Récit Jordan Trail

Le récit de la traversée de la Jordanie du Sud au Nord par le Jordan Trail

Sommaire

1 – Le Sinaï
2 – Le désert : Aqaba à Dana
3 – Les wadis : de Dana au Mont Nébo
4 – Le nord : du Mont Nébo à Um Qais

Fin du récit


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Introduction

En septembre, j’avais à peine bouclé ma Vuelta-Volta, tour à pied de la péninsule ibérique que je préparais déjà une prochaine expédition.
L’idée a germé dans les Monts Cantabriques. J’écrivais que Liebana était une ville sainte au même titre que Caravaca de la Cruz, Compostelle, Rome et Jérusalem. J’en connaissais quatre mais pas la plus prestigieuse. Être à Liebana sans être allé à Jérusalem! J’ai commencé à regarder les itinéraires, à me documenter. Avec le Shvil, le sentier national d’Israël (שביל ישראל) et le Palestinian Heritage Trail (مسار فلسطين التراثي), je tenais une idée « lumineuse » : marcher à la fois côté israélien et palestinien, relier à pied les deux, voir, échanger avec les habitants, passer à Jéricho et Tibériade, marcher entre Hébron et Bethléem, arriver à pied à Jérusalem. Lumineuse idée effectivement que de lier, à mon modeste niveau, Israéliens et Palestiniens !
Emporté par mon enthousiasme, j’ai réservé mes billets d’avion. J’ai ensuite entrepris une mise à niveau sur l’histoire extrêmement riche et complexe de cette partie du monde avec ses conflits et ses espoirs de paix. Fin septembre, je commençais à maîtriser l’alphabet et quelques bases en hébreu et puis, il y a eu le 7 octobre.
Mon idée lumineuse relevait donc d’une douce utopie. Le projet ne me semble maintenant réalisable que dans un horizon très lointain. Je le garde pour ma prochaine vie voire dans plusieurs autres. J’avais en main deux billets d’avion non annulables, l’aller Milan – Charm El Sheikh, en Egypte et le retour de Tel Aviv. J’ai alors commencé à étudier les alternatives. J’ai bâti un plan B et j’ai même envisagé un plan C avec les Pouilles dans le sud de l’Italie. Le conflit dure maintenant depuis plus de trois mois et le risque d’extension à l’Égypte ou la Jordanie est mesuré. J’ai déjà voyagé dans les deux pays mais je ne connais pas le Sinaï et je n’ai jamais marché dans le désert. Mon plan B a pris forme. Autant commencer là où tout a commencé. Là où l’histoire de cette partie du monde et par extension de la planète entière a connu un événement capital, le début du judaïsme, des religions monothéistes. Là où Moïse a reçu les tables de la loi au sommet du mont Sinaï.
En bateau ensuite, je rejoindrai Aqaba où je reprendrai ma marche. Il existe un chemin, le Jordan Trail qui traverse tout le pays du sud au nord. Je vais le suivre sur plus de 600 kilomètres et le parcours ne manque pas d’attraits avec d’abord la traversée du désert et quel désert ! Le magnifique Wadi Rum. Le chemin passe ensuite au cœur du site antique de Pétra. Le Jordan Trail poursuit à travers les wadis, les canyons avec sur le chemin des sites bibliques et historiques comme Kérak et son château des Croisés. Au Mont Nébo, je serai au-dessus de la mer Morte, là où Moïse a aperçu la terre d’Israël et où, selon la tradition, il est enterré.
Le nord du pays est plus vallonné, moins désertique avec toujours des sites historiques sur le chemin. Le Jordan Trail se poursuit jusqu’à la frontière syrienne, à Umm Qeis, l’antique Gadara au-dessus des gorges du Yarmouk.
Il me restera à rentrer soit de Tel Aviv soit directement de Amman. Passer par Jérusalem me tente. Mais plus que le danger, je crains l’atmosphère actuelle. En temps normal, les forces de sécurité israéliennes sont extrêmement pointilleuses, suspicieuses, les contrôles très rigoureux. Avec le conflit en cours, la tension doit être très forte. J’aviserai au moment venu.
Le Jordan Trail n’était pas mon choix initial. Cette partie du monde est instable. Je vais marcher dans le désert, un environnement que je ne connais pas. Il reste encore des incertitudes. Quel sera mon ressenti à la fin de cette longue marche?

1 – Le Sinaï

7 février: Sainte-Catherine – Mont Moïse – Deir al-Arbain

Carpe diem. Mon premier commandement au sommet du mont Sinaï. Carpe diem, parce que les premiers pas d’une longue marche s’accompagnent toujours de ce mélange d’excitation, d’attentes et d’inconnues. Il y en a beaucoup pour cette « traversée du désert » dans des régions chargées d’histoire. Et dans ce domaine, je suis servi avec ce départ de Sainte Catherine dans la péninsule du Sinaï. La tradition situe ici des évènements capitaux de la Bible comme la première vision de Dieu par Moïse : « L’ange de l’Éternel lui apparut dans une flamme de feu, au milieu d’un buisson. Moïse regarda; le buisson était tout en feu, et le buisson ne se consumait point… » et Dieu dit à Moïse de délivrer le peuple d’Israël des Égyptiens. C’est le début de l’exode avec la Mer Rouge qui s’ouvre pour laisser le passage aux Hébreux puis la traversée du désert.
Après l’épisode du buisson ardent, Dieu s’adresse à nouveau à Moïse, cette fois au sommet du mont Sinaï et il lui remet les tables de la loi. La Bible situe ici aussi une nouvelle apparition de Dieu, cette fois au prophète Élie.
Et pour les chrétiens, il y a sainte Catherine d’Alexandrie. Après son supplice de la roue, son corps est transporté par des anges jusqu’en haut d’une montagne. C’est pourquoi ce sommet, point culminant du Sinaï et de l’Égypte à 2642 mètres d’altitude et le monastère portent le nom de la sainte égyptienne.
Je commence mon pèlerinage par le monastère. C’est un endroit exceptionnel. Il est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Créé au VIè siècle par l’empereur Justinien, ce serait le plus ancien monastère au monde avec une activité permanente. Une vingtaine de moines de rite grec orthodoxe y vit de nos jours. Cas unique, son église est autocéphale, ne dépendant d’aucune autorité religieuse. Avec plus de 3000 ouvrages, sa bibliothèque est la plus riche en manuscrits et incunables après celle du Vatican. Beaucoup sont antérieurs à l’an 1000. Il y a dans le musée un fragment d’un parchemin du Codex Sinaiticus du IVè siècle. C’est avec le Codex Vaticanus, la plus ancienne version de la Bible. La plus grande partie du Codex Sinaiticus est à la British Library de Londres. Le musée abrite aussi de très belles icônes, certaines rares du VIè qui ont échappé à la période iconoclaste.
La visite est assez rapide. À part le musée, le monastère est intéressant d’abord par son site au cœur des montagnes du Sinaï. Il était protégé des razzias des tribus arabes par de hautes murailles. Quand Alexandre Dumas le visite en 1830, la porte principale est murée. Les moines hissent les pèlerins à l’aide d’une nacelle jusqu’à une fenêtre au haut des murailles. À l’intérieur, on ne peut que rester à l’entrée de l’église sans pouvoir voir l’abside avec une très ancienne mosaïque. Le buisson ardent est toujours là mais la chapelle attenante est également fermée.

