Récit Balkans 2025

Le récit de ma marche dans les Balkans en 2025 en commençant par la Grèce avec les Cyclades, Eubée, les Sporades, le Pélion, le mont Athos, la Macédoine (grecque, bulgare et du Nord). 2400km, 120000m de dénivelés positifs.

Sommaire

1 – Les îles de la mer Égée
2 – Le Pélion, le Mont Athos
3 – La Macédoine bulgare
4 – La Macédoine du Nord
5 – Retour en Grèce et l’Olympe
6 – De la mer Egée au massif du Pirin

Fin du récit


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Introduction
« L’Eau noire », roman de Michalis Makropoulos a pour cadre la Grèce de l’intérieur, celle des montagnes, des régions isolées, oubliées et dépeuplées. Les habitants partent un à un ; le village se meurt. « L’eau noire » comme en miroir à « La pluie jaune » de Julio Llamazares, est le roman des régions rurales de l’Europe. Le premier se situe dans l’Épire au nord de la Grèce et le second dans les Pyrénées aragonaises.
Mes projets de longue marche naissent parfois rapidement et naturellement. Avant même la fin de celle en cours, l’idée pour la nouvelle commence à germer. Après mon TransIberian Trail, ce n’était pas le cas. Cela fait treize années que je parcours les montagnes et les pays du sud de l’Europe et je commence à avoir épuiser les grands projets de longue marche. Quels pays ? Quels massifs ?
Il me faut un déclic pour me lancer, une idée qui suscite de l’enthousiasme, de l’envie, qui me fait me précipiter vers la bibliothèque municipale pour me documenter, commencer à m’immerger dans une nouvelle destination. Cette phase là m’apporte autant de plaisir que la marche en elle-même. Pendant 6 mois, je me plonge avec délice dans un pays avec son histoire, sa langue et sa culture.
C’est en lisant ce roman de Michalis Makropoulos que j’ai eu ce déclic. De « La pluie jaune » à « L’eau noire », j’avais trouvé mon idée et le lien avec le TransIberian Trail. À peine terminé la lecture de ce livre, je me suis mis à consulter les cartes et j’ai commencé à imaginer et à dessiner un nouvel itinéraire.
Ma traversée de la Grèce en 2018 reste un de mes plus beaux souvenirs de marche. Mais le pays n’est pas très grand. J’ai déjà traversé la Crète, le Péloponnèse, la chaîne de montagnes du Pinde au centre du pays. Rapidement quelques idées ont émergé : démarrer au Cap Sounion à proximité d’Athènes, le mont Olympe, le mont Athos. Et pour compléter mes expériences balkaniques, découvrir la Macédoine du Nord. C’est le seul pays de l’Europe méridionale (hormis les micro-états) où je n’ai pas marché et peut-on prétendre connaître les Balkans sans avoir mis les pieds dans la Macédoine? Un nouveau pays et après avoir sillonné presque tous les massifs du sud de l’Europe, après avoir fait l’équivalent du tour de la Terre à pied, il me restait à gravir mon Olympe. Il n’en fallait pas plus pour m’enthousiasmer.
Mon itinéraire s’est affiné et allongé… Du Cap Sounion, mon désir d’îles m’a poussé chaque fois un peu plus loin à l’est de la Mer Egée. Au lieu d’atterrir à Athènes, j’ai finalement opté pour Santorin. Amorgos (ou Ios ou Folégandros), Naxos, Délos, Mykonos, Tinos, Andros, je vais faire l’expérience des Cyclades avant de rejoindre le Cap Sounion pour une courte marche en périphérie d’Athènes puis de poursuivre dans les îles avec Eubée, la plus grande île grecque après la Crète et les Sporades (Skopelos et Skiathos). Je retrouverai le continent à la pointe sud de la péninsule du Pélion pour remonter vers le nord et arriver au pied de l’Olympe. Ses 2918 mètres d’altitude et ses pentes encore enneigées attendront. En transport en commun, je me dirigerai vers le mont Athos en passant par Thessalonique, la deuxième ville du pays.
Arrivera ensuite le moment de mettre les pieds dans la Macédoine et le plat va être corsé, très balkanique à vrai dire et avec de nombreux massifs et sommets. Je vais successivement marcher en Macédoine grecque puis bulgare, continuer par celle indépendante, la Macédoine du Nord avant de retourner en Grèce.
En 2019, lors de ma traversée de la Bulgarie, il était trop tôt dans la saison pour passer en altitude. Cette fois, j’espère pouvoir sillonner les massifs les plus hauts du pays avec le Pirin et le passage par son point culminant, le pic Vikhren à 2914 mètres d’altitude puis vers le nord, une boucle dans le Rila via les Sept Lacs et retour vers le sud pour passer la frontière avec la Macédoine du Nord.
C’est le seul pays au sud de l’Europe où je n’ai pas marché. Je vais combler cette lacune, d’abord, d’est en ouest via le massif de l’Osogovo et le passage par la capitale, Skopje puis je retrouverai des hautes montagnes le long de la frontière du Kosovo et de l’Albanie. Je vais être régulièrement au-dessus des 2000 mètres d’altitude avec un point haut au sommet du mont Korab. À 2764 mètres d’altitude, c’est le point culminant du pays. Je ferai une courte incursion en Albanie, histoire de lier ce parcours avec celui de 2018. J’aime tisser et consolider la toile de mes marches dans le sud de l’Europe.
Il me restera à me diriger vers le sud, le lac d’Ohrid, la frontière grecque et terminer ma marche 2025 au sommet de l’Olympe.
Avec 2400 kilomètres environ, mon parcours est un peu plus long que celui de l’année dernière mais il va être moins linéaire, plus haché que d’habitude. C’est une des leçons de mon TransIberian Trail. En 2024, j’ai trop marché sans m’arrêter. Là avec les transferts d’îles en îles, les visites d’Athènes et Thessalonique, peut-être celle des Météores, les détours vers le mont Athos ou en Albanie, je vais être obligé de faire des pauses.
Sur ces 2400 kilomètres, je vais être aussi confronté à la diversité et à la complexité des Balkans avec cinq pays (Grèce, Macédoine du Nord, Bulgarie, Albanie et Kosovo), 3 religions (orthodoxie, islam et catholicisme), 3 grands ensembles linguistiques (grec, slave et albanais) et 3 alphabets (grec, cyrillique et latin).
Comme souvent la période de préparation de mes marches est longue et intense. J’ai consacré presque 4 mois complets sur la partie grecque puis 3 mois pour la suite en Macédoine.
Ma marche dans les Balkans en 2017 était loin et mes connaissances de grec oubliées. J’ai donc repris à partir de zéro en essayant de le faire sérieusement, consciencieusement. Mais les années passant, la tâche est de plus en plus ardue. Pour ce qui est de la culture et de l’histoire, j’étais comme face une immense montagne ne sachant ni comment l’aborder et doutant de toutes façons de pouvoir en atteindre la cime. Je me suis donc contenté de quelques incursions dans ce vaste domaine en essayant de combler mes principales lacunes. J’ai enchaîné avec un premier trimestre slave en reprenant aussi à zéro mes leçons de bulgare et en essayant de me documenter sur ce pays méconnu : la Macédoine du Nord.
Le 17 mai 2018, à la frontière gréco-albanaise, j’écrivais : « Deux mois que je marche dans le monde hellénique. Ces deux mois auront été un peu comme un sirtaki. Deux notes, « da dam », cela commence lentement mais la musique séduit. Chypre, le début en terres grecques, un peu de mer, de montagne, un avant-goût de la philoxenia*. Puis rapidement, la musique accélère. On est pris par le rythme. Crète, l’accueil, les montagnes, la côte sauvage, la campagne crétoise au printemps. La musique ne s’arrête pas, on est emporté, tout devient naturel, facile. On se sent presque chez soi, les discussions en grec avec les vieux dans les kafénios**, la générosité, la philoxenia, le métrio*** du matin, les senteurs d’origan dans les plats, les paysages à couper le souffle.
On voudrait que cela continue, mais subitement, la musique s’arrête. Konitsa, à la frontière albanaise, c’est déjà fini…
« La Grèce n’est pas un pays mais un royaume de Dieu » a écrit Henry Miller à Blaise Cendrars. Quand un nouveau sirtaki ?
 »

La Grèce, sept ans déjà, il est temps de repartir pour une nouvelle danse. Le 14 juillet 2025, j’espère être au sommet du mont Olympe et pouvoir chanter comme Konstantinos Argiros : Ελεύθερος για μια ζωή (Eléftheros yia mia zoí – Libre pour la vie)

« Libre pour la vie
De voir toutes les splendeurs
Depuis le sommet de l’Olympe
Et fredonner ces vers
Libre pour la vie

Libre pour la vie
Libre pour la vie
Libre pour la vie

Ne pas craindre de m’évader
ni de perdre tout contrôle
et d’ouvrir mon cœur
au gré des rencontres»
.

Libre pour la vie…

* Philoxenia : hospitalité (Philos : ami – xenos : étranger)
** Kafénios : le bar, lieu de vie sociale encore présent même dans des petits villages
*** Métrio : café grec moyennement sucré. C’est à la commande qu’il faut choisir sans sucre (skéto), métrio ou sucré (glyko d’où en français glucose) et ensuite attendre que le marc se dépose pour le consommer.

1 – Les îles de la mer Égée

6 avril : Perissa – Thira (Santorin)

Le démarrage est toujours un peu difficile, poussif. Il me faut retrouver mes marques, ne rien oublier, j’ai l’impression de ne pas trop savoir où je suis, où je vais. Il y a aussi des inquiétudes. Lors mes longues marches, en général, j’aime bien ces incertitudes : comment va être le chemin ? Quelles rencontres vais-je faire ? Jusqu’où vais-je marcher ? Où je dormirai ?
Ce matin, l’incertitude est différente. Le mois dernier m’a permis d’apprendre de nouveaux mots : épanchement intra-articulaire, kyste poplité, arthropathie fémorotibiale. J’ai enrichi mon vocabulaire mais je n’ai pas entretenu ma forme. Comment mon corps va se comporter? Il n’a plus vingt ans depuis longtemps. J’espère que les alertes sur mon genou ne sont que passagères et qu’elles seront vite oubliées.
À Perissa, une plage au sud de l’île de Santorin, rien de mieux qu’un petit μέτριο (métrio, café grec moyennement sucré) pour se remettre les idées en place et démarrer d’un bon pied. Il me faut d’emblée monter par un petit sentier jusqu’au sommet de l’île de Santorin à 567m. Ce ne sont pas les 2000 mètres de dénivelé des montagnes arméniennes mais ce n’est tout de même pas négligeable. Au passage, je fais le détour pour visiter l’antique Thira. Le site est assez vaste, sur une hauteur. Pourquoi s’installer dans un endroit qui semble hostile, sans eau?

Du sommet, je domine la caldeira de Santorin avant de poursuivre en traversant plusieurs villages. Je suis souvent sur des sentiers, les chemins sont tranquilles et même la touristique Thira, la capitale de l’île est calme. C’est encore tôt dans la saison et surtout les secousses sismiques du début de l’année ont perturbé le démarrage de la saison. J’ai finalement la chance de pouvoir découvrir Santorin sans la masse de touristes. C’était pour moi une crainte. L’île est souvent citée avec Barcelone, Venise, Mykonos comme exemple des lieux touchés par le surtourisme. Les chiffres sont considérables : Santorin reçoit 3 millions de visiteurs chaque année pour 15 000 habitants. L’île dégage 6 milliards d’euros de revenus, soit 2,5% du PIB grec (sur d’autres sources, j’ai lu 1% mais cela reste énorme).
Certains ont eu peur et ont différé leur venue. Peur? Quand on s’est fait tiré par des chasseurs arméniens, quand on s’est retrouvé en plein tremblement de terre avec les multiples répliques qui ont suivies dans l’Himalaya népalais, quand on s’est fait chargé par un ours turc, ce ne sont quelques petites secousses qui vont m’effrayer. Le dernier tremblement de terre significatif est celui de 1956. De magnitude 7,5 sur l’échelle de Richter, l’épicentre se situait entre Amorgos et Santorin. Outre la destruction de nombreux bâtiments, il a causé la mort de 53 personnes. Au XVIème, l’île de Nea Kameni a émergé au centre de la caldeira de Santorin, lors dernière éruption du volcan mais la principale éruption date de l’antiquité vers 1610 av.J.C. Elle a provoqué l’affaiblissement du cratère. Santorin s’est scindée en trois îles autour de la caldeira avec au centre le cône du volcan.
J’arrive à Thira alors que l’après-midi est déjà bien entamée. J’avais prévu de traverser toute l’île en une seule étape. Le genou a l’air de tenir le coup mais avec un démarrage un peu tardif et quelques visites, je scinde finalement l’étape en deux. De toutes façons, le bateau pour Ios lundi matin est incertain. Je poursuivrai donc tranquillement demain avec la visite du musée puis la marche vers le nord de l’île.
Ma nouvelle devise pour 2025 : «Chi va piano va sano e va lontano». J’écris cela, mais je me connais et une autre devise pourrait s’avérer appropriée : «Chasse le naturel et il revient au galop».

7 avril : Thira – Oía (Santorin)

Je visite Santorin dans des conditions optimales, inespérées. Je ne risque pas de souffrir de la chaleur. Il fait même presque froid (il a neigé aujourd’hui sur tout le nord de la Grèce et même à Thessalonique au bord de la mer). L’île est tranquille sans l’habituelle multitude de touristes, de croisiéristes débarqués de leurs immenses navires. Hier, j’étais seul sur le site antique de Thira. Ce matin, je le suis à nouveau au musée archéologique. Cela aurait été dommage de ne pas le visiter. La majorité des pièces exposées provient d’Akrotiri. Le site n’a été découvert qu’en 1967 et il reste encore de nombreuses zones à fouiller. La cité a été détruite par la grande éruption minoenne autour de 1610 av.J.C. et elle est restée enfouie plus de 3000 ans. Akrotiri est le Pompéi grec. La majorité des œuvres du musée date de la fin du néolithique et de l’âge de bronze. Elles ont été préservées grâce à leur enfouissement et elles sont très bien conservées.
Mais, je ne suis pas là pour faire que du tourisme. J’ai quand même prévu de traverser toute l’île du sud au nord. Il me reste donc à relier les très touristiques Thira et Oía. Il y a juste quelques promeneurs et je profite tranquillement du superbe spectacle. Le contraste entre les villages blancs accrochés au sommet de la falaise, les dômes turquoises, les roches volcaniques noires et rouilles qui plongent dans la mer d’un bleu profond est magnifique.
Je termine ma traversée de Santorin à Oía. Le village est très photogénique et plutôt réservé au tourisme haut de gamme. Les hôtels de luxe occupent le flanc de la falaise. Beaucoup de chambres ont une piscine individuelle avec vue imprenable sur la caldeira.

Oía

J’ai bien fait de rester deux jours à Santorin. Mon idée initiale de traverser toute l’île en une seule étape était de toute façon trop ambitieuse et elle ne m’aurait pas permis de faire les détours et visites le long du chemin. Demain, je poursuis direction Ios puis Naxos.

8 avril : Ios

Le ciel est bouché, il pleut, il fait à peine 10°C ce matin à Santorin. Ça ne tombe pas si mal que cela car la journée est en partie consacrée aux transferts en bateau. Sur toute cette première partie de ma marche, je dois m’organiser en fonction des horaires des traversées. Quand j’ai préparé mon itinéraire, l’île qui me paraissait la plus intéressante pour marcher était Amorgos mais la liaison maritime depuis Santorin ne fonctionne qu’à partir de fin avril. Le deuxième choix était Folégandros mais ce n’était ni simple ni bon marché d’y aller puis de rejoindre Naxos. Enfin, la troisième possibilité était Ios. C’est donc vers cette île que je prends le bateau ce matin. Mais, j’avais des incertitudes sur le circuit prévu de deux jours et la liaison de Ios vers Naxos dans l’après-midi me faisait perdre une autre journée. J’ai donc décidé de ne faire qu’une escale de 4 heures à Ios et de poursuivre dans la journée jusqu’à Naxos. Cela me permettra de faire un tour plus long dans cette île avec une journée supplémentaire. Ensuite, les traversées vont être plus simples à gérer car la liaison maritime de Naxos à Athènes via Mykonos, Tinos et Andros est une des principales lignes desservant les Cyclades.
Arrivé à Ios, je commence par me réfugier dans un bar. Le chauffage est allumé, il fait toujours aussi frais, le ciel est gris, il pleuviote. C’est assez loin de l’image habituelle des Cyclades. Ios est connue comme une destination festive de la jeunesse européenne mais en cette saison, l’île vit au ralenti. Je me promène dans les ruelles calmes de Chora, la capitale. Le village s’étale à flanc de colline. Il a du charme avec ses passages couverts, son petit air de kasbah moyen-orientale.

Ios

Après un passage par plusieurs points de vue, je retourne au port pour poursuivre vers Naxos. En fait le bateau y va en passant d’abord par … Santorin avant de poursuivre directement vers Naxos. Je fais donc dans la journée trois fois le passage par le centre de la caldeira du volcan sous la pluie le matin et avec le soleil l’après-midi. Les embarquements et débarquements dans les îles sont comme un ballet minuté, précis, efficace qui fait partie de l’expérience des Cyclades.

9 avril : Naxos – Apollonas

J’ai un petit peu d’appréhension ce matin. Après trois petites journées, c’est ma première vraie étape. 27 kilomètres, plus de 1000 mètres de dénivelés, rien d’exceptionnel par rapport à mes étapes habituelles mais avec ma forme actuelle et les petits signaux d’alerte, je ne suis pas serein. C’est un peu le véritable démarrage de ma marche et la journée sera un bon test.
J’ai préparé une boucle de 92 kilomètres en passant par la partie montagneuse de l’île. Naxos est la plus grande île des Cyclades et culmine à 1004 mètres d’altitude. Le départ est un peu désagréable avec une partie le long de la route mais heureusement, je retrouve rapidement des chemins. C’est très paisible. Je ne vois pratiquement personne. Les touristes ne sont pas encore là. Il y a quelques troupeaux de chèvres, un peu d’agriculture avec de la vigne, quelques champs de céréales, des ruches. Avant le développement du tourisme, les Cyclades étaient très pauvres. L’eau est rare. Le relief est accidenté, rocailleux. Lors des périodes de dictatures, c’était là qu’étaient exilés les opposants au régime. Naxos est presque privilégiée. Il y a un peu d’eau. L’agriculture s’est développée avec notamment la pomme de terre qui bénéficie d’une indication d’origine protégée.

Hameau abandonné de Skeponi

En m’éloignant de la côte, les paysages sont plus verdoyants. Il y a des arbres, quelques ruisseaux. Je monte jusqu’à 750 mètres d’altitude avant la longue descente jusqu’au petit village côtier d’Apollonas. Je suis le seul client dans le seul hôtel ouvert. Le bar du centre ressemble à n’importe quel kafenio traditionnel avec des vieux qui discutent en fumant. Cela commence à ressembler à la Grèce.
Mon genou a tenu le coup. Il n’a pas été ménagé notamment avec la longue descente. Les douleurs ce soir sont plus les conséquences de mon manque d’entraînement. C’est plutôt rassurant. Il me faudra les trois semaines habituelles pour m’affûter.

10 avril : Apollonas – Moutsounas

Hier soir, seul dans mon hôtel de 25 chambres, j’ai dîné avec Christos, le patron. Il est par ailleurs guide de randonnée et il a exploré les sentiers de Naxos. J’ai ainsi pu longuement échangé sur les différentes possibilités à partir d’Apollonas. J’avais fait quelques liaisons sauvages et grâce à ses conseils, j’opte pour un autre itinéraire que celui initialement prévu avec notamment des sentiers qui ne figuraient pas sur les cartes.
Il fait toujours aussi frais, presque froid mais le ciel est dégagé et le vent est tombé. Avec les pluies de ces derniers jours, la campagne autour de Mesi est belle, verdoyante avec beaucoup de fleurs et notamment les asphodèles, un classique de mes marches printanières.

Lionas

Sur les conseils de Christos, mon itinéraire passe plus près de la côte et notamment par le petit village côtier de Lionas avec son kafenio typique. Il est ouvert toute l’année et en hiver, ils ne sont que 10 à rester ici. Je bois deux cafés (métrio comme d’habitude) mais je laisse le tsipouro (l’eau de vie grecque) que m’offre le patron. La suite est plus sauvage avec une montée raide où il faut s’aider des mains puis de vagues sentiers de chèvres. La progression est plus lente et je décide de m’arrêter un peu avant Moutsounas. En d’autres temps, j’aurais fait ma boucle de Naxos en 3 jours. Je la ferai en 4. Il faut ménager la bête.

11 avril : Moutsounas – Zoodokhos Piyi

Le lever de soleil à Moutsounas est superbe ce matin. Je quitte la côte Est pour traverser les montagnes au centre de l’île et aller en direction de Naxos. Après la journée sauvage d’hier souvent sur des sentiers de chèvres, je suis aujourd’hui de bons sentiers bien balisés. Ce n’est pas pour cela qu’il y a la foule. Je ne vois personne. Pourtant les chemins sont agréables avec des kalderimi, ces chemins muletiers pavés qui zigzaguent à flanc de montagne avec une pente régulière. Le versant Est est minéral, sec, méditerranéen. Après un passage à 770 mètres d’altitude, je bascule progressivement dans des paysages plus verdoyants avec des oliveraies, quelques villages et des sentiers ombragés. Plusieurs belles églises agrémentent le parcours. Elles sont toutes en pleine campagne, isolées, sans habitations à proximité. Malheureusement, elles sont fermées. C’est dommage car certaines ont de belles fresques. Dans celle d’Ayia Kiriaki, les plus anciennes datent du 8ème siècle, avant la période iconoclaste.

Ayia Kiriaki

À Zoodokhos Piyi, je trouve un petit appartement pour la nuit. C’était le cas aussi hier. Les tarifs hors saison sont abordables et les propriétaires sont sympas. J’ai droit à des œufs frais du poulailler, fromage, biscuits, pain, hier une bière. Cela me permet de dîner tranquillement le soir et de prendre le petit déjeuner tôt. Et avec des températures nocturnes inférieures à 10°C, j’apprécie le confort des nuits à l’intérieur.

12 avril : Zoodokhos Piyi – Naxos

Je poursuis comme hier sur de beaux sentiers balisés. Je marche un moment le long d’un ruisseau, sous un couvert végétal. La campagne est verdoyante avec des champs en terrasse et des villages blancs. Les paysages sont très champêtres. Je passe à nouveau devant de belles chapelles et églises dont celle d’Ayia Mama du X-XIè siècle.

La campagne à Naxos

Avant d’arriver au port, je fais une courte visite au temple de Dionysos. Il ne reste que quelques ruines avec un tout petit musée attenant. Dionysos était le dieu protecteur de Naxos. La fertilité de l’île serait le fruit de son action. Beaucoup d’endroits en Grèce s’attribuent des faits et mythes des dieux antiques, cherchant ainsi à récupérer un peu de leur aura. À Naxos, Zeus aurait passé une partie de son adolescence. Pour échapper à la colère de son père Cronos, il se serait réfugié au point culminant de l’île, le mont Zeus à 1004 mètres d’altitude. Dionysos aurait également vécu à Naxos. Abandonnée par son père Thésée, Ariane y serait tombée amoureuse de Dionysos avant de l’épouser. Cela fait pas mal de dieux pour cette île !
J’ai terminé ma marche de 4 jours à Naxos. C’est un beau tour varié, à grande majorité sur des sentiers et chemins, de jolis sites, des paysages variés, assez sauvages. L’île se prête bien à la randonnée. Je poursuis à Mykonos qui n’a pas la réputation d’être une destination pour la marche.

13 avril : Côte sud – Ano Mera (Mykonos)

« L’endroit était petit, rien de particulier, un bout de terre. Un îlot rocheux au milieu des vagues de la mer Égée. Ce qui le rendait célèbre dans le monde entier et faisait que tous les étrangers le connaissaient, c’était les églises. » C’est ainsi que Melpo Axioti décrit Mykonos où elle a passé sa petite enfance. C’était au début du XXè siècle et l’île est toujours célèbre dans le monde entier mais plus trop pour ses lieux de piété… ni pour la randonnée. Les dieux ont été généreux avec Naxos mais à l’origine, ils ne l’ont pas été avec Mykonos. L’île est aride, rocheuse ; l’agriculture était peu développée d’où la quasi inexistence de chemins. Comme Mykonos était sur mon parcours, je ne pouvais pas l’éviter. Sa chora (la capitale) est magnifique et la visite de l’île voisine de Délos prévue après-demain s’imposait.
J’ai donc préparé un circuit pour découvrir l’île en commençant par la côte sud. Plusieurs plages sont réputées pour leur ambiance festive et des moeurs libérées. Mais, ce n’est pas la saison des fêtes, il est tôt pour la débauche et pour le naturisme, avec ce vent fort et frais, les plages sont désertes.
Je suis loin d’être emballé par cette journée. Entre les constructions existantes, celles en cours et aussi de nombreuses à l’abandon, les parties préservées sont rares. La plupart des établissements, bars, hôtels sont encore fermés. Avec les bâtiments inachevés, c’est presque sinistre. Dans cet environnement urbanisé, je suis obligé de passer par quelques propriétés privées. Heureusement, elles sont désertes.

Côte sud de Mykonos

Après 20 kilomètres le long de la côte, je repique vers Ano Mera, au centre de l’île. Le paysage est sec, rocailleux truffé de constructions et avec peu de chemins. Demain, je vais voir si la côte nord réserve de belles surprises.

14 avril : Délos

«Au matin, une lumière divine tombe sur les maisons blanchies de Mykonos. Nous levons l’ancre pour Délos. La mer est belle, transparente et pure au-dessus des fonds qu’on aperçoit déjà. En approchant de Délos nous apercevons sur les premières pentes de l’île d’énormes grappes de coquelicots.
Délos. L’île des ruines et des fleurs (coquelicots, volubilis, giroflées, asters) aussi. L’île des dieux mutilés du musée (le petit couros). À midi, montée au sommet du Cynthe, et les golfes autour, la lumière, les rouges et les blancs ; tout le cercle des Cyclades tourne lentement autour de Délos, sur la mer éclatante, dans un mouvement, sorte de danse immobile. Ce monde des îles si étroit et si vaste me paraît être le cœur du monde. Et au centre de ce cœur se tient Délos et cette cime où je suis, d’où je peux regarder sous la droite et pure lumière du monde le cercle parfait qui limite mon royaume
». La plume d’Albert Camus se fait lyrique en visitant Délos. La marche d’hier sur la côte sud ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. Celle prévue sur la côte nord comportait également des passages incertains dont probablement par des propriétés privées. Enfin, avec les horaires des bateaux, je ne pouvais pas aller visiter Délos mardi puis poursuivre dans l’après-midi vers Tinos. Je ne souhaitais pas passer une quatrième nuit à Mykonos et Délos était prioritaire pour moi, j’ai donc laisser tomber la côte nord pour l’île d’Apollon.
«Et, quand la libératrice Eileithia arriva à Délos, alors l’enfantement saisit Léto, et elle était près d’accoucher. Et elle jeta ses bras autour du palmier, et elle ploya ses genoux sur la molle prairie, et la terre sourit au-dessous d’elle, et Apollon jaillit à la lumière, et toutes les Déesses hurlèrent de joie». C’est ainsi qu’est racontée la naissance d’Apollon (et de sa sœur jumelle Artémis/Diane) dans l’hymne homérique qui lui est dédié. L’île attirait de nombreux pèlerins «la plus sacrée de toutes les îles» (Callimaque, IIIe siècle av. J.-C.) ; elle était le centre de l’activité commerciale en mer Égée avec banquiers, armateurs et marchands et aussi centre politique avec la ligue de Délos qui fédérait les cités grecques face aux Perses.
Le site est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. La visite est incontournable dans l’archipel des Cyclades. Autour de Délos, les 24 îles habitées (250 avec les îlots et celles inhabitées) forment comme un cercle (Κύκλος kiklos, cercle en grec ancien qui a donné cycle en français) d’où le nom des Cyclades.

Délos

Je passe trois heures à un bon rythme pour visiter le site. De manière plus prosaïque qu’Albert Camus, je fais la courte traversée depuis Mykonos sur une belle mer calme. Les ruines se dressent au milieu des champs de fleurs. Le site s’étend sur un vaste périmètre avec de nombreux temples, maisons patriciennes et un beau musée. Les fouilles ont débuté en 1873 avec l’école française d’Athènes et se poursuivent aujourd’hui avec régulièrement de nouvelles découvertes. Je termine par la courte montée au mont Cynthe. À 113 mètres d’altitude, je suis au centre des Cyclades.
De retour en début d’après-midi, je peux tranquillement profiter du magnifique centre de Mykonos. Il n’y a pas la foule, il fait bon traîner à la terrasse d’un café, se perdre au hasard des petites ruelles. À chaque intersection, un nouvel angle de vue, une petite église donnent envie de prendre une photo. Par contre, il est plus facile d’acheter un article de luxe dans une boutique Vuitton ou Dior que de trouver un bar des sports pour une bière pression.

15 avril : Tinos (port) – Ayia Ypakoi

Après Mykonos, célèbre pour ses fêtes et ses frasques, je poursuis mon itinéraire dans la pieuse Tinos. Son sanctuaire marial est le plus important de Grèce. Les fidèles viennent en nombre se recueillir devant une icône miraculeuse de la Vierge. Un tapis est déroulé sur la rue en pente pour leur permettre de monter à genoux jusqu’à la basilique. Il y a quelques magasins de bondieuseries mais ce n’est quand même pas Lourdes.
Tinos comme l’île suivante d’Andros a développé un réseau de sentiers balisés. Je marche avec plaisir. Le chemin est agréable, la campagne est belle. Je retrouve des bonnes sensations. Je m’élève au-dessus du port. Je vois les premiers pigeonniers emblématiques de l’île.

