chez les jeunes. Même si le contact est plus chaleureux dans un second temps, ce n’est quand même pas l’Albanie.
21 juin : Refuge Nadejda – Kamenitsa
Je descends vers la rivière Mativir. Elle se fraie un passage dans une vallée encaissée entre des collines sauvages et boisées. Je suis dans l’incertitude. Vais-je pouvoir passer ? Sur toutes les cartes y compris les bulgares, les chemins s’arrêtent de chaque côté. Je crains d’arriver à un petit canyon infranchissable avec la rive en face à quelques mètres. Je commence à entendre le bruit de la rivière. Je descends toujours. La rivière est proche. La piste m’amène presque à la rive. Après la traversée à gué puis une centaine de mètres dans la forêt, je trouve la piste en face. C’était une des grosses incertitudes de cette liaison. Je suis passé !
Je ne suis qu’à 60 kilomètres du centre de Sofia et de ses 1,4 million d’habitants. C’est incroyablement isolé et sauvage. À perte de vue, je ne vois que des collines boisées. Les hameaux que je traverse sont en partie abandonnés avec de nombreuses maisons qui tombent en ruine. Le village de Sredishtna est un peu plus grand. Il y a une petite épicerie qui fait aussi bar. Comme souvent dans les endroits isolés de Bulgarie, on a l’impression que rien n’a changé depuis l’époque communiste. C’est presque étonnant le contraste avec les épiceries et supermarchés flambants neufs de l’Albanie.
Je fais une longue pause à Sredishtna. Un groupe d’anarchistes bulgares est venu faire une marche vers un monument à la mémoire d’un des auteurs de l’attentat contre le roi Boris III, un fasciste me disent-ils. Le 3 mai 1925, des membres du parti communiste bulgare, clandestin à l’époque et des anarchistes tentent d’assassiner Boris III dans l’église Sainte Nédélia. L’attentat échoue. Le roi est arrivé en retard. Mais dans l’église, la bombe fait plus de 200 victimes. C’est étrange d’honorer un auteur de cet acte sanglant. Les membres du groupe que je rencontre sont venus dans de belles voitures occidentales. Ils partent en procession après avoir mangé des glaces et bu des sodas au bar-épicerie. Visiblement, ils ne crachent pas sur la société de consommation. Par contre, ils ont eu le temps de me dire qu’ils n’aimaient pas Macron.
Je poursuis mon chemin dans des collines boisées avec un passage à 1200 mètres d’altitude avant de descendre au village de Kamenitsa. À 600 mètres, il fait chaud et lourd. Comme souvent, cela me coupe les jambes. J’entame la conversation avec trois habitants qui boivent un coup (plusieurs coups) sur la place du village. La discussion est difficile. D’abord parce qu’elle est en bulgare et je pense que l’eau de vie fait aussi son effet. Je finis par comprendre qu’Ivan me propose sa vieille maison familiale pour la nuit.


C’est là qu’il cultive son jardin. Il n’y a pas l’électricité, ni de toilettes mais un robinet. La maison a du charme avec une vigne vierge et son balcon en bois où est arboré le drapeau bulgare. Le décor à l’intérieur est le même que dans les années 50 ou 60. Je me lave au robinet, fait ma lessive. Je suis tranquillement installé. Demain, j’espère reprendre assez vite de l’altitude pour retrouver une température plus agréable pour marcher.
22 juin : Kamenitsa – Refuge Murgana
Me voilà dans la dernière partie de cette marche en Bulgarie. La liaison entre le Rila et le Balkan s’est très bien déroulée. Je n’ai pas rencontré de difficultés. J’ai marché la plupart du temps sur des pistes et des sentiers. Quand j’étais sur des routes, il n’y avait pas de circulation. Cette liaison est finalement un beau parcours de randonnée pour qui veut marcher dans le Rila, monter au Musala et poursuivre dans la partie la plus haute du Grand Balkan.
La suite est simple : suivre plus ou moins la ligne de crête de cette chaîne jusqu’à la mer Noire. C’est ce massif qui a donné son nom à la péninsule entière. En Bulgarie, on utilise plutôt le nom Stara Planina, « la vieille montagne ». Le mot Balkan est d’origine turque. Il signifierait « Montagnes boisées ». Selon une version plus poétique, l’étymologie viendrait du turc « de miel et de sang ». Ces montagnes pouvant être rudes ou douces.
Ce n’est qu’au début du XIXè siècle que le nom de la chaîne de montagne a commencé à être utilisé pour l’ensemble de la péninsule.
Je fais une longue pause en milieu de journée à Mirkovo. Il fait lourd et avant d’attaquer la montée, j’essaie de récupérer un peu d’énergie. Il faut surtout gérer la suite. La prochaine épicerie sur ma route est à 271 kilomètres soit 9 à 10 jours de marche. Il y a de nombreux refuges sur le chemin mais il me faudra quand même redescendre dans la plaine au milieu pour me ravitailler. J’attends aussi à Mirkovo que quelqu’un vienne recharger le distributeur automatique de billets. Si je veux pouvoir profiter des refuges, il me faut du liquide.
Je repars reposé avec des euros en poche. Les nuages cachent parfois le soleil, pas assez à mon goût. Les conditions sont meilleures pour attaquer la montée dans le Grand Balkan. Par contre mon sac à dos, chargé de victuailles pèse un âne mort.
Dans le raide sentier au-dessus de Mirkovo, le moteur est en surchauffe. Je dégouline de sueur et je dois faire des pauses. Ce n’est pas forcément dans mes habitudes.
Alors que je me rafraîchis avec l’eau d’un torrent, les conditions changent subitement. Les premières gouttes se mettent à tomber. De se protéger du soleil, mon objectif change : il faut s’équiper, se protéger de la pluie et essayer de trouver un abri. Alors que l’orage redouble d’intensité, j’arrive à une cabane de berger. Elle est ouverte et assez confortable.

J’hésite entre passer la nuit ici ou céder à la tentation du confort d’un refuge à moins de 4 kilomètres de là. À la faveur d’une accalmie, j’opte pour cette deuxième option. La pluie cesse. J’arrive au refuge Murgana. La douche, la bière et un repas chaud sont d’autant plus appréciés. Le refuge est en plus très confortable, accessible par une bonne piste. J’ai une chambre individuelle avec même un téléviseur. Il y a l’électricité, la wifi, les douches chaudes.
Demain, j’avais prévu d’avancer et de camper mais l’après-midi risque d’être très orageuse. Le Balkan peut être de miel et de sang.
23 juin : Refuge Murgana – Refuge Momina Polyana
Je suis sur la crête du Grand Balkan. Au nord, les eaux coulent vers le Danube et la mer Noire, au sud vers la Maritza et la mer Égée.
J’ai rejoint le sentier Kom Éminé. C’est le plus célèbre itinéraire de randonnée de Bulgarie. Sur 650 kilomètres, il traverse toute la chaîne du Balkan du pic Kom à la frontière serbe jusqu’à la mer Noire au cap Éminé. La première traversée complète a été réalisée en 1933. C’est aussi un maillon du sentier européen E3. Je vais le suivre sur plus de 400 kilomètres jusqu’à la mer Noire. Je n’ai plus à me préoccuper de trouver le chemin. Le balisage est bon. En général, le sentier suit la crête.
En principe, je devrais rencontrer un peu plus de monde sur ce chemin. D’autant plus que cette année, la télévision nationale bulgare a créé une série sur ce sentier un peu à l’image des nombreux films sur le chemin de saint Jacques.
Pour cette première journée sur le Kom Éminé, il n’y a pas foule. Je ne croise qu’un promeneur en tout début de matinée. Hier soir dans le grand refuge Murgana, il n’y avait qu’un couple de retraités avec leur petit-fils. Ce soir, dans le tout aussi grand refuge Momina Polyana, nous ne sommes que trois avec un père et sa fille qui font le Kom Emine en totalité.
Le temps n’est pas extraordinaire. Les nuages arrivent rapidement. À midi, les premières gouttes tombent.