Monastère Sainte Catherine

Après la visite, je vais retrouver mon guide au village de Sainte Catherine. C’est obligatoire d’en avoir un, officiellement pour des raisons de sécurité. Des groupes islamistes sont présents dans le nord du Sinaï. En 2017, un attentat revendiqué par Daech a fait 305 morts et une centaine de blessés dans une mosquée. Dans ses conseils aux voyageurs, le ministère des affaires étrangères écrit : « Dans la péninsule du Sinaï, la partie au nord d’une ligne reliant les villes de Suez et de Taba, est formellement déconseillée en raison du risque terroriste et des opérations qui y sont régulièrement menées par l’armée. » Le sud dont la région autour de Sainte-Catherine est plus touristique et l’Égypte fait tout pour éviter des attentats qui mettraient en péril ce secteur d’activité vital pour son économie. Il y a donc une présence policière importante. Entre la côte et Sainte Catherine, il faut passer quatre postes de contrôle de l’armée. Pour le ministère des affaires étrangères, le sud du Sinaï est classé comme zone de vigilance renforcée (comme par ailleurs la vallée du Nil, la Jordanie ou la Turquie…). Mais le tourisme souffre avec la situation au Moyen Orient. Juma mon guide avait l’habitude de travailler avec des Israéliens. À 27 ans, marié, il a actuellement peu de travail et je suis content de pouvoir rester avec lui pendant trois jours.
Nous partons pour l’ascension du Mont Moïse. Sainte-Catherine est à 1500m d’altitude. Il fait une température idéale pour marcher. Il y a quelques jours, le village était sous la neige. Les températures sont remontées. Il fait un peu chaud au soleil, un peu froid à l’ombre. La montée au sommet à 2285m d’altitude n’est pas si facile. Le sentier est bon mais Juma n’est pas un adepte de la marche ultra légère. La nourriture pèse un âne mort avec boîtes de conserves, fruits, 1 kg de farine…etc. Nous nous sommes répartis le poids et pour une première journée, avec des montées par des escaliers, c’est rude.
Au sommet, une petite chapelle, une mosquée honorent ce lieu sacré. « Moïse demeura là avec l’Éternel quarante jours et quarante nuits, sans manger ni boire, et l’Éternel écrivit sur les tablettes les paroles de l’alliance, les dix commandements. Puis Moïse redescendit du mont Sinaï, tenant en main les deux tablettes de l’acte de l’alliance». Quarante jours au sommet, cela peut paraître beaucoup, surtout sans manger ni boire, mais il n’a pas recueilli que les seuls dix commandements mais un ensemble de règles à respecter par les Hébreux. Cela traite de la justice, des fêtes religieuses, des frontières que Dieu fixe aux Hébreux (du Sinaï à l’Euphrate avec commandement d’en chasser les habitants…) jusqu’aux dimensions exactes du coffret de l’arche de l’alliance ou les ingrédients de l’huile d’onction détaillés comme s’il s’agissait d’une recette de cuisine.
Pour ma part, je ne reste que jusqu’au coucher du soleil. La vue s’étend jusqu’au golfe d’Aqaba, les montagnes d’Arabie et pour la décrire, l’abbé Bourassé au milieu du XIXè, utilise un bel oxymore : «C’est un spectacle d’une horreur sublime». C’est austère, minéral.
J’avais prévu de dormir au sommet mais sur les conseils de Juma, nous descendons jusqu’à un camp bédouin. Nous terminons à la frontale à Deir al-Arbain. Je peux dormir à l’intérieur d’une maison de pierre, un peu plus au chaud. La difficulté de ces premiers jours de longue marche, c’est de se passer de son confort quotidien et de rentrer dans un mode de vie plus simple. Avec cette première soirée, je suis tout de suite en condition. Je dîne autour du feu avant d’aller me coucher tôt. Carpe diem.

8 février: Deir al-Arbain – Umm Saad garden

Comme démarrage de longue marche, il y a plus progressif. Après le mont Moïse, j’attaque le mont Sainte Catherine pour ma deuxième journée. De Deir al-Arbain à 1760 mètres d’altitude, il y a une montée continue jusqu’au sommet à 2630m. Le sac ne s’est pas trop allégé après la première journée. Je viens de découvrir qu’il n’y avait pas 1kg de farine mais 2kg. Je ne sais pas qui Juma à l’intention de nourrir avec tout cela mais il est probable que je promène ces deux kilogrammes pendant les trois jours.

Au fond le mont Sainte Catherine

Heureusement, au col, je laisse le gros du poids pour faire l’aller retour au sommet. Juma m’attend. Je peux monter allégé d’un pas plus alerte. Je suis sur le toit de l’Égypte. La vue s’étend sur toute la péninsule du Sinaï, les golfes d’Aqaba et de Suez et au-delà vers l’Arabie et des montagnes de l’Égypte africaine. Une chapelle a été édifiée sur l’antécime, là où donc les anges ont déposé le corps de sainte Catherine après son supplice.
La descente se fait par des beaux paysages minéraux. Au fond du wadi, il y a quelques rares touches de verdure. J’avais prévu d’enchaîner sur le mont Abbas pour cette deuxième journée mais Juma a mal aux cuisses. Nous nous arrêtons assez tôt à Umm Saad garden. La « mère de Saad » vit seule dans ce wadi perdu. Son mari est décédé. Ses enfants vivent au village de Sainte Catherine. La fin d’après-midi et la soirée devraient être calmes. Il n’y a pas la foule. Hier soir au sommet du mont Moïse, il n’y avait qu’une dizaine de personnes, surtout Américains, pour assister au traditionnel coucher du soleil. Un marcheur flamand dormait aussi à Deir al-Arbain. Ce soir, je devrais être seul avec Juma et Umm Saad. Ce n’est pas pour me déplaire.

9 février: Umm Saad garden – Sainte-Catherine

Dans la pénombre de la pièce enfumée, accroupi autour du feu, je partage le repas avec Juma et Umm Saad. Juma a préparé la cuisine et je suis presque étonné qu’Umm Saad reste avec nous. Elle est enveloppée dans son long voile noir et le soulève discrètement à chaque bouchée. Je suis dans un wadi au cœur des montagnes du Sinaï et vraiment loin de mon quotidien.
Juma me traduit ce qu’Umm Saad raconte sur sa vie. Elle aime rester seule dans la montagne. Une des premières à accueillir des marcheurs, son activité fluctue en fonction de l’actualité : révolution égyptienne, Covid, guerre israélo-palestinienne… Dans cette atmosphère d’un autre temps, elle glisse quand même qu’elle a de bons commentaires sur internet et tout aussi surprenant, elle fume, soulevant toujours discrètement son voile à chaque bouffée.
Ces étapes dans les montagnes du Sinaï sont beaucoup plus confortables que je ne l’imaginais. Je dors au chaud, sur un matelas. Il y a un robinet. L’eau provient de puits et est potable. Les journées de marche ne sont pas trop longues et constituent une bonne entrée en matière avant d’attaquer seul le désert jordanien.
Le mont Abbas, à 2383 mètres d’altitude, est mon dernier sommet de ce tour dans le Sinaï. Souffrant de tuberculose, le pacha Abbas y a fait bâtir un palais au milieu du XIXè siècle. Il est décédé avant la fin de la construction et il ne reste qu’un palais inachevé et en ruine.