Sur les sentiers de Tinos

Xinara est le premier hameau que je traverse, quelques maisons, une seule rue déserte mais une cathédrale. C’est le siège de l’archidiocèse catholique des Cyclades. Dans la très orthodoxe Grèce, les catholiques grecs ne sont que 40000. Héritage de la domination vénitienne, ils sont concentrés dans les Cyclades. Dimanche, l’église catholique de Mykonos, certes petite, était pleine à craquer avec des fidèles debout dehors. À Tinos, 35% de la population est catholique.
Je poursuis sur de bons sentiers. À Komi, il y a un kafenio sur la place du village, à côté de l’église. Je n’en avais pas vu un seul ouvert sur les 25 kilomètres de ma marche à Mykonos. La journée se déroule à merveille.
Je poursuis sur des sentiers jusqu’à la chapelle Ayia Ypakoi. J’avais envisagé de dormir là. Il y a peu de possibilités à l’intérieur de l’île et je ne m’attendais pas à un si grand luxe. Attenant à l’église, il y a un bassin avec de l’eau, un local ouvert avec électricité et une gazinière. Cela tombe bien car je ne pense pas trouver de cartouche de gaz avant mon passage à Athènes. Je vais donc pouvoir exercer mes talents culinaires avec quelques recettes dont j’ai le secret.
Des bons sentiers, des paysages agréables et une nuit dans la nature, c’est peut-être parti pour de bon.
Comme je l’ai écrit dans mon introduction, j’espère que cette marche dans les Balkans sera une nouvelle danse. Pour le moment, cela s’apparente plus un slow traînant qu’à un sirtaki endiablé… Mais la journée d’aujourd’hui m’a rassuré. J’arrive en faisant des étapes courtes à marcher sans ressentir de gêne. Après tout, je ne suis pas obligé de faire 60 kilomètres dans la journée.
Qui dit danse, dit musique. Je ferai de temps en temps des petites parenthèses musicales. Comme l’histoire, la langue, la culture ou les paysages, la musique fait partie du voyage. À Tinos, une chanson sur une jeune fille catholique est appropriée. Elle est interprétée par Grigóris Bithikótsis, un chanteur de laïko (musique populaire). Il a connu un grand succès dans les années 60. Il a interprété des airs de Mikis Theodorakis. Il a aussi été prisonnier politique sur l’île de Makronissos. Je termine donc ma journée avec la chanson « La Franco-syriote » (Φραγκοσυριανή, Frankosyrianí), Franco (Franque) étant la dénomination des catholiques et Syros, une île des Cyclades.

16 avril : Ayia Ypakoi – Panormos (Tinos)

Après un savoureux dîner et une nuit paisible à Ayia Ypakoi, je poursuis comme hier sur les beaux et bons sentiers de Tinos. Les anciennes faïsses (terrasses) dessinent des lignes sur les pentes. Elles ne sont presque plus cultivées. Quelques chèvres et quelques moutons, ce sont mes seules rencontres sur les sentiers pourtant Tinos, comme Naxos, se prête bien à la randonnée. Je fais des passages par le bord de mer, d’abord sur la côte ouest puis je termine ma traversée de l’île sur le versant Est. La température est toujours trop fraîche pour tenter une baignade et je n’ai pas le loisir de trop traîner, le dernier bus part à 15 heures pour me ramener au port de Tinos.

Faïsses au-dessus de la mer Égée

C’est ici qu’a eu lieu le premier événement ayant entraîné malgré elle la Grèce dans la seconde guerre mondiale. En 1940, un sous-marin italien torpille le croiseur grec Elli qui escortait un bateau de pèlerins. Malgré l’évidence de l’agression et d’autres provocations, la Grèce tente de maintenir sa neutralité et d’éviter de rentrer en guerre. Mais deux mois et demi plus tard, le 28 octobre 1940, elle y est contrainte. Mussolini a adressé un ultimatum demandant l’occupation de certaines places fortes du pays et l’entrée des troupes italiennes. Les conditions sont inacceptables. Le dictateur grec Metaxas aurait simplement répondu « Όχι! » (Non!). Depuis, le 28 octobre est une fête nationale en Grèce, le jour du « Non ».
Oxi (avec le x guttural comme la jota espagnole) et nai, cela fait partie de mes nombreuses difficultés en grec : donc oxi c’est non et nai c’est oui. Dans presque toutes les langues européennes non, no, nein, niet…, la réponse négative est phonétiquement proche. Mon cerveau est conditionné par cela ; je n’arrive pas à répondre spontanément d’autant plus que le « oxi », le non grec est proche du oui. À cela s’ajoute que le mouvement de tête vers le haut signifie non (oxi) et incliné sur le côté correspond au oui (nai).
Demain, je poursuis à Andros, la dernière île de mon parcours dans les Cyclades.

17 avril : Gavrio – Vourkoti (Andros)

Andros est une des plus grandes îles des Cyclades avec un relief accidenté (le point culminant est à 995 mètres). Comme Naxos et Tinos, un bon réseau de sentiers de randonnée y a été développé. Arrivé tôt par le ferry venant de Tinos, j’attaque tout de suite par de bons raidillons. L’étape va être exigeante. Je monte, je descends toute la journée.
Le paysage change au cœur de l’île. Il y a de l’eau à Andros et plus de verdure. Sur un panneau, j’ai lu qu’Arni était une petite Suisse. Peut-être mais toute petite, cela reste plutôt méditerranéen comme environnement.
Le point haut de ma journée est un peu au-dessus de la chapelle du Prophète Élias à 960 mètres d’altitude. J’ai cumulé 1740 mètres de dénivelés, ce qui dans mon état, est largement suffisant. J’hésite à m’arrêter à la chapelle. Le site est beau mais il n’y a pas d’eau. Si le ciel n’avait pas été légèrement voilé, j’y serais resté pour profiter du coucher et du lever de soleil.

Chapelle du Prophète Élias

Je préfère descendre à Vourkoti. Le pope me laisse dormir dans un petit local sommaire à côté de l’église. J’ai un point d’eau à côté. Le village est tout petit. Un habitant me dit qu’il y avait 65 enfants à l’école quand il était petit. Aujourd’hui, il n’y en a plus qu’un seul dans le village. Il y avait également une taverne et kafenio mais les deux ont fermé.

18 avril : Vourkoti – Après Oreino (Andros)

Après une nuit tranquille à Vourkoti, je descends jusqu’à la Chora d’Andros. Particularité, la capitale de l’île n’est pas le port d’entrée mais elle se situe à son opposé. Par contre, son histoire est très liée à la mer. Andros a connu une période de prospérité grâce à ses armateurs. Elle est parfois surnommée la petite Angleterre pour sa richesse. Comme la petite Suisse, c’est vraiment toute petite. Sorti de la « capitale », les villages vivotent. À Syneti où je m’arrête pour un café, ils ne sont que trois à rester là en hiver. Mais c’est vrai que la Chora a du charme avec ses vastes demeures témoignant de ce passé fastueux. Proche d’Athènes, elle attire aussi beaucoup de touristes. C’est le cas en ce week-end pascal.

Je poursuis ma journée sur de bons sentiers balisés. L’île a fait un gros effort dans ce domaine. Hier et aujourd’hui, j’ai même croisé des marcheurs dont deux grecques, ce qui est rare. Hier, c’étaient des Suisses Allemands et des Belges Flamands.
Après une nuit à côté de l’église à Vourkoti, c’est une chapelle qui m’accueille. Une protection divine en ce week-end pascal ne peut pas faire de mal.

19 avril : Après Oreino – Croisement Gavrio/Xora/Ormos Korthiou (Andros)

Après une courte marche matinale, j’arrive au croisement de la route de Gavrio à la Chora. Il y a un bar et un arrêt de bus et justement un passage un quart d’heure plus tard pour Gavrio avec une connexion pour le bateau vers Rafina, le port proche d’Athènes. J’avais initialement plutôt prévu de marcher un peu plus et de prendre le bateau suivant mais je profite de l’occasion. Cela me permettra de gérer la logistique aujourd’hui à Athènes.
Avec le week-end Pascal, l’organisation est compliquée. Pâques est la grande fête en Grèce. Demain, il n’y a pas de liaison en ferry entre Andros et Rafina et lundi, avec les retours de week-end, beaucoup sont complets. L’Acropole et les musées sont fermés dimanche. La plupart des commerces le sont aussi jusqu’à mardi. À Athènes, j’arrive juste avant la fermeture d’un magasin de sport pour acheter une cartouche de gaz. C’est le plus important car je n’en trouverai probablement pas avant Thessalonique. Je fais également un ravitaillement au supermarché. Je n’aurai ainsi pas de contraintes si je veux repartir mardi matin. Pour la visite de la ville, je vais voir sachant que demain, je ne pourrai pas faire grand chose, il ne me restera plus qu’une seule journée, le lundi de Pâques.

L’Acropole à Athènes

J’en ai terminé avec ma marche dans les Cyclades. Le bilan est positif. J’ai pu m’adapter pour ne pas trop forcer. J’ai souvent raccourci mes itinéraires dans les îles. J’ai eu des journées avec peu de kilomètres et les différentes traversées pour me reposer. Les conditions fraîches étaient idéales. Les sentiers notamment à Naxos, Tinos et Andros sont agréables avec des paysages avec encore de la verdure et des fleurs. J’ai aussi eu la chance d’être à Santorin et Mykonos sans trop de monde. L’inconvénient de cette marche un peu hachée est de ne jamais être complètement dans le rythme, celui auquel je suis habitué. Je ne pouvais de toutes façons pas faire plus. Je sens progressivement que le physique s’améliore. Je croise les doigts car les difficultés vont aller crescendo.

20 avril : Cap Sounion – Keratea

Cette année, la fête de Pâques tombe le même jour pour les orthodoxes et les catholiques. C’est rare. Depuis 1582 et l’adoption par le pape Grégoire XIII du calendrier grégorien, il y a un décalage avec les orthodoxes qui sont restés au calendrier julien (nous sommes le 7 avril selon ce calendrier).
C’est l’occasion de ressortir la traditionnelle formule de salutations utilisée par les Grecs pour ce jour :
– Χριστός ανέστη (Christos anesti – Le Christ est ressuscité)
À laquelle, il convient de répondre :
– Αληθώς ανέστη (Αlithos anesti – C’est vrai, il est ressuscité)
Il est possible aussi de dire simplement :
– Καλή Ανάσταση (Kali Anastasi) qui signifie « Bonne Résurrection ».
Enfin, si la dimension religieuse gêne, on peut se contenter de la formule utilisée pour les anniversaires et tous types de fêtes :
– Χρόνια πολλά (Chronia polla) que l’on peut traduire par « Je vous souhaite plein d’années ».
La Pâque orthodoxe est une chose sérieuse en Grèce. Athènes s’est vidée de ses habitants retournés dans leurs campagnes ou dans leurs îles. La ville est plus calme qu’en temps normal. Et comme tout est fermé, je décide d’attaquer ma première étape dans l’Attique, à partir du Cap Sounion. Le bus est bondé. Je ne suis pas le seul à avoir décidé d’aller sur la côte. Sur les plages, les barbecues se mettent en place pour le repas pascal. Le trajet est assez long et je n’arrive qu’à midi trente.
C’est au Cap Sounion que j’avais initialement prévu de débuter ma marche dans les Balkans en 2025. Selon le récit mythologique, Thésée réussit à tuer le Minotaure et à sortir du labyrinthe construit par Dédale grâce au fil d’Ariane. Il rentre victorieux mais cet étourdi, a oublié de hisser la voile blanche, signe de succès de sa mission comme il l’avait promis à son père, le roi Égée… Du cap Sounion, le roi voit le navire de son fils arriver arborant une voile noire. De désespoir, il se jette dans la mer qui maintenant porte son nom.

Cap Sounion

L’accès au temple de Poséidon est bien sûr fermé pour Pâques mais je peux profiter de la beauté du site avec le temple au sommet de la falaise. Qui mieux qu’Albert Camus pour le décrire : « Le promontoire où il s’élève qui s’avance dans la mer comme une dunette d’où on domine l’escadre des îles au large tandis qu’en arrière à droite et à gauche, la mer écume le long des flancs de sable et de roches est un lieu indescriptible. Le vent furieux siffle dans les colonnes si fort qu’on croirait à une forêt vivante. Il brasse l’air bleu, aspire celui du large, le mélange avec violence aux parfums qui montent de la colline couverte de fleurs minuscules et fraîches et fait furieusement claquer sans trêve autour de nous des draps bleus tissés d’air et de lumière. Assis au pied du temple pour s’abriter du vent, la lumière aussitôt se fait plus pure dans une sorte de jaillissement immobile. Au loin des îles dérivent. Pas un oiseau. La mer mousse légèrement jusqu’à l’horizon. Instant parfait».
Comme la journée est déjà bien entamée et que j’ai prévu une bonne vingtaine de kilomètres, je ne profite qu’un court instant de la beauté du site.
Je m’engage tout de suite sur des chemins. C’est une bonne surprise car j’avais imaginé cette partie avec des vues satellites. De plus, ils sont agréables . Je traverse tout le secteur des anciennes mines de Laurion qui ont contribué à ériger Athènes comme une puissante cité. C’est grâce à ces mines d’argent que les Athéniens ont pu armer une flotte et battre les Perses lors de la bataille navale de Salamine. C’est le début de l’âge d’or d’Athènes, le siècle de Périclès.
À ma droite, je domine le port de Lavrio et la sinistre île de Makronissos où étaient déportés les opposants notamment lors de la guerre civile grecque (1946-1949, environ 200000 morts). L’écrivain Aris Alexandrou, le poète Yannis Ritsos, le compositeur Mikis Theodorakis (auteur de la musique du film « Zorba le Grec »), le chanteur de « laïko » (musique populaire) Grigóris Bithikótsis font partie des nombreux artistes, personnalités, hommes politiques qui ont été emprisonnés à Makronissos. Yannis Ritsos y a écrit des poèmes en 1949. Chaque soir, il les enterrait. En 1950, ils ont été récupérés puis publiés dans le recueil « Temps pierreux – Makronissiotiques ».
« Nous n’aurions jamais cru
que les hommes seraient si durs.
Nous n’aurions jamais cru
que notre cœur serait si fort.
 »
Mikis Theodorakis a gardé toute sa vie des séquelles physiques de son passage à Makronissos.
C’est l’occasion de faire une petite digression musicale liée à Makronissos. Elle associe du « lourd » : Mikis Theodorakis donc, Odysséas Elýtis et Yiánnis Kótsiras. Le compositeur grec le plus célèbre a composé un oratorio adapté de l’œuvre « Axion Esti », poème d’Odysséas Elýtis, prix Nobel de littérature en 1979 (le seul Grec avec Georges Séféris à avoir reçu cette récompense). Ce morceau populaire en Grèce est un hymne à la liberté : « Non, je vous en prie, non
N’oubliez pas mon pays.
 »
Il est interprété par Yiánnis Kótsiras qui a, entre autres chanté lors de la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques d’Athènes en 2004.

Après Ayios Konstantinos, le paysage est plus austère. Les pins sont calcinés suite à des incendies. Dans chaque localité, les familles sont attablées. J’entends de la musique un peu partout. De mon côté, je marche d’un bon pas et finalement, j’optimise bien cette journée de Pâques. Cela m’évite une nuit dans ce secteur périurbain où il est difficile de trouver un endroit tranquille. Il me restera ensuite deux étapes en Attique, la région d’Athènes.

21 avril : Athènes

Le programme de ce lundi pourrait s’inspirer de celui de touristes asiatiques faisant le tour de l’Europe en 2 semaines. J’ai prévu la visite d’Athènes en 1 jour. Mais je me suis limité à 3 lieux : le musée archéologique, celui de l’Acropole et bien sûr l’Acropole. J’ai la chance de visiter le premier tôt, juste à l’ouverture et je peux admirer les splendides œuvres seul dans certaines salles.

Musée archéologique : Aphrodite, Éros et Pan

Ensuite, je me retrouve au cœur de la journée du touriste moyen pour le musée de l’Acropole. C’est un bâtiment moderne, bien conçu qui met en valeur notamment les frises du Parthénon. Je termine par l’Acropole. Un système de réservation par internet permet de réguler l’affluence et de visiter ce site exceptionnel dans des conditions acceptables.
Je reviendrai peut-être à Athènes à la fin de ma marche avant de rentrer à Toulouse. Cela me permettra d’approfondir la visite de la ville. Les vestiges de son passé antique sont magnifiques mais ensuite la ville a décliné pour n’être qu’une petite bourgade de l’Empire Ottoman. En 1830, quand la Grèce obtient son indépendance, Nauplie dans le Péloponnèse est la capitale du nouvel état. Athènes ne compte que 10000 habitants. Thessalonique en a dix fois plus mais elle ne sera grecque que près d’un siècle plus tard en 1913. En 1834, le choix d’Athènes comme capitale est d’abord symbolique : établir une filiation entre la Grèce antique et moderne. Aujourd’hui 4 millions d’habitants, plus du tiers de la population du pays vivent dans l’agglomération d’Athènes comprenant également le Pirée. Elle a donc connu une croissance rapide. Sorti du secteur historique, ce sont surtout des larges avenues et des immeubles sans charme.
Après cette journée physiquement exigeante, je vais me reposer avec deux étapes de marche dans l’Attique.
La pause musicale du jour est un grand classique. C’est peut-être l’air grec le plus célèbre au monde avec le sirtaki de Zorba le Grec. Cette chanson ne concerne pas tout à fait Athènes mais c’est tout proche avec « Les enfants du Pirée » (Τα παιδιά του Πειραιά). Jules Dassin dans son film « Jamais le dimanche » la fait interpréter par sa femme Mélina Mercouri avec sa voix rauque si caractéristique.

22 avril : Keratea – Porto Rafti

Ce matin, Athènes est sortie de sa léthargie pascale et même, à une heure matinale, la ville commence à s’animer. Venant de la laïque France, l’importance de la religion en Grèce continue de me surprendre. Dans le bus qui me ramène à Keratea, ils sont plusieurs à se signer à chaque passage devant une église ou une chapelle. Comme le bus avance relativement vite et qu’il y a en Grèce un édifice religieux à chaque coin de rue, ils passent leur temps à se signer. Hier soir, la présentatrice du journal télévisé a terminé avec la rituelle formule «Χριστός ανέστη» (Christos anesti – Le Christ est ressuscité). Difficile à imaginer en France…
La constitution grecque est établie «Au nom de la Trinité sainte, consubstantielle et indivisible». Et l’article 3 stipule que « la religion dominante en Grèce est celle de l’Église orthodoxe orientale du Christ. »
La croix figure sur le drapeau grec. Les élèves grecs, que ce soit dans le public ou dans le privé, reçoivent 2 heures de cours de religion orthodoxe par semaine (1 heure au lycée). Les élèves se signent en rentrant en classe. Depuis seulement 2002, les établissements confessionnels d’autres religions (musulmans turcs en Thrace, catholiques dans les Cyclades) en sont dispensés. L’église orthodoxe est le plus gros propriétaire foncier du pays. Elle bénéficie d’un régime fiscal de faveur. Les popes ont un statut de fonctionnaire. Enfin, pour construire un monument religieux, les autres confessions doivent obtenir l’aval de l’évêché orthodoxe auquel ils sont rattachés.
Je repars de Keratea et me retrouve rapidement dans la campagne avec des oliveraies puis un chemin dans la pinède. Après Athènes, j’apprécie cette tranquillité. Cette marche est beaucoup plus reposante que celle d’hier dans les musées et à l’Acropole. Un petit sentier agréable me permet de redescendre jusqu’à la côte. En Grèce, chaque bout de sentier non embroussaillé que je prends est une petite victoire.

Sentier en direction de la côte

Je pique-nique au bord de la mer Égée puis je fais une pause café en terrasse. L’étape est courte. À Porto Rafti, j’ai une vue sur la mer depuis le balcon de ma chambre. C’est un peu les vacances.

23 avril : Porto Rafti – Rafina

Hier, j’écrivais sur l’importance de l’église orthodoxe en Grèce. À Porto Rafti, il vaut mieux ne pas vouloir faire de grasse matinée. Après la volée de cloches, le pope diffuse la messe de 7 heures du matin par des hauts parleurs. Plus besoin d’aller à l’église, de ma chambre, c’est comme si j’y étais.
C’est ma dernière étape sur ce petit bout de mon itinéraire dans l’Attique. Je n’en attendais pas grand chose, j’avais plutôt quelques craintes dans cette région proche de l’agglomération d’Athènes. J’ai eu finalement trois belles étapes avec peu de bitume, quelques beaux sentiers balisés, des belles portions de côte, des sites antiques. Encore aujourd’hui, j’ai débuté par un sentier bien balisé pour passer un cap sauvage. Le milieu de journée a été agrémenté par la visite de Brauron. Le temple était dédié à Artémis. Selon la mythologie, Iphigénie a terminé sa vie ici comme prêtresse. Le petit musée attenant présente de très belles œuvres. J’ai ensuite réussi à rester en grande partie en bord de mer par des bouts de sentiers, des chemins, des promenades côtières, un peu de plage et un peu de routes. Par contre, j’ai terminé au pas de course en allant au plus direct pour attraper le ferry pour Eubée. La gestion des horaires des bateaux et bus est un élément à intégrer dans cette première partie de ma marche dans les Balkans.

Sur la côte de l’Attique et Eubée au fond

Je vais maintenant aborder une phase plus difficile, assez proche de certaines de mes longues marches. La traversée de l’île d’Eubée, c’est 222 kilomètres, un point haut à 1740 mètres d’altitude, des parties très sauvages et isolées, des liaisons incertaines, des sentiers où, a priori seuls les sangliers peuvent encore passer, peu d’hébergements et de commerces identifiés. Finies les vacances !

24 avril : Karystos – Plage de Kallianou

Eubée est la plus grande île grecque après la Crète et la sixième île de la Méditerranée devant Majorque (les 5 autres plus grandes dans l’ordre sont la Sicile, la Sardaigne, Chypre, Corse et Crète). J’aurai donc maintenant à mon palmarès les 7 plus grandes îles de la Méditerranée. Eubée, une île ? Enfin presque une presqu’île, elle n’est séparée du continent que par le détroit d’Euripe qui fait à peine 40 mètres de large. Quarante petits mètres, si bien que dès le IVè siècle av.J.C. un pont la reliait au continent. En attaquant la traversée au sud d’Eubée, je me suis beaucoup plus écarté du détroit mais le programme de la journée en vaut la peine. Je monte au sommet du mont Ochi à 1398 mètres d’altitude. Le sentier est bon, bien balisé mais en partant du niveau de la mer, cela fait une bonne grimpette. Les premières gouttes arrivent alors que je suis presque en haut. Il fait froid. Il y a du vent. Heureusement, en Grèce, rares sont les sommets où le prophète Élias n’a pas sa chapelle et c’est sous sa protection que je trouve un abri. Selon la tradition, le saint a été emporté au ciel dans un chariot en feu. Associé à la foudre, aux éléments naturels, son culte est aussi lié à l’antique dieu Hélios, pas seulement d’un point de vue sémantique (Élie-Ηλίας-Ilias pour le prophète et Ήλιος-Ilios pour le soleil) mais aussi pour cette dimension céleste pouvant influer sur les éléments naturels. Il y a aussi au sommet des mystérieuses constructions cyclopéenes, «les maisons du Dragon» qui datent du 7ème siècle avant J.C. Leur usage n’a pas été élucidé.
Après une pause pour laisser passer la pluie, j’attaque la longue descente jusqu’à la mer. Le sentier passe par les gorges de Dimossari.

Gorges de Dimossari

L’atmosphère est complètement différente de celle minérale, sèche à la montée. Dans les gorges, la végétation est luxuriante. Il y a de l’eau, des cascades. Je vois quelques salamandres. Je marche toujours sur un bon sentier, bien balisé. Cette première étape à Eubée est une réussite.
En fin de journée, j’arrive à la plage de Kallianou. Je suis content mais bien fatigué par l’étape. La nuit sera solitaire sur cette plage isolée.

25 avril : Plage de Kallianou – Plage d’Aktaio

Cette partie de la côte d’Eubée est très sauvage et ce matin, j’ai une incertitude sur la liaison prévue. Si cela ne passe pas, cela m’obligera à faire un grand détour par la route. Je suis une piste qui doit me mener jusqu’à une bergerie. Ensuite, je ne sais pas. Je n’ai trouvé aucune information. Les vues satellites sont peu claires. Je peux avoir un maquis méditerranéen infranchissable ou des barres rocheuses dominant la mer. J’arrive à la bergerie alors que le berger est en train de sortir son troupeau de moutons. Il n’est pas surpris et me parle tout de suite du sentier. Je suis soulagé. Non seulement, il y a un sentier mais en plus, il est balisé. La première partie de ma traversée d’Eubée est sécurisée.
La suite est plus facile, sur des pistes. Il n’y a personne. Les rares maisons sont fermées. Je marche dans un silence total. Il n’y a même pas le chant des oiseaux. Malgré le temps parfois un peu couvert, quelques gouttes de pluie, les vues sur la mer en dessous de moi sont belles.

Plage de Giannitsi

À la plage de Giannitsi, le soleil est revenu. Il y a un bar de plage ouvert. La pause est bienvenue. Je poursuis sur de beaux chemins, des bouts de sentiers balisés. Je domine la mer aux magnifiques eaux transparentes, turquoises. C’est superbe.
Comme hier, je dors sur la plage. J’étais seul hier soir mais la plage en bord de route avec un bar d’été (fermé), un robinet n’était pas véritablement sauvage. Ce soir, j’ai presque l’impression d’être Robinson Crusoé. La plage d’Aktaio n’est accessible que par une piste. Il n’y a aucune construction. Il n’y a pas non plus d’eau mais j’ai fait le plein avant de descendre et je ne me lancerai pas dans la cuisine ce soir.

26 avril : Plage d’Aktaio – Néa Styra

Le vent s’est levé dans la nuit m’obligeant à déplacer ma tente vers une heure du matin. Sinon, la nuit a été tranquille. Je repars aujourd’hui sur l’autre versant de l’île d’Eubée. Après une montée par ces pistes qui me sont bien utiles pour avancer, je récupère un petit sentier. J’admire les bénévoles qui ouvrent et balisent des sentiers dans ce maquis méditerranéen. Sans leur action, il serait impossible de passer dans cette végétation. Et c’est un travail pour peu d’utilisateurs. Je n’ai vu que trois randonneurs avec leur guide descendant du mont Ochi le premier jour à Eubée. Depuis, je suis absolument seul. Le sentier est plutôt bien balisé mais je perds la trace et je me retrouve à essayer de me frayer un chemin entre arbustes épineux et rochers. La moyenne kilométrique chute vertigineusement avant de retrouver enfin le balisage. Le sentier est utilisé par un trail et pour les trailers, monter et descendre, faire des détours fait partie du jeu. Pour moi, c’est plus frustrant. J’arrive à Zoodochos Pigi plus tard que je ne le pensais.

Sentier dans le maquis

C’est mon premier village significatif à Eubée. Le sud de l’île est peuplé de nombreux Arvanites. Ce sont des Albanophones qui se sont installés ici à partir du XVè siècle. Comme tout sujet sur les nationalités dans les Balkans, la question sur leur origine est sensible. Pour les uns ce sont des Grecs d’Épire du Nord, la région au sud de l’Albanie que la Grèce revendiquait et pour les autres des Albanais christianisés. La langue albanaise s’est perdue et aujourd’hui la population s’est complètement assimilée avec les Grecs. L’identité albanaise n’est pas revendiquée. Elle doit être même niée. Les Albanais n’ont pas bonne réputation en Grèce. Ce sont les travailleurs immigrés du pays et comme souvent ils sont accusés d’être responsables de tous les maux : insécurité, drogue…
L’arrêt au bar du village me permet de réétudier mon itinéraire. Je n’ai pas d’hébergement sur celui initialement prévu et les prévisions météorologiques ne sont pas bonnes pour la nuit et demain. Je préfère rejoindre Néa Styra, une station balnéaire sur la côte sud et je m’adapterai demain en fonction du temps.

27 avril : Néa Styra – Velos

Les prévisions météorologiques sont meilleures ce matin. Je ne devrais pas avoir de pluie. Le ciel est gris et les températures sont toujours plutôt fraîches. Je pensais qu’en avril, j’aurais plus chaud en Grèce et que je pourrais profiter de la mer. Pour marcher, c’est pas plus mal. Pour les baignades, je vais maintenant rester plus de 100 kilomètres à l’intérieur des terres dans l’île d’Eubée.
Les chemins sont agréables. Il y a plus de cultures et de verdure.

Sur les chemins d’Eubée

Je termine la journée à Velos. Le village n’est pas touristique mais je trouve une villa complète pour la nuit. Le propriétaire accepte de me louer une chambre. Anggelos a passé 20 ans en Australie comme beaucoup de Grecs. Ils sont un million, me dit-il à avoir émigré là-bas et Melbourne est la troisième ville « grecque » après Athènes et Thessalonique. Je suis bien installé pour la nuit et en plus, sa femme m’amène le repas du soir. Cela fait aussi plaisir de discuter car jusqu’à maintenant, je suis resté soit dans des lieux touristiques soit isolés. J’espère que progressivement je vais retrouver la Grèce de l’intérieur que j’avais particulièrement apprécié en 2018.

28 avril : Velos – Manikia

– Πολύ δυνατός άνεμος σήμερα ! (Polý dynatós ánemos símera)
Pas besoin d’être hellénophone pour comprendre la phrase : poly (très, beaucoup que l’on retrouve en préfixe dans de nombreux mots français), dynatós (fort, là aussi en préfixe dans des mots comme dynamo) et ánemos (le vent, anémomètre). Très fort vent aujourd’hui ! Quand je rentre dans le kafenio de Gavalas, j’ai pris l’air pendant deux heures. Tout navigateur craint les vents en mer Égée. Le bulletin météorologique à la télévision grecque donne systématiquement les températures, les perturbations et la force (sur l’échelle de Beaufort) et l’orientation du vent. Et parmi ces vents, celui du nord est réputé pour sa force : la boréa (d’où boréal) en hiver ou le meltemi, vent étésien, qui vient atténuer la fournaise estivale. Là, il rafraîchit l’atmosphère. Donc aujourd’hui, je remonte face à ce vent du nord et la pause au café de Gavalas est appréciée.
Elle est d’autant plus appréciée que je retrouve l’ambiance des kafenio grecs. Ils sont souvent tenus par des personnes âgées, ici à Gavalas, ce sont des jeunes qui ont repris l’affaire. Un client me paye mon café. J’en reprends un et je repars requinqué de Gavalas.

Le kafenio de Gavalas

Je poursuis dans la paisible campagne d’Eubée jusqu’à Manikia. Là aussi, il y a un bar. Le poêle est allumé. Fin avril en Grèce…mais j’apprécie. Manikia commence à se tailler une réputation chez les grimpeurs. Je discute avec des Italiens, des Françaises. Le village est petit. Soixante habitants vivent ici à l’année. Il y a quand même trois kafenios. Je bois donc trois bières (un litre et demi). Par contre, il n’y a pas de chambre. Ce sera donc sous l’auvent de la chapelle Saint Georges. Je n’imagine pas monter ma tente dans la nature avec ce vent.
J’espère qu’il va faiblir les prochains jours car mon itinéraire passe par la partie la plus haute de l’île dont le mont Dirfi son point culminant. Ce vent du nord est réputé souffler quatre jours consécutifs, ce que les prévisions météorologiques confirment. Il faudra peut-être modifier mon parcours.