Progressivement, je monte en altitude. Je marche un peu au-dessus des 2000 mètres. L’orage arrive quand j’amorce la descente vers le refuge de Momina Polyana. J’ai fait le choix de m’arrêter assez tôt pour éviter les orages de l’après-midi. Je m’en sors plutôt bien aujourd’hui. Même si j’arrive mouillé, je serai au sec ce soir. L’inconvénient est que je dois descendre jusqu’à 1650 mètres. Il me faudra remonter demain sur les crêtes. Mais je ne me voyais pas bivouaquer sur en altitude ce soir. En poursuivant vers l’Est, le prochain refuge est loin, à 26 kilomètres de là. Ce sera l’étape de demain en espérant que les prévisions de pluie pour la journée s’avèrent pessimistes.
24 juin : Refuge Momina Polyana – Refuge Ekho
Le soleil matinal est vite caché par les nuages. La pluie arrive même plus tôt que prévu. En fin de matinée, je marche dans la brume sous une forte pluie. Je ne vois pas grand chose. Les pieds sont trempés. Il ne fait pas chaud. Le seul objectif est d’avancer. Quand j’arrive au point haut de la journée, le pic Vezhen à 2198 mètres d’altitude, la pluie cesse et la couverture nuageuse s’élève et se dégage. Je peux voir le paysage. La suite jusqu’au refuge est beaucoup plus agréable. Le relief est plus marqué. Avec quelques rayons de soleil, c’est superbe. Dans ces conditions, la marche redevient un plaisir.

Le refuge Ekho est dans un site superbe. Par rapport aux autres où j’ai dormi, il ressemble plus à nos refuges. Il est inaccessible par la route ou par une piste. Il y a un grand dortoir et pas de télévision dans la salle à manger. Il reste quand même très confortable avec lits avec draps, électricité, wifi, douches. Je m’habitue à ce confort. Hier le radiateur était allumé dans la chambre. Le poêle fonctionnait dans la salle à manger. Après une journée pluvieuse, c’est agréable de pouvoir se réchauffer dans ce frais début d’été.
L’accueil dans les refuges est souvent un peu rude, « à la bulgare ». L’anglais est inconnu. Toutes les informations sont en alphabet cyrillique. Ce soir, il y a une personne qui parle anglais, qui sourit quand on lui demande quelque chose. Ça change. Le refuge est aussi beaucoup plus animé avec un groupe de vingt randonneurs bulgares.
25 juin : Refuge Ekho – Refuge Dobrila
Горда Стара планина (Gorda Stara Planina). Fière Stara Planina, l’hymne de la Bulgarie commence ainsi. C’est dire l’importance dans le cœur des Bulgares de ce massif. Je me souviens l’année dernière dans un refuge quand j’avais dit que j’envisageais de faire le Kom Emine, j’avais vu de la fierté dans les yeux de mes interlocuteurs. La Stara Planina est au centre du pays traversant tout le pays de la mer Noire à la frontière serbe. Ces montagnes ont été surtout le théâtre de la lutte pour l’indépendance de la Bulgarie. J’avais déjà vu des monuments célébrant l’intervention de l’armée russe du Tsar Alexandre II en 1878 contre l’Empire Ottoman. Le monument des portes de la Liberté est lui vraiment impressionnant avec son architecture soviétique. Si il commémore la lutte pour l’indépendance en 1878, il a été surtout construit pour célébrer l’aide de l’armée rouge pour libérer la Bulgarie du régime allié à l’Allemagne nazie. La Liberté célébrée ici, ce sont les cinquante années de communisme du pays.
Je fais une longue pause au monument discutant avec un groupe de Français venus en Bulgarie pour une action humanitaire.

La matinée a été magnifique avec le beau temps revenu. Le sentier est bon, parfois un peu aérien mais très sécurisant. Les paysages sont harmonieux. La marche est vraiment agréable quand les conditions sont parfaites comme aujourd’hui.
Le refuge de Dobrila est à nouveau très confortable. L’accueil est très sympathique. Pas très bulgare puisque c’est un couple de Népalais qui s’en charge. Du coup, on discute. Il me demande d’où je viens aujourd’hui, de quel pays…etc. Le refuge est grand mais nous ne sommes que deux. Je retrouve Angel qui était au refuge Ekho hier soir. Il fait le Kom Emine en VTT. C’est rude ! Aujourd’hui, il a mis le même temps que moi à pied. Il y a pas mal de passages où il doit porter son vélo de 20kg sur le dos. Angel parle très bien anglais comme bien sûr les Népalais. La soirée s’annonce plus conviviale qu’habituellement.
26 juin : Refuge Dobrila – Refuge Mandrata
Je suis dans la brume. Le vent souffle. Il fait frais. Je marche avec ma polaire. Les conditions météo sont changeantes et imprévisibles dans la Stara Planina. Hier, la journée devait être moyenne. Il a fait beau. Aujourd’hui, c’est le contraire. J’aurais préféré traverser la partie la plus alpine, aérienne du Kom Emine dans de meilleures conditions mais c’est la montagne qui décide. Cela pourrait être pire. Il ne pleut pas. De temps en temps, la visibilité s’améliore. Je passe les crêtes du Kupen, du Krustets et de Kostenurkarta. Les passages les plus exposés sont sécurisés avec une main courante.

Après ces jolis sommets au profil alpin, le point culminant du massif, le pic Botev à 2376 mètres d’altitude, est très décevant. La cime est arrondie avec plusieurs grands bâtiments météorologiques et scientifiques. C’est un peu comme le Musala. J’ai aussi à peu près les mêmes conditions : visibilité quasi nulle et froid.
Le sommet porte le nom d’un grand héros bulgare : Hristo Botev. Poète et révolutionnaire, il a participé aux premières actions pour libérer le pays du joug ottoman. Il est mort en 1876 lors d’un combat dans la chaîne du Balkan. Le 2 juin est un jour en sa mémoire. Avec Ivan Vazov, c’est une des grandes figures de cette période de lutte pour l’indépendance de la Bulgarie.
Je rencontre plein de Bulgares sympathiques sur mon chemin. Je discute un peu. Ils me posent des questions. Ils me félicitent sur mon bulgare. Cela fait plaisir car jusqu’à maintenant, j’ai souvent eu un peu d’indifférence comme si c’était naturel pour tout un chacun de parler cette langue exotique. Quand je vois l’effort que cela m’a demandé, le nombre d’heures que j’ai passé pour l’apprendre, cette indifférence était frustrante. Alors qu’aujourd’hui, à trois reprises, on me demande si j’habite en Bulgarie.
Au refuge Mandrata, je retrouve Angel. Hier soir, nous nous sommes lancés un petit défi : lui en VTT, moi à pied, le premier arrivé au refuge. Bien sûr, il n’a pas pris le sentier sur les crêtes. Il est passé plus bas, sur un chemin moins exposé mais plus long. À pied, je suis arrivé trois heures avant lui. Le Kom Emine se prête mieux à la marche qu’au vélo tout terrain.
Ce soir, au refuge je partage la table avec sept Bulgares. Le repas est copieux agrémenté de quelques coups de rakia, l’eau de vie bulgare. Je vais finir par prendre goût à mes soirées dans le pays.
27 juin : Refuge Mandrata – Buzludja
Au sommet Rucobatets, je suis juste sous les deux mille mètres. Maintenant que j’ai passé le pic Botev, la chaîne du Grand Balkan va progressivement perdre de l’altitude avant de mourir dans la mer Noire. Au nord, la plaine s’étend à l’infini. À l’est, là où je me dirige, je ne vois qu’un moutonnement de petites montagnes et de collines. Après un dernier passage équipé d’une main courante avant le refuge de Mazalat, je marche sur des sentiers et chemins très faciles. En ce samedi ensoleillé, je croise des dizaines et des dizaines de randonneurs et promeneurs. Angel retrouve du plaisir sur son VTT. Parti après moi, il me dépasse rapidement. Même un vélo gravel passerait ici.
Dans l’après-midi, je passe au col de Chipka, haut lieu de mémoire de la lutte des Bulgares pour leur indépendance. En 1877 et 1878, les Russes et les révolutionnaires bulgares ont affronté ici les troupes ottomanes faisant des dizaines de milliers de morts. Le commandant russe est resté célèbre pour avoir envoyé ce message alors que les combats faisaient rage: « На Шипке все спокойно », « À Chipka tout est calme».
J’avais initialement prévu de redescendre d’ici en vallée pour me ravitailler. Avec les nombreux refuges, j’ai encore des réserves et je pense pouvoir tenir jusqu’à la petite ville de Kotel à 115 kilomètres. Si le chemin est aussi bon qu’aujourd’hui, je peux faire des étapes plus longues et y être en trois jours.
Je poursuis jusqu’à Buzludja. Le parti communiste bulgare a construit ici en 1981 un immense centre de congrès en forme de soucoupe volante pour commémorer les 90 ans de sa fondation. Après la chute du communisme, le bâtiment a été abandonné. Il a fait le bonheur des amateurs de friches urbaines mais maintenant le site est sécurisé et on ne peut plus accéder à l’intérieur. Cela reste un bâtiment impressionnant.