Wadi Itlah

Nous passons ensuite par plusieurs beaux wadis. Il y a un peu plus de verdure mais il est encore tôt dans la saison. Les arbres commencent à bourgeonner. Dans les jardins, les premières pousses sortent. Il n’y a que quelques fleurs dont quelques plantations qui me semblent illicites. Le retour à Sainte Catherine se fait à un bon rythme. Juma a retrouvé la forme ou il est pressé de retrouver son épouse. Hier, il me racontait des histoires de Bédouins avec des mariages arrangés. Lui, il a choisi sa femme. Elle a vécu seule avec son père très jeune. Elle a donc a appris à être autonome très tôt et elle cuisine bien, me dit-il, ce qui n’est pas la moindre des qualités pour une épouse.
J’ai terminé la première partie de ma marche. Je vais maintenant prendre le bateau pour traverser le golfe d’Aqaba. J’attaquerai le Jordan Trail mardi 13 février.

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2 – Le désert : Aqaba à Dana

13 février: Aqaba (Tala Bay) – Titen

Je suis à l’extrémité méridionale de la Jordanie. Quatre pays se côtoient au fond du golfe d’Aqaba avec en face, le Sinaï égyptien, au fond du golfe, les immeubles de la station balnéaire israélienne d’Eilat et la frontière avec l’Arabie Saoudite, à moins de dix kilomètres plus au sud. Cette zone en faisait même partie jusqu’en 1965, date d’un accord d’échange de territoire entre les deux pays. En compensation de terres sur la frontière est, l’Arabie Saoudite a cédé à la Jordanie une bande de 18 kilomètres sur le golfe d’Aqaba. C’est sa seule ouverture maritime et c’est donc très stratégique pour le pays.
Je ne pars pas complètement dans le désert. Le petit village de Titen est à 30 kilomètres. Le jour suivant, je vais arriver dans le touristique Wadi Rum. C’est plus au nord avant et après Pétra que j’ai quelques incertitudes sur l’eau notamment mais ce matin, je démarre avec un peu d’appréhension.
Finies les vacances, Aqaba, animée un soir de finale de coupe d’Asie de football entre la Jordanie et le Qatar, les beaux couchers de soleil sur les montagnes du Sinaï, la plongée au milieu des beaux récifs coralliens et des poissons de la mer Rouge. C’est maintenant le vrai début de cette marche de 630 kilomètres jusqu’à l’extrémité nord de la Jordanie. Je m’engage seul et pour la première fois dans le désert. Je me suis bien hydraté avant de partir et je porte trois litres d’eau pour cette étape. Un spécial remerciement à Juma pour les deux kilos de farine dans mon sac à dos, c’était une bon entraînement. Je devrais être largement suffisant en eau. Il ne fait pas excessivement chaud et le soleil n’est pas très fort. Je suis même inquiet pour les prévisions météorologiques des prochains jours avec de la pluie prévue. Cela peut être problématique après le Wadi Rum avec un passage par un canyon encaissé.
Je m’élève au-dessus du golfe d’Aqaba. Petit à petit, je laisse les derniers bâtiments dans mon dos. Le chemin remonte le lit asséché d’un wadi. Le sentier est bon. La température est idéale pour marcher même si le corps chauffe pour passer le col à plus de 1000 mètres d’altitude. Je tourne autour de 1 litre d’eau au vingt kilomètres. C’est un bon indicateur. Cinq litres au cent, la consommation d’une petite cylindrée…
Je repère les rares acacias pour faire des petites pauses à l’ombre. Le vent souffle. C’est désert. Je ne vois personne mais il y a, ici et là quelques campements de Bédouins. J’avance sans difficultés, toujours dans les lits des wadis. Il n’y a que les passages par les deux cols qui sont sur des sentiers plus rocailleux.

C’est parti pour le désert

Je termine la journée à Titen, petit village à 800 mètres d’altitude. Il est peuplé de Bédouins saoudiens me dit le propriétaire de l’épicerie. De l’eau, des jus de fruits, quelques biscuits, il n’y a pas grand chose mais tout de même, l’épicier a des boîtes de sardines, bref l’essentiel. Avec mes bribes d’arabe, la communication est basique. L’épicier me propose une chambre pour dormir. C’est rustique mais il y a de l’eau et l’électricité. Je peux me laver, me reposer tranquillement. C’est un grand luxe dans le désert après une première étape de près de 30 kilomètres et 1400 mètres de dénivelés.

14 février: Titen – Jebel Khazali

À l’aube, alors que résonnait l’appel à la prière du Fajr, la pluie s’est mise à tomber. Je quitte Titen sous mon parapluie. Ce n’est pas l’utilisation que j’en avais prévue dans le désert. Le soleil réapparaît petit à petit et les paysages deviennent grandioses en se rapprochant du Wadi Rum. En 2008, j’avais visité ce désert en 4*4. À pied, le ressenti est différent. Cette solitude dans ces immensités désertiques est impressionnante. J’ai le Wadi Rum rien que pour moi. Le silence est juste troublé par le souffle du vent et de temps en temps une jeep au loin. Autour de moi, le spectacle est permanent avec les reliefs de grès ocre, blanc, les formations rocheuses aux formes curieuses, le sable rouge.
Lawrence d’Arabie a fait de brefs passages dans le Wadi Rum après la prise d’Aqaba sur les Turcs. C’est plus le film tiré de son livre « Les sept piliers de la sagesse » et en grande partie tourné ici qui a popularisé ce désert. Il écrit :
« Nous approchions de Roum, le point d’eau des Beni Atiyehs au Nord: vallée bien digne d’occuper ma pensée puisque les Haoueitates eux-mêmes, peu sentimentaux d’ordinaire, m’avaient vanté son charme…
Notre minuscule caravane, brusquement intimidée, tomba dans un silence de mort, honteuse d’étaler sa petitesse en présence de masses aussi formidables
. »

Grand spectacle dans le Wadi Rum

Je profite aussi de ces moments. J’avance au milieu de paysages en cinémascope. Arrivé à Qattar Spring, les deux camps sont fermés. Je continue vers un autre plus loin. Il y a quelques touristes. Il est très confortable. Le feu réchauffe la grande tente. Je passe une nouvelle soirée confortable dans le désert qui vient conclure une superbe journée de marche.