29 avril : Manikia – Stení Dírfyos

La chapelle Saint Georges était ouverte et j’ai finalement pu dormir à l’intérieur. C’était préférable. Dans la nuit, le vent s’est déchaîné. Il faisait froid. J’étais bien abrité sous la protection du saint terrassant le dragon.
Je repars avec polaire et doudoune. Je suis moyennement optimiste. Je vais tester les conditions et j’aviserai. Heureusement, mon itinéraire est relativement protégé du vent du nord car dans les passages exposés, le vent est terrible. Je fais finalement une étape quasi normale. Cette partie d’Eubée est très sauvage, il n’y a pas d’habitations, ni même bergeries ou maisons forestières. Je marche sur des pistes, des chemins et un beau sentier pour terminer.
J’ai modifié la fin en descendant au village de Stení Dírfyos au lieu de viser le refuge sur les pentes du mont Dirfi, le point culminant d’Eubée à 1743m d’altitude. Le refuge est probablement fermé. J’ai lu qu’il n’y avait pas d’eau et il est sur la crête. Bref, ce ne sont pas les conditions rêvées pour passer la nuit avec des rafales à plus de 100 kilomètres /heure. À Stení Dírfyos, je suis au chaud à l’hôtel.

En descendant à Stení Dírfyos

La suite n’est pas simple. Les deux prochains jours, le vent ne va pas faiblir avec toujours des pointes au-delà des 100 kilomètres /heure. J’ai au moins une nuit en bivouac, voire deux d’ici le prochain village. J’ai eu beau étudier la carte dans tous les sens, je n’arrive pas à éviter les crêtes sauf à redescendre très bas dans la plaine. Cela risque donc d’être deux jours de repos. Les prévisions météorologiques sont meilleures à partir de vendredi avec ensuite des températures estivales. Je verrai demain matin mais cela pourrait faire du bien à mon genou de m’arrêter deux jours.

30 avril : Stení Dírfyos

Je n’ai jamais aimé les « zéro days », la coupure du rythme, l’ennui souvent dans des petites localités. Je n’aime pas particulièrement celui-ci. Stení Dírfyos s’anime les weekends et pendant les vacances. Il y a de nombreux bars, restaurants, tavernes. Ils étaient vides hier et il y a des chances que cela soit le cas encore aujourd’hui. La boréa souffle toujours bien que le village soit à l’abri des vents du nord. Cela ne devrait s’améliorer que demain dans la soirée. Le mollet et le genou droits restent fragiles. Pour terminer la traversée d’Eubée, j’ai une section incertaine avec plus de 40 kilomètres jusqu’au prochain village. En d’autres temps, je les aurais avalés en une journée.

Stení Dírfyos

Là, à Stení Dírfyos, j’ai une journée avec mes incertitudes. Le vent va-t-il réellement faiblir ? Vais-je trouver de l’eau ? Est-ce que les liaisons incertaines vont passer ? Est-ce que la journée de repos va soulager ma jambe droite ?

1er mai : Stení Dírfyos – Col de Glyfada

Le village assoupi de Stení Dírfyos s’est réveillé aujourd’hui premier mai. La circulation est dense. Les voitures se garent en file tout le long de la route principale. Des commerçants ambulants installent leurs étals le long de la route vendant miel d’Eubée, confitures…Les nombreux cafés et restaurants se remplissent au fil de la matinée. Le premier mai est bien-sûr férié en Grèce mais les Grecs fêtent aussi ce jour là le printemps. Il est de tradition d’aller à la campagne et de composer des couronnes de fleurs qui seront accrochées aux portes des maisons. Mon printemps grec a été frais jusqu’à maintenant et je risque de basculer directement en été dans les prochains jours. Il reste encore une journée venteuse aujourd’hui. D’après les prévisions, le vent devrait se calmer en soirée.
Une journée complète à Stení Dírfyos m’a laissé le temps de faire des recherches approfondies du secteur que je vais traverser. J’ai identifié deux sources qui peuvent me servir de points d’appui pour passer la nuit. J’ai aussi repéré un ancien abri d’urgence si le vent continue de souffler. Je décide donc de partir en début d’après-midi pour marcher jusqu’à la première source. Elle n’est pas très éloignée mais cela m’avancera sur la quarantaine de kilomètres jusqu’au village de Pilio tout en restant un peu à l’abri du vent du nord.

Mont Dirfi 1743m

Je laisse Stení Dírfyos en pleine effervescence et monte par un petit sentier tranquille. La vue en haut sur le mont Dirfi est superbe. C’est le meilleur remontant ! Les deux liaisons incertaines sont incroyablement faciles. Trop facile, je pourrais presque dire présomptueusement. De bons chemins m’amènent ensuite tranquillement à la fontaine de Kratia, le premier point d’eau identifié. Elle coule abondamment.
Chargé de 3 litres d’eau, je décide de tenter le coup au col de Glyfada où se trouve un refuge abandonné. J’ai de la chance, il est vraiment abandonné et ouvert un peu aux quatre vents mais j’y serai quand même plus à l’abri qu’à l’extérieur. Je suis à 930 mètres d’altitude. Je domine le détroit d’Euripe et j’ai le mont Dirfi juste au-dessus. Le site est pas mal pour la nuit. Avec cette petite étape, je n’ai pas forcé sur la machine.Cette reprise se déroule très bien. Les premières crêtes pour demain semblent débonnaires. C’est reparti.

2 mai : Col de Glyfada – 3km avant Pilio

J’avais monté la tente dans le coin le plus abrité de l’ancien refuge malgré cela, la nuit a été agitée. Le vent n’a cessé de souffler. Il s’engouffrait par toutes les ouvertures, claquant en permanence tout ce qui n’était pas bien fixé. Je n’ai pas bien dormi et au réveil, je me demande s’il est raisonnable de se lancer pour marcher sur les crêtes. J’envisage même une nouvelle journée de repos à rester dans mon abri de fortune.
Je décide de me lancer et de tester. En restant légèrement en-dessous des crêtes versant sud, j’arrive finalement à avancer correctement sans être trop gêné.
Dans cette partie sauvage d’Eubée, je suis satisfait du premier passage en hauteur. De vagues sentes, pas de végétation embêtante, je progresse bien. Je retrouve même un sentier balisé et mes ambitions remontent : pourquoi ne pas essayer d’atteindre Pilio ce soir?
J’attaque une montée raide. Le balisage est plus discret, la végétation plus dense. Mais ensuite, je devrais me retrouver sur les crêtes et cela devrait mieux passer. Hélas, c’est le contraire. Les buis sont plus hauts. Il n’y a plus ni sentier, ni balisage. Je suis une trace chargée sur un site de partage ; c’est mon seul point de repère. La moyenne chute vertigineusement. Chaque pas réclame attention et effort. Comme toute marche sur une crête, cela monte et descend en permanence. J’ai l’impression de ne jamais en arriver au bout. En fin d’étape, après un parcours déjà exigeant, c’est épuisant. Même la descente avec pourtant un balisage (très léger) n’est pas évidente.

Le dernier sommet qui m’a fait baver…

Arrivé à la chapelle du prophète Élias (toujours lui…), je n’hésite pas. Il y a une fontaine. Je peux me réhydrater, me décrasser, me préparer mon repas avant de me coucher.
C’est ma première grosse étape de cette marche, exigeante en distance et en difficulté. Physiquement, je suis plutôt content, j’ai l’impression d’avoir récupéré la forme. Aussi étrange que cela puisse paraître le mollet et le genou droits semblent non seulement avoir encaissé l’étape mais je ne ressens pratiquement plus aucune douleur. Il faudrait qu’un médecin m’explique…

3 mai : 3km avant Pilio – Port de Mantoudi

Après la nuit dernière ventée et agitée, après la grosse étape de la veille, j’ai dormi comme un loir dans la chapelle du prophète Élias. L’étape du jour est courte mais si je veux prendre le bateau pour Skopelos, il me faut partir aux aurores. Il part du port de Mantoudi à 11 heures.
La marche est cette fois facile souvent sur des pistes dans la pinède. De nombreux pins ont un collecteur de résine. C’est une spécialité de l’île d’Eubée. Elle est utilisée entre autres pour le vin résiné, le Retsina. La résine permet de stabiliser la fermentation et améliore sa conservation.

Collecte de résine à Eubée

Au port de Mantoudi, j’en ai terminé avec cette sauvage traversée d’Eubée. Hormis la journée d’hier, j’ai été agréablement surpris. J’ai marché sur des sentiers bien balisés, beaucoup de pistes agréables et très peu de bitume. Sur ces 220 kilomètres, les paysages sont variés. Il y a beaucoup plus de verdure que dans les Cyclades. Je suis passé par des plages isolées, de belles montagnes. C’est une réussite. J’avais écrit qu’avec Eubée, les vacances étaient finies. Le caractère sauvage de l’île, le peu d’hébergements et les conditions météorologiques avec 4 jours de vent tempétueux l’ont confirmé.
Les vacances reprennent. L’étape du jour était courte. Il en sera de même demain. Les 4 journées dans les Sporades devraient être plus tranquilles.

4 mai : Skopelos : tour au mont Palouki

Les Sporades sont constituées de quatre îles principales disséminées au nord des Cyclades d’où le nom de l’archipel (Sporades, du grec sporas : épars, disséminés et qui a donné sporadique). J’ai prévu de marcher dans deux de ces îles, les plus proches de la côte : Skopelos et l’île principale de Skiathos. Celle-ci est plus développée, plus touristique avec un accès plus facile en bateau et un aéroport. Skopelos est tranquille. Son port a beaucoup de charme avec ses ruelles, ses petites églises aux toits de lauze, ses maisons aux balcons de bois colorés. Il y règne une atmosphère paisible avec juste un peu de touristes.

Skopelos

Le programme de la journée est tranquille. Je monte au mont Palouki. Le sentier est bon, ombragé et au sommet, à 546 mètres d’altitude, j’ai une vue à l’ouest sur l’île d’Eubée avec la pyramide caractéristique du mont Dirfi et ses petits névés et toutes les crêtes que j’ai franchies avant-hier. Plus au nord, la péninsule du Pélion où je vais poursuivre ma marche après les Sporades. Je crois même distinguer à l’horizon, les neiges du mont Olympe. À l’est, j’ai juste en face de moi la troisième île des Sporades, Alonnisos et plus loin des îlots et Skyros, l’île la plus éloignée de l’archipel.
Je redescends par un sentier qui ne figure pas sur les cartes mais qui passe bien. Cela me permet d’être de retour à Skopelos en début d’après-midi et de continuer de profiter du charme de ce port.

5 mai : Skopelos – Loutraki (Port de Glossa)

Mes vacances grecques se poursuivent. Tôt, je vais assister à nouveau au lever de soleil puis après un café croissant en terrasse, je pars pour la traversée complète de Skopelos. Ce n’est pas un projet démesurément ambitieux. De la capitale sur la côte Est au port de Loutraki à l’ouest, il y a 18 kilomètres. Je n’ai que la contrainte de l’horaire du bateau pour Skiathos à 14h15.
Je quitte Skopelos par des sentiers pour passer par un point haut à 570 mètres d’altitude. Le ciel est gris, il tombe même quelques gouttes. Du coup, la lumière est moins belle. Une piste forestière dans la pinède avec vue plongeante sur la côte Est m’amène tranquillement à Loutraki. J’ai le temps de paresser à la terrasse du café avec un petit métrio avant de prendre le bateau. C’est ma dernière traversée en ferry. Pour aller de Skiathos à la péninsule du Pélion, il n’y a pas de ligne directe ; j’ai donc réservé un bateau taxi mercredi.
Les débarquements et embarquements des ferries en Grèce sont d’une efficacité remarquable. Tout se fait en quatre, cinq minutes. C’est un ballet chronométré entre les véhicules et les passagers qui quittent le bateau et ceux qui y rentrent. À peine à quai, le bateau repart aussitôt.

Skiathos

Après être tombé sous le charme de Skopelos, je ne pouvais qu’être déçu par Skiathos. La ville est plus urbaine, plus animée. Des compagnies à bas coût desservent l’aéroport. Il y a plus de touristes et l’ambiance est plus internationale alors qu’elle était plus grecque à Skopelos.

6 mai : Skiathos – Chapelle Ayios Ioannis Krifos

Heureusement, je me retrouve rapidement sur un sentier. La sortie de Skiathos n’est pas agréable sur une route circulante. Le sentier est dans un vallon verdoyant et frais. Je retrouve ensuite un paysage plus méditerranéen. L’objectif dans l’île de Skiathos est d’en faire presque le tour en restant proche des côtes. Je monte, je descends, je passe par plusieurs plages. Le parcours est un peu casse jambes. C’est le sentier des douaniers, le GR34 breton sans la pluie. Au fur et à mesure que je m’éloigne de la ville de Skiathos et que je m’approche de la côte nord, le chemin est de plus en plus agréable et beau. Il est aussi très bien balisé. J’ai des parties ombragées dans la végétation, je passe par plusieurs chapelles et un monastère.
Au pied de Kastro, j’en profite pour la première baignade de l’année sur une plage déserte avant de visiter les ruines de l’ancienne « capitale » de l’île. Capitale entre parenthèses car les habitants de l’île, sûrement peu nombreux, s’étaient réfugiés sur ce cap escarpé pour être à l’abri des attaques des pirates. Il y a de belles peintures dans l’ancienne « cathédrale », plusieurs églises et une mosquée. À l’indépendance de la Grèce, le site a été abandonné.

Kastro

Avec la baignade et la visite, ce n’est pas encore aujourd’hui que je battrai mon record kilométrique. Je poursuis sur la côte nord. Elle est sauvage, il n’y a pas de route asphaltée pour accéder à la côte.
J’avais envisagé de dormir sur une plage mais j’ai repéré une chapelle un peu en hauteur uniquement accessible à pied et avec une fontaine. Malheureusement elle est à sec. À défaut, il y a un collecteur d’eau de pluie. Le site est vraiment tranquille dans la pinède, isolé. Il fera l’affaire pour la nuit.

7 mai : Chapelle Ayios Ioannis Krifos – Koukounaries (Skiathos) et Katigiorgis – Platania (Pélion)

En Grèce, il y a plusieurs milliers d’îles dont plus de deux cents sont habitées. Vingt pour cent du territoire est insulaire. Ma connaissance du pays ne pouvait pas se limiter à la partie continentale. De la Grèce insulaire, je ne connaissais jusqu’à maintenant que Corfou, il y a plus de 30 ans et la Crète traversée à pied en 2018. Avec Santorin, Ios, Naxos, Mykonos, Délos, Tinos, Andros, Eubée, Skopelos et Skiathos, j’ai comblé cette année en partie mes lacunes. J’en ai maintenant terminé avec les îles. La transition va se faire en douceur puisque j’ai deux péninsules pour boucler la partie égéenne : le Pélion pour commencer puis le Mont Athos.
Il me restait aujourd’hui une petite dizaine de kilomètres à Skiathos. À l’image de nombreuses autres étapes dans les îles, j’ai été séduit par ces sentiers agréables et bien balisés. La côte nord et ouest de Skiathos est sauvage et belle avec des pinèdes qui tombent dans la mer et des criques isolées. J’ai terminé à Koukounaries, une station balnéaire importante et un peu chic. Il était temps de passer à autre chose.

À Skiathos, fin de mon parcours insulaire

Comme prévu, j’ai fait cette fois la traversée en bateau taxi. Ce n’est finalement pas hors de prix par rapport au ferry. De toute façon, l’alternative était une traversée beaucoup plus longue puis un trajet en bus pour revenir juste en face de Skiathos. Là, en un quart d’heure, j’ai fait la traversée.
Pour limiter le coût, j’ai pris le trajet le plus court entre l’île et la péninsule du Pélion et finalement bien m’en a pris. De Katigiorgis où j’ai débarqué à Platania où j’avais prévu de commencer cette marche dans le Pélion, la côte est très belle. Sentiers tranquilles, petite baignade, j’ai bien attaqué cette nouvelle partie. C’est maintenant plein nord dans le Pélion.

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2 – Le Pélion et le Mont Athos

8 mai : Platania – Afissos

J’ai 200 kilomètres pour remonter la péninsule du Pélion et son extension jusqu’à la vallée de Tempé pour me retrouver au pied de l’Olympe. C’est à peu près la même distance que ma traversée d’Eubée. Par contre, le Pélion est moins sauvage. Je vais traverser de nombreux villages. La logistique est plus facile à gérer. Il y a aussi un réseau de sentiers dont le Long Pelion Trail et il semble qu’il soit un peu plus fréquenté que les sentiers que j’ai parcourus jusqu’à maintenant. Je ne m’attends pas quand même à une grande affluence. La Grèce, comme d’autres pays du sud de l’Europe, a un ratio randonneurs par sentiers sûrement très faible. Ma surprise par rapport à ma précédente marche en 2018 est de trouver autant de bons sentiers bien balisés. Et comme d’autres fois, je me demande : pour quels randonneurs tous ces chemins ? Est-ce juste pour moi ?
C’est le cas encore aujourd’hui où je n’ai vu personne. Pourtant, j’ai à nouveau fait une belle étape. Comme je l’espérais, le chemin était globalement bien balisé et débrousaillé. J’ai marché dans des paysages harmonieux avec oliveraies et pinèdes. La campagne est verte et fleurie. J’ai traversé d’agréables villages avec leurs tavernes et bars sur la place centrale.

Sentier sur la côte ouest du Pélion

Une fois rejoint le golfe Pagasétique, à l’ouest de la péninsule du Pélion, j’ai profité d’un beau chemin côtier. L’eau limpide, transparente invitait à la baignade et je n’ai pas résisté. La température extérieure était juste assez chaude pour avoir envie de se rafraîchir. J’étais à nouveau seul sur la plage, comme je le suis sur les chemins. Pourtant ce n’est pas le bagne des journées comme celle-là.

9 mai : Afissos – Refuge Agiou Georgiou

À Vizitsa, je suis dans les Balkans. Les maisons en encorbellement, l’utilisation du bois, les toits de lauze, l’architecture n’est plus méditerranéenne. Elle rappelle plutôt tout cet espace géographique qui de l’Adriatique à l’Anatolie a été sous influence ottomane. Cela me rappelle certains villages bulgares ou des villes lors de ma traversée de la Turquie. La péninsule du Pélion n’est grecque que depuis 1881.
Les trois villages que je traverse sont jolis. Il y a de nombreuses tavernes, des hôtels plutôt de luxe aménagés dans les maisons anciennes. Le week-end, il doit y avoir foule, là c’est plutôt tranquille. Un petit train touristique relie Volos, la ville principale au fond du golfe et Milies.

Vizitsa

Après une bonne pause, je repars et prends de la hauteur. La forêt de feuillus a remplacé la pinède et l’oliveraie. Il y a des châtaigniers, des hêtres, des chênes. Le premier objectif est un refuge non gardé à 1130 mètres d’altitude. Je verrai si je m’arrête là ou passe le sommet aujourd’hui.
Arrivé au refuge, je vais de surprise en surprise. Il est ouvert, en bon état. J’avais traversé un ruisseau juste avant. Je découvre un robinet. Je n’hésite pas. Je m’installe, me lave. Puis je continue mon exploration et derrière le refuge, il y a de vrais toilettes avec eau et lavabo. Bref, le grand luxe. C’est même mieux que de dormir dans une chapelle.

10 mai : Refuge Agiou Georgiou – Makrinitsa

L’ambiance est fraîche et humide au départ. Il a plu cette nuit. J’étais bien installé à l’abri de mon refuge de luxe. Avec cette brume et la belle hêtraie que je traverse, l’ambiance est un peu mystérieuse. Je tomberais sur le mariage de Pélée avec Thétis, je ne serai pas surpris. Oh Zeus ! Qu’est ce que tu fais là ?
C’est sur le mont Pélion que certains situent ce mariage et l’origine de la pomme de la discorde. En bons voisins, Zeus et les Dieux de l’Olympe sont venus assister à la cérémonie. Les muses chantent, la fête bat son plein mais un évènement vient troubler les festivités : la déesse Éris offre une pomme d’or, la pomme de la discorde à celle qui sera désignée comme étant la plus belle. Le Troyen Pâris est chargé du jugement. Il choisit Aphrodite en échange de la promesse d’avoir comme femme, Hélène. Pâris enlève sa promise, épouse du roi de Sparte. La guerre de Troie aura bien lieu. C’est donc à partir d’une joyeuse cérémonie de mariage au sommet du mont Pélion, en présence des Dieux de l’Olympe, des muses que tout a dégénéré : la pomme de la discorde, le jugement de Pâris, l’enlèvement d’Hélène, la guerre de Troie.
Le Pélion est une terre de mythologie. Les centaures étaient originaires d’ici avant d’en être chassé. Achille, fils de Pélée et Thétis, a été éduqué par un centaure. C’est aussi la patrie de Jason parti de Volos à la recherche de la toison d’or. J’avais retrouvé sa trace dans la Svanétie géorgienne.
Je redescends par les pistes de la station de ski. Quelle est sa pérennité avec une altitude entre 1150 et 1450 mètres ? Je n’ai même pas vu de canons à neige. Hier, j’étais au bord de la mer dans un paysage méditerranéen. Aujourd’hui, changement d’environnement. Il reste une langue de neige, c’est verdoyant, il y a des torrents.

Sentier dans la hêtraie et dans la brume

Je continue jusqu’à Makrinitsa. Le village est très touristique, juste au-dessus de Volos, la septième ville grecque par sa population. Il est encore tôt mais en regardant les prochaines étapes, il ne faut pas que j’aille trop vite. J’ai mon diamonitrion, le permis pour rentrer au mont Athos le 23 mai. Cette date était aussi calée pour ne pas être trop tôt dans les montagnes bulgares. Donc, j’ai de la marge. Je devrais même avoir une semaine de battement après le Pélion avant le mont Athos. Je ferai certainement le détour par les Météores avant de passer par Thessalonique.

11 mai : Makrinitsa – Monastère de la Transfiguration

En 2023, la tempête Daniel a fait des dégâts dans le Pélion. Les torrents ont emporté des pistes. C’est le cas sur celles que j’emprunte aujourd’hui. Du joli pont de pierre de Karyas, il ne reste qu’une arche, qui semble fragile dans ce paysage dévasté. À pied, il faut même faire attention à certains endroits. En 4*4, il n’est plus possible de passer. L’étape était sauvage. Elle l’est encore plus dans ces conditions. Je passe la journée dans la montagne, autour de 1000 mètres d’altitude. Je marche dans des bois. C’est silencieux. Je ne vois pas d’animaux. Il n’y a aucune habitation. Avant le monastère de Sourvias, le sentier est bien balisé mais il ne doit pas y avoir grand monde qui l’emprunte. La végétation reprend ses droits. Quant au monastère, il est en travaux. Il n’y a personne.
Je poursuis vers un autre monastère, celui de la Transfiguration. Il est tout aussi isolé, accessible par des sentiers. Un porte charge permet d’acheminer des matériaux depuis l’autre versant du vallon. Trois moines y vivent. Aujourd’hui, il n’y en a qu’un seul. Il est là depuis 20 ans et il a 55 ans. Il me dit apprécier le calme ici et sa vie consacrée à Dieu.
Il est possible de dormir ici. C’est rustique. Il n’y a pas d’électricité. Les principales ressources du monastère sont l’exploitation forestière sur les terres du domaine.

Monastère de la Transfiguration

Je visite l’église qui date du XVIè et je me couche très tôt. Ce soir, je suis dans une ambiance très monacale.

12 mai : Monastère de la Transfiguration – Keramidi

J’arrive trempé à Veneto, le premier village après le monastère. Il a plu cette nuit et avec le sentier envahi par la végétation humide, je ne reste pas sec longtemps. Mon espoir est que le kafenio de ce petit village isolé existe et soit ouvert. Hélas, ce n’est pas le cas. Mais Theodoro, un habitant m’en propose un. Je ne fais pas de manières et accepte tout de suite. Comme beaucoup de gens d’ici, il ne vient à Veneto qu’à la belle saison. En hiver, il n’y a pratiquement personne. Après cette pause appréciée, je repars sur un beau sentier sous un couvert végétal. Mais, je déchante progressivement. La végétation commence à prendre le dessus. Je me bats avec les ronces avant de renoncer. La suite semble de plus en plus ardue et le sentier est long jusqu’au prochain village. Hier, en altitude, les sous-bois autorisaient les digressions par rapport au chemin officiel. Aujourd’hui, je suis à nouveau dans une végétation méditerranéenne, une sorte de maquis et si le chemin n’est pas ouvert, il est impossible de passer. Demi-tour, et me voilà sur la route. Je n’aime pas cela mais c’est toujours mieux qu’un roncier.
Il me reste le sentier O2, un chemin de longue distance. J’hésite à quitter la route mais je tente le coup. Il est assez inégal avec de belles parties et d’autres plus difficiles. Je finis quand même par arriver au village de Keramidi. C’était mon objectif aujourd’hui.

Keramidi

Je pensais avoir une étape tranquille. J’arrive fatigué. Début trempé, ensuite ronciers puis bitume et enfin sentier mal débroussaillé, la journée n’est pas extraordinaire.

13 mai : Keramidi – Kato Sotiritsa

Je patiente sous l’auvent de l’église de Keramidi. J’ai bien fait de m’installer là pour la nuit. Une pluie dense, drue s’est mise à tomber aux petites heures du matin. À 7h30, le bar ouvre. Le chauffage est allumé, mi-mai en Grèce, juste au-dessus de la côte. Je peux patienter confortablement avec le métrio du matin. À la faveur d’une accalmie, je décide de partir. La patronne doit avoir pitié de moi, elle refuse que je lui paye le café.
Avec ce temps, le choix que j’ai fait pour l’étape est une bonne option. Le sentier O2 continue vers le nord et je vais le retrouver plus tard. Mais quand j’ai préparé mon itinéraire, je n’ai pas trouvé assez d’informations fiables. Il passe par la montagne et dans la forêt. Avec l’expérience de la veille et ce temps, j’ai encore moins envie de faire des explorations. L’itinéraire prévu passe par la côte où il y a une piste. En fait de piste, les Grecs sont presque en train de construire une autoroute tant les travaux en cours rognent les flancs de la montagne. On peut se demander la pertinence de tels travaux. La région est presque déserte. En plus, là où les travaux sont terminés, il y a déjà des débuts d’éboulements.
Marcher sur cette vaste piste, goudronnée par endroits, n’est pas très agréable. Avec les violentes averses de ce matin, cela me va. Je ne m’imagine pas batailler dans la forêt. Moindre mal, il n’y a pas de circulation. La route est fermée.

Retour sur la côte égéenne

Je termine le long de la longue plage d’Agiokampos. Pratiquement tout est encore fermé. Avec le ciel gris, c’est un peu sinistre. À Kato Sotiritsa, je finis par trouver un logement. Après deux nuits rustiques et humides, j’apprécie le confort. Là aussi, le chauffage est allumé. Journée de la mi-mai sur la côte grecque.

14 mai : Kato Sotiritsa – Mont Ossa

Après les deux dernières journées en demi-teinte, je retrouve un environnement et des sentiers propices à la marche. En plus, même s’il fait plutôt froid et avec de rares éclaircies, il ne pleut pas.
Je quitte à nouveau le rivage de la mer Égée. J’attaque par un beau chemin dans un vallon verdoyant, ombragé. Je monte le long d’un torrent. La végétation est luxuriante. Après le village de Melivia, je continue à prendre de la hauteur. Mon objectif est le sommet du mont Ossa à 1978 mètres d’altitude. Je ne sais pas si je vais y parvenir. De Kato Sotiritsa, cela fait une étape de 26 kilomètres mais surtout de 2300 mètres de dénivelés. J’y vais en prenant mon temps.
Quelques gouttes tombent mais une chapelle du prophète Élias est là pour me permettre de faire une pause à l’abri. Je repars dans un environnement de plus en plus montagne. Le sentier a été balisé pour un trail, le marathon de Kissavos. Impossible de se tromper : il y a des marques rouges partout.

Mont Ossa 1978m

En fin d’après-midi, il me reste les 550 mètres de dénivelés droits vers le sommet. Avec l’altitude, je ne souffre pas de la chaleur. Je peux monter à un rythme régulier et sans pause. Il y a bien sûr une chapelle du prophète Élias au sommet. Elle est presque enterrée, humide, rustique mais j’y serai à l’abri du vent. Il ne va pas faire chaud cette nuit. Il est prévu 2°C demain matin. Je vais me blottir dans mon sac de couchage.

15 mai : Mont Ossa – Itea

Au sommet du mont Ossa, j’espérais avoir le coucher, le lever du soleil et une vue du mont Olympe. J’ai eu les trois même si les nuages ont atténué les perspectives. Pour le mont Olympe, les pentes enneigées ont confirmé qu’il était bien trop tôt dans la saison pour s’y lancer. Ce sera, je l’espère, le dessert mais d’ici-là, il me reste une boucle de 1400 kilomètres via le Mont Athos, la Macédoine grecque, la Bulgarie, la Macédoine du Nord avant de revenir vers le sud, la Grèce et l’Olympe.

Le mont Olympe 2918m

Dans la descente, je croise mes deux premiers randonneurs grecs. Ils font l’aller retour jusqu’au sommet depuis le refuge (qui n’est ouvert que le weekend). Des 1978 mètres d’altitude du mont Ossa, l’étape doit m’amener à 10 mètres. Je vais avoir du dénivelé négatif dans les jambes : 2700 mètres de descente au total (il y a plusieurs remontées en cours d’étape). Autant, j’ai l’impression que les montées sont bienfaitrices, autant les descentes sont traumatisantes. Hier, je n’avais pas de douleurs. Aujourd’hui, je termine dans la vallée de Tempé sur les rotules et encore, les rotules doivent être bien en vrac.
La vallée de Tempé est une fracture profonde entre au nord l’Olympe et dans la continuité vers le sud le mont Ossa et le Pélion. C’est l’axe de passage entre Athènes et Thessalonique avec autoroute et voie ferrée. Pour les Grecs, c’est le nom de la plus grande catastrophe ferroviaire. Le 28 février 2023, deux trains qui roulaient en sens contraire se sont percutés frontalement faisant 57 morts et 66 blessés. Les deux trains ont roulé pendant 19 minutes sur la même voie. Manque d’investissement, privatisation (la ligne est exploitée par une filiale des chemins de fer italiens), panne de signalisation, système d’alarme défaillant, matériel vétuste, erreurs humaines, enquête judiciaire bâclée… cette tragédie a révolté les Grecs. Deux ans après, la colère n’est pas retombée. Devant le parlement à Athènes, un mémorial improvisé était toujours en place lors de ma visite. Le 28 février 2025 était une journée de grève générale pour commémorer la tragédie et demander que justice soit faite. Plus de 300000 Grecs sont descendus dans la rue (ramené à la population, cela donnerait 2 millions de manifestants en France).
À Itea, un Albanais, travailleur immigré en Grèce, me propose de m’amener à Larissa. Cela m’évite d’attendre presque deux heures le bus. Dans mon état, j’apprécie. Je pense passer une journée complète ici pour me reposer avant de faire le crochet vers les Météores. J’ai maintenant une semaine de tourisme en espérant que cela me fasse du bien.