Buzludja est aussi le lieu de l’ultime combat et de la défaite des rebelles bulgares menés par Hadji Dimitar et Stefan Karadja, contre les troupes ottomanes en 1868.
Hristo Botev a écrit ce célèbre poème qu’un randonneur récitait l’autre jour en arrivant au refuge Ekho :
Жив е той, жив е! Там на Балкана,
потънал в кърви, лежи и пъшка
юнак с дълбока на гърди рана,
юнак във младост и в сила мъжка
«Vivant, il est vivant ! Là dans le Balkan,
Baignant dans son sang, il gît, gémissant
Un héros, blessé au cœur,
Un héros jeune et plein de vigueur».
Je dors ce soir au refuge sous l’ancien centre de congrès. J’y retrouve Angel arrivé cette fois deux heures avant moi. Il prévoit de terminer à la mer Noire dans trois jours. Il m’en faudra probablement le triple.
28 juin : Buzludja – Abri Butora
Les soirées dans les refuges sont de plus en plus agréables. Hier soir, autour d’une tablée avec les gardiens et Angel, l’ambiance était amicale, la nourriture excellente. Après Buzludja, je quitte la partie la plus touristique et plus montagneuse de la chaîne du Grand Balkan. Les refuges sont de plus en plus espacés et pas forcément adaptés à mes étapes. Je retrouve des chemins solitaires.

Je continue à perdre progressivement de l’altitude. Je passe pour la dernière fois au-dessus des 1500 mètres. Le Kom Emine est souvent en forêt. Les vues sont limitées mais je préfère. Avec l’altitude plus basse, quand je suis au soleil, il commence à faire chaud. C’est le cas après une longue pause à un bar au col routier de la République. J’attaque sur un chemin raide exposé au soleil de l’après-midi. Dur ! Je retrouve ensuite des chemins forestiers et c’est tout de suite plus agréable.
Je termine la journée à l’abri Butora. Un toit couvre une aire de pique-nique. Cela me permettra d’être à l’abri de l’humidité de la forêt. Surtout, il y a une bonne fontaine à côté. Je peux me laver, faire ma lessive. Le bivouac est tout de suite plus agréable.
29 juin : Abri Butora – À côté de l’abri Vratnik
Je marche dans la forêt. Le chemin est facile, très bien balisé. Je traverse des magnifiques hêtraies. C’est solitaire et silencieux. Je n’entends que le bruit de mes pas. J’ai l’impression d’être seul au monde. Heureusement, il y a encore deux refuges aujourd’hui. Ce sont les derniers. J’en profite pour des longues pauses en faisant le plein de calories et pour discuter un peu. Sinon, je ne vois personne sur le chemin.
Je passe la journée dans les forêts. Les vues sont limitées. Mais au moins, il ne fait pas trop chaud. Les températures devraient baisser à partir d’après-demain quand je serai à basse altitude. Tant mieux.

Sur des pistes forestières, plus ou moins en suivant la ligne de crête, je monte, je descends, j’avance jusqu’à l’abri Vratnik. Il est trop délabré. Je préfère monter la tente à l’extérieur. Il y a une source à côté. J’ai marché 46 kilomètres. L’objectif était de se rapprocher de Kotel. J’ai moins de 30 kilomètres demain avec surtout de la descente. En principe, je devrais y être assez tôt dans l’après-midi. Cela me permettra de me reposer après plusieurs longues étapes.
30 juin : À côté de l’abri Vratnik – Kotel
Je démarre tôt ce matin. La journée s’annonce chaude avec une maximale de 34°C à Kotel. Rapidement, je passe sous les mille mètres d’altitude. Je ne serai plus aussi haut jusqu’à la mer Noire. Je descends encore d’un cran. Je vais maintenant marcher dans des collines autour des 500 à 700 mètres d’altitude.

Après 270 kilomètres à pied sans passer par le moindre village, j’arrive à Kotel. Neuf jours de marche sur la ligne de crête, dans les forêts avec parfois un col routier, une gare ferroviaire, une station d’altitude, mais la plupart du temps, en pleine nature. Les refuges m’ont largement facilité la traversée de cette partie sauvage de mon parcours.
Arrivé vers midi, j’ai le temps de me reposer, organiser mon ravitaillement et mes dernières étapes. Il reste 170 kilomètres jusqu’à la mer Noire. Je pense les faire en 5 jours et arriver au Cap Éminé dimanche 5 juillet. Je suis dans la dernière ligne droite.
1er juillet : Kotel – Varbitsa
J’ai organisé mes cinq dernières journées de marche en fonction des hébergements présents dans cette partie assez sauvage de la Bulgarie. Cela fait des étapes très inégales en distance. Je vais terminer par deux grosses journées. D’ici là, j’alterne deux petites étapes et une longue.
Je termine donc tôt. Ce n’est pas plus mal. La journée est encore chaude. Je suis un peu rassuré par le chemin. Il y a encore beaucoup de forêts. La chaleur reste supportable.
L’hôtel est isolé dans un vallon boisé. Il y a des sources d’eau minérale. Plusieurs grands centres de vacances datant de la période communiste sont fermés et abandonnés. La ville de Varbitsa, plus en aval, a la particularité d’avoir une population bulgare minoritaire. Plus de la moitié des habitants sont Roms et un tiers Turcs comme c’est le cas des employés du restaurant et de l’hôtel où je dors. En 2019, j’avais traversé de nombreux villages majoritairement peuplés de Turcs dans les Rhodopes, au sud de la Bulgarie. C’était assez normal vu la proximité avec la Turquie. Ils sont aussi très présents ici dans le nord-est du pays. Au niveau national, ils représentent un peu moins de 10% de la population. C’est à peu près la même proportion pour les Roms même si les statistiques les concernant ne sont pas très fiables. Ils sont plus disséminés autour des différents pôles urbains. Varbitsa est un cas particulier étant la seule ville de Bulgarie où les Roms sont majoritaires.