15 février: Jebel Khazali – Shakaria

Du camp, je fais un petit détour par le Siq Khazali, un étroit canyon avec des pétroglyphes figuratifs et inscriptions en thamoudéen, nabatéen et arabe antique. La présence et l’adaptation de l’homme dans cet environnement désertique est, avec les paysages, un des éléments qui a justifié le classement du Wadi Rum au patrimoine mondial de l’UNESCO : « Il s’agit d’un paysage désertique très spectaculaire, avec des canyons, des arches naturelles, des falaises, des rampes et des grottes. La présence de pétroglyphes, d’inscriptions gravées et de vestiges archéologiques témoigne de 12 000 ans d’occupation humaine et d’interaction avec l’environnement naturel. La combinaison de 25 000 pétroglyphes et de 20 000 inscriptions retrace l’évolution de la pensée humaine et les débuts de l’écriture alphabétique. Le site illustre l’évolution des activités pastorales, agricoles et urbaines dans la région. »
Le secteur après le village de Rum est moins touristique. Je marche un peu à l’écart de la route d’accès au village. Il n’y a plus de campements pour les touristes mais des vrais campements bédouins avec les tentes de toile aux bandes noires et ocres, quelques chèvres et dromadaires.
Cela devient une habitude dans le désert, la pluie se met à tomber. Le tonnerre gronde. Je ressors mon parapluie et je finis par me mettre à l’abri sous une tente bédouine abandonnée. Il ne fait pas chaud même avec la polaire, ma doudoune. Pluie, froid…je traverse le désert dans des conditions inattendues. L’orage s’intensifie avec tonnerre, éclairs, violentes bourrasques. En moins d’une heure, les lits asséchés des wadis se transforment en torrents. L’eau dégringole en cascade des djebels. C’est révélateur des risques de crues dans les canyons encaissés. Je suis vraiment content d’avoir trouvé cet abri de fortune. Mais je suis dans le désert et la pluie ne dure pas trop longtemps. Je peux repartir mais pas pour très loin. En passant devant un camp bédouin, Ahmed m’invite à prendre le thé. Sa tente est très traditionnelle. Il est installé avec sa femme, ses enfants, son beau-père. Avec la chute du tourisme, il n’a plus de travail.

Les Sept piliers de la sagesse

Je ne vais pas très loin aujourd’hui. L’étape est ponctuée d’arrêts, au village de Rum, sous la tente pour attendre une éclaircie et enfin chez ce Bédouin. Je traverse encore quelques wadis en crue puis m’arrête dans un camp avant le village de Shakaria. En fin d’après-midi, la pluie se remet à tomber. Je n’aurai pas droit au coucher de soleil sur les reliefs caractéristiques du Wadi Rum dont les Sept piliers de la sagesse mais je ne suis pas mal.

16 février: Shakaria – Humeima

Je prends mon petit déjeuner face au soleil qui s’élève au-dessus du désert avec en musique de fond des chansons de Fairuz. C’est ma dernière étape dans le Wadi Rum. Je quitte l’espace protégé mais paradoxalement, cette partie au nord est plus naturelle. Il n’y a plus de camps de touristes. Il n’y a plus non plus les déchets qui abondent malheureusement dans la partie sud.
Les paysages sont tout aussi grandioses et le sentiment de solitude au milieu de ces immensités est encore plus grand. Je comprends que le Wadi Rum ait servi de décor pour de nombreux films se déroulant sur Mars. Je suis sur un autre planète.

Secteur nord du Wadi Rum

Je poursuis jusqu’à Humeima. Mes étapes dans le désert sont dictées par l’emplacement des points d’eau. J’avais des craintes et pour le moment, je n’ai pas eu de difficultés. J’ai pu me réapprovisionner régulièrement. De l’eau , il en est aussi pas mal tombée du ciel et encore aujourd’hui, j’ai brièvement sorti le parapluie. Et ici, dans le désert, il y en a dans le sous-sol. Amman avec ses 4 millions d’habitants est en partie approvisionnée par de l’eau du désert. Il y a une immense nappe fossile au sud du Wadi Rum et depuis 2013, cette eau est pompée et acheminée vers la capitale. Près de 100 millions de mètres cubes d’eau par an sont extraits. Malheureusement, les nappes fossiles ne se régénèrent pas. Ce n’est donc pas une solution d’avenir pour résoudre le crucial besoin d’eau du pays. La nappe de Disi est immense mais à long terme, elle va s’épuiser.
Si je n’ai pas eu de problème jusqu’à maintenant pour l’eau, je vais entamer une partie plus délicate les prochains jours. J’ai une centaine de kilomètres jusqu’à Pétra dans une région sauvage, désertique, peu touristique avec des très rares points d’eau. C’est la raison de mon étape à Humeima. Après les paysages grandioses dans le désert, cette localité n’a rien d’attrayant. Elle s’étire le long de la quatre voies qui dessert Aqaba. La circulation est intense. Il n’y a pas d’hôtel. Mais c’est mon dernier point de ravitaillement avant Pétra.
En faisant mes achats, je me renseigne sur les possibilités d’hébergement. L’épicier Abdullah me propose de m’héberger. Je vais encore passer une nuit confortable au chaud. Il a encore fait frais aujourd’hui. J’ai souvent marché avec ma polaire. Je n’ai toujours pas sorti ma tente du sac mais cela risque d’être nécessaire pour les deux ou trois prochaines nuits.

17 février: Humeima – Wadi Waraqa

J’ai dormi dans l’appartement que le patron de l’épicerie met à la disposition de ses employés dont Abdullah. C’est un jeune de 23 ans. Il parle anglais et travaillait comme guide dans le Wadi Rum. Mais avec la chute du tourisme, il a dû trouver un autre emploi. Il fait 12 heures par jour, six jours sur sept, de 7 heures du matin à 19 heures ou la nuit. L’épicerie est ouverte 24 heures sur 24.
La première étape de la journée est la visite des ruines de Humeima, un ancien comptoir nabatéen sur la route des caravanes fondé au 1er siècle av.J.C. Il a ensuite été occupé par les Romains, Byzantins et Arabes. Plusieurs califes abassides sont originaires de Humeima.
Je m’arrête deux fois ensuite, invité à boire le thé dans le petit et pauvre village d’Abbasiya. C’est le dernier lieu habité avant Pétra, 100 kilomètres plus au nord. Du village, le Jordan Trail bascule sur le versant de la plaine de l’Arabah. Elle fait le lien entre le golfe d’Aqaba à la mer Morte et marque la frontière entre la Jordanie et Israël. C’est une partie de la faille du Levant, longue fracture entre les deux plaques tectoniques africaine et arabique et qui se prolonge au sud avec la mer Rouge et le grand rift africain.
Le passage par le canyon est absolument spectaculaire. Je manque de superlatifs pour le décrire. Le wadi se fraye un passage entre des parois verticales. Par endroits, il n’y a guère plus d’un mètre de largeur et on n’aperçoit pas le ciel. Je n’ose pas imaginer l’ambiance apocalyptique il y a deux jours avec un torrent en furie dans ce canyon. Je me régale à marcher dans un tel décor mais après les vastes étendues du Wadi Rum, être seul dans cet environnement sans horizon, c’est presque oppressant. Je suis presque heureux de voir quelques dromadaires.

Wadi Aheimar

Plus bas, après avoir un peu cherché, je trouve la source (Aïn) Aheimar. Je fais le plein d’eau et repars avec 4 litres. La prochaine source que j’ai identifiée est à 50 kilomètres si je ne veux pas faire un détour.
Après une quinzaine de kilomètres de grand spectacle, je sors du du canyon, j’ai en face de moi les premières hauteurs en Israël (je capte d’ailleurs du réseau israélien). J’ai préparé mon parcours avec les informations du site Jordan Trail. Il est bien fait avec traces GPS, informations sur les sources, difficultés…etc. Mais j’avais vu sur des vues satellites des maisons et campements non mentionnés sur le site. Je poursuis jusque là. C’est une longue étape et j’arrive après le coucher de soleil. Il n’y a pas d’eau mais je suis accueilli par 4 Jordaniens originaires du coin et qui sont venus camper en montagne. Je passe la soirée et dîne avec eux puis monte la tente à côté. Je vais pouvoir faire le plein d’eau. Sur cette partie sauvage, cela sécurise mon parcours jusqu’à Pétra.