16 au 21 mai : Larissa – Météores – Thessalonique

La semaine de vacances se termine et vendredi, je reprends le boulot. La première journée à Larissa, pluvieuse m’a permis de me reposer. J’ai poursuivi dans les Météores, un site exceptionnel, un de ces endroits uniques au monde. Certes, c’est très touristique mais cela ne m’a pas trop dérangé et j’ai pu apprécier la beauté du lieu. Sorti du trajet entre les parkings et les monastères, j’ai marché sur des sentiers tranquilles, presque seul et avec des vues spectaculaires sur les pitons de grès.
Thessalonique était ensuite une étape importante pour moi. La ville ne fait pas partie des principaux circuits touristiques comme sa rivale Athènes mais son histoire est riche, intéressante et tragique aussi.
Fondée en l’honneur de la demi-sœur d’Alexandre le Grand, Thessaloniké, c’est la porte et le port des Balkans sur la mer Égée et avec un million d’habitants dans son agglomération, la deuxième ville grecque.
À Thessalonique, je rentre dans une autre Grèce avec son histoire complexe. Cette région ne s’est libérée de la domination ottomane qu’en 1913. Il y a à peine plus d’un siècle, 79 années après l’indépendance grecque. D’un point de vue religieux, elle dépend toujours du patriarcat de Constantinople et non de celui d’Athènes.
Ce siècle a été plus que tourmenté pour Thessalonique. Ville grecque aujourd’hui, elle était historiquement cosmopolite. En 1913, la communauté juive est majoritaire avec 40% de la population. Il y a 30% de Turcs, 4% de Bulgares. Les Grecs ne représentent qu’un quart de la population. Symbole de cette mixité, les personnalités les plus célèbres originaires de Thessalonique sont slaves et turque. La ville a donné naissance à Cyrille et Méthode, les évêques évangélisateurs des Slaves et créateurs du premier alphabet adapté à leur langue (qui évoluera ensuite pour devenir l’alphabet cyrillique utilisé de la Russie à la Serbie en passant par la Bulgarie). C’est aussi la ville d’origine de Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne.
Mais Thessalonique a connu au cours de la première moitié du siècle dernier une transformation radicale de sa démographie. En 1923, les Turcs quittent la ville remplacés par les Grecs chassés d’Asie Mineure. Les Juifs ont été exterminés lors de la seconde guerre mondiale. Il ne reste presque rien de l’ancienne « Jérusalem des Balkans ». La ville autrefois multiculturelle est aujourd’hui presque à 100% grecque. Les églises qui avaient été transformées en mosquées sous l’Empire Ottoman sont redevenues chrétiennes, leurs minarets détruits. Ici et là, subsistent des anciens bains turcs, un bazar, une mosquée (en travaux depuis 2006). La petite communauté juive dispose de deux synagogues. Un musée (et prochainement un nouveau sur l’holocauste) retrace l’histoire du judaïsme en Macédoine.
La ville ne se résume pas à ce bouleversement du XXème siècle. Elle a été une ville romaine importante sur la Via Egnatia, un des premiers foyers chrétiens en Europe avec la prédication de saint Paul. Ses monuments paléochrétiens et byzantins sont classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. Son sous-sol fait le bonheur des archéologues, pas celui des constructeurs. Le chantier du métro inauguré il y a 5 mois, a duré 21 ans.

Thessalonique : la ville haute, la Rotonde (fin IIIè siècle), la ville basse, le golfe Thermaïque et l’Olympe

Avec 3 journées à Thessalonique, je peux profiter tranquillement de la ville. Le site est superbe, la ville haute avec ses ruelles tranquilles, la mer, le port et en face, de l’autre côté du golfe Thermaïque, l’Olympe qui captive le regard. Même si son passé juif et turc se perçoit peu, la ville regorge de petits trésors notamment de la période romaine puis byzantine. Il y a de superbes mosaïques comme celle de la toute petite église Osios David. Elle date de la fin du Vè siècle avant donc la période iconoclaste. Son musée archéologique est aussi très riche.
La Thessalonique contemporaine a un côté anarchiste (comme à Athènes d’ailleurs) avec de nombreux tags, des inscriptions « Antifa » ou appelant à aider les réfugiés, des looks rebelles de nombreux jeunes. Je ne sais pas si ces mouvements sont plus prégnants qu’en France mais ils sont ici plus visibles.
Comme en 2018, le coût de la vie me surprend. Le café grec est assez régulièrement à 3€, le demi de bière autour de 3€, la pinte à 6€, le repas au restaurant rarement en-dessous de 20€. L’électricité est plus chère en Grèce qu’en France. Je me demande comment les Grecs font. Le salaire minimum est de 850€ et la moitié des salariés serait à ce niveau de revenus. En Europe, en parité de pouvoir d’achat, les Grecs sont en queue de peloton avec un revenu 34% inférieur aux Français et la moitié de celui des pays les plus riches. Seuls les Bulgares sont en dessous. Et pourtant, il y a du monde dans les restaurants, les bars. Le mode de vie est assez proche de celui de l’Espagne avec une coupure en milieu d’après-midi puis la ville s’anime le soir. Les restaurants se remplissent vers 21 heures.

Je n’ai pas fait de pause musicale depuis un moment. Pour celle-ci, j’ai pensé à la chanson de Gaston Ouvrard :
«J’ai les genoux qui sont mous
J’ai l’fémur qu’est trop dur
J’ai les cuisses qui s’raidissent
Les guiboles qui flageolent
J’ai les chevilles qui s’tortillent
Les rotules qui ondulent
Les tibias raplapla
».
En effet, les douleurs se déplacent, disparaissent, passent d’un côté à l’autre. J’ai encore un peu de temps avant de me trouver dans une partie plus difficile où je devrais être en bonnes conditions. Je croise les doigts. Pour la pause musicale, je vais rester dans le contexte. Il y a de nombreuses chansons grecques sur Thessalonique comme celle des années 50 de Stélios Kazantzídis «Ma Thessalonique», de Dimítris Mitropános dans les années 90 «Je te cherche à Thessalonique» ou plus récente de Konstantinos Argiros. Mais, j’ai choisi «El incendio de Salonica». Elle est en ladino, la langue très proche de l’espagnol parlée par les Juifs expulsés d’Espagne en 1492. Ce sont ces Séfarades espagnols qui sont à l’origine de la communauté juive de Thessalonique. La chanson a été écrite après le grave incendie qui a détruit le centre historique en 1917.

22 mai : Ouranopolis

Demain matin, j’irai au bureau des pèlerins retirer mon diamonitrion, le permis d’entrée  pour le  Mont Athos puis je prendrai le bateau pour ce territoire très particulier. C’est une presqu’île mais l’accès terrestre est fermé. Quand j’étais à Eubée, j’avais écrit que j’étais dans une île, presque presqu’île. Le mont Athos est une presqu’île qui a même été une île. En 480 av.J.C., Xerxès Ier avait fait creuser un canal sur l’isthme afin de permettre à la flotte perse d’éviter le contournement du Mont Athos exposé aux tempêtes.
Mais ce qui fait la spécificité du territoire, c’est son caractère sacré et son statut. Le Mont Athos, c’est la Montagne Sainte en grec (Άγιο Όρος). Selon la tradition, la Vierge Marie accompagnée de l’apôtre saint Jean a accosté ici. Séduite par la beauté des lieux, elle choisit d’y finir sa vie. Progressivement des ermites puis des moines se sont installés sur les pentes de cette montagne et ils ont constitué une communauté. Le mont Athos bénéficie d’un statut d’autonomie reconnu depuis l’époque byzantine et aujourd’hui par la constitution de la république grecque. Le territoire est géré par les représentants des différentes communautés monastiques. Il dépend de la juridiction canonique du patriarcat de Constantinople et sous le protectorat politique de la république grecque.
Au milieu du XIè siècle, un chrysobulle de l’empereur byzantin Constantin Monomaque édicte la règle, toujours en vigueur de nos jours interdisant l’accès au mont Athos aux femmes. Cela ne va pas sans poser des problèmes au sein de l’Union Européenne où une charte garantit l’égalité des droits entre les hommes et les femmes.
Mais ces dernières ne sont pas les seules concernées par cet interdit. Il s’étend aussi à tout le règne animal. Donc ici adieu vache, poule et truie. Je ne sais pas comment cette épineuse question est réglée pour la faune sauvage. Toutefois, pour les animaux domestiques, certaines femelles bénéficieraient de passe-droits. Les poules pour les œufs ou les chattes pour la lutte contre les nuisibles seraient autorisées d’accès à la Sainte Montagne.
Pour assurer cette protection, un mur de 9 kilomètres est érigé sur l’isthme. Il faut donc prendre le bateau pour rentrer dans le territoire du mont Athos. Le diamonitrion est obligatoire. Il permet de rester 3 nuits/4 jours (que l’on peut prolonger sur place). Il y a trois mois, j’ai fait la demande du permis en précisant la date d’entrée. Dix autorisations par jour sont accordées aux non-orthodoxes et cent pour les orthodoxes. Une fois sur place, l’hébergement est assuré gracieusement dans les monastères. Il y en a 20 répartis sur le territoire ainsi que de nombreux ermitages (skite). J’ai prévu de faire un tour de la presqu’île avec éventuellement la montée au sommet du mont Athos qui culmine à 2033 mètres d’altitude. Son histoire, son statut, la richesse de ses monastères font que cette marche sera particulière. Le mont Athos est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO à la fois pour sa dimension historique et pour son environnement naturel.

Ouranopolis

Avant de rentrer dans un territoire où le code vestimentaire et les règles sont plus strictes, je profite de la fin d’après-midi à Ouranopolis pour me baigner. L’eau est délicieusement bonne. Demain, je pérégrine.

23 mai : Dafni – Monastère saint Denis

Il y a du monde ce matin au bureau des pèlerins d’Ouranopolis. Cent orthodoxes, dix non-orthodoxes plus sûrement les personnes qui doivent aller pour le travail au mont Athos, des moines…Les Slaves sont nombreux dans la queue. Je discute un peu avec un Bulgare. Parmi les 20 monastères, il y en a un russe, un bulgare et un serbe.
Je finis par obtenir mon diamonitrion. Après le contrôle de l’identité et de mon permis, je peux embarquer pour Dafni sur le territoire du Mont Athos. La première partie sur une piste poussièreuse jusqu’au monastère de Simonopétra n’est pas particulièrement agréable. Le monastère lui est impressionnant, bâti sur un rocher surplombant la mer. Il n’y a que 2000 moines environ sur l’ensemble du territoire, mais les monastères sont immenses. J’y suis à l’heure de la messe. J’essaie de ne pas commettre d’impair mais je ne connais pas tous les codes. Après l’office, un repas est servi. Nous mangeons en silence dans le réfectoire pendant la lecture de textes sacrés. L’atmosphère est très religieuse. Ici, le « καλημέρα » (Kaliméra, bonjour) est presque incongru. Le
– Χριστός ανέστη (Christos anesti – Le Christ est ressuscité)
est plus adapté, en répondant bien sûr
– Αληθώς ανέστη (Αlithos anesti – C’est vrai, il est ressuscité)
La suite du chemin est plus agréable sur un sentier un peu casse jambes avec une succession de montées et de descentes. Je croise quelques Roumains. Plus loin, il y a une skite, un ermitage dépendant de la Roumanie.

Simonopétra et le mont Athos

Après être passé par Saint Grégoire, je termine l’étape au monastère Saint Denis. Il faut au préalable « réserver » sa place, ce que j’ai fait, il y a une quinzaine de jours. C’est assez confortable avec eau chaude, électricité. Je suis dans une chambre avec Mark et Andy, deux Britanniques. Cela me change de mes soirées solitaires. C’est la septième fois que Mark vient au Mont Athos et il peut m’expliquer certains fonctionnements des monastères.
À 17 heures, c’est l’office du soir. C’est à la fois formel et informel. Les moines, silhouettes noires dans la pénombre de l’église vont et viennent. Le dîner est vite expédié, toujours en silence pendant la lecture. Un moine se charge de faire taire les bavards. C’était une soupe de lentilles à Simonopétra, c’est une soupe de boulgour ici. Du pain, des olives, des nèfles et à 18h10, tout est terminé.

24 mai : Monastère saint Denis – Chapelle Panayia et refuge

À trois heures du matin les coups sur le simandre sont le signal du premier office de la journée. Le simandre est une pièce de bois que l’on frappe. Il remplace les cloches qui étaient interdites sous la domination ottomane. Visiblement, cela ne trouble pas le sommeil des nombreux pèlerins présents hier soir au monastère saint Denis. L’aile où nous dormons reste silencieuse. Le second office est à 7 heures et le petit déjeuner à 9 heures. C’est trop tard pour moi. La journée s’annonce longue avec l’ascension du mont Athos.
Je passe le monastère Saint Paul au pied de sommet avant de poursuivre vers la pointe de la péninsule. C’est une partie plus sauvage. Il n’y a plus de monastères mais des skites (ermitages) quoique certaines, comme celle de Sainte Anne, sont par la taille proches des monastères. Il y avait certains véritables ermites qui vivaient dans des cellules à flanc de falaise uniquement accessible par des cordes et des échelles. Je ne sais pas si cela existe encore.

Le mont Athos 2033m

Après la skite Sainte Anne, le sentier offre peu de répit avec une montée constante. Il y a beaucoup de pèlerins sur ce chemin. Le sommet est un objectif populaire. Je vois toujours de nombreux Bulgares. Je fais la montée en partie avec un trio grec. Au sommet, à 2033 mètres d’altitude, je domine toute la péninsule mais le ciel un peu voilé empêche de voir très loin. J’ai 2110 mètres de dénivelés dans les jambes. J’avais envisagé d’y dormir mais j’ai préféré monter léger. J’ai laissé le gros de mes affaires à la chapelle et refuge Panayia à 1500 mètres d’altitude.
Comme, je n’ai pas organisé d’hébergement pour ce soir, je préfère dormir ici en toute légalité (le bivouac est interdit et j’ai laissé ma tente à Ouranopolis). Il y a du monde. Le refuge est complet mais j’avais de toutes façons prévu de dormir dehors. J’ai lu qu’il y avait des punaises de lit. Je dormirai plus tranquille que dans un dortoir bondé.

25 mai : Chapelle Panayia et refuge – Monastère de Karakallou

La nuit n’a pas été si tranquille. Un groupe de Bulgares s’est installé également dehors, tard, sans être particulièrement silencieux. Et à 3 heures du matin, ils se sont réveillés et à nouveau, les préparatifs ont été bruyants. Quelques gouttes sont tombées ensuite et je me suis réfugié dans le réfectoire avec l’animation du dortoir à côté. À 6 heures du matin, j’étais prêt à partir. Ce n’était pas plus mal, l’étape du jour est assez longue.
Après les nombreux marcheurs des derniers jours, je marche sur un sentier sauvage, sur la pointe de la presqu’île. Je ne croise qu’une seule personne pendant plus de deux heures avant d’arriver au monastère de la Grande Laure. C’est le plus ancien du Mont Athos et dans la hiérarchie des monastères, il occupe le premier rang. Sa bibliothèque est particulièrement riche en manuscrits anciens. C’est une véritable petite ville fortifiée. J’y suis juste après le début du repas qui suit l’office du matin. Tant pis pour le café !

Monastère de la Grande Laure

À partir de la Grande Laure, il y a une vaste piste avec un peu de passage et de la poussière. Peu de personnes marchent sur cette partie pas très agréable avec de temps en temps de belles vues sur la côte. J’en profite pour faire une pause sur une plage mais c’est interdit de se baigner sur le territoire du Mont Athos et de toutes façons, il fait frais et il y a du vent.
Après 10 kilomètres sur cette piste ennuyeuse, j’en prends une autre plus agréable pour aller au monastère de Karakallou où j’ai prévu de dormir. Je commence à m’habituer. Quelques « Le Christ est ressuscité » et il faut trouver l’archontaris, le moine hospitalier. Un verre d’eau, de tsipouro, l’eau de vie grecque et des loukoums sont servis en guise d’accueil. La chambre ici est plus moderne et confortable qu’au monastère Saint Denis. Il y a 3 lits mais je serai seul. Karakallou est aussi plus petit et semble moins populaire. Il y a moins de monde et à priori, je suis le seul non-orthodoxe.
L’office du soir est à 17 heures avec le repas en suivant. Cela me laisse peu de temps pour un peu de repos. À la fin de la messe, les moines sortent en premier direction le réfectoire. Une bénédiction debout, et le repas est lancé. Dès que la cloche va tinter, il faudra se lever. En gros, en 15 minutes, le dîner est terminé. Mais, les quantités ne sont pas phénomènales et comme tu manges en silence sans discuter avec tes voisins, cela laisse le temps de finir avant la cloche. Une nouvelle prière debout avec profusion de « Le Christ est ressuscité » puis les moines sortent suivis des pèlerins. Tout cela toujours en silence. Il est 18h15, la journée est terminée. Ce n’est pas l’ambiance d’une auberge sur le chemin de Compostelle.
Demain matin, l’office commence à 3h30 et dure jusqu’à 7h30 avec le petit déjeuner à suivre.

26 mai : Monastère de Karakallou – Monastère du Pantocrator

En milieu de matinée, je passe par Karyes, la « capitale » du Mont Athos. J’obtiens facilement et rapidement la prolongation de mon permis. J’ai deux nuits supplémentaires pour terminer mon tour du Mont Athos. Après l’austérité des monastères, Karyes est presque un îlot de confort et de bien-être. Il y a une épicerie avec un vaste choix, une boulangerie, un bar, un restaurant. C’est presque une localité normale mais sans femmes, sans enfants qui jouent, sans école, pratiquement sans animaux domestiques (j’ai vu un chien, quelques chats). Outre les 20 monastères cénobites (toute la vie y est organisée en communauté), il y a des villages monastiques idiorythmiques. Les moines ont leurs propres biens et ne se réunissent que pour la partie liturgique. À Karyes, des moines font leurs courses, consomment au bar.

Karyes : la « capitale » du mont Athos

Je profite moi aussi de ces opportunités pour prendre tranquillement un petit café et faire le plein de calories pour compléter les maigres repas des monastères. J’ai encore deux soirées « austères ».
Je suis maintenant sur la côte est. Le monastère de Stavronikita est très photogénique, en bord de mer avec le mont Athos en toile de fond. Je poursuis jusqu’au suivant, le monastère de Pantocrator où je vais passer la nuit. Je suis là aussi en bord de mer. Il y a une belle plage en-dessous que je peux contempler à loisir. Pour le logement, c’est un peu plus décevant avec un dortoir de 15 lits et côté animation, je maîtrise le programme : l’office, le dîner vite expédié et au dodo.

27 mai : Monastère du Pantocrator – Monastère de Zographou

Naturellement, la presqu’île du mont Athos est un endroit remarquable avec cette montagne de 2000 mètres d’altitude au milieu de la mer, beaucoup d’espaces sauvages, boisés et des bords de mer vierges de toutes constructions. C’est rare en Méditerranée ! Déjà à l’époque romaine, l’empereur Marc Aurèle est impressionné « L’Athos? Une motte de terre dans l’univers! » Hier soir, j’ai pu profiter du spectacle avec le soleil déclinant sur le Mont Athos avec en premier plan le joli monastère de Stavronikita.

Le mont Athos et les monastères du Pantocrator et de Stavronikita au premier plan

Aujourd’hui, j’ai marché sur des sentiers ombragés avec sur la première partie des vues sur la côte Est de la péninsule. La journée a été aussi dense en monastères. J’ai commencé par celui de Vatopedi où je suis arrivé durant l’office du matin. J’ai un moment patienté en espérant profiter du petit déjeuner à suivre mais l’office s’éternisant, j’ai poursuivi mon chemin.
Le monastère suivant, celui d’Esphigmenou est particulier. Si le Mont Athos n’est pas un territoire particulièrement progressiste, celui-ci est encore plus traditionaliste. Il est entré en rébellion contre le patriarche orthodoxe étant fermement opposé à tout rapprochement avec le Vatican. Le slogan des moines est clair : «L’orthodoxie ou la mort». L’été dernier, une centaine de policiers grecs (malgré son autonomie, le maintien de l’ordre reste une prérogative de l’état sur le mont Athos) est intervenue pour déloger les moines. C’est le seul monastère où j’ai trouvé porte close. Un pèlerin est rentré une fois son passeport vérifié.
J’ai poursuivi en terre étrangère avec d’abord le monastère serbe de Hilandar. Certains pèlerins que j’ai croisés avant d’y arriver avec leurs têtes rasées, les tatouages et les tee-shirts noirs avaient vraiment des airs d’ultranationalistes. Sûrement assez proche des fidèles de Ratko Mladić dont j’avais eu un aperçu à Kalinovic dans la Bosnie serbe.
Autrement plus sympathiques, les deux Bulgares croisés plus loin : un père et un fils en tenue traditionnelle. Je termine en effet ma journée en Bulgarie au monastère de Zographou. Ici, tous les moines et les pèlerins sont Bulgares. Le « Dober den » (bonjour) a remplacé « Le Christ est ressuscité ». Je trouve cela plus facile comme salutation.
Pour le reste, il n’y a pas trop de différence avec les monastères grecs. L’office du soir pendant une heure puis le repas frugal en silence avec un moine qui rappelle à l’ordre les personnes indisciplinées. Il n’y a que hier soir, au monastère du Pantocrator où le dîner était beaucoup moins formel. Les moines et pèlerins mélangés ont rejoint le réfectoire. Il n’y avait pas de lecture de textes et le silence n’était pas imposé. Ce n’était quand même pas une ambiance 3ème mi-temps de rugby !

28 mai : Monastère de Zographou – Monastère Saint-Panteleimon

J’attends le bateau pour embarquer vers Ouranopolis depuis le monastère russe de Saint-Panteleimon. Il est immense avec des éléments architecturaux typiques comme les clochers à bulbes. Vladimir Poutine y est venu à deux reprises en 2005 et en 2016. Aux mains de la très orthodoxe et traditionaliste église russe, cela ne doit pas être un lieu d’ouverture. Le gouvernement grec y soupçonne des affaires de blanchiment d’argent.

Monastère russe de Saint-Panteleimon

Je quitte donc le territoire du Mont Athos. Des Bulgares avaient prévu de rester 4 nuits au monastère de Zographou. C’est à dire, 4 ou 5 journées successives avec office du matin et petit-déjeuner (frugal) à 8 heures puis attendre l’office de 17 heures et le dîner (frugal) à suivre. Le Grec à côté de moi à l’embarquement vers Ouranopolis me dit qu’il termine son dix-huitième séjour sur le mont Athos. Mark, le Britannique rencontré le premier soir en était à son septième voyage.
J’ai terminé mon tour du mont Athos, 120 kilomètres à pied, 6 jours de marche avec 4 nuits dans des monastères. Je suis passé par 18 des 20 monastères. J’ai fait l’ascension du sommet à 2033 mètres d’altitude. Je connais maintenant un peu cet étrange territoire et je ne pense pas que j’y reviendrai.
C’est une expérience culturelle enrichissante. C’est aussi la première fois depuis mon départ que je rencontre autant de personnes et notamment de tout le monde orthodoxe : Grecs bien-sûr, Bulgares, Roumains, Ukrainiens, Serbes… Mais un séjour au mont Athos est un peu particulier. En tant que non-orthodoxe, j’ai parfois eu le sentiment d’être mis à l’écart, que l’accueil était contraint : c’est vraiment parce qu’ils étaient généreux qu’ils acceptaient un membre d’une autre religion. Personnellement, tout cet étalage de piété, de dévotion me gêne. Et puis, sur le territoire du mont Athos, la vie est austère avec de nombreuses contraintes. En revenant à Ouranopolis, j’ai l’impression de retrouver ma liberté : je peux à nouveau marcher en short, manger de la viande, boire une bière, me baigner, faire une pause dans un bar, dîner avec de la musique, voir des gens qui rient, s’amusent, discutent (sans se faire rabrouer)…
Mon objectif maintenant est de traverser la péninsule de Chalcidique avant de véritablement rentrer dans les terres. Sur une carte, la Chalcidique a une forme particulière avec ses trois étroites péninsules dont celles du mont Athos qui se prolongent en parallèle, tout en longueur vers le sud. La région est réputée pour ses vastes forêts et je vais avoir trois journées très souvent dans les bois et certainement très solitaires.

29 mai : Ouranopolis – Bivouac dans la forêt

Je quitte Ouranopolis. Vers où ? Je ne sais pas. Le corps et la tête décideront. Je me fixe des courts objectifs. Le premier est de faire les 72 kilomètres en Chalcidique et rejoindre l’axe Thessalonique – Istanbul. C’est une première possibilité de sortie. J’en ai ensuite d’autres un peu plus loin. Puis je vais me rapprocher de la frontière bulgare. Je ne pourrai pas continuer dans cette partie de haute montagne, sauvage si les problèmes persistent.
La première journée de cette nouvelle partie n’est pas facile à gérer. J’ai plus de 30 kilomètres où à priori, je ne vais rien trouver et notamment pas d’eau. Je fais le plein à Xiropotamo, profite de la plage et de la mer. J’ai 3 litres, 3 kilogrammes de plus à porter. Le village de Neochori est à 33 kilomètres. En d’autres temps, les 47 kilomètres et 1920 mètres de dénivelés depuis Ouranopolis auraient constitué un petit défi. Là, je ne me mets aucune pression de la sorte. Une fois remonté sur les hauteurs et quitté une route, je marche sur une vaste piste coupe-feu. C’est un peu monotone. Heureusement, il ne fait pas trop chaud. À 17 heures, j’ai marché 34 kilomètres. Il m’en reste 13 jusqu’à Neochori. Je suis sur une partie plus agréable, dans des bois de chênes et châtaigniers. Un forestier m’a donné 1,5 litre d’eau. J’en ai à nouveau trois au total. C’est suffisant pour ma soirée et mon petit-déjeuner. Je trouve un endroit acceptable en bord de piste. Je plante ma tente. J’ai le temps de me reposer. Pas de défi cette année.

Bivouac dans les bois

30 mai : Bivouac dans la forêt – Stavros

Après ma nuit tranquille dans les bois, je poursuis dans les belles forêts de Chalcidique. Mon itinéraire passe à côté de la mine d’or et de cuivre de Skouriès. J’avais des craintes pour le passage mais en traversant à travers bois, j’évite le secteur clôturé. L’activité minière est ancienne dans la péninsule de Chalcidique. L’extraction d’or dans la région aurait permis à la Macédoine antique de se développer et de s’enrichir. Ces ressources suscitent à nouveau des convoitises. Certains parlent de gisements qui pourraient propulser le pays au rang des premiers producteurs d’or au monde et la mine de Skouriès est au cœur de ce développement minier. Scandales lors de l’achat des terrains, pollution de l’eau, destruction de la forêt, le projet a suscité une très forte opposition mais entre la protection de l’environnement et les enjeux financiers, l’état grec a choisi. Dans quelques mois, l’extraction d’or et de cuivre va débuter. Localement, les populations sont divisées entre les impacts environnementaux d’un côté et les 1300 emplois de l’autre.
Je suis agréablement surpris par les sentiers. Après Neochori, ils sont bien entretenus, bien balisés, agréables dans ces belles forêts.

Dans les forêts de Chalcidique

Je me serais bien arrêté à Varvara mais je n’ai pas trouvé de logement. Je poursuis en direction de Stavros, une station balnéaire sur la côte. Cela fait une longue étape mais entre l’absence de points d’eau et la forêt très humide après un orage, je préfère forcer un peu mais être à l’abri et au sec ce soir.
Je loge à l’hôtel Aristote. J’ai traversé ces deux derniers jours le dème (municipalité) d’Aristote. Il est né à Stagire à côté de Neochori où j’ai fait une pause. La place centrale de Thessalonique porte aussi son nom. Alexandre le Grand est l’autre grande figure macédonienne mais moins représentative de la période classique de la Grèce antique.

31 mai : Stavros – Asprovalta (dernière plage)

J’ai pris la décision hier soir même si je savais depuis quelques jours que je ne pourrai pas poursuivre vers la Bulgarie. La seule incertitude était jusqu’où exactement j’allais marcher : trois jours, une semaine ?
Ce matin, je sais. Il me reste une journée. Je me fixe comme objectif une étape normale. Je prévois de m’arrêter à proximité du site antique d’Amphipolis sur les bords du Strymon, une rivière qui prend sa source près de Sofia en Bulgarie. Le symbole me plaît.
Je marche la matinée le long de la plage d’Asprovalta. Là où mon itinéraire quitte définitivement les bords de la mer Égée et alors que je m’apprête à prendre de la hauteur sur les collines derrière la côte, le bus pour Thessalonique arrive. La mer Égée a été le fil conducteur de ma marche depuis le 5 avril. Je l’ai toujours eu à proximité. M’arrêter là où je m’en éloignais est aussi un beau symbole. Je n’hésite pas. Je laisse mon bâton, un peu caché, derrière l’arrêt et monte dans le bus. Il m’accompagnait depuis le début sur l’île d’Eubée. Le bâton restera-t-il là ? Est-ce que je reviendrai reprendre ma marche ici ?
J’ai coutume de dire qu’il faut trois semaines pour que le corps s’habitue au rythme de la marche, pour prendre véritablement du plaisir à repartir chaque matin pour une nouvelle étape. Cette année, je ne suis jamais parvenu à ce stade. Les douleurs sont passées d’un côté à l’autre, aux genoux, au mollet droit et pour terminer à la hanche gauche. Je ne pouvais pas continuer avec soit la douleur soit en permanence sous anti-inflammatoire et paracétamol. Les descentes étaient difficiles ici. Comment le seraient-elles sur les crêtes rocheuses et escarpées des montagnes bulgares ?
C’est la première fois que je traîne un problème physique. Ce n’est pas facile à gérer. Les deux Britanniques rencontrés au mont Athos m’avaient dit :
– Bienvenue dans le club des sexagénaires
Je ne perds pas espoir. Je vais voir comment la situation évolue dans les semaines à venir. Thessalonique, ce n’est pas le bout du monde. Les 1300 kilomètres qui restent de mon parcours peuvent se faire pendant toute la saison estivale mais c’est une partie difficile. Je dois l’aborder en pleine forme, celle que j’avais les années précédentes.
Mon itinéraire 2025 avait deux parties assez différentes. J’ai fait toute la première partie. Je l’avais imaginée avec des pauses touristiques, des petites étapes. C’était un enseignement de mon TransIberian Trail. Je peux dire que l’objectif est pleinement atteint. Cela m’a permis de découvrir des coins magnifiques de Grèce. J’ai globalement marché sur des bons sentiers. Cela m’a surpris. J’étais aussi finalement dans des environnements assez sauvages et paisibles et pourtant dans des régions plus touristiques qu’en 2018. Par contre, de ce fait, les contacts étaient moins authentiques que lors de cette marche. J’ai une petite frustration sur ce plan.
En 2023, lors de ma Vuelta-volta, j’avais fait plusieurs arrêts, à cause de la météo puis suite à une côte fêlée. Cela avait été bénéfique et pour le corps et pour la tête. Alors les Balkans 2025, à suivre ?