Depuis que j’ai quitté la partie en altitude, les rencontres sur le chemin sont rares. Aujourd’hui, je rejoins Lison, une Française qui fait le Kom Emine en entier. Nous marchons un moment ensemble jusqu’à l’embranchement vers le refuge où elle se dirige.
Après la balade de 26 kilomètres d’aujourd’hui, il me faut avancer un peu plus sérieusement demain si je veux arriver dimanche à la mer Noire.
2 juillet : Varbitsa – Abri Hazim Gorskiya
C’est une de mes dernières nuits en Bulgarie et la dernière dans la nature. L’abri Hazim Gorskiya est assez confortable avec une bonne fontaine à côté. J’y suis arrivé alors que le tonnerre grondait. Quelques gouttes sont tombées. J’ai allumé le feu dans la cheminée pour chasser l’humidité et j’ai préparé mon traditionnel plat des soirées dans la nature. Pas tout à fait traditionnel puisque sans pouvoir me l’expliquer, j’ai plus de mal cette année à trouver des sardines. Je m’en étais étonné auprès de la vendeuse dans une épicerie sarde :
– Vous n’avez pas de sardines en Sardaigne ? C’est un comble.
Ici en Bulgarie, j’ai eu les mêmes difficultés. C’est donc dans sa variante avec du thon que j’ai accommodé la purée.

Après la courte étape d’hier et avant celle tout aussi courte de demain, j’ai eu une journée plus consistante de 37 kilomètres et 1600 mètres de dénivelés positifs. Rien d’extraordinaire mais j’étais content d’arriver. Car si la matinée s’est déroulée sur un bon rythme, l’après-midi a été poussive. Tôt dans la journée, la température était idéale pour marcher. Le soleil est resté caché un moment. Puis le temps est devenu orageux avec une chaleur lourde. Les moucherons, mouches, taons et moustiques ont eu l’air d’apprécier. Moi, un peu moins. Le sentier Kom Emine est moins bien balisé sur cette partie peu fréquentée. Plusieurs fois dans la forêt, je me suis trompé et j’ai dû rebrousser chemin. J’ai terminé alors que l’orage approchait en essayant de presser le pas pour arriver à l’abri avant la pluie. J’y suis parvenu pour une soirée tranquille et solitaire au milieu de la forêt.
3 juillet : Abri Hazim Gorskiya – Daskotna
Je fais une pause au village de Planinitsa. Au bar, on me demande où je vais, d’où je viens, où j’habite, quel est mon âge, si je suis marié, si j’ai des enfants… On me propose une bière ou une rakia que je refuse vu le temps lourd. Des femmes âgées, foulard sur la tête discutent sur un banc. Au bar où il n’y a que des hommes, on joue aux cartes. Même s’il n’y avait pas eu la massive mosquée au centre de Planinitsa, j’aurais deviné que je n’étais pas dans un village peuplé de Bulgares. Lors du dernier recensement, tous les habitants se sont déclarés Turcs. Ce sont peut-être des stéréotypes mais j’ai déjà vécu cette même expérience : en 2019 quand je passais d’un village bulgare à un village turc ou l’année dernière d’un village de Macédoine du Nord (pour rappel, les Macédoniens n’existent pas, ce sont des Bulgares) à un village albanais ou turc.

L’étape est courte et j’arrive tôt à Daskotna. J’évite la chaleur lourde de l’après-midi. Demain, les températures devraient perdre quelques degrés. Il me reste 80 kilomètres jusqu’au cap Éminé. J’ai prévu deux jours de marche. Si cela peut être sans grosse chaleur, cela me facilitera la tâche.
4 juillet : Daskotna – Kozitchino
S’il y a bien une journée où je ne m’attendais pas à avoir froid, c’est bien celle-là. Avant Dobra Poliana, à la vénérable altitude de 500 mètres, je mets ma polaire et mon imperméable. Le vent souffle fort. Il pleut.
Les Bulgares, les Turcs et les Roms sont les trois principaux groupes ethniques en Bulgarie. Puisque je parlais hier de clichés en voici trois exemples.
Hier soir, la famille de la maison d’hôtes était très aimable mais ils ne m’ont même pas demandé de quel pays je venais. Je ne pense pas que mon bulgare permette de faire la différence entre les différents pays, ne serait-ce entre un Belge, un Suisse, un Québécois ou un Français. Dans le séjour de la maison, il y avait une croix orthodoxe et une icône. La famille était bulgare.
Ce matin, à l’entrée de Dobra Poliana, il y a un petit camp de Roms. Une femme m’appelle et tout de suite, l’air éploré, me demande des biscuits pour les enfants car il pleut.
À l’entrée de l’épicerie du village, une dame âgée me questionne :
– D’où je viens ?
– Où je vais. ?
À mon tour, je lui demande :
– Quelles langues parlez-vous ?
– Le bulgare, le russe et … le turc.
Dans ce coin de Bulgarie, majoritairement peuplé de Turcs, les contacts sont plus faciles et nombreux. Aujourd’hui, un automobiliste me propose de m’amener. Alors que je pique-nique au bord de la route, un autre s’arrête pour me dire qu’il y a un bar et une épicerie plus loin. J’y vais et discute un moment avec Ahmed, l’épicier. Ici, tout le monde est Turc me dit-il. Quelques membres de sa famille ont migré en Turquie dans les années 80. Le gouvernement communiste d’alors a pratiqué une politique de bulgarisation forcée. Quatre cents mille Turcs ont alors quitté le pays pour la Turquie, contraints ou volontairement. Ahmed a également un frère qui travaille en France. Lui, préfère rester ici.
– La Bulgarie est un pays tranquille, paisible. Tu peux laisser la clé de contact dans la voiture. Tu n’as pas besoin de fermer la porte de la maison, me dit-il.
Les conditions météo sont idéales aujourd’hui pour avancer. Le ciel se dégage dans l’après-midi mais il ne fait pas chaud. Je pense que cela aurait dur avec le temps lourd, chaud, orageux de ces derniers jours. Là, après 42 kilomètres, j’arrive relativement tôt à Kozitchino. La côte de la mer Noire avec ses stations balnéaires festives n’est qu’à quelques kilomètres. Elle est visible depuis les hauteurs du village mais Kozitchino, peuplé uniquement de Bulgares, se meurt. L’ancienne école, de nombreuses maisons sont en ruines.
Dans l’hôtel où je dors, il y a une fête organisée pour une centenaire. Pour casser mes stéréotypes, des convives m’invitent à boire, me donnent à manger. Je discute avec des familles bulgares. Je demande à un participant :
– Il y a des Turcs ici ?
– Non, ici c’est 100% bulgare. Nous avons réussi à nous libérer après cinq cents années d’occupation. Mais l’histoire est cruelle pour nous. Le territoire actuel de la Bulgarie est tout petit par rapport à ce qu’il devrait être.
Dans les mots de mon interlocuteur, je ressens cette amertume et ce nationalisme très « balkanique ». Notre territoire actuel n’est pas celui qu’il devrait être. Le traité de San Stefano attribuait à la Bulgarie un territoire beaucoup plus grand. La Macédoine du Nord devrait être bulgare. Le pays devrait s’étendre au sud jusqu’à la mer Égée.
Je vais faire un tour à l’église. Située en bas du village, elle est modeste en taille et n’a pas de clocher. Un panneau explique que quand quatre habitants sont allés à Istanbul demander l’autorisation de bâtir une église, les conditions imposées étaient qu’elle ne se voit pas pour ne pas heurter les Turcs.