18 février: Wadi Waraqa – Ain al-O’Rouq

Quarante kilomètres hier, trente aujourd’hui, j’accuse un peu la fatigue. Hier soir, je me suis couché inhabituellement tard. Mes hôtes ont préparé le dîner après la prière du soir. Il était 21 heures quand nous avons commencé à manger. Je ne pouvais pas préparer ma purée sardines dans mon coin. Je n’ai pas traîné le repas achevé.
Après les dernières étapes spectaculaires, celle du jour était un ton en dessous. J’ai passé la journée à passer de wadis en wadis, certains avec de belles couleurs.

De wadi en wadi

Une nuit un peu courte, le poids du sac (je suis reparti avec 4 kilos d’eau et une étape plus ordinaire, une température plus élevée (je suis descendu en altitude)… j’ai tiré la langue.
Les seules présences vivantes vues dans la journée (hormis quelques oiseaux et insectes…) sont un âne dans un wadi et un Bédouin en 4*4 qui m’a ravitaillé en eau. Je n’ai toujours pas vu de randonneur sur le Jordan Trail depuis mon départ. C’est pourtant la saison pour le faire.
Je termine la journée à côté de la petite source Ain al-O’Rouq. Le débit est très faible. Elle coule au ras du sol mais cela fait l’affaire. Je peux retrouver mes habitudes, mon traditionnel repas purée sardines et cette fois, je m’enfonce tôt dans mon sac de couchage.

19 février: Ain al-O’Rouq – Pétra (Wadi Musa)

Je suis à Pétra. Cette dernière journée, j’ai encore crapahuté de wadis en wadis avec quelques bonnes montées avant d’arriver sur le site antique par l’arrière. C’est une expérience nouvelle. Je descendais par un sentier sauvage et les premiers tombeaux rupestres me sont apparus. Sur cette partie-là, il n’y avait aucun touriste, juste quelques troupeaux de chèvres avec des Bédouins. Découvrir Pétra comme si j’étais le premier à le faire ! J’ai poursuivi sur des parties plus touristiques en montant sur le Haut Lieu des Sacrifices avant de passer devant le joyau du Khazneh. Mais je n’ai pas voulu m’attarder là. Je suis sorti par le Siq, l’étroit canyon qui gardait l’entrée de la cité nabatéenne. Je garde la visite de Pétra pour demain. Le Jordan Trail traverse tout le site. Demain, je reprendrai le Siq et « découvrirai » au bout le Khazneh.

Arrivée à Pétra

J’ai terminé la partie du Jordan Trail qui m’inquiétait le plus. Je ne suis pas mort de soif et j’ai réussi à m’hydrater correctement. L’expérience de la descente de l’étroit Wadi Aheimar a été extraordinaire. Une des plus belles expériences de ma vie de marcheur. J’ai encore trois jours dans des lieux assez désertiques avant de poursuivre sur une partie avec plus de villages. Deux cent kilomètres depuis Aqaba, une semaine que je marche en Jordanie et j’en ai pris plein les yeux.

20 février: Pétra (Wadi Musa) – Qbour al-Wahdat

Je prends mon petit déjeuner seul dans mon hôtel de Wadi Musa, la petite ville à l’entrée du site de Pétra. Il y a quatre étages, une quarantaine de chambres et je suis le seul client. Pourtant Pétra fait partie des merveilles du monde.
Je reprends mon chemin par le Siq. Il y a plus de 1 kilomètre à parcourir dans ce canyon étroit, entre des falaises verticales. Ce n’est plus une découverte après ma visite en 2008 et le passage par là hier. Et pourtant…il y a quelques groupes de touristes mais dans les méandres du Siq, je suis parfois seul. Le bruit de mes pas résonne entre les murailles de grès rose. Le charme opère toujours. Et au bout du Siq apparaît le Khazneh, le Trésor, la merveille de Pétra.
J’imagine l’émotion du suisse Jean-Louis Burckhardt. C’est l’explorateur qui a redécouvert Pétra en 1812 ouvrant la voie aux archéologues et explorateurs et maintenant aux touristes. C’est incroyable qu’une telle merveille soit tombée dans l’oubli pendant des siècles. À la fin de l’époque romaine, un tremblement de terre la détruit en partie. Progressivement, lentement, elle s’efface des mémoires, elle n’est que rarement mentionnée après le XIIIè siècle puis plus du tout.
Je ne fais pas une visite exhaustive de Pétra, je déambule dans le site en suivant le Jordan Trail. Il traverse tout le site jusqu’au Deir, le monastère. La ville s’étendait sur une large superficie. Pétra aurait compté 20000 habitants. Les Nabatéens se sont enrichis avec le commerce de la myrrhe et de l’encens. Depuis l’Arabie Heureuse (Yémen, Oman), les caravanes traversaient le désert pour acheminer ces précieux produits vers la Méditerranée. Au 1er siècle avant notre ère, Diodore de Sicile écrit au sujet des Nabatéens : «Des nombreuses tribus arabes, ils sont de loin les plus riches. Un grand nombre d’entre eux transportent en effet jusqu’à la mer l’encens, la myrrhe et les plus précieux des aromates que leur remettent ceux qui les acheminent depuis l’Arabie dite Heureuse».

Pétra – Le Deir, le monastère

Je termine ma visite par le Deir, le monastère. Je monte au milieu des rochers moirés caractéristiques de Pétra et apèrs une longue pause face au monument, je poursuis par un beau sentier dominant la plaine de l’Arabah, le Néguev et Israël. Le Jordan Trail poursuit par le beau site plus intimiste de Siq al-Bared, Little Pétra avant de basculer sur le versant côté plaine de l’Arabah. Je vois pour la première fois des champs labourés, des cultures irriguées. Il y a de nombreuses tentes de Bédouins.
L’étape se termine à Qbour al-Wahdat. Il y a un camp pour touristes mais comme il n’y a pas de clients actuellement, il n’y a que le gardien. Je peux rester quand même pour la nuit. J’ai une chambre, de l’eau, de l’électricité. Je peux regarder tranquillement le soleil illuminer les montagnes en face.

21 février : Qbour al-Wahdat – Wadi Ghwayr

Je marche toute la matinée sur un beau et bon sentier de montagne avec de nombreux cairns. Je suis autour de 1200 mètres d’altitude et je domine des canyons et mille mètres plus bas l’Arabah puis au loin le Néguev.
La suite me réserve deux surprises, la première est de longer un wadi avec de l’eau qui coule. Il y a un peu plus de végétation, quelques fleurs. La deuxième surprise est de croiser pour la première fois depuis mon départ des randonneurs. Au sommet d’un col, je rencontre un groupe de quatre jeunes, trois Tchèques et un Slovaque qui fait les trois jours de marche entre Dana et Pétra.
La journée était bien engagée avec un bon sentier de montagne, un wadi avec de l’eau et une rencontre. La suite va être beaucoup moins agréable. Je termine l’étape avec plus de 10 kilomètres dans un reg, un désert de pierres. Le paysage est monotone, assez plat mais je dois couper tous les lits des torrents (à sec) qui descendent des montagnes. À chaque fois, il faut descendre et remonter dans ces pierriers. Pour agrémenter le tout, je suis redescendu à 300 mètres d’altitude, le soleil cogne, il fait plus chaud et il y a quelques troupeaux de chèvres et de dromadaires. Chaleur, bétail, avec ces deux éléments, une nuée de mouches tourne autour de ma tête. Plus de deux heures dans la caillasse, les mouches, la chaleur, c’est long. J’aspire à arriver vite à un camp pour touristes pour me reposer. L’étape est longue, plus de 30 kilomètres.