Balkans 2025 : à suivre ?

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3 – La Macédoine bulgare

Après bien des incertitudes, j’ai pris la décision de repartir. Pour éviter la canicule dans les Balkans actuellement, je redémarre en Bulgarie dans le massif du Rila avant de poursuivre en Macédoine du Nord. Je projetais d’aller dans la même journée de Toulouse jusqu’au pied des montagnes mais le sac à dos n’a pas été aussi rapide que moi.
Le 5 juillet, je suis à nouveau sur le chemin, deux bâtons en main pour ne pas user mes fragiles genoux. Jusqu’où je vais aller? Je verrai bien.

5 juillet : Bulgarie, massif du Rila : Les 7 Lacs – Refuge de Strachnoto

Cette fois, c’est bon. Après le faux départ et deux nuits imprévues à Sofia, je suis dans le massif du Rila. Passé le moment de déception, j’ai finalement bien profité de ces deux journées en attendant mon sac à dos.
J’avais déjà visité les principaux lieux touristiques de Sofia lors de ma traversée de l’Europe de l’Est en 2019. Je me suis contenté d’une petite balade dans le centre le premier jour. J’ai passé la deuxième journée à Plovdiv. Cela valait la peine. C’est la 2ème agglomération du pays et elle s’est autoproclamée «la plus vieille ville d’Europe habitée en permanence». Les premiers habitants se seraient installés ici vers 6000 av.J.C. Le centre historique est beau avec ses vieilles maisons à encorbellement, le théâtre romain, l’ancienne basilique byzantine avec ses mosaïques…
Cela fait du bien de retrouver le chemin après plus d’un mois d’arrêt. Je débute dans un des plus populaires sites touristiques du pays : les Sept Lacs dans le massif du Rila. La proximité de Sofia, un samedi de juillet, les 35°C en plaine alors qu’ici il fait une température idéale, il y a foule ce matin. Je pourrais me croire dans les Tatras polonaises. Le parking est déjà bien rempli tôt le matin, il y a la queue à la caisse pour acheter le billet pour le télésiège et en haut, à 2100 mètres d’altitude, ce sont parfois des files continues de marcheurs. J’avais déjà traversé le massif du Rila en 2019 mais c’était fin mai. Il y avait encore beaucoup de neige et j’avais eu de mauvaises conditions avec une purée de pois au col et un ciel très nuageux vers les Sept Lacs. C’est la raison de mon retour ici. Les conditions sont idéales aujourd’hui et je peux profiter du site.

Les Sept Lacs dans le massif du Rila

Passé le belvédère des Sept Lacs, le sentier est plus paisible et le paysage tout aussi beau. Il y a juste assez de monde pour ne pas se sentir seul et pouvoir discuter un peu le long du chemin. Je n’étais pas habitué à cela en Grèce. En Bulgarie, comme dans les autres pays de l’Europe de l’Est, il y avait une culture de la randonnée en montagne pendant la période communiste. Ces pays se sont dotés de refuges, ils ont balisé des sentiers. Cela n’a rien à voir avec le pourtour méditerranéen. Je peux donc discuter randonnée ici. Hier soir, dans un bar à Sofia, j’ai échangé avec un groupe de Bulgares sur le GR20, les sentiers européens E3 et E4 en Bulgarie. Ivan et sa compagne qui campent à côté du refuge de Strachnoto ont fait le circuit des Annapurna, un trek au Pérou…
Après les autoroutes à randonneurs du début de la journée, la fin est d’un tout autre acabit. Je passe par des crêtes aériennes où il faut parfois s’aider des mains. En fin d’étape, c’est redoutable et j’arrive bien fatigué au refuge non gardé de Strachnoto mais c’est un bon test pour le genou et je suis satisfait de ma journée.
Je pensais que le refuge serait complet un samedi soir mais je suis seul. Il y a juste Ivan et sa compagne et un autre randonneur bulgare qui campent à côté. En arrivant, j’ai croisé deux jeunes qui venaient d’équiper le refuge de panneaux solaires. J’ai l’électricité, le grand luxe.

6 juillet : Refuge de Strachnoto – Refuge Makedonia

Après le parcours un peu technique de la veille, je marche aujourd’hui sur un bon chemin bien balisé, le sentier européen E4. C’est une vieille connaissance. Je l’ai déjà suivi lors d’autres longues marches. Il va de Chypre à Gibraltar en passant notamment par la Grèce, la Bulgarie, l’Ardèche (Les Vans) et les Pyrénées.
Sur ce bon chemin, malgré la fin avec des parties en crête moins faciles, je peux faire une étape normale jusqu’au refuge gardé de Makedonia. Il est confortable avec douche chaude, électricité (même la télévision). Il n’y a pas grand monde et je serai seul dans mon dortoir.

Lac et refuge de Ribini

J’en ai presque terminé avec le massif du Rila. Cette fois, j’ai eu des conditions idéales. La Bulgarie est un pays méconnu en France et pourtant, il mériterait d’être un peu plus sur les circuits touristiques. C’est curieux aussi comme les Bulgares avec qui j’ai discuté, sont eux-mêmes critiques sur leur pays et ils ont tendance à idéaliser la France.
Pourtant certains indicateurs sont positifs. Côté pile, la Bulgarie a connu un développement important depuis son intégration dans l’Union Européenne en 2007. Son PIB/habitant a été multiplié par trois. Il était 65% inférieur à celui de la France au moment de son adhésion, il n’est plus qu’un tiers en dessous aujourd’hui. Le taux de chômage de 3,3% est un des plus bas de l’Union Européenne. Le pays fait partie de l’espace Schengen depuis le premier janvier 2025 et il remplit les critères de Maastricht (déficit, endettement, inflation…). Il devrait adopter l’Euro en 2026. J’ai pu voir à Sofia que cela ne suscitait pas l’adhésion de toute la population.
Côté face, la Bulgarie est toujours le pays le plus pauvre de l’Union Européenne. C’est aussi le pays le plus corrompu juste devant la Hongrie. Près d’un Bulgare sur deux dit avoir eu recours à la corruption dans ses relations avec les services publics. Pour la mortalité routière, pour la pollution de l’air, pour les croyances dans les théories complotistes, c’est le dernier rang au sein de l’Union Européenne. C’est aussi le cas pour l’espérance de vie à la naissance : elle est de 75,8 ans (83 en France, 84 en Espagne). Le pays est au tout premier rang mondial pour le déclin démographique. Avec un taux de natalité parmi les plus faibles, un taux de mortalité parmi les plus forts, en un demi-siècle, le pays devrait perdre presque la moitié de sa population. De 9 millions d’habitants dans les années 80, les projections donnent un peu plus de 5 millions en 2040. Seule lueur d’espoir, le solde migratoire longtemps négatif est en train de s’inverser. Comment s’étonner alors que la Bulgarie ait été classée par The Economist comme le pays le plus triste du monde en 2010 et qu’au sein de l’Union Européenne, ce sont les Bulgares qui s’estiment les plus malheureux de leur situation.

7 juillet : Refuge Makedonia – Boykov Rid puis Batchevo

Passé le massif du Rila, mon itinéraire se dirige vers l’ouest et la Macédoine du Nord. Je dois perdre de l’altitude et passer par la ville de Blagoevgrad, la capitale de la région de Macédoine du Pirin. Mais les températures y sont caniculaires jusqu’à mardi avec des maximales de 36°C. À partir de mercredi, elles vont perdre environ 10°C. Je vais donc m’arranger pour traverser ce passage à basse altitude à ce moment-là. Il me faut donc rester dans les montagnes encore 2 jours. Je décide donc de poursuivre un peu vers le sud jusqu’à la route entre les massifs du Rila et du Pirin. Cela sera un endroit de jonction pratique pour terminer si je marche jusque là fin août. Ici, je suis à 240 kilomètres de la plage où j’ai abandonné début juin. Après 3 jours au-dessus de 2000 mètres d’altitude, je suis descendu à 1100 et la chaleur est beaucoup plus difficile à supporter. Heureusement, la dernière partie est dans la forêt mais demain, je ne sais pas comment je vais gérer la situation. Je dois descendre encore plus bas avec des températures aussi élevées et visiblement sans beaucoup d’ombre.

Face au massif du Pirin

De Boykov Rid, je retourne en direction de l’endroit où je vais mettre le cap à l’ouest. Après un trajet en autostop puis en taxi puis 2 kilomètres à pied, je m’arrête au-dessus du village de Batchevo dans un hôtel isolé. J’avais plus ou moins prévu de monter jusqu’à un refuge non gardé 5 kilomètres plus haut mais je ne m’en sens pas le courage en fin de journée avec la chaleur. Il me reste pour demain 9 kilomètres et 1200 mètres de dénivelés pour retrouver ma trace. Pour la suite, on verra demain jusqu’où je peux aller.

8 juillet : Batchevo – Batchinovo

Ce soir, à l’hôtel de Batchinovo, un peu luxueux par rapport à mes standards, je suis épuisé. L’étape était redoutée avec beaucoup d’incertitudes. Sur certaines parties, je n’avais trouvé aucune information et j’avais imaginé un tracé un peu au hasard dans la forêt. L’étape était longue si je marchais jusqu’à Batchinovo. Je craignais l’absence d’eau et la chaleur.
Je suis content, cela s’est globalement bien passé et au final, j’ai marché 39 kilomètres avec 1700 mètres de dénivelés. De Batchevo, jusqu’au point de jonction où j’ai mis le cap à l’est, la montée n’a pas posé de problème. Le chemin jusqu’à la cabane de Karakatchan était balisé. J’ai pu me réapprovisionner en eau. Ensuite, le passage dans la forêt hors sentier était assez facile et j’ai rejoint la crête pour mettre le cap à l’ouest.
J’ai trouvé un chemin balisé jusqu’à une autre cabane, celle de Tchakalitsa. Je pensais qu’elle était fermée et je craignais de ne pas trouver d’eau. Non seulement, j’ai pu à nouveau remplir mes bouteilles mais j’ai en plus partagé le repas avec trois Bulgares. Les grillades étaient excellentes complétées d’une salade de tomates. Un d’entre eux descendait en voiture ensuite vers Batchinovo et il m’a proposé de m’amener. J’ai réussi à résister même si la tentation était forte. J’ai passé un bon moment malgré la conversation limitée à mes connaissances en bulgare. En s’éloignant des endroits touristiques, l’anglais est moins pratiqué. Le gardien du refuge Makedonia ne le parlait pas, ni le chauffeur de taxi hier. Au refuge, la conversation a naturellement dérivé sur le sujet de l’Euro. Aujourd’hui, le parlement européen a validé le passage de la Bulgarie à la monnaie unique le premier janvier 2026 et visiblement, cela n’enthousiasmait pas mes trois convives.

Agréable pause à Tchakalitsa

La suite a été plus rude. En perdant de l’altitude, la chaleur était plus forte, heureusement atténuée par le vent. Le paysage était aussi plus ingrat, plus sec avec moins de forêt. Je n’ai pas vu un point d’eau sur les 15 derniers kilomètres entre la cabane de Tchakalitsa et Batchinovo. Dans ces conditions, pas d’autres options que de marcher. Le bivouac n’est pas possible.
Alors que j’étais presque arrivé à destination, le sentier a disparu. J’ai terminé la journée à batailler dans la végétation sous 35°C. J’espère bien récupérer cette nuit car, d’ici à la frontière puis en Macédoine du Nord, j’ai trois jours de marche sans possibilité de logement et de ravitaillement.

9 juillet : Batchinovo – Après Leshko

Je suis maintenant sur une partie moins agréable de ma marche entre le massif du Rila et celui de l’Osogovo en Macédoine du Nord. Je traverse ce matin Blagoevgrad, la capitale de la région de Macédoine du Pirin. Je rentre dans la ville par une jolie promenade le long de la rivière. Par contre, le centre manque de charme avec un mélange de vieux immeubles de l’époque communiste et des bâtiments modernes. Pour quitter la ville, je longe une route avec des zones d’activités, l’autoroute, la voie ferrée… Je suis dans la vallée du Strymon, l’axe principal qui relie Sofia à la Grèce. Cette rivière se jette dans la mer Egée à peu près là où je me suis arrêté en juin.

Le Strymon

Je suis aussi à un point bas, à 300 mètres d’altitude et la température ne va finalement baisser véritablement qu’à partir de demain.
J’avance donc mais plutôt tête baissée. Pour rompre l’ennui, je fais le petit détour par Padesh où il y a un bar. Après une longue pause, je marche deux petits kilomètres jusqu’à Leshko, le dernier village bulgare. Il y a aussi un bar, il n’est pas encore ouvert mais je préfère attendre. Il fait encore trop chaud. Je laisse le temps s’écouler. Un client m’offre à boire et insiste ensuite pour me payer mon frugal repas. Je préfère manger ici, assez tôt pour ne pas à me préoccuper de trouver un endroit avec de l’eau pour camper.
À 18 heures, la baisse attendue de la température arrive enfin. Je peux repartir. Je marche à nouveau avec plaisir. Il me reste à trouver un bon endroit pour bivouaquer. C’est toujours un peu difficile, je passe devant des endroits acceptables mais je me dis que je vais trouver mieux plus loin. Je marche finalement 8 kilomètres avant d’arriver à un abri avec une source à côté. Cette fois, j’ai fait le bon choix. C’est ma dernière nuit en Bulgarie.

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4 – La Macédoine du Nord

10 juillet : Après Leshko – Chapelle Sainte Petka

La nuit a été fraîche et ce matin, je m’habille chaudement. Quel contraste avec hier ! Je suis rapidement à la frontière. La Bulgarie est assez méconnue. Que dire de la Macédoine du Nord !
Nicolas Bouvier écrit dans «L’usage du monde» que ses amis serbes avaient coutume de lui dire que si la France était le cerveau de l’Europe, les Balkans en était le cœur. Mais à l’intérieur des Balkans, la Macédoine est l’épicentre, la clé de voute où se rencontrent et se confrontent les mondes grec, slave et albanais, les religions chrétienne et musulmane. Ici, les termes «balkanisation» et poudrière des Balkans prennent tout leur sens avec toutes les tensions et les conflits qui en découlent.
Au sud, les Grecs s’estiment les seuls dépositaires de la Macédoine et de l’héritage d’Alexandre le Grand. La filiation reprise par d’autres qu’eux et en particulier par des Slaves est une imposture, une usurpation d’identité. Les Macédoniens du nord n’existent pas. Il est vrai que la Macédoine antique se situait presque entièrement dans la Grèce d’aujourd’hui. Ils veulent éviter un amalgame (et des revendications) sur le nord du pays et leur propre région de Macédoine où vivaient et vivent encore des Slaves.
Toute tentative de récupération génère des tensions. Ils se sont longtemps opposés à l’utilisation même du terme Macédoine pour nommer le pays. À son indépendance en 1991, l’acronyme FYRA (Former Yougoslavian Republic of Macedonia) est provisoirement utilisé. Il faut attendre 17 ans pour parvenir enfin à un accord mais ce n’est pas sans difficultés. À Athènes, Thessalonique, ils sont des centaines de milliers, tout au long de l’année 2018 et en 2019 à descendre dans la rue. Certaines manifestations dégénèrent en affrontements. «La Macédoine n’est que grecque» scandent les manifestants.
Selon l’accord de Prespa, le pays peut se nommer «Macédoine du Nord». C’est une concession importante alors que les Grecs refusaient toute réutilisation du mot et proposaient de nommer le pays «République de Skopje» ou «République de Vardar».
En contrepartie, la Macédoine du Nord doit éliminer toute référence à l’antiquité, symboles, statues, noms. L’aéroport international Alexandre le Grand de la capitale Skopje a été renommé. La gigantesque statue de l’empereur à cheval au centre de Skopje a été sobrement rebaptisée «Le guerrier à cheval». L’utilisation publique du soleil de Vergina, symbole associé à Philippe II est interdit. En 1995, la Macédoine du Nord avait dû renoncer à son drapeau reprenant cet emblème et «se contenter» d’un soleil à 8 rayons.

Les relations restent très tendues entre les deux pays et sont montées d’un cran avec l’arrivée au pouvoir en Macédoine du Nord d’un parti nationaliste. En 2023, la nouvelle présidente du pays, lors de son investiture, a utilisé le nom «Macédoine» seul. L’ambassadeur grec a immédiatement quitté la salle dénonçant une provocation.
Côté Bulgarie, les Macédoniens n’existent pas ; la Macédoine du Nord devrait être bulgare. La population y est bulgarophone, un simple dialecte concèdent-ils. Au début du XXè siècle les Bulgares estiment qu’ils représentent 52% de la population du territoire (0% de Serbes, 22% de Turcs et 10% de Grecs). À noter qu’au même moment, pour les Serbes, ils sont majoritaires à hauteur de 72 % (2% de Bulgares, 8% de Turcs et 7% de Grecs). Les Grecs ignorent les Serbes et dénombrent 37% de leurs concitoyens, 36% de Turcs et 19% de Bulgares. Le pays fait partie intégrante de l’histoire bulgare, de son ancien empire, de l’exarchat de l’église orthodoxe bulgare en 1870 ou de la grande Bulgarie comme c’était d’ailleurs le cas selon le traité de San Stefano en 1878. L’identité macédonienne est selon eux une invention serbe du début du XXè siècle pour diviser l’entité bulgare et offrir l’opportunité à la Serbie de s’étendre vers le sud et la mer Égée. Ils freinent le processus d’adhésion à l’Union Européenne (alors qu’il se poursuit pour l’Albanie voisine). La mention de la minorité bulgare dans la constitution macédonienne est pour eux un préalable.
Pour les Serbes, les Macédoniens n’existent pas. À la création de la Yougoslavie, quand la région s’est libérée de l’Empire Ottoman, elle a été nommée Serbie du Sud avec selon eux une population presque exclusivement serbe (les Bulgares, comme mentionné plus haut, font au même moment le constat complètement inverse). Les nationalistes l’intègrent dans leur Grande Serbie. Après tout, elle faisait partie de leur empire médiéval.
Les Albanais sont eux majoritaires dans la partie ouest du pays. Mère Teresa, de nom de naissance Anjezë Gonxhe Bojaxhiu, est la plus célèbre représentante de cette minorité. D’une famille catholique albanaise, elle est née en 1910 à Skopje. Les nationalistes Albanais verraient bien le pays démantelé et avec tout l’ouest rattaché à une Grande Albanie. En 1941, c’est bien ainsi que les Italiens de Mussolini l’avaient dessinée. Après l’indépendance, les tensions ont été fréquentes. En 2001, un soulèvement d’indépendantistes fait environ 200 morts. En 2015, 23 personnes sont tuées lors d’affrontements entre la police et des Albanais. Depuis la situation s’est stabilisée. La langue albanaise est reconnue comme seconde langue officielle et les partis politiques représentant la communauté participent aux élections. La gestion de cette minorité est un sujet d’autant plus sensible avec l’exemple du voisin kosovar qui a fait sécession avec la Serbie.
Dans tous les pays voisins de la Macédoine du Nord, les nationalistes intègrent tout ou partie de ce territoire dans leurs rêves d’extension (à l’exception peut-être de la Grèce où le point d’achoppement est sémantique avec son héritage historique).
Grande Bulgarie, grande Serbie, grande Albanie, j’aime cette remarque d’un Macédonien que cite François Maspero dans son livre Balkans-Transit :
– Ici, chaque peuple se croit forcé de faire quelque chose de grand. La seule chose de grand que nous avons à faire, c’est de vivre ensemble.

Grandes Bulgarie, Albanie, Serbie, Macédoine, Grèce…

Dans ce contexte, l’existence de la Macédoine du Nord, au cœur du cœur de l’Europe et des Balkans, est presque étonnante : petit pays de moins de 2 millions d’habitants, indépendant depuis à peine 1991. Comment se forger une identité macédonienne (ce qui provoque l’ire d’Athènes), propre et différente des autres Slaves du Sud (ce qui provoque l’ire de Sofia et Belgrade) pour unifier la population sans heurter sa minorité albanaise?
Ma première journée dans le pays est dans une zone très sauvage, presque un no man’s land près de la frontière. Bien sûr, je n’ai pas trouvé d’informations sur les chemins ici et j’ai construit ma trace en reliant des chemins et avec des vues satellites. Je suis surpris de passer presque sans problème avec juste deux ou trois liaisons dans la végétation. Je marche même par moment sur d’agréables sentiers forestiers. Qui les emprunte?
L’autre question dans ce secteur, c’est l’eau. Après un dernier point d’eau vers le milieu de la matinée, je ne trouve rien. J’avais espoir là où sur les vues satellites, on voyait des maisons mais le hameau est abandonné et je n’ai pas vu d’eau. L’objectif de la journée est la chapelle Sainte Petka. J’ai lu qu’il y avait un robinet. L’endroit est joli. Dans l’édifice, se trouvent des fresques du XIIè mais elle est fermée.

Chapelle Sainte Petka

Il y a bien un robinet mais malheureusement l’eau ne coule pas. Je cherche vainement la vanne d’arrêt mais sans succès. Heureusement, 4 kilomètres avant, j’avais rencontré un Macédonien qui construisait une maison et j’ai deux litres. Je préfère rester ici. L’endroit est isolé et tranquille. Il y a un préau où je peux m’installer. Je trouve aussi deux vieilles bouteilles plastique pleines de 1,5 litres. Cela me permet de faire un brin de toilette et ma vaisselle. Par contre, demain, je repartirai à vide. En contrebas, il y a un hameau mais il me semble abandonné et deux kilomètres plus loin, un village. Je ne vais pas mourir de soif le premier jour de ma marche en Macédoine du Nord.

11 juillet : Chapelle Sainte Petka – Elenetz

Hier soir, alors que des nuées de moustiques voraces tournicotaient autour de ma tente cherchant un passage vers leur proie, je me demandais comment pouvait-il y en avoir autant dans un secteur avec aussi peu d’eau? La moustiquaire de ma tente est indispensable. Je l’ai même montée hier en milieu de journée pour faire une pause tranquille. À certains endroits, c’est une rude bataille contre une armée d’insectes.
Ce matin, la priorité est de trouver de l’eau. Le hameau en contrebas de la chapelle est effectivement abandonné. En descendant vers le village, je passe ensuite devant des maisons visiblement habitées mais la première, le portail est fermé et devant la suivante, il y a un robinet mais pas d’eau. Je finis par croiser un paysan sur son tracteur qui me donne un litre. Plus loin, devant une maison, il y a enfin quelqu’un. Je peux refaire le plein. Le propriétaire, Svetan m’offre un café. Il me dit que beaucoup de gens ont quitté la région pour migrer en Allemagne ou en Italie. La migration, la pečalba fait partie de la culture du pays. Déjà, à l’époque de l’empire Ottoman, les habitants avaient l’habitude d’aller faire les saisons dans les pays voisins puis de revenir « au pays » généralement en hiver. Visiblement, ils ne reviennent plus aujourd’hui. Les hameaux semblent avoir été subitement et récemment abandonnés avec parfois une vieille voiture laissée là.

Makedonska Kamenitsa

Avec le plein d’eau, je peux poursuivre jusqu’à Makedonska Kamenitsa, ma première localité macédonienne. C’est une petite ville caractéristique des anciens pays communistes avec des immeubles un peu decrépis et un vague centre. Des Roms vendent des pastèques au bord de la route ou des cigarettes aux clients des bars. Ce n’est pas le plus bel endroit de la terre, mais j’y fais une longue pause et j’en profite pour déjeuner au restaurant. À 440 denars macédoniens (7€) le repas complet avec entrée, plat de résistance, dessert, eau gazeuse et café, j’aurais tort de me priver. La radio passe un morceau d’Esma Redžepova. C’est l’occasion d’une pause musicale avec la diva macédonienne, la reine de la musique tzigane. Elle avait été classée dans les 50 plus grandes voix au monde par la radio publique américaine.

Après deux nuits sous la tente, j’aurais pu m’arrêter à Makedonska Kamenitsa mais aujourd’hui c’est la dernière journée avec des températures acceptables. J’ai ensuite 37 kilomètres et 2360 mètres de dénivelés d’ici jusqu’à Ponivka où il y a un hôtel. Je préfère donc m’avancer surtout qu’apparemment, 9 kilomètres plus haut au monastère d’Elenetz, il est possible de dormir.
Je monte à un bon rythme plus pour ne pas donner de prises aux moustiques et mouches que par défi physique. Au monastère, il y a de l’eau mais personne. Je peux quand même faire ma lessive et ma toilette là aussi, et pour les mêmes raisons, à un rythme accéléré. Le moine arrive un peu après 18 heures. Je peux effectivement dormir. Il y a une cuisine et une grande chambre. Après un coup d’insecticide, je suis dans de bien meilleures conditions que hier soir. J’ai de l’eau et je peux me mouvoir tranquillement.

12 juillet : Elenetz – Ponivka

L’Osogovo est le dernier relief signicatif avant la plaine où se trouve Skopje, la capitale de Macédoine du Nord. C’est un massif aux allures vosgiennes, tout en douceur avec dômes arrondies et forêts. Le chemin est facile, balisé pour la première fois de ma marche dans le pays. Au Tsarev Vrv, je suis à 2085m. Massif isolé, la vue porte au loin sur le mont Vitosha et la plaine de Sofia, le Rila, le Pirin et à l’ouest vers les plaines. Je profite de la fraîcheur de l’altitude avec beaucoup moins de moustiques et mouches. Dommage de ne pas pouvoir emmagasiner du froid pour le restituer ensuite…Je vais avoir à gérer des températures autour de 35°C pour traverser la plaine.

Relief tout en douceur de l’Osogovo

Je termine l’étape à la toute petite station de ski de Ponivka. Il y a de l’animation. Un groupe de Macédoniens est venu ripailler au restaurant de l’hôtel. Les convives chantent puis dansent au son de l’accordéon. Je suis dans une ambiance très balkanique. Le horo, cette danse en rond fait partie intégrante de l’identité des pays de la région et accompagne banquets, fêtes et célébrations. Je discute un peu avec des clients. J’ai remarqué que mes interlocuteurs sont ravis de m’entendre parler macédonien. Comme je l’ai écrit il y a 2 jours, la langue est très proche du bulgare et petit à petit, j’apprends à connaître quelques différences.

13 juillet : Ponivka – Lesnovo

J’ai démarré tard ce matin. J’ai voulu prendre le petit-déjeuner avant de partir mais l’hôtel ne le servait qu’à 8 heures. La Macédoine du Nord est dans le même fuseau horaire que la France alors qu’au même niveau, la Grèce et la Bulgarie ont une heure de plus. Le 8 heures du matin correspond en fait plutôt à un 9 heures du matin. Le soleil est déjà haut et il commence à faire chaud. Erreur de jeunesse… Des 1580 mètres d’altitude de Ponivka, il me faut descendre à 530 mètres pour traverser la rivière Zletovska. Je suis un sentier bien balisé, le Sammiana Trail qui a vocation de s’étendre sur toute la Macédoine du Nord. Il est plutôt agréable avec de nombreuses parties ombragées. Qui dit forêt et ombre dit moustiques qui dit prairies et soleil dit mouches. C’est au choix.
Je craignais la remontée sur l’autre versant à la fois pour l’existence d’un sentier et pour la chaleur et finalement, le Sammiana Trail se prolonge en face et je fais une bonne partie de la montée dans la forêt. Cela me permet d’arriver assez tôt à Lesnovo et d’avoir l’après-midi tranquille bien installé à l’hôtel.
Le village se situe au cœur d’un cratère vieux de 20 à 30 millions d’années mais l’attraction de Lesnovo est son monastère. Il date du XIVè siècle avec dans l’église de belles fresques de cette époque. En ce dimanche, il y a foule pour s’y recueillir. Comme dans tous les pays orthodoxes, la foi est ostentatoire avec profusion de signes de croix et baisers sur les icônes.

Monastère de Lesnovo

L’ambiance dans le restaurant en face du monastère est moins spirituelle. La radio crache de la turbo-folk, ce genre musical populaire dans les Balkans et les clients sont surtout là pour passer un bon moment à table. À 18 heures, ils sont encore attablés alors que pour moi, ce sera plutôt le dîner. Demain matin, je vais essayer de partir plus tôt et ne pas répéter des erreurs de jeunesse.

14 juillet : Lesnovo – Tri Kladenci

En d’autres temps, je me serais lancé un défi le 14 juillet du genre une étape de 60 kilomètres. Je vais considérer qu’avec les 61 kilomètres de l’année dernière lors de mon TransIberian Trail, j’ai pris de l’avance. L’objectif de la journée est beaucoup plus modeste : il y a 8 kilomètres de Lesnovo à Probichtip, petite ville minière de Macédoine du Nord. Je vais quand même les prolonger de dix kilomètres pour m’avancer sur la suite jusqu’à Skopje que je redoute tant. Arrivé à Probichtip, je prends donc un taxi et je fais les 10 kilomètres dans l’autre sens pour revenir en ville. J’ai ainsi marché en continu et je dors ce soir à l’hôtel. Je ne me voyais pas dormir sous la tente avec 35°C en ce 14 juillet.

Probichtip

Ces 10 kilomètres me donnent une idée de la suite avec des petits villages assez pauvres et la campagne grillée par le soleil. J’ai hâte d’arriver à Skopje et de retrouver la montagne.

15 juillet : Tri Kladenci – Delyadrovtsi

Le taxi me récupère à l’hôtel à 4h et demi du matin. Le soleil n’est pas encore levé quand je redémarre de Tri Kladenci. Je ne suis vraiment pas sur la partie la plus attirante de ma marche. Initialement, j’aurais dû être là vers la mi-juin avant que la végétation ne grille complètement et avec des températures potentiellement plus agréables. Là, j’ai 70 kilomètres jusqu’à Skopje où je vais devoir gérer les 35°C prévus les jours prochains et à priori rien de spectaculaire pour agrémenter la marche. Mais les longues marches, ce ne sont pas tous les jours des paysages splendides ou des sites remarquables.
Finalement, cela se passe mieux que prévu. Le matin, le ciel est couvert et toute la journée, une bonne brise souffle. Quand les deux sont combinés, les conditions sont même agréables pour marcher. En plus, je suis presque toute la journée de bons chemins et sentiers avec même un bout balisé. J’essaie des variantes par rapport à mon tracé initial qui passent bien et raccourcissent mon parcours.