Sur le panneau d’information, il est écrit : «Kozitchino a toujours été un bastion de l’esprit bulgare. Ses habitants, épris de liberté, ont préservé la culture, la langue et la foi orthodoxe bulgares originelles. Malgré l’éloignement des grands centres urbains, l’éducation bulgare y a trouvé des défenseurs dès le plus jeune âge.
Ayant résisté aux vicissitudes du temps et étant toujours en activité, l’église Sainte-Paraskevi joue un rôle inestimable dans la préservation de la conscience identitaire bulgare et de la foi orthodoxe».
Pour reprendre une citation apocryphe de Winston Churchill : «Les Balkans produisent plus d’histoire qu’ils ne peuvent en consommer».
Demain, j’en aurai terminé de mes marches en Bulgarie. Ce n’est pas un pays facile à appréhender. Les contacts, comme je l’ai déjà écrit, ne sont pas faciles. Pour un latin, cette froideur initiale est déconcertante. Il faut patienter pour passer au stade suivant. J’y suis parvenu parfois, d’autres fois non. J’ai réussi à passer des bonnes soirées avec des Bulgares ou fait des rencontres intéressantes au hasard de chemin. Le pays est comme ses habitants. Il faut un peu de temps pour s’y sentir bien. Là, j’en suis à mon troisième voyage. Je commence à mieux le comprendre. C’est moins facile qu’en Grèce et encore moins qu’en Albanie mais à chaque marche, j’ai pris du plaisir ici. La complexité de son histoire et de son présent fait aussi son charme. Les Balkans sont passionnants pour cela.
Pour marcher, la Bulgarie est incomparable avec les autres pays de la région. Les sentiers sont bien entretenus, balisés. Il y a un réseau dense de refuges. Les massifs montagneux sont splendides et variés. J’ai traversé toutes les montagnes du pays : les Rhodopes, le Pirin, le Rila, Vitosha et maintenant la Stara Planina. Il me reste à atteindre le littoral de la mer Noire. Ce sera pour demain.
5 juillet : Kozitchino – Cap Éminé
Que cela fait du bien d’être à la terrasse d’un restaurant dans la vieille ville de Nessebar ! C’est ici que j’ai choisi de passer la soirée après l’arrivée au cap Éminé. Nessebar est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Cité grecque, important port byzantin, je découvrirai cela demain matin. Pour le moment, je savoure. Certes, ma marche n’est pas terminée. Il me reste 280 kilomètres, le clap de fin pour l’éclipse mi-août. Mais en arrivant au cap Éminé, je termine une longue et belle séquence.

Aranda de Moncayo en Aragon, c’était il y a longtemps, le 24 avril. Avec cette marche des Six Mers, je suis passé par des environnements, des cultures, des pays tellement différents qu’à chaque nouvelle partie, j’en oublie presque la précédente. Dans le froid et sur la neige dans le massif du Rila, difficile d’imaginer que quelques jours avant, je dansais avec des Albanais, que je visitais des ruines romaines à Venosa, la cité d’Horace. Les plages de Sardaigne me paraissent dater d’une autre longue marche sans parler du début au mois de mars au Pays Basque avec des températures hivernales.
Le Kom Emine a été une belle expérience. Même si les dernières étapes sont moins belles. C’est souvent le cas lors des longues marches. Il y a toujours des moments forts et d’autres un peu moins. J’ai terminé avec des étapes assez longues et effectuées à un rythme soutenu. Parti à 6h30 du matin de Kozitchino, j’étais à 15h00 au cap Éminé après avoir marché 39 kilomètres. À peine le temps de faire quelques photos et une sympathique famille bulgare m’a proposé de m’amener en voiture à Obzor. Cela m’a rendu un sacré service. Le cap Éminé est un cul de sac desservi par une mauvaise route. L’alternative, c’était dix kilomètres supplémentaires à pied. Dur après 39 kilomètres !
À peine déposé à la gare de bus, j’en ai pris un pour la grande et laide station balnéaire de « Plage Dorée » puis un autre pour la belle et vieille ville de Nessebar.
Ce soir, je savoure. Ces longues marches sont passionnantes mais physiquement, elles sont exigeantes. Ce ne sont pas des petites balades dominicales.
Le soleil se couche à Nessebar. Demain, je serai à Varna, la troisième plus grande ville du pays. Mardi, je serai en France. Et peut-être aurai-je déjà la nostalgie des Balkans ?
6 – De l’Atlantique à la Méditerranée : clap de fin pour une éclipse
9 août : Briviesca – Villambistia
De Briviesca où je me suis arrêté le 30 mars dernier, je repars pour la dernière partie de ma marche des Six Mers : le clap de fin pour l’éclipse. Il me reste 280 kilomètres, une petite dizaine de jours, dans la partie nord de la cordillère ibérique. Encore plus que lors de mon TransIberian Trail en 2024 ou que lors de la traversée de l’Aragon cette année au mois de mai, je vais traverser des terres qui se sont dépeuplées brutalement en un demi-siècle.
Je commence à en avoir un aperçu avec le premier village, Bañuelos de Bureda. Quelques maisons sont blotties dans le creux d’un vallon. C’est calme, silencieux. Il y avait 210 habitants en 1960. Une cinquantaine d’années plus tard, la population n’est plus officiellement que de 30 habitants. En réalité, il n’y a que 4 familles qui vivent ici à l’année.
Il n’y a pas de bar, aucun commerce mais un petit musée. Comme dans le village de San Zadornil où je suis passé au mois de mars, il fait partie du réseau « Museos vivos ». C’est une heureuse initiative. Ces petits musées ruraux sont accessibles en permanence via une réservation par internet. Un code d’accès est alors envoyé pour ouvrir la porte.
Celui de Bañuelos de Bureda est dédié à Antoni Benaiges, l’instituteur qui enseignait à l’école publique du village dans les années 30. Avant de partir, j’ai vu un beau film sur lui : « El maestro que prometió el mar » (Le maître qui promettait la mer).
Antoni Benaiges avait monté un projet éducatif basé sur la méthode Freinet. Il voulait emmener ses élèves voir la mer pour la première fois. Le voyage était prévu en juillet 1936. Pour financer le projet, les élèves écrivaient des histoires et ils imprimaient des livrets pour les vendre.
Dès les premiers jours de la guerre civile espagnole la région de Burgos est passée sous le contrôle des nationalistes. En juillet 1936, Antoni Benaiges, soupçonné de sympathie pour les communistes, est arrêté à Briviesca par des miliciens phalangistes. Tous les livrets trouvés à Bañuelos de Bureda sont brûlés sur la place du village. L’instituteur est fusillé et jeté dans une fosse commune. Il avait 33 ans. Les corps de 240 personnes ont été découverts dans les environs de Villafranca de Montes de Oca mais celui d’Antoni Benaiges n’a pas été identifié.
Cette année marque les 90 ans du déclenchement de la guerre civile espagnole. Ce n’est pas si vieux. Un habitant du village me dit qu’un élève d’Antoni Benaiges est encore en vie. Il a connu cette époque où, ici en Espagne, un instituteur était fusillé pour ses idées et où des petits livrets avec des textes plein de l’innocence des enfants étaient brûlés. Certains ont pu être récupérés. Sur celui «La mer. Regards d’enfants qui ne l’ont jamais vu», Lucía Carranza écrit : «Le maître nous dit que nous irons nous baigner. Je dit que je ne veux pas y aller parce que j’ai peur de me noyer». Lucía n’y est pas allée. Antoni Benaiges a été fusillé début juillet 1936.
Je poursuis par Carrias avec son église en ruine avant d’arriver au village abandonné de Castil de Carrias, symbole de cette Espagne qui se vide de sa population. En 1983, à l’occasion des élections municipales, les Espagnols découvrent l’existence d’un village avec un seul et unique habitant. Ce n’était pourtant pas un modeste hameau isolé. En 1950, le village comptait encore 178 habitants. Il se situe à proximité de l’important axe de passage entre le Portugal, la Castille et le reste de l’Europe. Le chemin historique aujourd’hui suivi par le Camino Francés, l’autoroute actuelle, la ligne de chemin de fer de Madrid au Pays Basque sont à moins de dix kilomètres à vol d’oiseau. Ici, la rareté et la mauvaise qualité de l’eau sont la raison de cette désertification.
En 1983, les médias débarquent à Castil de Carrias pour y rencontrer Florentino González Sáez, l’unique habitant du village. Une décennie plus tard, en janvier 1994, un chasseur trouve Florentino mort dans sa maison. Il a vécu seul ici vingt ans.
Je me promène dans les rues bordées de maisons en ruines. L’église, l’ancienne école se délabrent lentement.