Reg, dans un désert de pierres

Je passe d’abord devant des tentes de Bédouins. C’est une des rares occasions de voir des femmes. Depuis mon départ d’Aqaba, et à part le cas particulier de la touristique Pétra, je n’en ai pratiquement pas vues. Dans les structures pour touristes, il n’y a que des hommes qui travaillent. À Humeima, dans les commerces et restaurants, c’est pareil que ce soit les personnes qui travaillent ou les clients. En passant près des campements bédouins, les rares femmes que j’aperçois, rajustent leur voile pour couvrir le bas du visage.
J’arrive enfin à un camp pour touristes. Il n’y a que deux autres clients, un couple franco-norvégien. La journée a été longue. Le repos est mérité.

22 février : Wadi Ghwayr – Dana

Je termine à Dana la partie du Jordan Trail que j’avais baptisé « Le désert ». Je vais maintenant marcher souvent autour de mille mètres d’altitude dans des régions plus peuplées avec régulièrement des villages et des petites villes.
Cette dernière étape a été courte mais avec un bon dénivelé surtout à la fin pour passer des 300 mètres d’altitude de ce matin à 1230 mètres ce soir. J’ai remonté un wadi dans la réserve de la biosphère de Dana. C’est un des rares espaces protégés de la Jordanie. Comme dans beaucoup de pays en voie de développement, la préservation de l’environnement ne figure pas dans les priorités et ici, il y a un gros travail d’éducation à mener sur la gestion des déchets. Plus les endroits sont peuplés ou fréquentés, plus il y a de déchets dans la nature. Sacs et bouteilles en plastique, boîtes de conserve jonchent le sol. C’était le cas par exemple dans le Wadi Rum, c’est aussi le cas dans les lits des rivières où les déchets sont disséminés au fil des crues.

Dans la réserve de la biosphère de Dana

L’initiative de la création de cette réserve de la biosphère est donc louable. Cela a permis en plus de créer une activité économique autour de la nature et de la randonnée. Il y a plusieurs hôtels à Dana et beaucoup de touristes utilisent les services d’un guide.
Je suis enchanté de cette première partie du Jordan Trail. C’est celle pour laquelle j’avais des craintes notamment sur la gestion de l’eau. Cela s’est bien passé et j’ai vu des paysages extraordinaires. D’après ce que j’ai lu, c’est la partie la plus intéressante du Jordan Trail. Plus au nord, le chemin est moins sauvage, il y a des sections sur des petites routes. On va voir ce que me réserve la suite.

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3 – Les wadis

23 février : Dana – Al Aïs (Tafilah)

J’ai baptisé cette seconde partie du Jordan Trail : les Wadis. Des wadis, j’en ai déjà parcourus de nombreux mais plutôt en les descendant ou en les remontant. Dans cette région en altitude, il y a plusieurs rivières qui ont creusé des profonds et vastes canyons que je vais traverser au prix d’une longue descente jusqu’au lit du wadi et une longue remontée en suivant.
Je sors du désert et progressivement arrive dans la Jordanie utile. Le pays est à peu près grand comme le Portugal mais le désert couvre 80% de son territoire. Les 11 millions d’habitants (un peu plus que le Portugal) sont concentrés sur une petite partie du pays. La moitié vit dans la grande zone urbanisée d’Amman-Ruseifa-Zarqa.
Je fais une longue pause à Buṣeirah d’abord pour me réapprovisionner mais aussi pour aller chez le barbier. Je m’en remets à sa dextérité à manier le coupe-chou alors que la télévision diffuse des images de pèlerins tournant autour de la Kaaba à la Mecque au son de sourates du Coran (nous sommes vendredi, jour de prière).
L’épicier est lui Yéménite. J’en ai rencontré à plusieurs occasions. Ils sont nombreux à travailler en Jordanie. Je sors un foulard yéménite qui m’a été bien utile pour protéger ma nuque dans le désert et que m’avait donné un de ces compatriotes à Humeima. Il montre ensuite fièrement à tous ces clients jordaniens la photo où nous sommes tous les deux coiffés à la yéménite.

La Jordanie des villages

Dans la rue, les habitants me saluent, me souhaitent la bienvenue. Je reçois de multiples invitations à boire le thé. Mais, j’ai du chemin à faire avec une descente dans un wadi et une raide remontée ensuite. La pause à El Matan est appréciée et cette fois pour un café. En Jordanie, c’est traditionnellement un café turc parfumé à la cardamome. Après un nouvel arrêt dans un champ pour le thé, j’arrive à El Aïs. C’est ma première ville depuis Aqaba. Il y a une université, un hôpital et un seul hôtel. L’endroit n’est pas touristique et l’établissement est plutôt destiné à la clientèle jordanienne. Dans la chambre, il y a un tapis de prière et un extrait du Coran. Le personnel ne parle qu’arabe. Cela conclut ma première étape dans une Jordanie plus traditionnelle.

24 février : Al Aïs (Tafilah) – Burbeita (Wadi Al-Hassa)

Je démarre dans la brume, l’humidité (il a plu dans la nuit) et la fraîcheur (Al Aïs est à 1250m d’altitude). Je fais rapidement un premier arrêt pour me réchauffer avec un café. Et il me faut un peu d’énergie car je vais marcher plusieurs kilomètres le long de routes avec ce temps tristounet.
La campagne est étonnamment calme. Je ne vois pratiquement personne dans les champs ou autour des maisons. Il y a très peu de circulation. J’avance sur un haut plateau, parfois sous mon parapluie. Deux rencontres viennent rompre la monotonie de l’étape. Je croise d’abord un Tchèque parti de Kérak où je serai demain. Il veut marcher jusqu’à Aqaba. Plus loin, c’est un Italien parti aussi de Kérak et qui va jusqu’à Pétra. La fréquentation du Jordan Trail est en train d’augmenter significativement.

Chemin sur le plateau, temps gris

Après 15 kilomètres, j’entame la descente vers le Wadi Al-Hassa, le premier des trois wadis qui entaillent profondément le plateau. J’ai mille mètres de descente pour arriver jusqu’à la rivière. Il me faudra en remonter autant sur le versant en face. Je n’ai fait que vingt kilomètres, sans gros dénivelés mais il y a un camp avec des sources thermales. Je me détends dans le bassin d’eau chaude. Ce sera repos cette après-midi. Je suis à mi-parcours du Jordan Trail.