Finalement, pas si mal aujourd’hui

Sur l’étape, je traverse quelques petits villages presque morts. Je ne vois quasiment personne. Il y a de nombreuses maisons qui semblent inhabitées, certaines sont en ruine. Je ne suis pas dans une partie très florissante du pays, c’est dire si c’est pauvre. Déjà à l’époque de la Yougoslavie, la république de Macédoine était la moins riche. Aujourd’hui, c’est un des pays d’Europe les plus pauvres. Le salaire minimum de 360€ est le plus faible des pays candidats à l’Union Européenne et le salaire moyen est à peine de 560€. Son PIB/ habitant est deux fois moins élevé que celui de la Bulgarie.
Dans le cadre de la phase de négociation en vue d’une intégration dans l’Union Européenne, le pays reçoit des aides importantes pour rattraper son retard. Cela représente un tiers des recettes du budget. Mais les freins à l’adhésion sont nombreux. Outre les blocages éventuels de la Grèce et de la Bulgarie, la Macédoine du Nord doit mener de nombreuses réformes fiscales, législatives, environnementales et doit lutter contre la corruption.
En tout cas, si les Grecs font la marche que j’ai faîte aujourd’hui, ils bloqueront l’adhésion. J’ai vu pléthore de drapeaux avec le soleil de Vergina et que dire de cette carte de la Grande Macédoine qui englobe tout le nord de la Grèce !
Parti tôt, je fais de longues pauses. La première est au monastère Sainte Petka. Un immigré macédonien en France me dit que la fondatrice de ce monastère est en liaison directe avec la Sainte. En milieu de journée, aux heures les plus chaudes, je fais une nouvelle longue pause à l’entrée d’un petit village. Je suis à l’ombre et il y a un robinet. Je pensais m’arrêter dans le gros village de Stoudena Bara mais en questionnant les habitants, aucun ne m’a suggéré un endroit acceptable pour la nuit. Ces villages n’ont pas de véritable centre avec un jardin public, un point d’eau, une église où je pourrais m’installer. Je continue donc et arrive presque en bordure de la grande agglomération de Skopje. Je trouve un endroit à peu près tranquille à côté d’un monastère fermé. Il y a de l’eau. Ça, c’est pour le bon côté mais je suis très proche de l’autoroute Skopje – Kumanovo avec le bruit continu de la circulation. Je pourrai au moins prendre un café demain matin à l’aire de service toute proche.
Je discute un moment avec deux Macédoniennes venues pique-niquer dans le parc attenant au monastère. Elles corrigent ma prononciation trop «bulgare» à leur goût tout en me précisant :
– Le macédonien est une langue plus pure, plus proche des origines contrairement au bulgare qui est un mélange.
Dans les Balkans, les Bulgares traînent leur origine comme un boulet…Les proto-bulgares sont venus des steppes orientales, au-delà de la Volga et ils parlaient une langue turque. Bref, pour leurs voisins, des hordes de barbares, qu’importe si c’était il y a des siècles et si depuis le brassage des populations des Balkans a fait son effet.
J’ai finalement fait une très longue étape. La partie la moins attirante de ma marche arrive à son terme. Aujourd’hui, j’ai commencé à voir les montagnes à l’ouest et demain soir, je dors à Skopje.

16 juillet : Delyadrovtsi – Skopje

Après la longue étape d’hier, il me reste à atteindre le centre de l’agglomération de Skopje, une ville de 600000 habitants où vit un tiers de la population du pays. Je réussis à trouver quelques bouts de chemins pour rejoindre les rives du Vardar puis un pour arriver directement au centre ville. Ce n’est pas une bucolique promenade. Les eaux sont polluées et nauséabondes et des déchets de toutes sortes jonchent le bord du chemin. Comme beaucoup de pays peu développés, la gestion des ordures ménagères est problématique. Quand j’étais dans des zones isolées, cela n’était pas trop gênant avec quelques décharges sauvages ici ou là. Avec la proximité de la ville, ce n’est plus le cas. La pollution est un gros problème à Skopje. Il y a l’eau, le sol mais aussi l’air. C’est la capitale la plus polluée d’Europe. En hiver, lors des pics de pollution, le taux de particules fines nocives est dix fois plus élevé que le seuil recommandé par l’Organisation Mondiale de la Santé.
Des eaux fétides, des déchets et un peu avant le centre, le quartier Rom, il y a des entrées en ville plus belles que celle-ci.

Skopje

J’ai maintenant 47 kilomètres du centre pour me retrouver en altitude. Je vais le faire en trois étapes en revenant dormir deux fois à mon hôtel de Skopje. La ville, dans une vallée proche des montagnes est une fournaise en été. En début de semaine prochaine, les températures maximales devraient atteindre les 42°C. Pour le moment, c’est relativement acceptable autour de 35°C.
Les deux prochaines petites étapes me permettront aussi de récupérer un peu avant de crapahuter dans les montagnes. J’en profiterai pour faire un peu de tourisme. Cela sera limité. J’ai déjà visité la ville il y a 43 ans… et Skopje n’a pas un grand centre historique. Elle a été pratiquement entièrement détruite par un tremblement de terre le 26 juillet 1963. Mille soixante-dix personnes ont péri.
Avec ce tableau, pas sûr que l’office du tourisme local me décerne une médaille d’honneur…

17 juillet : Skopje – Novo Selo

Comme hier, le Vardar m’a servi de fil conducteur pour sortir de Skopje. En amont de la ville, il est nettement plus agréable et moins pollué. J’ai ensuite prolongé jusqu’à la limite des bus urbains pour revenir facilement au centre et pouvoir retourner là-bas demain matin. L’étape était courte avec dix kilomètres environ. Parti tôt, je suis revenu dans la matinée à l’hôtel. Le temps libre m’a permis de me reposer, d’étudier les prochaines étapes, de gérer la logistique pour les jours à venir et de visiter la ville.
Comme je l’ai écrit hier, le centre historique est réduit à l’ancien quartier ottoman avec son bazar, ses mosquées, ses caravansérails et ses hammams. Il a un certain charme. On pourrait vraiment se croire en Turquie.

L’ancien quartier ottoman

Sur les bords du Vardar et sur l’autre rive se trouvent les constructions post tremblement de terre de 1963 avec des immeubles de style brutaliste et ceux néo-classique, un peu kitsch construits après 2010 avec au milieu une forêt de statues. Le gouvernement a essayé de bâtir une identité nationale en puisant largement sur l’histoire de la Macédoine antique. Rive droite, la monumentale statue d’Alexandre le Grand (rebaptisée « le guerrier à cheval »), fait face, rive gauche à la tout aussi monumentale statue de son père Philippe II (rebaptisée sobrement « statue du guerrier »).
En visitant l’église Saint Sauveur, j’ai montré à un Macédonien la photo prise dans un village montrant une Grande Macédoine incluant le nord de la Grèce pour lui demander ce qu’il en pensait.
– Dans ces régions, les Grecs sont arrivés des îles. Ils ont détruit les villages macédoniens, rebaptisé les noms des lieux, me répondit-il.
S’il y a bien un point commun à tous ces peuples des Balkans, c’est le nationalisme.
Luan Starova né en Albanie mais écrivain en langue macédonienne est un bel exemple de cette complexité des Balkans. Il écrit dans «Les rivages de l’exil» : «Avec les voisins, nous étions à la fois amis et ennemis, comme il en allait d’ailleurs de presque tous les peuples installés le long de chaque frontière balkanique et qui ne savaient jamais combien de temps durerait leur amitié et à partir de quand débuterait leur inimitié. Tout restait, en effet, si diablement enchevêtré dans les Balkans…».

18 juillet : Novo Selo – Radousha

Je poursuis mes sauts de puce qui m’éloignent de Skopje. Après les 10 kilomètres hier dans l’agglomération, je retrouve rapidement la campagne et des chemins une fois passé au-delà du périphérique. Le relief se fait un peu plus marqué. Il fait bon. C’est agréable. Après 15 kilomètres et trois bonnes heures de marche, j’arrive à Radousha. À l’entrée du village, un vaste mémorial avec le drapeau albanais a été érigé. J’ai changé d’environnement. Je rentre dans la partie de la Macédoine du Nord à majorité albanaise. Radousha l’est à 100%.

Mémorial albanais de Radousha

Au centre du mémorial se trouve une statue d’Adem Jashari, fondateur de l’UÇK (Armée de libération du Kosovo). Sur un mur, il est rappelé des évènements où sont tombés des Albanais que ce soit pendant la seconde guerre mondiale, la période yougoslave ou lors de l’insurrection de 2001. Lors de celle-ci, de violents affrontements ont opposé à Radousha les forces de sécurité macédoniennes aux combattants albanais de l’Armée de Libération Nationale. Les ruines de la gare témoignent de la violence des combats ici il y a deux décennies.
Le village est différent de ceux que j’ai traversés en Macédoine du Nord. Il y a une mosquée, quelques femmes voilées. Il y a aussi un bar presque plein de clients. La télévision diffuse des chansons aux rythmes turcs et arabes. On m’offre un café. Un client se propose de me ramener à Skopje. Cela commence à me rappeler ma traversée de l’Albanie ou celle de la Turquie.

19 juillet : Radousha – Refuge de Ljuboten

Au-dessus de Radousha, je marche sur un sentier avec face à moi les Monts Šar (Shar) et le pic Ljuboten à 2498m. L’objectif de la journée est le refuge qui se situe en contrebas à 1620 mètres d’altitude. C’est un des très rares refuges dans les montagnes de Macédoine du Nord. Puis à partir de demain, je vais traverser d’Est en Ouest cette chaîne de montagne à la frontière du Kosovo.

Direction les Monts Šar

Avant d’attaquer la montée, je passe par Rogatchevo, un village au pied du sommet. Un automobiliste se propose de m’amener. Tout fier, je le salue avec le « mirdita » (bonjour) albanais avant d’être pris d’un doute. Contrairement aux villages environnants, je n’ai pas vu de minaret émerger des toits du village. Effectivement, il y a ici une église. Le « dobro outro » macédonien est plus approprié. Ah, cet enchevêtrement des peuples dans les Balkans dont parle Luan Starova !
La montée au refuge dans la forêt et sur un bon chemin est agréable. Il n’y a ni mouches, ni moustiques. Le refuge est luxueux, digne de ceux des Alpes. Il y a douches chaudes, électricité, wifi… Créé en 1931, c’est le plus vieux de Macédoine. Le gardien me dit qu’il y en avait plusieurs dans les montagnes mais ils ont été détruits lors des affrontements de 2001.
Je déjeune tranquillement. Après les journées très chaudes que j’ai eues, j’apprécie la fraîcheur sur la terrasse du refuge. Il est facilement accessible en 4*4 par une piste et en ce samedi, il y a un peu de monde, à la fois des randonneurs et des touristes. Un groupe attablé enchaîne les toasts tout en écoutant de la musique macédonienne. Je discute avec des jeunes venus pour le week-end. L’après-midi s’étire doucement.

20 juillet : Refuge de Ljuboten – Vechala

En théorie, je n’ai pas le droit de franchir les frontières en dehors des postes de contrôle officiels. On l’a peut-être un peu oublié avec l’Union Européenne et l’espace Schengen, mais ce n’est légalement pas simple, ailleurs en Europe, de traverser les frontières en pleine nature. Dans ces montagnes du nord de la Macédoine, mon parcours va devoir s’autoriser quelques transgressions. Il va passer par l’Albanie et le Kosovo, très légèrement aujourd’hui, plus franchement demain. Mais le Kosovo est-il un pays ? Pour le gouvernement français oui, pour les Espagnols non. Selon l’ONU, il fait toujours partie de la Serbie. Dix-sept ans après avoir déclaré son indépendance le 17 février 2008, sa situation est encore loin d’être claire. L’indépendance du Kosovo n’est toujours pas reconnue par l’ONU, ni par l’Union Européenne, ni par dix états européens dont bien sûr la Serbie ou la Russie mais aussi cinq de l’Union Européenne (Chypre, Espagne, Grèce, Slovaquie et Roumanie). Des grands pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud… font également partie de ceux qui sont toujours contre la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo. Au niveau mondial, sur les 193 membres des Nations unies, 98 états (dont la France) sont pour, 82 pays sont contre et 13 autres ne se prononcent pas.
Parmi les opposants, il y a les fidèles amis de la Serbie comme la Russie mais aussi certains pays comme l’Espagne qui craignent l’effet tâche d’huile. Contrairement aux autres entités aujourd’hui indépendantes de l’ancienne Yougoslavie, le Kosovo n’avait pas le statut de république dans cette fédération. C’était une simple région autonome (comme par exemple la Catalogne) dépendant de la Serbie.
J’ai pu prendre le petit-déjeuner tôt ce matin au refuge. J’atteins rapidement la frontière. Je marche ensuite toute la journée sur ces crêtes. Le sentier est bon, balisé mais cela monte et descend en permanence. C’est physiquement exigeant. La journée est assez sauvage mais je rencontre quand même quelques marcheurs, un groupe de jeunes slovaques et des Kosovars.

Sur les crêtes à la frontière du Kosovo

Je domine la station de ski kosovare de Brezovica et la ville de Štrpce. Cette localité est particulière puisqu’elle est peuplée majoritairement de Serbes. Ils vivent dans une enclave entourés d’Albanais. J’imagine que cela ne doit pas être simple tous les jours vu le lourd passif lié à la guerre entre la Serbie et le Kosovo. Les Serbes représentent 6% de la population du Kosovo mais ils vivent essentiellement au nord, proche de la Serbie presque indépendamment du Kosovo.
Du refuge de Ljuboten, j’avais envisagé deux étapes d’une vingtaine de kilomètres mais, ce matin, j’ai quand même en tête d’essayer de faire les 40 kilomètres dans la journée. Cet objectif devient réalisable petit à petit. La fin est un peu difficile. J’arrive à me ravitailler en eau à une petite source et je peux repartir réhydraté pour le dernier tronçon. Parti à 6h30, j’arrive à 19h30 à Vechala. J’ai fait 40 kilomètres avec 2500 mètres de dénivelés. Vechala pour formuler comme le gardien du refuge de Ljuboten me l’a dit, n’est pas un village albanais en Macédoine du Nord mais un village peuplé d’Albanais en Macédoine (tout court). C’est une nuance mais elle a son importance et elle est révélatrice.
Dans ces villages peuplés d’Albanais, presque tous les hommes sont allés travailler en Europe de l’ouest. L’allemand est très pratiqué mais cela ne m’aide pas. Il y a aussi beaucoup de personnes qui parlent italien. Cela facilite la conversation. Je retrouve la bienveillance albanaise. Au restaurant, on me dit tout de suite que l’on va me trouver une solution pour la nuit, qu’on ne va pas me laisser dormir dehors. Après le repas, un Albanais vient me chercher pour m’héberger chez lui. C’est modeste mais après cette longue journée, une douche et un bon lit, c’est le paradis.
Mon hôte ne manque pas de m’expliquer que les Albanais habitent depuis toujours dans ces montagnes. Les Macédoniens sont eux arrivés beaucoup plus tard. L’ethnogenèse des peuples dans toute cette partie de l’Europe est une question éminemment sensible. La primauté d’un soi-disant peuple autochtone sur les autres arrivés ensuite est un classique. Quand je traversais les Carpates, un Sicule m’avait fait une remarque semblable au sujet des Roumains et l’autre jour à Skopje, un Macédonien me disait que les Grecs étaient venus des îles et les avaient chassé des bords de la mer Égée.

21 juillet : Vechala – Bivouac vers le mont Rudoka

Hier, je pouvais rencontrer du monde. J’étais sur le High Skardus Trail, un chemin de randonnée qui commence à être connu. Aujourd’hui, je laisse ce chemin pour un parcours plus sauvage. Le High Skardus Trail passe franchement par le Kosovo. Compte tenu des problèmes de passage de frontières, je préfère ne pas trop prendre de risques. Il descend en plus assez bas et avec les températures très chaudes ces deux jours, je serai mieux en altitude.
Les paysages sont plus verdoyants que hier. Il y a de l’eau .Je remonte une vallée avec un torrent puis une autre adjacente avec une belle cascade. Je ne vois qu’un berger de la journée.

Cascade

Je m’arrête en milieu d’après-midi. Il y a un torrent, un petit lac. L’endroit se prête bien au bivouac et après la longue étape d’hier, j’aurai un peu de temps tranquille en fin de journée. Je suis sur une sorte d’altiplano à 2250 mètres d’altitude et à l’extrémité sud du Kosovo. Cette zone est particulière. Les deux villages en aval, Restelica et Brod sont peuplés de Gorans. Ce sont des Slaves islamisés à partir du XVIè siècle. Ils parlent une langue proche du serbe et du bulgare.

22 juillet : Bivouac vers le mont Rudoka – Bivouac au-dessus de Strezimir

Je poursuis dans les Monts Shar entre Kosovo et Macédoine du Nord. C’est toujours aussi sauvage. Je suis parfois des sentiers vaguement balisés. D’autres fois, je marche tout droit dans les prairies. En altitude, il y a de vastes espaces vierges et sans trop de relief.
Je ne vois personne sauf sur la dernière partie de l’étape. Strezimir est le point de départ pour l’ascension du Korab à la frontière de la Macédoine du Nord et de l’Albanie. À 2764 mètres d’altitude, c’est le point culminant des deux pays et son ascension est populaire. Je croise un gros groupe de Polonais, un couple Bulgare, 3 autres randonneurs qui descendent du sommet. Je m’arrête d’abord à 1880 mètres d’altitude à côté d’une source. Elles sont rares dans le coin. Mais il est encore tôt. Entre attendre sous la tente dans la chaleur ou rester dehors mais attaqué par les taons, je préfère une troisième option : je replie tout et monte encore une heure. Je m’installe finalement à 2240 mètres d’altitude plus très loin du mont Korab. Le sommet, ce sera demain pour moi.

Bivouac en montant au mont Korab

23 juillet : Bivouac au-dessus de Strezimir – Arras (Albanie)

Ça y est, j’ai atteint le point culminant de la Macédoine du Nord et de l’Albanie, le quatrième sommet des Balkans. Je suis à 2764 mètres d’altitude et j’y suis seul. Dans la descente, je verrai plusieurs randonneurs mais là il est encore tôt. Par contre, un ours a dû me précéder de peu. Un peu avant le sommet, il y a une grosse selle ursine encore chaude (j’écris cela mais je ne l’ai pas touchée). Il y environ 200 ours en Macédoine du Nord. Ils sont nombreux dans cette zone frontalière.

Au sommet du mont Korab 2764m

La vue du sommet est belle. Les massifs calcaires sont spectaculaires. J’en profite aussi dans la descente côté albanais. Mon objectif est maintenant de faire la liaison avec ma marche dans les Balkans en 2018. Il n’y a que 38 kilomètres pour relier celle-ci avec celle de cette année. Des 2764 mètres d’altitude, je descends à 400 mètres. Quel contraste entre la fraîcheur ce matin et la canicule en bas ! Dypjakë est mon premier village en Albanie. Il est isolé. Des paysans se déplacent sur des ânes. Je retrouve l’Albanie de 2018 avec deux habitants qui insistent pour m’inviter à boire le café. Pour ne vexer personne, je poursuis ma route d’autant plus qu’il me reste encore 10 kilomètres jusqu’à un hôtel.
Plus j’avance vers l’ouest, plus l’atmosphère est enfumée, le ciel voilé, l’horizon bouché. À Arras, on m’explique qu’il y a des feux de forêt dans la montagne de Lurë, là où j’étais passé en 2018. Je vais sûrement m’arrêter ici à 18 kilomètres de mon objectif. Cette année risque d’être celle des liaisons manquées…

24 juillet : Arras – Radomirë

En attendant le petit déjeuner, j’ai tourné la question dans tous les sens : faire les 18 kilomètres, tenter de faire les 18 kilomètres, abandonner l’idée de le faire. Je scrutais le ciel toujours voilé mais sans odeur de brûlé. Je regardais, examinais la carte. Je cherchais des informations internet sur ces incendies. Toutes les 30 secondes, ma décision changeait.
Faire la liaison entre ma traversée de l’Europe de l’Est en 2019 et celle des Balkans en 2018 était un des objectifs de cette marche. J’aime lier mes parcours. Avec cette liaison, j’avais un itinéraire pédestre complet d’Istanbul à Lisbonne. Je l’ai déjà fait mais avec un grand crochet par les Carpates. Celui-ci était plus direct : 6600 kilomètres et 320000 mètres de dénivelés par les massifs des Rhodopes, du Pirin et du Rila en Bulgarie, l’Osogovo, Monts Šar et Korab en Macédoine du Nord, la Via Dinarica, la Via Alpina, la HRP, les Monts Cantabriques…

Il manque 18km…

J’ai finalement décidé de ne pas faire ces 18 kilomètres. Ils manqueront sur ce parcours comme les deux kilomètres pour traverser le Danube entre la Serbie et la Roumanie sur l’itinéraire via les Carpates. Ces 18 kilomètres n’ont de l’importance que pour moi. Je n’ai pas cherché la difficulté, j’ai voulu éviter de galérer, voire de me mettre en danger.
Après plusieurs longues étapes dans la montagne, ce passage dans la vallée me permet d’avoir une journée de repos avec juste le transfert en autostop puis en taxi d’Arras à Radomirë. Il me permet aussi de me ravitailler. J’ai 114 kilomètres en direction du sud avec peu de possibilités et sûrement peu de choix. Je profite donc du passage à Peshkopi, ville thermale albanaise, pour me procurer des articles aussi essentiels que la purée en flocon ou la crème solaire. Demain, je remonte en altitude. Tant mieux, il y a encore deux journées à venir de fortes chaleurs avant une baisse significative des températures. Je pourrais même avoir de la pluie !

25 juillet : Radomirë – Rostoucha

Gazmend Kapllani, auteur de langue grecque mais d’origine albanaise et émigré à Athènes, écrit dans « Petit journal de bord des frontières » : «S’approcher des frontières d’un pays sous un régime totalitaire, comme c’était le cas de l’Albanie, en 1991, et surtout les franchir relevaient soit du miracle, soit du péché mortel». Ce franchissement de frontière qui valait la mort il n’y a pas si longtemps, à peine plus de trois décennies, je le refais (illégalement) aujourd’hui dans l’autre sens. Je quitte aujourd’hui l’Albanie par les montagnes. Hier, je discutais avec un Albanais. Il avait fait 5 mois de prison au Danemark pour être entré dans ce pays avec un faux passeport. Il avait travaillé ensuite 5 ans à Londres après avoir traversé la Manche illégalement dans un camion. Il est maintenant éleveur et vit dans une ferme au-dessus de Radomirë. Je ne vis pas la même expérience… La sienne est assez courante dans le pays. 40% des Albanais travailleraient à l’étranger. Avec ceux qui sont revenus en Albanie, pratiquement toutes les familles albanaises doivent être touchées de près ou de loin par l’émigration.
Le pays est toujours un des plus pauvres d’Europe mais il y a des signes positifs. La croissance économique est forte (4% ces dernières années), portée notamment par la construction, le tertiaire et le tourisme. L’Albanie a accueilli plus de 10 millions de touristes en 2024, deux fois plus qu’en 2018 quand j’avais traversé le pays. Elle connaît la plus forte croissance de ce secteur d’activité en Europe et même au monde l’année dernière. Le taux de pauvreté a diminué de moitié. Espérons que cela incite les Albanais à rester dans leur pays !

Direction la frontière

Après avoir passé la frontière, je poursuis côté Macédoine, un peu sous les crêtes. Je passe deux sources avec une délicieuse eau fraîche. Cela fait du bien. Il fait encore très chaud. Heureusement, je suis en altitude et il y a un peu d’air.
Je pensais ne voir personne de la journée puis en fin d’étape, je croise deux albanais, chargés d’herbes médicinales (ils ne connaissaient le nom qu’en albanais). Dans la descente, je rencontre aussi un Français qui marche sur le High Skardus Trail mais du sud au nord. Nous discutons un moment puis je continue jusqu’aux villages. La perspective d’une douche, d’une bière, d’un restaurant et d’un lit pour la nuit me motive. Je trouve tout cela à Rostoucha. Après 38 kilomètres et 2300 mètres de dénivelés, tous ces petits plaisirs sont très appréciés !

26 juillet : Rostoucha – Mogortché

Quelle macédoine de peuples ! Hier, Bitouché, le premier village en descendant de la montagne était macédonien orthodoxe avec ses deux églises, son monastère au-dessus du village. Un kilomètre plus bas, le fuselé minaret de Velebrdo s’élançait vers le ciel. Rostoucha, où j’ai dormi est également un village musulman. Ils ne servent pas d’alcool au restaurant mais contrairement aux villages macédoniens que j’avais traversés avant, il n’est pas peuplé d’Albanais. À l’hôtel, les instructions sont en macédonien, en anglais et en turc et à l’épicerie, je m’amuse à ressortir à la caissière quelques vieilles réminiscence de turc. Héritage de l’empire Ottoman, ils représentent un tiers de la population du village. En Macédoine du Nord, il n’y a que 4% de Turcs mais ils sont concentrés dans quelques villages de l’ouest du pays. Il y a aussi à Rostoucha une importante communauté de Torbèches, les Slaves Macédoniens convertis à l’islam.
En quittant le village, je passe devant l’ancienne mosquée alors que j’entends au loin les coups sur la simandre. Dans l’empire Ottoman, pour remplacer l’usage des cloches, les moines appelaient à la prière en frappant cette planche de bois. Dans la vallée, sous le village musulman de Rostoucha, se trouve le grand monastère de Saint Jean Bigorski.

Objectif du jour : les montagnes au-dessus de Mogortché

Je poursuis par des villages. De Prisoynitsa à Skudrinje, où je n’étais vraiment pas sûr du passage, je trouve un excellent sentier balisé et ombragé. Ce sont les heureuses surprises qui font du bien lors des longues marches. À Skudrinje, au bar le «Salam aleykoum» est de rigueur. On refuse que je paye mon café et ma boisson. Je demande s’il y a un sentier pour descendre :
– Il y en a bien un mais il est dangereux. Il vaut mieux passer par la route.
Je me croirais en Turquie. C’est normal, à Skudrinje, les trois quarts des habitants sont Turcs.
J’ai bien sûr pris le sentier. Il fallait un peu chercher mais cela passait bien et avec cette chaleur, je préfère un chemin ombragé au bitume en plein soleil. Dans la vallée, un Turc macédonien fait un bout de chemin avec moi pour me montrer comment éviter la route. Cela me permet d’aller de Skudrinje à Mogortché presque entièrement hors bitume, là où initialement, je pensais en avoir sur 10 kilomètres. Tant mieux, même sur le sentier à l’ombre des arbres, la chaleur est écrasante. Je suis descendu à 600 mètres d’altitude. La température prévue à Mogortché est de 35°C et je suis à 1000m. Le temps est en plus orageux. Il fait lourd. Depuis 15 jours, la canicule frappe les Balkans. La Grèce est écrasée par la chaleur. La Macédoine du Nord aussi. Aujourd’hui, il est prévu 41°C à Skopje, 46°C dans le Péloponnèse. Des records historiques de température sont en train de tomber en Albanie, Bosnie. Pour le moment, j’ai réussi à tirer mon épingle du jeu. Mais arrivé vers 13 heures à Mogortché, je ne veux pas aller plus loin. J’avais prévu de monter en altitude pour bivouaquer. Je ne peux pas. Ici aussi la population est majoritairement turque. Je discute plutôt en italien. Le village semble être un foyer d’émigration vers l’Italie. Je savais qu’il n’y avait pas d’hôtel. J’espérais trouver une chambre. Il n’y a rien. On me conseille de prendre le bus qui part pour aller à Debar, la ville voisine peuplée d’Albanais macédonien. Je n’hésite pas. Je n’ai pas comme objectif de chercher la complication. La marche de longue distance comporte déjà suffisamment de difficultés. À Debar, dehors il fait 37°C. La chambre d’hôtel est climatisée. Je souffle. Je profite quand même de l’après-midi tranquille pour aller visiter le monastère Saint Jean Bigorski. Il aurait été fondé au XIè siècle mais plusieurs fois détruit, les bâtiments sont récents. L’iconostase en bois sculpté est magnifique.
Petite journée de marche mais riche cocktail de culture aujourd’hui. Je remonterai à Mogortché demain matin. Les températures devraient enfin commencer à baisser.

27 juillet : Mogortché – Mislodejda

J’ai maintenant prévu de passer par un petit massif montagneux qui doit me permettre ensuite de redescendre en direction du lac d’Ohrid. C’est un itinéraire maison donc il y a peu de chance que je rencontre des randonneurs. De Mogortché, la montée est assez directe. Heureusement, je la fais ce matin avec des températures douces ! Hier, j’aurais souffert ici. En hauteur, comme en Albanie, ce sont ces vastes espaces avec ça et là des sommets. Il y a quelques bergers. Je discute un moment avec Ilmi. Turc macédonien, il a passé huit années en Italie. Il a un troupeau de 400 brebis laitières et il fait du fromage. Mais cette année, c’est trop sec. Il fait trop chaud. Les brebis n’ont pas assez d’herbe verte et ne produisent pas beaucoup de lait.

Les prairies brûlées par le soleil, les troupeaux

Je ne peux pas le contredire sur la chaleur et la sécheresse. Je pense qu’un mois plus tôt, j’aurais eu une vision différente des paysages. Ils restent agréables. Je marche sur un bon sentier. Le regard porte loin. J’ai aussi de beaux passages en forêt.
Si j’avais trouvé un bon endroit pour bivouaquer, je me serais arrêté plus tôt mais il n’y a pas beaucoup de points d’eau et là où il y en a, il y a aussi des troupeaux et des chiens.
Je prolonge l’étape jusqu’à Mislodejda. C’est un village d’Albanais macédoniens qui pour la plupart ont immigré en Allemagne, en Autriche ou en Suisse. Ils se sont fait construire des immenses villas et reviennent au pays pendant les vacances d’été. Je discute au bar mais pas avec une bière. C’est un village musulman. On me suggère de m’installer à côté de la mosquée. J’ai l’habitude. La fontaine aux ablutions est toujours aussi pratique pour se laver. Par contre, je ne sais pas si le muezzin appelera à la prière demain matin vers 4h30.