Sur un panneau, il est écrit :
« Étranger, si vous allez à Castrillo, entrez avec respect. C’est un village blessé, mais pas mort. Après notre départ, nous l’avons laissé seul, mais JAMAIS ABANDONNÉ. Personne à Castrillo ne l’a oublié. Ses maisons, ses rues, son soleil et ses vents sont empreints de nos souvenirs. Son église, son école, ses champs et ses collines recèlent mille secrets de nos histoires. Les rires, les chagrins, les amours et les larmes sont gravés à chaque coin de rue. Sa rivière, ses fontaines et ses chemins de terre sont des traces indélébiles de notre passé. »
Andrés avec qui je discute est un de ceux qui perpétuent le souvenir de l’époque où le village était encore habité. Il est né à Castil de Carrias en 1950. Il habite maintenant à Briviesca mais il vient très régulièrement ici. Il y avait à l’époque 18 élèves à l’école. Le dimanche, il allait à la messe dans l’église aujourd’hui en ruines. Sa famille est une des dernières à avoir quitté le village. Dans quinze jours, les anciens habitants de Castil de Carrias et leurs descendants se réuniront dans le hangar d’Andrés pour la traditionnelle fête du village, le faisant revivre au moins le temps d’une journée.
Il revit aussi lors de tournages de films comme celui de « Gernika sous les bombes ». Les maisons en ruines de Castil de Carrias y sont le décor de la ville basque après son bombardement. Certaines scènes du film « La bola negra » avec Pénélope Cruz ont été aussi tournées ici.
Je termine l’étape à Villambistia, village sur le Camino Francés. Je fais ainsi le lien avec ma première longue marche, en 2012, d’Aix-la-Chapelle à Porto.
Cette journée de reprise n’était pas dans des paysages spectaculaires au cœur de l’été, avec une lumière crue et les brumes de chaleur. Mais c’était une journée intéressante. L’instituteur Antoni Benaiges fusillé en 1936, Florentino González Sáez qui meurt seul dans son village abandonné, elle est rude cette terre. « La Castille ne donne même pas un quignon de pain à chaque Castillan » a écrit Miguel Delibes. J’aurai l’occasion de m’en rendre compte les jours prochains.
10 août : Villambistia – Refuge de Tres Aguas
À Villambistia, une petite activité commerciale s’est développée grâce au Camino Francés. Il y a un bar, une auberge, une maison d’hôtes, deux lieux de restauration. Je peux dormir dans un hébergement bon marché et le soir, faire mon repas avec le menu «pelegrino». J’ai dîné avec deux Italiens, une Allemande et un Français. Nous n’étions pas très nombreux mais j’ai retrouvé un peu l’ambiance « camino ». La soirée a été agréable. Hormis le soir de l’éclipse , je ne pense pas que j’aurai à nouveau l’occasion de passer une soirée avec de la compagnie.
Je quitte l’austère meseta castillane. Le chemin monte dans des forêts. Les nuages mettent du temps à se dissiper et je ne souffre pas de la chaleur.

Après Pradoluengo, je rentre vraiment dans la montagne. Je vais terminer mon exploration pédestre de la cordillère ibérique. Ce massif est plus généralement nommé système ibérique. C’est moins poétique mais assez révélateur de ce relief un peu complexe. Entre des zones de moyenne altitude et de hauts plateaux se détachent plusieurs massifs qui dépassent les deux mille mètres d’altitude. J’avais marché en 2024 lors de mon TransIberian Trail dans la partie sud à proximité du Javalambre à 2020 mètres d’altitude. Au printemps, j’étais passé plus au nord où se trouve la Peñarroya à 2028m. Là, au-dessus de la meseta, je rentre dans la Sierra de la Demanda qui culmine au mont San Lorenzo à 2271m. J’enchaînerai avec le massif du pic d’Urbión à 2228m puis celui de la Sierra de Cebollera à 2141m. Je terminerai au centre du système ibérique par un massif isolé où se trouve son point culminant, le Moncayo à 2314m d’altitude.
Aujourd’hui, mon passage le plus haut reste assez modeste à 1550 mètres d’altitude. Comme je le pensais, je suis à nouveau sur des chemins solitaires. Après 29 kilomètres, je m’arrête au refuge de Tres Aguas. Il est en bon état. La rivière à côté permet de se rafraîchir. Je vais passer une soirée tranquille dans la Sierra de la Demanda.
11 août : Refuge de Tres Aguas – Huerta de Arriba
Du refuge de Tres Aguas, je monte en altitude pour traverser la Sierra de la Demanda. Le paysage se fait plus montagneux avec un petit lac glaciaire, le pozo Negro puis un passage juste sous les deux mille mètres d’altitude par des crêtes couvertes de bruyères.

Au col de la Cruz de la Demanda, des Allemands sont déjà installés pour l’éclipse. Deux jours dans un endroit sans eau et sans ombre, ils sont motivés !
Au sud de la sierra, se trouve un altiplano à 1200 mètres d’altitude. Deux villages sont sur mon parcours. Je fais une pause à Monterrubio de la Demanda. Seulement douze personnes vivent ici en permanence mais le bar reste ouvert à l’année. C’est maintenant, au cœur du mois d’août que le village est le plus animé. Des habitants mettent en place les décorations pour la fête patronale. Une animation spéciale est prévue pour l’éclipse.
Huerta de Arriba est un peu plus grand. Il y a deux bars, une épicerie et une maison d’hôtes où je dors ce soir. Le prochain village est à 83 kilomètres d’ici, la prochaine épicerie à plus de cent kilomètres. Il faut que je m’organise en conséquence.
12 août : Huerta de Arriba – Laguna Negra
Après la Sierra de la Demanda, je monte vers une succession de reliefs, les sierras de Neila, du pic Urbión et de la Cebollera.
La Sierra de Neila est connue pour ses lacs glaciaires formés lors de la glaciation de Würm. Elles sont faciles d’accès depuis la route. Il y a du monde, à la fois des promeneurs et des visiteurs qui vont se positionner pour l’éclipse.
Après le col de Neila, j’ai un long parcours sauvage, en crête, en direction du pic d’Urbión. Je ne vois personne. Les prairies sont grillées par le soleil. Depuis la Laguna Grande de Neila, il n’y a aucun point d’eau. J’essaie de gérer en buvant avec parcimonie. Malgré l’altitude, il fait chaud. J’arrive à sec à la source du Douro. Pour le troisième fleuve de la péninsule ibérique, elle coule très faiblement. Difficile d’imaginer que 897 kilomètres plus à l’ouest, ce sera le large fleuve traversant Porto. Cela suffit malgré tout pour me réhydrater. Je fais une longue pause. Je n’ai pas assez bu aujourd’hui. J’ai des crampes.
Il me reste à monter au sommet du Pic de Urbión à 2228 mètres d’altitude. De nombreuses personnes sont déjà en position. Je m’installe un peu en contrebas dans un endroit un peu plus tranquille. La lune couvre lentement le soleil mais le moment le plus spectaculaire est l’éclipse totale. Je peux quitter mes lunettes de protection et observer à la fois le ciel et le paysage. Il ne fait pas nuit noire comme je m’y attendais. Le soleil forme un anneau autour de la lune. Je distingue les éruptions solaires en périphérie.