25 février : Burbeita (Wadi Al-Hassa) – Kérak

Il a fait frais cette nuit. C’est pas plus mal pour attaquer la journée avec les 1000 mètres de dénivelés depuis le Wadi Al-Hassa jusqu’au plateau. Progressivement, en avançant vers le nord, la campagne devient de plus en plus verte. Le blé commence à sortir. Il y a quelques oliveraies. Je finis par arriver à un point haut où j’aperçois le bassin de la Mer Morte. Mon GPS se met à faire des siennes et me positionne dans le centre ville du Caire. Le Tchèque rencontré hier m’avait dit hier qu’Israël brouillait les systèmes GPS et il craignait certains passages au sud vers la plaine de l’Arabah et la frontière. Cela m’était effectivement arrivé quelques fois. Aujourd’hui, il a suffi que j’arrive juste en vue d’Israël pour que cela se reproduise. J’ai regardé sur internet. RFI a écrit un article à ce sujet. Cela pose des problèmes à la navigation aérienne et maritime. Cela peut également me poser des difficultés pour me diriger. Le Jordan Trail n’est pas balisé. Les fonds de carte que j’utilise ne sont pas très précis. Ici, dans la campagne, il y a de nombreuses intersections et le tracé passe parfois aussi entre des champs. J’ai dû donc pendant un certain temps me guider avec des vues satellites avant de m’éloigner du bord du plateau et retrouver un fonctionnement normal du GPS.
Contrairement à hier, j’ai eu très peu de route aujourd’hui. La marche était plaisante dans la campagne mais l’étape était assez longue. Je termine la journée à Kérak, petite ville sur la route des Rois et célèbre pour son château des Croisés.

Kérak

C’était le fief de Renaud de Châtillon, de sinistre mémoire pour les populations locales. Dans «Les croisades vues par les Arabes», Amin Maalouf écrit à son sujet : «Plus fanatique, plus avide, plus sanguinaire que jamais, Arnat (Renaud de Châtillon) suscitera à lui seul plus de haine entre les Arabes et les Franj (les Croisés) que des décennies de guerres et de massacres.» Belliqueux, il rompt en 1187 une trêve avec les Musulmans. Saladin mobilise son armée et vainc les Croisés à Hattin. Saladin, connu pour sa clémence, épargne les chefs vaincus mais fait décapiter Renaud de Châtillon. Selon la légende, il exécute lui-même la sentence. Cette bataille ouvre les portes de la Palestine à Saladin. Trois mois après, Jérusalem est définitivement perdue par les Chrétiens.

26 février : Kérak – Wadi Mujib

Après un début un peu sauvage dans un vallon encaissé, je retrouve le plateau. La route des Rois est en parallèle avec ces villages et villes. Le Jordan Trail suit des petits chemins puis sur sept kilomètres une route. Les gamins m’interpellent avec leurs quelques mots d’anglais «What’s your name?», «Where are you from?», «Welcome». Ma conversation en arabe est limitée. Je suscite souvent l’étonnement de faire une marche aussi longue à un âge aussi avancé…
Je suis invité plusieurs fois à boire le thé mais je ne fais qu’un seul arrêt à une maison au bord du chemin. Dans les villages, je fais aussi des pauses café et régulièrement, on refuse que je le paye ou comme à Faqqu, on va acheter de l’eau à l’épicerie pour me la donner. Les Jordaniens sont très accueillants.
À la fin de la journée, j’arrive au bord du plateau au-dessus du Wadi Mujib, le grand canyon jordanien. La brume atténue les perspectives et à l’ouest, j’aperçois à peine la Mer Morte et les collines de Palestine. Par temps clair, on pourrait voir le mont des Oliviers et les hauteurs de Jérusalem.
J’attaque la descente du canyon et j’arrive à mi-pente à un ruisseau qui coule. C’est parfait pour bivouaquer cette nuit.

Bivouac dans le Wadi Mujib

27 février : Wadi Mujib – Wadi Zarqa Ma’in

Je suis au cœur des wadis avec une étape de montées et descentes. J’attaque d’abord par les mille mètres de dénivelés pour remonter au-dessus du Wadi Mujib. J’ai ensuite le Wadi Hidan à passer et je termine la journée par une descente dans le Wadi Zarqa Ma’in. C’est assez casse-pattes avec des montées raides sur des sentiers.
Il y a un grand contraste entre les pentes et les fonds des wadis et le plateau. Dans les wadis, je suis encore dans le désert. Le paysage est minéral. À part au fond du canyon, près de l’eau, il y a peu ou pas de végétation. C’est le domaine des éleveurs de chèvres et de moutons. Il y a des tentes, des troupeaux et des meutes de chiens… Sur le plateau, tout est vert et en arrivant au petit village d’Al Arid , je marche au milieu de fleurs.

Arrivée à Al Arid

Dans cette partie assez sauvage du Jordan Trail, je profite de l’épicerie d’Al Arid pour faire une pause calories et sucres. Ce n’est pas la longue marche où je peux m’hydrater avec de la bière… Puis je décide de descendre dans le canyon. Sur le plateau, en altitude et avec le vent, il fait froid. La nuit dernière, au contraire dans le fond du wadi, il faisait une température idéale pour dormir. Je descends face à la Mer Morte mais, comme hier, je la distingue à peine. La rivière dans le Wadi Zarqa Ma’in se fraye un passage entre des murailles noires de basalte. Le site est beau. Je peux camper à nouveau à côté de l’eau.

28 février : Wadi Zarqa Ma’in – Source de Moïse

Et puis j’ai vu Jérusalem, ou plutôt ce matin, au-delà de la Mer Morte et des collines de Palestine, j’ai distingué à l’horizon les immeubles de Jérusalem. Mais je ne verrai pas Jérusalem. Mon vol retour de Tel Aviv a été reporté à une autre date. J’en ai profité pour l’annuler et réserver un vol d’Amman pour Bologne. Je ne verrai pas Jérusalem mais Bologne et Ravenne…
J’ai marché un moment dans un espace désertique au-dessus de la Mer Morte. Ce ne sont pas les paysages les plus agréables avec comme il y a une semaine dans la plaine de l’Arabah, de nombreuses montées et descentes pour franchir les wadis à sec.
En fin d’étape, la montée au mont Nébo était raide. Je suis arrivé juste à la fermeture et j’ai pu voir la très belle mosaïque du VIè siècle avec des scènes de chasse.

Mosaïque du Mont Nébo

J’avais laissé Moïse dans le Sinaï. Au mont Nébo, je le retrouve à la fin de sa vie.
«Des plaines de Moab, Moïse monta sur le mont Nébo, au sommet du Pisga, qui se trouve en face de Jéricho…
Alors l’Éternel lui dit : Voilà le pays que j’ai promis par serment à Abraham, à Isaac et à Jacob, lorsque je leur ai dit : Je donnerai ce pays à vos descendants. Je te l’ai fait voir de tes propres yeux, mais tu n’y entreras pas.
Moïse, serviteur de l’Éternel, mourut là, dans le pays de Moab, comme l’Éternel l’avait déclaré. Dieu lui-même l’enterra dans la vallée de Moab…
Moïse était âgé de cent vingt ans quand il mourut
».
L’itinérance des Hébreux dans le désert aura duré 40 années. La mienne du Sinaï au Mont Nébo aura été plus courte. Il est vrai que je n’aurai pas une vie aussi longue que le prophète. Je dois condenser mes marches. Celle de la journée a été chargée. Après une longue pause au restaurant du Mont Nébo, je la termine par un troisième bivouac à la source de Moïse. L’appellation est un peu usurpée. Rien dans la Bible ne la mentionne mais dans la région, c’est assez habituel d’essayer de bénéficier de la renommée du personnage pour donner son nom à une source.
J’ai terminé la deuxième partie de mon Jordan Trail à travers les grands wadis du pays. Après le grand spectacle du désert au sud, cette seconde séquence était moins spectaculaire. Elle a été aussi plus difficile avec des journées chargées, du dénivelé, des montées raides. C’était aussi plus sauvage avec du coup plus de bivouacs et moins de confort.
J’entame maintenant une marche dans le nord, d’abord en effleurant la grande agglomération d’Amman puis par une région de collines aux paysages à priori plus méditerranéens.