28 juillet : Mislodejda – Ohrid

Le muezzin a bien appelé à la prière un peu avant 5 heures. Cela tombe bien, c’est mon heure pour me lever. Après plusieurs journées dans les montagnes, l’étape est plus facile puisqu’elle consiste à descendre vers le lac d’Ohrid puis longer ses berges. Je quitte le village peuplé d’Albanais (surtout émigrés) pour la plaine. Lojani est lui un village orthodoxe. Outre les églises, un autre signe distinctif permet de le voir : le nombre de maisons arborant le drapeau macédonien avec l’étoile de Vergina.
C’est maintenant plat, je longe le Drin Noir où se déverse le lac d’Ohrid jusqu’à la station balnéaire de Struga. Une petite minorité de Valaques (ou Aroumains) habite dans cette ville. C’est un peuple parlant une langue proche du roumain.
Le lac d’Ohrid est la mer des Macédoniens. Il me fait penser à d’autres lacs dans des pays sans ouverture maritime comme le lac Sevan pour les Arméniens ou celui de Titicaca pour les Boliviens avec en filigrane la mer perdue au cours de l’histoire.
« Le globe terrestre avait, en cet endroit, accumulé toutes les beautés du monde: le soleil y jouait ses couchants d’une manière unique; du sommet des montagnes environnantes, le regard atteignait jusqu’aux profondeurs bleutées, jusqu’aux foyers où se nichait la lumière, jusqu’aux royaumes sous-marins des plantes aquatiques dont les truites argentées étaient les seules à connaître le mystère » écrit Luan Starova dans «Le rivage de l’exil». Mais ce trésor naturel est menacé. J’avais imaginé une belle marche le long des berges de Struga à Ohrid. Le lac, l’antique Via Egnatia qui reliait l’orient à l’occident, Constantinople à Rome… la réalité a été décevante. Le lac est beau au cœur de massifs montagneux. Ses eaux sont claires mais son rivage est une décharge à ciel ouvert. Il y a des détritus partout. La Macédoine (comme l’Albanie) a une gestion catastrophique (parfois inexistante) de la collecte des ordures ménagères. Tant que je suis dans des endroits sauvages, cela ne se voit pas trop mais dès que je m’approche de villages, je vois des décharges sauvages. Aux abords des villes comme Skopje ou des lieux touristiques comme ici, c’est très sale (pour rester poli). Ohrid est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO à la fois pour sa dimension naturelle et culturelle. Mais ce classement est menacé par l’UNESCO qui a demandé à la Macédoine du Nord un plan d’action. Car outre les déchets, le développement du tourisme, l’urbanisation menacent l’équilibre naturel du lac. Pour l’aspect historique, le gouvernement privilégie parfois le roman national macédonien. Des vestiges de l’époque ottomane ont été détruits. Des bâtiments pseudo historiques ont été construits.

Le lac d’Ohrid

J’ai malgré tout fait un petit bain et je suis reparti en direction d’Ohrid. Les berges étaient jonchées de détritus mais en plus, sur 10 kilomètres, j’ai marché le long d’une route avec du trafic. Cette partie de ma marche ne restera pas dans les annales. Arrivé à Ohrid, après une journée significative de marche, j’ai quand même pris un peu temps pour visiter la ville, le site touristique le plus important de Macédoine du Nord.
Pour les Bulgares comme pour les Macédoniens, Ohrid est un lieu à forte portée historique. La ville a été un des berceaux de la culture et de la christianisation des Slaves. Au IXè siècle, Clément d’Ohrid, disciple des frères Cyrille et Méthode y développe et diffuse des textes et liturgies en alphabet cyrillique. Il est généralement admis qu’il en est le créateur et il l’a nommé en l’honneur de son maître Cyrille. Pour le concevoir, il s’est appuyé sur un premier alphabet slave, le gaglolithique et il a adapté le grec aux sonorités slaves. C’est donc d’ici que s’est diffusé un alphabet utilisé par des centaines de millions de Slaves de Vladivostok à Ohrid. C’est avec le latin et le grec, le troisième alphabet officiel de l’Union Européenne. Ohrid est aussi le centre spirituel du pays. L’archevêque orthodoxe de Macédoine siège ici. Enfin, à la fin du IXè siècle, le Tsar Samuel Ier a fait d’Ohrid la capitale de son état. La Bulgarie s’étendait alors de la Mer Noire à l’Adriatique.

29 juillet : Ohrid – Tsarev Dvor

Après l’animation de Struga et Ohrid, villes touristiques en haute saison, après les 10 kilomètres le long de la route, après les rives du lac souillées, je retrouve mon lot quotidien. Je suis à nouveau en pleine nature.
J’effleure aujourd’hui le massif de Galičica avec un passage à 1560 mètres d’altitude. Ce massif sépare le lac d’Ohrid et celui de Prespa. Comme finalement souvent lors de ma marche en Macédoine du Nord, je découvre du balisage. Le pays a en commun avec la Grèce le fait d’avoir un vaste réseau de sentiers balisés pour peu de marcheurs. Hors l’ascension du Korab, je n’ai pas vu grand monde si ce n’est quelques randonneurs sur le High Skardus Trail. Aujourd’hui, je ne rencontre qu’un volubile berger sur le plateau calcaire. Comme il ne parle que macédonien, je fais mine de comprendre.
La fin de l’étape, je marche dans les pommeraies, la spécialité de la région du lac de Prespa. Ce lac est partagé entre la Macédoine du Nord, l’Albanie et la Grèce. Et oui, elle n’est plus très loin et demain devrait être ma dernière journée entièrement en Macédoine. Ce sont les eaux du lac de Prespa qui alimentent celui d’Ohrid, situé à une altitude plus basse. Des rivières souterraines passent sous le massif de Galičica.

Au-dessus du lac de Prespa

Le lac de Prespa est aussi connu pour avoir donné son nom à l’accord de 2018 entre Grèce et Macédoine du Nord. Par cet accord, l’acronyme FYROM (Former Yugoslav Republic Of Macedonia) pour désigner le pays est officiellement remplacé par Macédoine du Nord. La Grèce lève son veto à l’adhésion de son voisin à l’Otan. La Macédoine du Nord s’engage à supprimer l’utilisation publique de références à la Macédoine antique comme le soleil de Vergina. Les deux pays s’engagent aussi sur l’intangibilité des frontières.

30 juillet : Tsarev Dvor – Golemo Ezero

C’est normalement ma dernière soirée en Macédoine du Nord. J’avais écrit que lors de mes longues marches, c’était le seul pays où je n’avais pas mis les pieds. J’ai comblé cette lacune avec un demi-tour du pays en presque trois semaines de marche, la capitale Skopje, la principale ville touristique Ohrid, les deux plus grands lacs du pays, plusieurs parcs nationaux et massifs montagneux. Aujourd’hui, je termine par celui de Pelister. L’étape est tout aussi sauvage voire plus que dans les autres massifs. Après le passage par l’église Saint Georges de Kourbinovo qui abrite de belles fresques du XIIè (mais elle est malheureusement fermée), je me laisse entraîner par un sentier balisé qui m’écarte de mon chemin. Je poursuis à travers bois, hors balisage et hors sentiers. L’impression d’être complètement seul en pleine nature est presque angoissante. Dans la partie haute de la forêt, je passe devant des vestiges, tranchées, lignes de défense de la première guerre mondiale. Ici se situait le front d’orient avec d’un côté les Français et les Serbes et de l’autre les Bulgares alliés des Allemands. Au refuge où je dors ce soir, il y a des copies des lettres des soldats français.
«Je suis toujours en bonne santé, écrit un soldat. Je suis été faire un tour de balade à Florina avec un copain d’Annonay et j’ais bus un bon coup de pinard. »
Après ce passage sauvage, je suis content de rejoindre la civilisation avec la piste 4*4 qui mène au refuge du lac Golemo. Il y a un groupe de Tchèques et de Slovaques. Je me sens moins seul.

Le lac et le refuge Golemo

Ces trois semaines, j’ai aussi découvert cette macédoine de peuples. Elle m’a semblé un peu particulière. J’ai eu le sentiment que les différentes composantes n’étaient pas vraiment mélangées. Il y a des villages orthodoxes, d’autres albanais ou turcs. Hier soir, Tsarev Dvor est le premier village où je vois à la fois une église et une mosquée. Les réflexions que j’ai entendues lors de ces trois semaines montrent que s’il y a bien une valeur commune à tous ces peuples, c’est le nationalisme chacun reécrivant l’histoire à sa manière.
Depuis mon redémarrage, je vais avoir à gérer pour la première fois le mauvais temps. Déjà ce soir, à 2220 mètres d’altitude, il fait froid. Les températures vont baisser. Les prévisions sont mauvaises avec de la pluie pour demain. Je verrai et j’aviserai en fonction.

31 juillet : Golemo Ezero – Bivouac au-dessus de Paroreio

Faux départ ce matin. À peine avais-je fait une centaine de mètres qu’une bonne averse est tombée. Je retourne à l’abri. Pas la peine de démarrer la journée trempé. Je repars sous quelques gouttes en suivant le chemin des Français. C’est une piste construite lors de la première guerre mondiale par l’armée française. Le refuge était côté des alliés. L’avantage de la piste, c’est qu’elle est facile à suivre même quand je suis enveloppé par la brume.

Sur le chemin des Français

C’est la première journée de mauvais temps depuis ma reprise. Je laisse le chemin des Français pour des vagues sentiers dans les prairies humides. Les pieds finissent par être mouillés. De temps en temps une éclaircie permet de voir un peu le paysage mais c’est limité. Je poursuis sur les crêtes jusqu’à la frontière avec la Grèce. C’est une étape importante dans ma marche et je suis heureux de franchir ce cap. Depuis mon départ en Bulgarie, j’ai marché environ 650 kilomètres. Le physique va mieux. Je ne sens pratiquement aucune douleur et je suis maintenant dans une phase où j’arrive à encaisser des distances et dénivelés importants.
Passé la frontière, le ciel reste très couvert. Le tonnerre gronde. Je préfère changer d’itinéraire. J’avais prévu de poursuivre en altitude mais j’avais quelques doutes sur le parcours. Je n’ai pas envie de me retrouver dans la brume à chercher un passage. J’entame donc la descente par des pistes. Au fur et à mesure, les températures sont moins froides et il y a moins d’humidité. Par contre, il y a peu d’eau. Je me résignais à poursuivre jusqu’à la plaine quand finalement, j’en ai trouvé. Je suis en bord de piste. Un peu au-dessus, il y a un barrage en construction. Ce n’est pas le meilleur endroit de bivouac mais il fera l’affaire.

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5 – Retour en Grèce et l’Olympe

1er août : Bivouac au-dessus de Paroreio – Florina – Kolchiki

Après avoir traversé la frontière hier, je termine la descente jusqu’à la plaine ce matin. Kato Kleines est mon premier village grec. Je retrouve avec plaisir mes habitudes avec un arrêt au kafenio pour un métrio. J’essaie aussi de retrouver mes mots en grec. Je réussis quand même mieux à communiquer dans cette langue qu’en bulgare ou en macédonien. L’Union Européenne, l’Euro, la langue, un pays que je connais mieux, j’ai un peu l’impression de revenir en terre connue.

Dans la plaine

En fin de matinée, j’arrive à Florina, une ville assez importante de la périphérie (région) grecque de Macédoine Occidentale. Je m’installe à l’hôtel, prends mon temps avant de prolonger l’étape. J’ai une période avec des températures plus clémentes. Je n’ai pas envie de la gâcher en restant à l’hôtel à ne rien faire. Je veux d’autant plus en profiter que j’ai un passage assez long à basse altitude. Je marche donc dix kilomètres dans la plaine jusqu’à Kolchiki. C’est toujours cela de gagner. Demain, je reviendrai ici pour poursuivre mon parcours. Ma marche de cette année est suffisamment en pointillé, avec des liaisons manquées pour ne pas en rajouter. J’espère réussir à marcher en continu au moins jusqu’au pied de l’Olympe où je m’étais arrêté le 15 mai.
Le nome (équivalent de nos départements) de Florina a connu un grand bouleversement ethnique il y a un siècle. En 1913, quand la Grèce récupère ce territoire, la population s’y répartit à peu près en trois tiers : Grecs, Turcs et Slaves ; ces derniers y étaient même légèrement majoritaires. Mais les conflits ont entraîné de vastes échanges de population : le jeune état a accueilli 1,6 millions de personnes venant de la Turquie. Les Grecs Pontiques notamment sont venus repeupler les villages abandonnés par les Turcs et les Slaves. Mais, sujet éminemment sensible, il reste des Macédoniens dans la région. C’est même le dème où la minorité slave-macédonienne est la plus importante. Certains villages sont presque exclusivement peuplés de slavophones. Avant-hier, une personne au refuge du lac Golemo m’a corrigé :
– Non pas Florina (c’est le nom grec) mais Lérin (le nom macédonien).
En 1993, lors d’élections locales, un parti représentant cette communauté a obtenu 14% des suffrages. Stupeur en Grèce où sur les minorités, la politique est plutôt « Cachez ces peuples que je ne saurais voir ». En vertu du traité de Lausanne en 1923 entre la Turquie et la Grèce, les Turcs de Thrace sont reconnus comme minorité et bénéficient des droits en conséquence. Les autres peuples n’ont pas ce statut. Avec les Slaves Macédoniens, la question est d’autant plus délicate qu’il y a un conflit sur l’héritage antique et de potentielles revendications territoriales.

2 août : Kolchiki – Amýntaio

Hier, à Florina, c’étaient un peu les vacances. J’étais bien logé. J’avais du temps libre. Il faisait doux. Il n’y a rien à voir, pas de touristes. C’est une ville grecque « normale » et en ce début du mois d’août, c’est calme. Depuis le redémarrage de ma marche le 10 juillet, j’ai fait étape dans deux villes importantes : Skopje et Ohrid. À Skopje, c’était la canicule. Cela enlève le plaisir de flâner ou de passer du temps à la terrasse d’un café. À Ohrid, j’ai essayé de visiter rapidement les principaux sites touristiques après une longue journée de marche. J’ai donc apprécié la soirée tranquille sur le toit terrasse de l’hôtel de Florina en buvant une bière.

Collines boisées au programme

Aujourd’hui, je pars dans les bois. Dans la traversée entre massifs montagneux, j’ai une étape dans des collines boisées. Sur 25 kilomètres, il n’y a aucune habitation. C’est le domaine des ours. Ils sont régulièrement vus jusque dans les villages en contrebas. C’était le cas il y a un mois dans le jardin d’une maison à 5 kilomètres de Florina. Je sifflote donc régulièrement. Il y a toute une partie où je passe mon temps à applaudir non pas pour saluer mes prouesses mais je suis assailli par ces petites mouches qui aiment se poser sur les yeux. Je ne sais pas si cela fait fuir les ours mais je fais un carnage. Des centaines de ces mouches succombent à mes applaudissements. J’ai les mains marquées par cette hécatombe.
Je redescends ensuite dans la plaine. J’ai encore une vingtaine de kilomètres demain avant de reprendre de l’altitude. Pour le moment, je m’en sors bien, les températures devraient rester clémentes encore quelques jours.

3 août : Amýntaio – Ano Séli

Hier, j’ai retrouvé le sentier européen E4. C’est une vieille connaissance, plus besoin de faire les présentations. En tous cas, j’ai peu de chances de rencontrer d’autres randonneurs sur cette section qui n’est pas la plus attrayante de l’itinéraire. Ce n’est pas ici que le sentier E4 va rivaliser avec sa traversée du sud de l’Ardèche ! Non seulement, de Xino Nero à Pýrgi, il faut traverser la plaine sur 20 kilomètres mais en plus, le tracé reste presque tout le temps le long de la route. J’essaie de limiter les dégâts et prenant au maximum des chemins agricoles. J’y parviens pas trop mal en marchant dans les vergers de pêches, nectarines, pommes, vignes.
Après une bonne pause à Pýrgi, j’attaque la montée. Je passe de 700 à 2065 mètres d’altitude. Ça grimpe bien mais je suis en forme. Je poursuis jusqu’à une estive de villégiature qui me rappelle les yaylas des Alpes Pontiques en Turquie. Il y a des forêts et le relief est assez doux. Par contre, il n’y a pas de mosquée mais l’église fera parfaitement l’affaire : il y a un abri avec des tables, un robinet et même des toilettes : le grand luxe et sans l’appel à la prière du muezzin.

Mon camping à Ano Séli

4 août : Ano Séli – Véria

À Véria, je suis presque au niveau de la mer. C’est le point le plus bas de cette partie de ma marche. Ce matin, j’ai quitté Ano Séli à 1580 mètres d’altitude avec ma petite polaire. J’ai ensuite marché avec des températures agréables et des paysages plus verdoyants que les jours derniers (ce n’était quand même pas la Normandie ou la Suisse) mais la fin de l’étape a été chaude.

Véria : la synagogue et le quartier juif

Véria a conservé un joli centre historique avec des églises byzantines et un quartier juif. Je visite la ville en fin de journée. Mais la raison de mon passage à si basse altitude, c’est Vergina. Et ça, c’est pour demain.

5 août : Véria – Vergina

Je ne pouvais pas envisager une marche en Macédoine sans un passage par Vergina. J’ai déjà évoqué à plusieurs reprises le soleil de Vergina. Les historiens grecs en ont fait le symbole des rois de Macédoine. Les félons pseudo « Macédoniens » du Nord pensaient le reprendre comme emblème du pays et s’approprier ainsi l’héritage antique.
C’est à Vergina que se situe Aigai, la première capitale de la Macédoine antique. Le site a été l’objet d’une des plus extraordinaire découverte de ces dernières années. En 1977, des fouilles mettent à jour des somptueuses tombes avec un riche mobilier funéraire. Certaines sont complètement préservées. Elles ont traversé plus de deux millénaires sans être pillées. Selon l’archéologue grec à l’origine de cette découverte, une d’entre elles est celle de Philippe II de Macédoine, le père d’Alexandre le Grand. D’autres sépultures seraient celles de Roxanne, première femme de l’empereur et celle d’Alexandre IV, son fils. De nouvelles tombes royales sont fouillées en 1987 et 2014. En 1996, le site est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. En 1997, le musée des tombes royales est inauguré et l’année dernière, en 2024, le palais de Philippe II, lieu du couronnement d’Alexandre le Grand est rouvert au public.
Il fallait faire un petit détour dans mon itinéraire pour venir ici mais cela valait la peine. Je ne le regrette pas. Après une petite matinée de marche de Véria à Vergina, toujours en essayant d’éviter la route, j’ai eu l’après-midi pour visiter le tumulus des tombes royales et le musée. C’est magnifique et très bien présenté. Les pièces exposées sont extraordinaires comme le larnax (caisson funéraire) en or avec le soleil de Vergina contenant les cendres de Philippe II, des couronnes en or, cuirasse d’or etc… C’est incroyable qu’un tel tumulus pourtant de taille conséquente n’ait pas attiré les pilleurs de tombes pendant deux millénaires.

Larnax et couronne d’or de Philippe II de Macédoine

Je termine ma visite au musée avec là aussi, une jolie mise en scène des œuvres. Comme toujours et particulièrement dans les Balkans, l’archéologie et l’histoire ont une dimension politique. Un panneau intitulé « Macédoniens, les Grecs du nord » (tout est déjà dit dans le titre) conclut sa présentation ainsi : «Ces références sont extrêmement précieuses et ne laissent aucun doute quant à l’origine hellénique des Macédoniens.». Fermez le ban, il n’y a plus de débat, les Slaves de la république de Skopje n’ont aucun lien avec la Macédoine antique.

6 août : Vergina – Elatochori

Après cette pause culturelle, je remonte dans les montagnes avec l’Olympe qui se rapproche. Je vais traverser des zones isolées avec quelques petits villages. Sur les 150 prochains kilomètres, je n’ai pas repéré d’hôtels.
De Vergina, je prends progressivement de l’altitude en marchant sur des pistes, des bouts de sentiers dans la forêt. J’ai 23 kilomètres sans aucune habitation. À part un petit ruisseau, je ne vois aucun point d’eau. Arrivé à la route de Rizomata, la pause à la taverne, isolée dans les bois est donc très appréciée. C’est d’autant plus agréable qu’il y a une famille grecque immigrée à Bruxelles qui y déjeune. Je discute un bon moment et l’on refuse que je paie ma boisson et mon café.
Comme souvent, les personnes rencontrées sont étonnées que je fasse cette marche seul et elles me demandent à chaque fois si je n’ai pas peur et notamment des ours. Et à chaque fois, j’ai un certain succès avec l’histoire de l’attaque de l’ourse turque. J’oublie au passage de dire que la bête n’était pas si impressionnante que cela et j’en rajoute par contre sur les cris du fauve en fureur…
Je profite de cette longue pause pour réétudier mon itinéraire. Je prévoyais de monter à la station de ski d’Elatochori où tout est fermé en été. Ce n’est pas une perspective très attrayante. Demain, je pensais camper à proximité d’un village. Vendredi, j’avais envoyé une demande à un refuge sous l’Olympe mais sans réponse. Pour le samedi, le refuge sous le sommet est complet. Normal pour un samedi en plein mois d’août… Dimanche, à nouveau une nuit dans un village sans hôtel… Bref, six jours, cinq nuits potentiellement sous la tente. À mon âge avancé, cela fait beaucoup.
En observant les cartes et les vues satellites, je me rends compte qu’un itinéraire plus court, sans faire un grand détour par la montagne est possible. Les températures sont supportables à moyenne altitude. Je peux ainsi dormir ce soir à l’hôtel et peut-être envisager d’être au refuge sous le sommet de l’Olympe le vendredi soir au lieu du samedi soir.

L’Olympe en ligne de mire

Installé à Elatochori, je me rends compte que j’ai oublié le chargeur du téléphone à la taverne. La sympathique famille greco-belge se propose de me le ramener. C’est quand même à 7 kilomètres par une route de montagne ! La journée se termine bien. Je discute assez longuement (en grec) avec la propriétaire de l’hôtel. J’ai l’Olympe en ligne de mire et je domine la côte égéenne.

7 août : Elatochori – Agia Kori

L’option prise hier s’avère bonne. Je marche sur des chemins avec quelques liaisons sur des sentiers, parfois un peu sauvages mais cela passe bien. J’ai surtout raccourci mon parcours. Il est 11 heures du matin quand je retrouve mon itinéraire à Karyes où j’avais envisagé, après une longue étape de passer la nuit. Avant de poursuivre plus loin, je fais une pause dans le village. Je suis à 450 mètres d’altitude et il fait chaud. Le bar est fermé mais un couple de retraités m’invite à boire le café. À la sortie du village, on me propose à nouveau d’en prendre un.
Je poursuis mon chemin jusqu’à Foteina. C’est le milieu de la journée. La chaleur se fait plus présente. Je préfère passer un moment au bar avant de poursuivre. La suite en milieu d’après-midi est difficile dans une végétation méditerranéenne sèche.

Baignade à côté de la chapelle

Heureusement, dans le creux d’un vallon très isolé, à côté d’une chapelle, il y a une rivière où je peux me rafraîchir. Cela fait énormément de bien ! Je repars dans de meilleures conditions. Je modifie encore un peu mon itinéraire pour un chemin qui me paraît plus ombragé et qui passe par le village de Pétra où il y a un bar-restaurant. J’en profite pour faire mon repas du soir avant de trouver un endroit pour bivouaquer. Je suis au pied de l’Olympe. Demain, je reprends de l’altitude et je vais retrouver des températures plus agréables.

8 août : Agia Kori – Refuge Giosos Apostolidis

J’ai à nouveau dormi à côté d’une chapelle. Celle d’Agia Kori a la particularité d’avoir une source d’eau miraculeuse. Je démarre donc avec deux litres de cette eau. Pour gravir la montagne des Dieux, ce n’est pas superflu. L’Olympe, c’est d’abord une affaire de dénivelés. Le sommet culmine à presque 3000 mètres d’altitude et il domine la côte. Il faut donc grimper. Le sentier est bon, bien balisé. Je monte doucement mais régulièrement. J’ai changé mon itinéraire pour avoir une ascension plus progressive et la possibilité d’avoir de l’eau sur le parcours.
En début d’après midi, je rejoins la voie classique de la montée au mont Olympe au refuge de Petrostrouga. Je fais une longue pause. L’association Coca-Cola et café (double métrio) me donne à chaque fois un bon coup de fouet. Je repars avec de l’énergie. Il me faut encore passer de 2000 à 2700 mètres d’altitude. Alors que ce matin, je n’ai vu personne, il y a maintenant un peu de monde. C’est agréable. Je discute avec une famille gréco-américaine. Au fur et à mesure, le paysage se dégage. Les vues plongeantes sur la côte sont impressionnantes. Arrivé au plateau des Muses, à 2600 mètres d’altitude, l’environnement devient plus minéral avec ce vaste espace presque plat et la face Est, verticale du Mytikas, le point le plus haut à 2917m du massif de l’Olympe. «Un merveilleux sommet, une crête étroite faite de fragments de grands volumes en série. Autour de nous, des falaises effrayantes perdues dans le dense brouillard qui nous enveloppe… Mais nous sommes enfin arrivés… Arrivés, premiers depuis que les dieux sont partis.» écrit Frédéric Boissonnas, le premier alpiniste sur le sommet de l’Olympe en 1913, l’année où le nord du pays est libéré de l’occupation ottomane. Il y a des troupeaux de chamois sur le plateau et ces murailles verticales face à moi. C’est superbe.

Le plateau des Muses et le Mytikas 2917m

Je termine à 2700 mètres d’altitude au refuge Giosos Apostolidis. Le dénivelé de l’étape est conséquent. Le sommet sera pour demain.

9 août : Refuge Giosos Apostolidis – Karya

Éclairée par le soleil matinal, la face Est du Mytikas, le point culminant du massif de l’Olympe, est impressionnante, terrifiante. Je sais que l’ascension n’est pas facile. Mais depuis la première en 1913, beaucoup de personnes sont arrivées au sommet. Je vais y aller tranquillement, calmement en assurant bien mes pas et mes prises.
À l’embranchement vers le pic, je laisse mon gros sac à dos. Je repars léger juste avec le nécessaire : de l’eau, quelques barres de céréales et ma doudoune. Il est encore tôt et il n’y a pas grand monde sur la voie normale. Ce n’est pas plus mal pour éviter les chutes de pierres. À la montée, je croise juste un guide avec ses deux clients casqués, encordés et assez concentrés. Sur la partie haute, les prises sont bonnes sur un rocher ferme. Il n’y a pas de difficultés majeures si ce n’est quelques passages très aériens. Sujets au vertige, évitez cette ascension.
J’arrive au sommet avec juste un peu d’adrénaline. Je suis dans le domaine des douze Dieux de l’Olympe, là où Zeus régnait et festoyait en famille avec Héra, Poséidon, Déméter, Apollon, Artémis, Arès, Aphrodite, Hermès, Athéna, Héphaïstos et Hestia. «C’est là que dans la joie, les dieux bienheureux demeurent.» écrit Homère dans l’Odyssée.
J’y suis. C’était un des objectifs de cette marche. J’avais prévu d’y être le 14 juillet. Mais, en juin, je n’aurais pas parié que j’y arriverai. Même lors du redémarrage en Bulgarie, cet objectif était lointain. Les soixante ans sont passés mais oui, je suis content et je peux reprendre ces mots :
«Όλο να δω το μεγαλείο
Απ’ του Ολύμπου την κορυφή
Να ψιθυρίσω δυο στιχάκια
Ελεύθερος για μια ζωή
»
(Voir toutes les splendeurs
Depuis le sommet de l’Olympe
Et fredonner ces vers
Libre pour la vie)

Au sommet de l’Olympe 2917m

Après le sommet escarpé, je poursuis dans de vastes espaces au relief peu marqué avant de descendre le massif de l’Olympe versant sud. J’ai face à moi le mont Ossa où j’ai dormi en mai. La liaison avec cette partie là est proche. Je termine l’étape à Karya, le premier village après le sommet. Il n’y a pas d’hôtel ou de chambres mais je peux me laver et faire ma lessive dans les toilettes publiques. Ce soir, il y a un banquet sur la place avec de la musique. Cela risque d’être bruyant mais cela peut être intéressant.

10 août : Karya – Itéa

La nuit a été courte. La musique s’est arrêtée à une heure et demie du matin et je me suis réveillé à 5 heures. Je suis resté dans ma tente pendant le concert mais c’était comme si j’y étais. À défaut de sommeil, je me suis reposé. Je voulais partir tôt pour profiter de la fraîcheur matinale, la fin de l’étape étant presque au niveau de la mer. Je quitte donc Karya vers 6 heures du matin. Je marche sur des pistes. L’étape n’est pas très longue avec peu de dénivelés positifs et j’arrive à Itéa à midi.
Dans le puzzle de ma marche dans les Balkans cette année, avec ses liaisons manquées, j’en réussis enfin une. Je connecte ainsi ma marche printanière avec celle estivale. Le 15 mai arrivant de la péninsule du Pélion et après une nuit au sommet du mont Ossa, j’avais terminé comme prévu au pied de l’Olympe enneigé. Presque trois mois plus tard, je boucle un itinéraire pédestre commencé au sud dans les Cyclades, à Santorin et qui se prolonge via le mont Olympe vers la Macédoine du Nord et l’Albanie. Hormis les 15 kilomètres que je n’ai pas pu faire à cause des incendies, il poursuit ensuite vers la Via Dinarica et les Alpes. Ma marche 2025 commence à ressembler à quelque chose. Il me reste maintenant à terminer par la partie que je n’avais pas pu faire suite à mes problèmes physiques. Je repars donc sur le bord de la mer Egée où j’ai abandonné pour remonter vers le nord, la Bulgarie et terminer dans le massif du Pirin. Je vais essayer de le faire malgré les fortes chaleurs prévues. J’ai en gros trois étapes à gérer avant d’être régulièrement en altitude.

La vallée de Tempé, liaison avec la marche printanière

Il me faut aller d’abord à Thessalonique. Il n’y a ni bus, ni taxi à Itéa pour rejoindre la gare de Rapsina à une dizaine de kilomètres de là. Un jeune couple grec m’y dépose me rendant ainsi un sacré service. À 13 heures, j’ai un train et à 15 heures, je suis installé dans mon hôtel. Je n’ai pas perdu mon temps ! Demain sera consacré à la logistique pour cette dernière partie. J’ai 250 kilomètres, environ 10 jours de marche avec très peu de possibilités d’hébergement identifiées.