Cela ne dure pas longtemps, une minute et demi. Puis la clarté revient. J’entame la descente du pic Urbión et termine de nuit au parking d’accès à la Laguna Negra. Je pensais qu’il y aurait des commodités, une fontaine. J’espérais que le restaurant serait encore ouvert en cette journée un peu spéciale. Il n’en est rien. J’installe ma tente dans un coin. Ce n’est pas forcément une très bonne idée. Les groupes d’Espagnols arrivent les uns après les autres, bruyants comme ils savent l’être. Vers minuit, c’est la garde civile qui me dit que c’est interdit de camper. Je peux dormir à la belle étoile. Je démonte la tente sous leur surveillance et peut enfin dormir sous la voûte étoilée.
13 août : Laguna Negra – Col de Piqueras
Je poursuis dans la Sierra Cebollera. Je suis entre la région de la Rioja et la province de Soria. Comme hier dans celle d’Urbión, c’est sauvage. Je ne vois personne de la journée. Je monte, je descends. Il n’y a pas de montées raides mais bout à bout, je cumule des dénivelés. Bien que je sois autour des 2000 mètres d’altitude, en milieu d’après midi, la chaleur se fait sentir. Je dois à nouveau gérer l’eau. En milieu de parcours, je descends dans un vallon où coule un petit filet d’eau. Sans cela, je n’aurais pas pu poursuivre sur les crêtes.

En fin d’après-midi, des nuages, un peu de pluie rafraîchissent l’atmosphère.
Arrivé au col de Piqueras, j’hésite à poursuivre encore 9 kilomètres jusqu’au village de Santa Cruz de Yanguas. Mais les deux dernières journées ont été fatigantes avec du dénivelé, de la distance et la chaleur. Il y a une fontaine au col et à proximité un bâtiment abandonné. Ce n’est pas un bivouac de rêve mais j’espère être à l’abri du regard de la garde civile.
14 août : Col de Piqueras – San Pedro Manrique
J’ai passé une bonne nuit sans être dérangé dans mon peu reluisant bâtiment abandonné. J’en avais besoin. À Huerta de Arriba, j’étais à proximité d’une boîte de nuit. La musique s’est arrêtée à 5 heures et demi du matin. La nuit suivante sur le parking de la Laguna Negra a été également courte et troublée.
Je quitte les montagnes et descends côté de la province de Soria. Comme celle de Teruel, elle est emblématique de ce phénomène de dépeuplement du cœur de l’Espagne. Ici aussi, un mouvement politique Soria ¡Ya!, le pendant de celui de ¡Teruel existe! porte la voie des habitants de la province.
Avec 90000 habitants, c’est la moins peuplée d’Espagne et celle où la densité de la population est la plus faible : moins de 9 habitants au kilomètre carré. En moins d’un siècle (depuis 1940), elle a perdu presque la moitié de sa population.
Les Tierras Altas où je suis aujourd’hui sont encore plus en voie de désertification. Dans le bassin de l’Èbre, elle est séparée du reste de la province par des montagnes. La densité y est inférieure à 2 habitants au kilomètre carré. Depuis 1950, la population a chuté de 85% ! Sur une superficie plus grande que la métropole de Lyon vivent 1300 habitants.
À Santa Cruz de Yanguas, le premier village après 83 kilomètres, moins de 10 personnes vivent à l’année. Plus loin, je traverse Villaseca. L’église, les maisons sont en ruines. Je poursuis jusqu’à San Pedro Manrique, petit centre de cette région. Les paysages sont grillés par le soleil, austères. En perdant de l’altitude, je gagne des degrés. Quand les nuages cachent le soleil et que souffle un petit vent, j’arrive à avancer. Sinon, je suis vraiment à la peine. Il faut, à nouveau, que je gère l’eau sur les 23 kilomètres entre Santa Cruz de Yanguas et San Pedro Manrique. J’arrive déshydraté. Je vais directement au bar avant de me reposer à l’hôtel. Une douche froide et rester allongé sans rien faire, cela fait du bien. Les trois dernières journées ont été dures.

Je profite des commodités pour me réapprovisionner avant le week-end du 15 août où tout est fermé. Ce soir à San Pedro Manrique, la bière va se boire toute seule.
15 août : San Pedro Manrique – Ágreda
Les orages de hier soir ont nettoyé l’atmosphère de cette chaleur, lourde, suffocante. Je démarre quand même tôt. L’étape est longue dans ce désert espagnol.
Le premier jour, après Briviesca, le village de Castil de Carrias était celui de la prise de conscience dans les années 80 de la désertification de l’Espagne rurale.
À 6 kilomètres de San Pedro Manrique, Sárnago est le village « star » de cette exode rurale.
C’est celui qui a inspiré le roman « La pluie jaune » de Julio Llamazares. Le livre a connu un grand succès. J’ai déjà évoqué cet ouvrage lors de mon TransIberian Trail en 2024 ou en introduction de ma marche dans les Balkans l’année dernière. L’action du roman se situe dans les Pyrénées aragonaises mais c’est Sarnago qui a inspiré l’écrivain. Il raconte « J’ai arpenté Sárnago de maison en maison, vu les étables envahies par les ronces, la vieille église abandonnée qui s’effondrait sous le poids de sa propre détresse, les bancs rongés par la mort, les charrues détériorées, les meubles dévorés par l’humidité et la tristesse. J’ai vu la rouille et le lierre qui s’étaient peu à peu emparés du cœur et de la mémoire des choses. Et pendant que je parcourais la solitude des cuisines et des chambres dont les oiseaux, les fantômes et renards avaient fait leur tanière, j’ai pensé aux anciens habitants et, surtout, à celui qui un jour, était resté complètement seul au milieu de l’oubli et de la mort».
Ce dernier habitant de Sárnago s’appelait Aurelio Sáez. Il est décédé en 1979. Personne n’a réclamé son corps.
D’autres auteurs ont écrit sur Sárnago : Abel Hernández sur l’histoire du village dans « Historias de la Alcarama», Paco Cerdà y consacre un chapitre dans « Les Quichottes – Voix de la Laponie Espagnole», Antonio Muñoz Molina illustre son essai « En la España sin nadie » (Dans l’Espagne sans personne) avec une photo du village.
Le village a failli mourir. Mais malgré le décès de son dernier habitant, le village semble renaître. J’y passe tôt le matin. Il n’y a pas encore d’animation mais de nombreuses maisons sont retapées. Les volets sont ouverts. Il y a des voitures garées devant. Des familles originaires du village ont décidé de redonner de la vie à Sárnago. Des « hacenderas », des travaux communautaires permettent de monter des projets. Il y a un petit musée. L’ancien lavoir est aménagé en bibliothèque. Les chemins sont entretenus. Chaque année, fin août, la fête des « mondidas » dont l’origine remonte à plusieurs siècles, est à nouveau organisée. Un espace de travail partagé est en construction. L’association qui gère tous ces projets souhaiterait restaurer l’église. Elle est en état de ruine avancée. Cela ne sera pas facile.
Sárnago revit. Pour Valdenegrillos, le village suivant, c’est semble-t-il trop tard. C’est vraiment impressionnant de marcher dans les anciennes rues bordées de maisons en ruines. L’église s’effondre. On distingue de vieilles fresques. La chaire est suspendue dans le vide. Le village comptait 150 habitants il y a moins d’un siècle. Aussi incroyable que cela peut être en se promenant au milieu de ces ruines, le village n’est pas inhabité. Il reste une habitante. Quand le village s’est vidé, un couple est resté ici jusqu’à ce qu’il soit contraint de partir. Zacarias, malade avait besoin d’être soigné en ville. A la mort de son mari, Romana est revenu vivre ici. Octogénaire, c’est la seule habitante de Valdenegrillos. Elle n’a ni eau courante, ni électricité. La garde civile passe régulièrement la voir.
Au milieu de toutes ces murs effondrés, je n’ai pas vu là où peut vivre Romana mais des odeurs de cuisine flottaient dans l’atmosphère. Elle vit seule au milieu des ruines. Il n’y a pas de route d’accès, seulement une piste. Je ne sais pas comment elle subsiste, comment elle se nourrit. C’est incroyable !