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6 – De la mer Egée au massif du Pirin

12 août : Asprovalta (dernière plage) – Palaiokomi

J’avais hier ma première journée complète de repos depuis la reprise le 5 juillet, il y a plus de 5 semaines. J’ai déjà visité les principaux sites touristiques de Thessalonique lors de mes deux précédents passages. J’avais dans un rayon d’une centaine de mètres autour de mon hôtel, une laverie automatique, un supermarché avec un vaste choix, un coiffeur, un bureau de change. Je peux repartir approvisionné, des levs bulgares en poche, propre et avec une coupe de cheveux impeccable.
Il faut bien tout cela pour les prochains jours qui m’inquiètent. Certes les températures sont presque fraîches par rapport aux 40°C dans le sud de la France mais les 32°/33°C attendus ici ne sont non plus idéaux pour marcher. J’espère trouver de l’eau régulièrement et notamment aux étapes. En faisant deux premières étapes d’une trentaine de kilomètres, cela devrait être plus simple à gérer. Le premier soir, il y a un village semi-abandonné puis le deuxième soir des localités (avec peut-être même un hébergement). À la fin de la troisième étape, je vais commencer à prendre de la hauteur et être ensuite en altitude jusqu’à la fin.
Je démarre donc avec cet objectif d’une trentaine de kilomètres. Rien d’insurmontable mais connaissant ma capacité à encaisser la chaleur, je ne suis pas complètement serein.
Le premier bus du matin de la ligne Thessalonique – Asprovalta me dépose un peu avant huit heures au terminus, là où j’avais abandonné le 31 mai. Mon bâton est toujours derrière l’arrêt de bus. Il m’attend mais je le laisse là non sans un pincement au cœur. Je l’avais trouvé un soir de bivouac sur une plage de l’île d’Eubée. Avec mon genou et ma hanche patraques, il m’avait été d’un sacré secours. Mais maintenant, je marche avec deux bouts de ferraille achetés dans le commerce. Finie la relation particulière avec un bout de bois.
Je monte sur les collines dominant la mer Egée par des pistes, puis par un sentier puis dans un maquis impénétrable sauf pour moi. Premier coup de chaud de la journée. Je suis griffé et en sueur. Heureusement, je retrouve des pistes. Il y a un peu d’air.
Je passe par Kardylia, un village abandonné. En 1941, en représailles à des actes des résistants grecs, l’armée allemande a exécuté tous les hommes de 16 à 60 ans. Le massacre avec ses 222 victimes est le premier d’une macabre série perpétrée durant la seconde guerre mondiale : Kalavryta (où j’étais passé dans le Péloponnèse, 700 victimes, plus de 1000 selon d’autres sources), Distomo (218 victimes), Lyngiádes (83 victimes. J’étais passé aussi par ce village dans le nord de la Grèce)…800 villages ont été détruits par les Allemands, plusieurs dizaines de milliers de personnes exécutées (70000?) pendant la seconde guerre mondiale.
Giorgios un habitant du village voisin est venu entretenir les plantes autour de l’église. Pause apprécié, il m’offre de l’eau fraîche, un café et un jus de fruits. Après mon passage dans le maquis, cela fait du bien. Je pensais poursuivre tranquillement vers la vallée du Strymon mais j’ai à nouveau une partie dans la broussaille. La journée n’est pas si tranquille que cela.

Le lion d’Amphipolis

Heureusement, je peux faire une pause à côté du lion d’Amphipolis et me rafraîchir d’abord à la fontaine puis au bar. Une dame à qui j’explique mon tour à pied me corrige :
– La Macédoine géographique pas la Macédoine historique (au sujet de la Macédoine du Nord).
Au bar, la position est plus tranchée :
– Ce n’est pas la Macédoine, c’est Skopje. La Macédoine, elle est grecque et elle est ici. Les Slaves voudraient récupérer notre histoire.
Et un autre client de rajouter :
– Ils n’ont pas d’histoire (sous-entendu, contrairement à nous les Grecs).
La suite va prouver qu’il n’a pas complétement tort. Traversé le Strymon, je marche sur les pas de saint Paul. Au début de la christianisation de l’Europe, l’apôtre a suivi la Via Egnatia. Cette voie reliait Constantinople à Rome via le port de Durrës (Dyrracheion) en Albanie, Thessalonique et Amphipolis. Cette ville a prospéré notamment à l’époque romaine. Je fais donc une nouvelle pause pour visiter le musée. Pour les ruines, je jette un coup d’œil rapide. La journée n’est pas terminée. Le musée est climatisé, les ruines non…
Je poursuis en fin de journée. Les températures commencent à baisser. Je passe devant le tombeau de Kasta, la plus vaste sépulture jamais découverte en Grèce. Grand émoi en août 2014 avec l’ouverture de ce tumulus de 497 m de circonférence et de 30 m de hauteur. Les archéologues grecs émettent l’hypothèse d’y trouver la dépouille d’Alexandre le Grand. Les médias en font leur grand titre. Finalement, après un long suspense, la responsable du chantier annonce, en octobre 2015, qu’il s’agissait vraisemblablement de la tombe du général Hephaestion, amant d’Alexandre, mort un an avant lui en Mésopotamie, en 324 av. J.-C.
La partie historique aujourd’hui relève le niveau de l’étape. Car entre les maquis impénétrables et la chaleur, elle est rude.
Demain devrait être chaud aussi. J’ai décidé de rester dans la plaine. En discutant avec les clients du bar d’Amphipolis, j’ai changé mon parcours. À priori, il n’y a pas d’eau au village abandonné de Mesolakkia où j’avais prévu de dormir ce soir. J’ai donc potentiellement 46 kilomètres et 3000 mètres de dénivelés positifs sans en trouver. Avec la chaleur, j’ai besoin de me réhydrater fréquemment. J’ai fait l’Olympe, je peux renoncer au mont Pangée. J’opte donc de passer par des chemins agricoles et plusieurs villages. J’aurai peut-être chaud mais je pourrai boire et j’aurai même un hébergement pour demain soir. En attendant, je dîne au restaurant à Palaiokomi avant de planter ma tente probablement à côté du stade.

13 août : Palaiokomi – Néa Bafra

Je bois mon métrio au kafenio sur la plateia (πλατεία place) du gros village de Proti. Trois clients jouent au tavli (l’équivalent du jeu de jacquet). À côté de moi, un Grec manipule son komboloï (κομπολόι, une sorte de chapelet mais sans connotation religieuse). Le platane au centre de la place apporte de la fraîcheur. Les passants s’arrêtent pour acheter une bricole au periptero (περίπτερο, le kiosque, une autre institution dans le pays).

Proti : plateia, platane, kafenio et periptero

Difficile de faire plus cliché de la Grèce traditionnelle. Un peu plus tôt, lors d’une première pause, la patronne assez âgée du café où je me suis arrêté, était aux petits soins avec moi avec une assiette de pâtisseries pour accompagner mon métrio puis à me rappeler quand je partais pour me donner une bouteille d’eau fraîche en me souhaitant « Kalo dromo » (Bonne route).
J’aime ce contact facile : la jeune caissière qui me tutoie ou le serveur qui m’appelle « Paidi mou » (Παιδί μου! littéralement Mon petit ! Paidi qui a donné pédiatre). À plus de 60 ans maintenant, cela ne m’arrive pas très souvent en France… Il ne me reste plus que quelques jours avant la Bulgarie alors je savoure ces petits moments d’autant plus qu’entre le début dans des zones plus touristiques et ensuite souvent isolé dans les montagnes, je n’ai pas trop goûté aux charmes des petits villages grecs.
Avec la modification de mon itinéraire, j’en ai quatre sur l’étape du jour. J’ai aussi raccourci mon parcours. Cela me permet d’arriver en début d’après-midi à Néa Bafra et pouvoir me reposer dans ma chambre climatisée.
Beaucoup de localités en Macédoine se nomment « Nouveau ou nouvelle… » comme c’est le cas ici de Néa Bafra, la « Nouvelle Bafra ». L’ancienne Bafra est par contre très loin, sur bords de la mer Noire, dans la région de Samsun dans l’actuelle Turquie. Suite à la défaite face aux Turcs de Mustafa Kemal Ataturk, le pays a dû accueillir plus d’un million de Grecs d’Asie Mineure. Ils vivaient là bas depuis plus d’un millénaire, parfois depuis l’antiquité notamment sur les bords de la mer Egée à Smyrne, en Thrace et à Istanbul. Ils étaient nombreux aussi sur les bords de la mer Noire avec les Grecs Pontiques comme c’est le cas dans l’ancienne Bafra. Beaucoup de ces arrivants se sont installés en Macédoine à la place des Bulgares et surtout des 500000 Turcs prenant le chemin inverse.
Quand je suis passé dans la région de Gümüşhane en Turquie, j’ai traversé d’anciens villages avec des églises abandonnées. J’avais aussi croisé des touristes grecs qui revenaient sur les terres de leurs ancêtres. En mai, lors de mon passage à Thessalonique, était commémoré le « génocide des Grecs Pontiques ». Le nombre de victimes est estimé entre 200 et 350000 personnes. J’avais alors échangé avec un Français. Sa grand mère avait réussi à fuir la région sur un bateau de la Croix Rouge américaine.
En 1922, plus d’un million de personnes à accueillir dans un pays relativement pauvre de 3 millions d’habitants, le défi était de taille pour la Grèce. Même s’ils s’agissaient de Grecs, la cohabitation n’a pas toujours été simple. Christos Chomenidis écrit dans son roman « Niki » : «Ils sont arrivés d’Asie Mineure déracinés, en haillons. On les a reçus comme des chiens, traités de tous les noms : graines de Turcs, catins».

Pour terminer, une note musicale avec une chanson d’Asie Mineure sur l’exil :
« Ce soir, ce soir, à minuit
Ils nous ont pris, ils nous ont pris Avgerinos,
et même le ciel avec les étoiles
. »

14 août : Néa Bafra – Refuge des chasseurs (au-dessus de Micropoli)

Je passe ce matin devant une stèle à la mémoire de victimes des Bulgares en 1913. Je suis dans ce que l’on pourrait comparer à notre Alsace-Lorraine. Pour la Bulgarie, cette région avait un double intérêt : elle était en partie peuplée de Slaves et elle lui permettait d’avoir un accès direct à la mer Égée et par extension à la Méditerranée sans être dépendant pour le passage du Bosphore de leur ennemi turc. Par le traité de San Stefano en 1878, toute cette partie de la Grèce actuelle (mais aussi toute la Macédoine du Nord) revenait à la Bulgarie. Il ne sera jamais appliqué. Mais le 3 mars, jour de signature du traité est toujours fête nationale en Bulgarie ce qui peut irriter Grecs et Macédoniens…

En rouge, l’extension de la Bulgarie selon le traité de San Stefano

Les Bulgares essaient lors des guerres balkaniques puis lors des deux guerres mondiales de récupérer ce territoire mais ils font à chaque fois le mauvais choix en s’alliant avec le vaincu, l’Allemagne. Ils n’occupent cette partie de la Grèce à l’est de Thessalonique que pendant les conflits. En 1919, par le traité de Neuilly, ce territoire devient officiellement grec. Pendant la seconde guerre mondiale, alliés d’Hitler, les Bulgares l’occupe à nouveau de 1941 à 1944 et mènent une politique de bulgarisation forcée en renommant les localités, en interdisant l’enseignement du grec… Dans la petite ville voisine de Drama, des centaines (des milliers selon d’autres sources) de Grecs ont été exécutés par les Bulgares. En terme d’atrocités (mais dans les Balkans, chaque peuple en a commis…), ils rivalisent avec les SS allemands .
Je commence ensuite enfin à monter. Le village de Skopia est 670 mètres d’altitude. Au bar, je fais une rencontre étonnante : un Grec qui aime la randonnée et va souvent en montagne. Trantos a même mis une trace GPS sur le site internet Wikiloc que j’ai réutilisée pour préparer mon itinéraire dans les Balkans cette année. Je passe un bon moment à discuter avec lui à la terrasse du kafenio. Il me rassure aussi sur la présence d’eau plus au nord.
Après Skopia, je rentre définitivement dans les montagnes. Je ne descendrai plus en-dessous de 1000 mètres d’altitude. Je passe un sommet à 1453 mètres. Je retrouve aussi des forêts de feuillus. Avec l’altitude, la température est plus agréable pour marcher. Comme me l’avait dit Trantos, je trouve plusieurs points d’eau. Pour la nuit, je m’arrête au refuge des chasseurs à 1070 mètres d’altitude. Il y a une grande table à l’extérieur avec vue sur la montagne et à l’intérieur, il y a même l’eau courante. Le grand luxe !

Le refuge des chasseurs

15 août : Refuge des chasseurs (au-dessus de Micropoli) – Ano Vrontou

Après ma paisible nuit dans mon petit refuge, je poursuis ma montée progressive en altitude avec un étrange sommet ou plutôt un altiplano à 1900 mètres d’altitude. Je marche dans un vaste espace ouvert avec quelques petites cuvettes et des sommets peu marqués. C’est sauvage. Il y a juste quelques vaches qui paissent.
Je redescends et retrouve des pistes jusqu’à Ano Vrontou. C’est mon dernier village grec avant de poursuivre en Bulgarie. C’est la Panagia (l’assomption). Des familles sont attablées. La taverne diffuse du laïko, la musique populaire grecque. Certains dansent. Je fais sensation avec un endiablé «Ελεύθερος για μια ζωή» (Eléftheros yia mia zoí – Libre pour la vie). Puis, j’ai droit à «Padam padam» d’Édith Piaf.

Panagia à Ano Vrontou

Je profite de cette dernière après-midi typiquement grecque. Grecque ? Un siècle plus tôt, il en aurait été autrement. Ano Vrontou a deux noms et deux histoires : un grec Άνω Βροντού, Ano Vrontou et pour le même village, un bulgare Горно Броди Gorno Vrodi.
Avant 1913, il vaut mieux faire des recherches sur le nom bulgare de Gorno Vrodi. C’est un village de l’Empire Ottoman, prospère et peuplé entièrement de Bulgares. Il est même nommé la petite Sofia en référence à sa lutte contre la propagande grecque. Sa quiétude est juste troublée par la férocité des Turcs et l’expansionnisme des Grecs. Pour ces derniers, la lecture de l’histoire du village est différente : le village est peuplé de 6000 habitants, principalement des étrangers (ces barbares de Bulgares) venus s’installer ici lors de précédentes invasions.
En 1913, lors des guerres balkaniques, le village est détruit par les Grecs (j’ai lu que c’était faux, de la propagande bulgare…). La majeure partie de la population s’enfuit vers le nord (réussit à s’échapper pour les Bulgares ou par choix selon les Grecs).
L’histoire après 1913 est plus étayée dans les sources grecques. En 1925, des pauvres, déracinés Grecs de Cappadoce s’installent courageusement ici mais la malédiction frappe à nouveau le village lors de la seconde guerre mondiale. La Bulgarie occupe la région et des colons bulgares chassent les Grecs. Les réfugiés d’Asie Mineure s’exilent à nouveau.
Si je lis l’histoire de Gorno Brodi, en 1941, les autorités favorisent le retour des réfugiés bulgares et le départ des colons Grecs.
En 1950, les déracinés grecs retrouvent leur village. Il est de nouveau détruit (par les Grecs selon les uns, par les Bulgares selon les autres). Il compte aujourd’hui 220 habitants. Ils étaient 6000 Bulgares il y a un siècle à Ano Vrontou / Gorno Vrodi.
En l’espace d’une cinquantaine d’années, les Bulgares sont partis et les Grecs sont arrivés puis les Bulgares sont revenus et les Grecs sont repartis et pour finir les uns ont repris la direction du nord et Ano Vrontou est grec aujourd’hui. Histoire d’un village des Balkans dans une zone très sensible. L’obus que j’ai vu dans la forêt ce matin est sûrement un vestige des conflits qui se sont déroulés ici. Cela dit, cela fait bizarre et ce n’est pas très rassurant d’en voir un.

Pour terminer ma marche grecque par une note musicale, un morceau de laïko qui a eu du succès à Ano Vrontou. Il a été composé par Mikis Theodorakis et est interprété par Grigóris Bithikótsis « Βρέχει στη φτωχογειτονιά » (Il pleut sur les bas-fonds de la cité, et il pleut sur mon cœur) .

16 août : Ano Vrontou – Refuge Slavianka

Dans mon introduction, je me demandais si c’était reparti pour une nouvelle danse. En tout cas, la partie grecque se termine ainsi au sens propre. J’ai passé une après-midi festive à Ano Vrontou et pour la nuit, j’ai été logé à l’ancienne école où le maire m’a proposé de dormir. Mes talents de danseur ont dû contribuer à cette invitation. À l’abri du vent avec de l’eau et des toilettes, c’est mieux que sous la tente.
J’étais triste en quittant la Grèce en 2018. Je suis dans le même état d’esprit aujourd’hui. Le pays commence à m’être relativement familier et j’ai retrouvé sur cette deuxième partie ce qui m’avait séduit la première fois notamment toutes ces rencontres au hasard de mes arrêts dans les kafenios des villages. La Grèce a des défauts mais c’est un beau pays attachant. Il ne me reste maintenant plus que 5 jours de marche en Bulgarie pour faire la jonction avec mon parcours de début juillet à Boykod Rid, entre les massifs du Rila et du Pirin.

Direction la frontière

Je passe la frontière à 2213 mètres d’altitude. Après en avoir franchi d’autres plus ou moins illégalement, je suis en règle pour celle-ci. La Bulgarie est dans l’espace Schengen depuis le premier janvier 2025. Le sommet a bien sûr deux noms : Tsolias pour les Grecs et Gotse pour les Bulgares. Ces derniers l’ont nommé ainsi en l’honneur d’un héros national de la lutte contre l’Empire Ottoman. Une belle citation de Gotse Delcev se trouve au sommet : «Je ne comprends le monde que comme la scène d’une compétition culturelle entre les peuples». Je dis chapeau les Bulgares d’inscrire ce beau texte juste au-dessus d’un village qu’ils ont dû fuir. En creusant un petit peu, Gotse Delcev est né dans l’actuelle Macédoine grecque et fait partie donc de ces Bulgares qui ont quitté le nord de l’actuelle Grèce. Il a certes lutté contre les Turcs mais il a aussi dirigé le VMRO (l’Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne) qui s’est illustré dans le soutien à la Bulgarie pour l’occupation de la Macédoine grecque. Nommer ainsi le sommet juste au-dessus du village grec d’Ano Vrontou, auparavant bulgare Gorno Vrodi est donc plus perfide que magnanime.
Je recherche la signification du nom grec Tsolias. C’est un des mots pour désigner les soldats grecs…
En redescendant, je croise en tout seize randonneurs dont une Bulgare avec le drapeau national flottant sur son sac à dos et Olivier, un Québécois avec qui je discute un moment. Seize randonneurs en une après-midi dans un coin isolé, pas très touristique, c’est un ratio énorme par rapport à la Grèce. Hors Olympe, c’est simple, je n’y ai vu personne. Autre pays, autres mœurs. Comme beaucoup d’anciens pays communistes, la randonnée est une pratique ancrée. Le sentier est d’ailleurs remarquablement tracé, agréable dans les bois.
Je termine dans le très confortable refuge Slavianka. C’est plus un hôtel avec chambres avec salle de bains qu’un refuge. Il n’y a pas grand monde : le gardien et sa femme, deux Bulgares. Personne ne parle anglais. Il faut que je remise mon grec dans un coin de mon cerveau avant de pouvoir retrouver mes bases de bulgare.

17 août : Refuge Slavianka – Popovi Livadi

Je poursuis mon chemin vers le nord dans une zone boisée de moyenne montagne entre le massif frontalier de Slavianka et celui du Pirin. Il n’y a pas de difficultés, le dénivelé n’est pas très important. Je marche sur une piste forestière. Le parcours est en plus balisé. C’est à nouveau le sentier européen E4. L’étape est assez courte et j’arrive à Popovi Livadi en début d’après-midi. Il ne me reste plus que 64 kilomètres que j’ai prévu de faire en trois jours. Rien d’insurmontable donc même si la dernière étape est dans un environnement de haute montagne très alpin.

Journée dans les bois

J’ai maintenant une vue assez précise de mes dernières journées. Si les orages prévus les deux prochains jours ne viennent pas modifier le programme, je dormirai demain soir dans un refuge non gardé, mardi soir dans la nature (sauf si les conditions sont mauvaises) et mercredi sera ma dernière journée de marche. J’ai la journée de jeudi de battement en sécurité et je serai de retour à Toulouse vendredi.
À Popovi Livadi, je dors à nouveau dans un refuge-hôtel. J’ai ma chambre individuelle mais la salle de bains est commune. Je m’adapte à ces nouvelles conditions. Pour la pratique de l’anglais, c’est comme au refuge de Slavianka et je ne pense pas qu’en quatre jours, j’arrive à progresser. La gardienne parle en plus avec un débit très rapide. J’ai quand même compris en lui demandant si je pouvais payer en euros que depuis le premier août, l’affichage des prix était obligatoire en lev et dans la monnaie européenne. Le premier janvier 2026, date de la bascule du pays à l’euro approche.

18 août : Popovi Livadi – Lac Banski

Je rentre dans le massif du Pirin, une partie alpine de montagne avec deux journées incertaines concernant la météo. Il va falloir gérer ce paramètre. Je commence par partir avant le lever du soleil. Il est prévu du beau temps toute la matinée. Les couleurs au petit matin sont superbes. Je marche pour le moment dans un paysage de moyenne montagne. J’arrive vers midi au joli refuge non gardé de Kornichki. Il y a des risques d’orages. J’entends le tonnerre mais les précipitations tombent plus à l’Est. La nuit dans ce refuge était une option en cas de mauvais temps mais finalement le ciel s’éclaircit. Je décide de continuer. Demain les risques de pluie sont plus importants. Le paysage se fait plus alpin avec les premiers lacs. Quand j’ai droit à un rayon de soleil, c’est superbe.

Lac Popovo

Je suis dans le Parc national de Pirin. II est classé au patrimoine mondial de l’humanité depuis 1983. L’UNESCO souligne dans sa description du bien : «Le paysage de montagne est exceptionnellement beau. Les pics et les surplombs de la haute montagne contrastent avec les prairies, les rivières et les cascades et offrent un aperçu de l’esthétique d’un paysage montagneux des Balkans. La possibilité de s’immerger dans la nature et de se sentir éloigné de tout est un critère important justifiant la valeur universelle exceptionnelle du bien» et sur la faune et la flore : «Le bien abrite un ensemble d’espèces endémiques et reliques représentatives de la flore du Pléistocène des Balkans… On a dénombré, au total, 1315 espèces de plantes vasculaires, soit environ un tiers de la flore de la Bulgarie, et en particulier 86 plantes endémiques des Balkans, 17 endémiques de Bulgarie et 18 endémiques localement. La faune du Parc national de Pirin compte 45 espèces de mammifères dont l’ours brun, le loup et la martre des pins ainsi que 159 espèces d’oiseaux. Pirin abrite aussi huit espèces d’amphibiens, onze espèces de reptiles et six espèces de poissons».
L’après-midi se déroule pas trop mal. J’ai quelques gouttes puis à nouveau du soleil. Par contre, le terrain est plus alpin. Le sentier parfois difficile à suivre. Le rythme baisse. C’est la fin de la journée quand j’arrive au lac Popovo. Je fais la liaison avec mon parcours en Europe de l’Est en 2019. J’ai maintenant un itinéraire pédestre continu du mont Athos à l’Ukraine en passant par la Grèce, la Bulgarie, la Serbie et la Roumanie. Un chemin très orthodoxe donc. Avec cette liaison, je commence à bien arrimer ma marche de cette année avec les précédentes. Il me reste une dernière liaison à faire à Boykod Rid à 36 kilomètres d’ici.
En 2019, j’étais passé au lac Popovo le 21 mai. Il était gelé, les paysages enneigés et j’étais seul dans les parages. Je suis toujours seul ce soir. Je décide de planter la tente à côté du petit lac voisin. Bien m’en a pris. Un orage éclate peu de temps après m’être installé. La nuit risque d’être humide.

19 août : Lac Banski – Refuge Vihren

Hier soir, il a plu pendant une bonne heure et parfois abondamment. Ce matin, mes affaires sont humides et la tente mouillée. Je ne suis pas un fanatique du bivouac mais quand il pleut, ce n’est vraiment pas agréable. Sur cette longue marche, c’est la seule fois. J’ai plutôt eu des nuits très sèches et chaudes.
Les prévisions météorologiques ne sont pas très bonnes notamment pour l’après-midi. Je démarre donc tôt. Comme j’ai bien avancé hier, l’objectif est mesuré pour aujourd’hui : le refuge de Vihren pour être au sec. Pour cela, je dois passer un col puis remonter ensuite pour un parcours assez long en crête.
Les sommets sont dans les nuages. Il commence à pleuvoir légèrement puis fortement. Je patiente sous mon parapluie. Je profite d’une accalmie pour monter sur les crêtes. Le paysage est bouché mais au moins, il ne pleut pas.

Dans la descente vers le refuge de Vihren

Dans la descente vers le refuge de Vihren, le soleil fait quelques apparitions. J’en profite pour faire sécher mes affaires. Le refuge est en bout de route. Il y a un peu de monde. Après cette journée humide, cela fait du bien d’être au sec et à l’abri. La fin de journée s’écoule tranquillement. Je passe une soirée agréable en dînant avec un jeune Bulgare qui a un programme ambitieux pour les prochains jours et un Américain qui a vécu plusieurs années en Bulgarie. Si tout se passe bien, il ne me reste plus qu’une journée de marche mais pour cela, il va falloir crapahuter en altitude.

20 août : Refuge Vihren – Boykod Rid

J’avais initialement prévu de terminer ma marche dans les Balkans par le mont Olympe. Je conclus la partie macédonienne par une belle traversée du massif du Pirin même si le temps l’a un peu perturbée et une belle dernière étape avec l’ascension du pic Vihren. Il n’est pas aussi mythique mais à 2914 mètres d’altitude, c’est tout de même le troisième sommet des Balkans. L’Olympe ne le dépasse que de 4 mètres. Le plus haut, le Musala est aussi en Bulgarie mais dans le massif du Rila. À 2925m, il est un peu à l’écart de mon itinéraire et je ne suis pas un chasseur de sommet prêt à faire un long détour pour une ascension.
Pour aujourd’hui, j’avais trois moments forts prévus : le pic Vihren donc, l’arête Kontcheto et bien sûr la liaison avec l’endroit où j’étais passé le 7 juillet. La montée au sommet depuis le refuge est assez directe par un bon sentier. Parti tôt, j’y suis le premier. La vue est bouchée mais le premier objectif de la journée est atteint. La descente versant Nord est un peu plus technique avec des dalles équipées de chaines.

Au sommet du pic Vihren 2914m

L’arête de Kontcheto fait le bonheur des youtubeurs. C’est un passage très aérien, étroit avec le vide de chaque côté. Mais aménagé avec une main courante, je ne l’ai pas trouvé si difficile que cela et le deuxième objectif de la journée est réussi.
J’ai poursuivi dans un environnement alpin avant d’attaquer la descente. L’étape est assez consistante avec 26 kilomètres mais surtout 1920 mètres de dénivelés positifs et 2760 mètres négatifs. Qui plus est avec toute la première partie technique nécessitant de l’attention et où le rythme est beaucoup plus lent. J’ai connu des fins de longue marche plus tranquilles.
Il est 17h30 quand j’arrive à Boykod Rid. Ce n’était pas gagné mais j’ai réussi cette longue marche. Le gros objectif de la journée est atteint. Je suis content. Je suis rapidement pris en stop par deux Bulgares qui me déposent à la gare routière de Blagoevgrad puis de là, je prends un bus pour Sofia. Ma longue marche dans les Balkans en 2025 est finie.

D’habitude mes longues marches, c’est plutôt du style « Un long fleuve tranquille » comme celui qui a failli m’emporter avec mon sac sur le dos. Une ourse m’attaque, des chasseurs me tirent dessus, je vis un tremblement de terre. Il ne se passe rien de spécial. Je respecte mon programme. Après les trois semaines de rodage, je trouve mon rythme en général assez soutenu. Le physique va bien. Je termine avec plusieurs jours d’avance par rapport à ce que j’escomptais. Ça, c’était avant.
Pour cette longue marche, comme je l’écrivais dans mon introduction, je voulais prendre mon temps, m’obliger à faire des pauses. J’ai tenu cet objectif même au-delà de mes espérances avec l’arrêt contraint en juin ! Cette longue marche a été plus difficile que les précédentes, plus incertaine. C’était loin d’être gagné fin mai quand j’ai arrêté. En juin, les différents examens médicaux n’étaient pas encourageants. Début juillet, au redémarrage en Bulgarie dans le Rila, le premier objectif, c’était de traverser ce massif. Pour la suite, j’aviserai.
Puis petit à petit, les douleurs se sont atténuées. Après les trois premières semaines traditionnelles de rodage, j’ai retrouvé le physique de ces dernières années. J’ai pu à nouveau enchaîner kilomètres et dénivelés mais en faisant attention de ne pas trop forcer et user la machine. J’ai fait mien les mots du poète grec Constantin Cavafy :
«Y parvenir est ta destination ultime.
Mais ne te hâte point dans ton voyage
».
Les douleurs presque oubliées, le physique affûté, j’ai pris à nouveau du plaisir. J’étais un peu resté sur ma faim sur la première partie dans la Grèce Égéenne. J’y ai vu de très beaux endroits, des plages de rêve, des villages typiques, des jolies zones montagneuses mais ce sont des régions plus touristiques et les contacts y sont moins faciles, moins authentiques.
Sur la deuxième partie, des sections de mon parcours étaient beaucoup moins attrayantes. Je pense en particulier au centre de la Macédoine du Nord avec la canicule, les paysages grillés par le soleil et les moustiques. En principe, j’aime marcher à la fin du printemps et au tout début de l’été quand la végétation est encore verdoyante, fleurie, quand dans la montagne, il reste un peu de neige. Là, j’y étais au plus mauvais moment entre mi-juillet et mi-août. Alors, c’est vrai qu’en terme de paysages, d’autres marches ont été plus spectaculaires. J’ai quand même eu des très belles journées dans les montagnes, en Bulgarie, en Macédoine du Nord le long de la frontière du Kosovo puis de l’Albanie. Et bien sûr, il y a eu l’Olympe.
Mais plus que les paysages, j’ai découvert cette partie des Balkans. Quelle Macédoine ! J’avais préparé mon voyage mais je ne m’attendais pas à un tel mélange de peuples, de cultures. J’ai pu échanger avec des Grecs, des Bulgares, des Macédoniens, des Albanais et chacun a sa vision de l’histoire de la région. Je fais ces longues marches, parfois difficiles pour voir de belles choses mais je les fais surtout pour ces rencontres, pour m’immerger dans un pays, sa culture, son histoire. En Macédoine, j’ai été servi ! Cette marche rivalise avec celle dans le Caucase et la Turquie avec la différence, ici, de pouvoir plus facilement communiquer en anglais, en grec, en italien parfois ou un peu en bulgare/macédonien.
Ma marche dans les Balkans en 2025 est une belle réussite. J’ai finalement fait pratiquement tout ce que j’avais préparé. Je ne voulais pas rester sur un échec, être frustré. Alors je savoure.

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