Cigudosa, le village suivant est en pleine effervescence. C’est le jour de la fête patronale. Moins de 10 habitants vivent ici à l’année mais aujourd’hui, toutes les maisons sont ouvertes, les enfants jouent au football sur la place de l’église. Le bar est ouvert. En début d’après-midi, une procession est organisée suivie d’un repas. En Espagne, l’attachement de la population qui prévaut est celui pour son village d’origine, le pueblo, plus que la région ou le pays. S’il y a une période où voir ces villages animés, c’est bien pendant la période estivale et encore plus lors de la fête patronale.
Les températures plus clémentes, le ciel nuageux me permettent de marcher jusqu’à Ágreda. Avec la chaleur d’hier, je ne pense pas que j’y serais arrivé. Il y a 40 kilomètres environ dans des paysages secs, sur des chemins sans ombre. Je peux même consacrer un peu de temps à la visite de cette petite ville de trois mille habitants. Elle est surnommée la ville aux trois cultures. Après la reconquête et jusqu’à l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492 et la conversion des Musulmans, trois communautés ont cohabité ici. Il y a une ancienne synagogue, un quartier arabe avec ses portes aux arcs en fer en cheval et bien sûr des églises.
16 août : Ágreda – Purujosa
Dans son ouvrage «Légendes espagnoles», Gustavo Adolfo Bécquer avec la plume lyrique des écrivains romantiques du XIXè est enthousiaste quand il décrit le Moncayo: «Là, tout est grand. La solitude, avec ses mille bruits inconnus, règne dans cet endroit et enivre l’esprit d’une ineffable mélancolie. Par l’intermédiaire des feuilles argentées des peupliers, des trous des rochers, des ondes du lac, les invisibles esprits de la nature semblent nous parler, et reconnaître un frère dans l’esprit immortel de l’homme». Si comme moi, Gustavo Adolfo Bécquer a gravi le Moncayo par le versant nord après avoir marché dans des paysages austères et secs de Castille, je comprends son enthousiasme. Je monte dans de belles forêts. Le ruisseau coule. Il fait frais. J’apprécie.
D’Àgreda à 930 mètres d’altitude au Moncayo à 2314m, cela fait une bonne montée. Il y a du monde au sommet. Il est facile d’accès depuis un sanctuaire à 1650 mètres d’altitude. Et le Moncayo a le prestige d’être le point culminant du système Ibérique.

Il occupe une position centrale dans ce massif. À la limite de la Castille et de l’Aragon, il est presque à la convergence de quatre régions. La Rioja et la Navarre sont toutes proches au nord. Il est aussi isolé. La vue porte loin, au sud vers le plateau castillan, au nord sur la vallée de l’Èbre. Avec les nuages et le ciel voilé estival, je ne peux pas voir plus loin mais en hiver, on peut distinguer les Pyrénées et certainement les Sierras que je viens de traverser.
Je poursuis sur de larges crêtes aux formes très douces. La marche est facile. Côté Aragon, le paysage change avec un relief calcaire, plus sec. Il y a des falaises, des canyons. Je passe par la belle grotte des Piliers.
Alors qu’il faisait frais au sommet du Moncayo, la chaleur se fait plus présente en descendant vers Purujosa. Le village est dans un beau site, sur un rocher dominant un canyon. Je suis aux confins de l’Aragon. Le village est tout petit. Cinq cents habitants vivaient ici il y a un siècle, moins de dix aujourd’hui. Mais il y a une auberge municipale. Je suis le seul client pour une dernière soirée tranquille sur le chemin.
17 août : Purujosa – Aranda de Moncayo
J’aime marcher au printemps quand les températures sont clémentes, quand la campagne est verdoyante, les prairies fleuries, quand il reste de la neige sur les sommets.
Cela fait deux années consécutives, pour des raisons différentes que je le fais au cœur de l’été. L’année dernière, j’étais mi-juillet au cœur de la Macédoine du Nord, dans des régions pauvres, dépeuplées, dans des paysages grillés par le soleil, en pleine période caniculaire.
J’ai renouvelé l’expérience ici en Espagne à peu près dans les mêmes conditions. Je m’en tire quand même pas trop mal. J’étais en altitude lors des journées les plus chaudes. Mais cette partie dans la Cordillère Ibérique doit être plus séduisante plus tôt dans la saison. J’imagine les Sierras de Neila, Urbión ou Cebollera avec des prairies verdoyantes, fleuries avec des langues de neige et des ruisseaux qui coulent. Là, en plein mois d’août, qui plus est une année de canicule et de sécheresse, cette partie a été rude.
Les paysages étaient austères mais cette marche dans cet espace dépeuplé, à l’écart des zones touristiques du pays, était intéressante.
Dans quelle misère devaient vivre les habitants ici, il y a un siècle ! On comprend pourquoi l’exode rural a été si massif et rapide. Cette misère ne date pas d’hier. Montesquieu écrit déjà au début du XVIIIè siècle, à l’époque où l’empire espagnol s’étendait des Philippines aux Amériques « Ils disent que le soleil se lève et se couche dans leur pays : mais il faut dire aussi qu’en faisant sa course il ne rencontre que des campagnes ruinées et des contrées désertes ».
À Aranda de Moncayo, j’ai fait la jonction là où j’étais reparti en avril. Ma marche 2026 des Six Mers est terminée. Comme chaque année, j’éprouve de la satisfaction. J’ai mené à bien ce projet, pour la quinzième année de suite. Six Mers, quatre pays, 85 jours de marche, 2560 kilomètres, ce n’est pas rien.

Cette marche m’a occupé quatre mois. Elle est assez différente de celle des années précédentes. Elle est morcelée, sans continuité. Il est probable que ce soit le cas à l’avenir.
Quand je pense à ma traversée de la frontière iranienne à Istanbul, 3200 kilomètres à pied par l’Arménie, la Géorgie et la Turquie, cela me semble irréel. Est-ce bien moi qui l’ai fait ? Je m’en sens incapable aujourd’hui. Ce n’est pourtant pas si vieux. C’était en 2022, il y a 4 ans. Cela me paraît trop difficile, trop ambitieux de partir sur une période aussi longue qui plus est dans des contrées lointaines avec les incertitudes sur le parcours et des conditions plus sommaires. Certes le corps vieillit mais surtout, il n’y a plus la même envie.
J’ai maintenant exploré tous les massifs du sud de l’Europe. La partie nord du continent comme la Scandinavie ne m’attire pas. Le climat est plus instable. Je n’aime ni la pluie ni les moustiques. J’aurais bien aimé poursuivre ma marche au-delà de l’Arménie. Avec ses montagnes, son histoire, sa culture, l’Iran me fait rêver depuis longtemps. Peut-être sera-t-il possible d’y aller dans quelques années mais pour moi cela sera trop tard.
Donc, il est fort probable qu’à l’avenir mes longues marches se rapprochent de celle de 2026 avec des parties moins longues et pas forcément continues. À voir où me mènent mes pas en 2027.