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4 – Le nord du Mont Nébo à Um Qais

29 février : Source de Moïse – Iraq Al Amir

C’est impressionnant comme le vent peut souffler au petit matin. Les trois nuits que j’ai passées en bivouac, j’ai eu de fortes rafales à partir de cinq heures. Pourtant, j’étais dans des endroits à peu près à l’abri, au fond de gorges encaissées les deux premières nuits et dans des bâtiments en ruines à la source de Moïse. L’endroit n’était pas particulièrement agréable avec des déchets, de la poussière mais au moins, j’étais un peu abrité. Je n’ose imaginer le vent sur le plateau. D’ailleurs, ce matin, dès que je prends de la hauteur, je suis bousculé par de violentes bourrasques. J’ai les gants, la doudoune. Il ne fait vraiment pas chaud.
Je surplombe encore un temps l’extrémité nord de la Mer Morte, l’oasis de Jéricho. Le chemin traverse la campagne. Il y a quelques troupeaux de moutons, des cultures. C’est vert, c’est champêtre et le Jordan Trail évite la plupart du temps les routes. Je marche sur des chemins agréables.

Dans la campagne

Après les longues étapes des jours précédents, je termine celle du jour après 23 kilomètres à Iraq Al Amir. Je peux visiter tranquillement le beau palais du IIè siècle av.J.C. aux influences grecque et perse. La guesthouse du village est gérée par une coopérative de femmes. C’est la plus ancienne structure de ce type en Jordanie. L’objectif est de fournir du travail et de former des femmes en milieu rural. La guesthouse est dans une vieille maison en pierre. J’y suis le seul client et après trois nuits en bivouac, la fin de journée est consacrée à la lessive et au repos.

1er mars : Iraq Al Amir – Salt

Je poursuis dans le vent sur les collines dominant la vallée du Jourdain. La proximité d’Amman se ressent par la présence de belles et vastes villas modernes. Le contraste est saisissant avec les campements de bergers à proximité ou ce paysan labourant son champ avec son âne et son araire.
Le Jordan Trail est maintenant balisé comme un GR avec les marques rouge et blanche. Il est facile à suivre et reste essentiellement sur des petites routes. Je commence à croiser du monde. Hier, j’avais vu un Anglais et aujourd’hui c’est la foule avec un couple anglais ce matin puis plus loin un autre jeune Anglais, un Mexicain et, en direction de Salt, je croise deux Français.
D’après le couple croisé ce matin, le passage par Fuheis n’est pas terrible. J’hésite entre cette option et la variante du Jordan Trail par Salt. Presque à l’embranchement, le Mexicain qui vit à Amman et qui a fait les deux chemins me conseille au contraire celle par Fuheis. Je décide finalement de prendre la variante par Salt. C’est un peu plus long que le trajet prévu par Fuheis mais je suis en avance sur mon planning. Cela me donnera l’occasion de visiter Salt. C’était la ville principale de la Transjordanie ottomane mais quand, en 1921, Abdallah devient roi sous mandat britannique, il choisit Amman pour capitale. La ville est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO comme lieu de tolérance et d’hospitalité : « Le cœur urbain de la ville comprend environ 650 bâtiments historiques importants témoignant d’un mélange des styles Art nouveau européen et néocolonial associés à des traditions locales. Le développement non ségrégué de la ville témoigne de la tolérance entre musulmans et chrétiens. »

Il y a toujours une petite communauté chrétienne. Dans le centre, au milieu des minarets, pointent trois clochers plus modestes. Les vieilles maisons ottomanes ne sont pas toujours bien entretenues. La partie historique n’est pas très grande mais il y a une petite ambiance orientale agréable.

2 mars : Salt – Au niveau de Borma

Après les étapes venteuses et fraîches, j’ai une belle journée de printemps. La sortie de Salt est assez longue avant de retrouver la campagne et les collines verdoyantes du nord de la Jordanie.
Le Jordan Trail alterne petites routes, chemins et bouts de sentiers. Je ne traverse qu’un seul village, Rmemeen. Comme à Salt, il y a une communauté chrétienne et le village compte deux églises, une catholique et une grecque orthodoxe. Le christianisme est ancré dans l’histoire de la Jordanie depuis l’antiquité et les premiers temps de la chrétienté mais il n’y a plus que 2% de la population qui est chrétienne et ce sont surtout des Palestiniens établis dans le pays.
Après la pause à Rmemeen, la deuxième partie est plus sauvage. Je marche tranquillement sur des chemins. Il y a toujours de la verdure, des fleurs. Je n’ai pas de but précis pour la fin de l’étape. Je passe le beau site du lac du barrage du roi Talal. Il faut juste faire abstraction de l’accumulation de déchets sur les rives.

Lac du barrage du roi Talal

J’entame la remontée sur le versant en face et trouve un endroit tranquille pour planter la tente. Ce sera peut-être la dernière fois de cette marche.

3 mars : Au niveau de Borma – Ajlun

La nuit a été pluvieuse. Je plie la tente mouillée. Après la journée printanière d’hier, je retrouve des conditions venteuses et fraîches mais cette fois, en plus humides. Je marche dans la brume avec parfois de la pluie. Sur le chemin argileux, la boue s’accumule sur les semelles des chaussures. J’en viens à espérer une portion de bitume…
Une bonne averse s’abat dans la descente vers le petit village de Khirbet Al Souq et je décide de faire une pause à la petite épicerie. L’épicier dormait et je suis un peu gêné qu’on le réveille pour deux ou trois bricoles à acheter. Du coup, je choisis un peu plus de produits parmi le maigre choix proposé en espérant me faire pardonner le dérangement. Il refuse que je paye, j’en suis d’autant plus gêné. Il me propose ensuite un thé chez lui. Avec la pluie et le froid, j’accepte. Ahmed (c’est son nom) me reçoit dans son salon, allume le chauffage et alors que je m’apprête à manger quelques uns des produits pris à l’épicerie, il m’amène un petit déjeuner complet. Pas sûr que cela m’arrive en France…
Les Jordaniens sont très généreux et ils aiment bien aussi les selfies. Souvent, quand ils me voient au bord de la route, ils s’arrêtent pour me demander si j’ai besoin de quelque chose et quand je leur dis que je marche depuis Aqaba, j’ai droit à un selfie. C’était encore le cas avant d’arriver à Anjara. Après le passage par cette petite ville, un Jordanien me propose un thé. Je refuse, il a l’air dépité mais je préfère profiter d’une éclaircie pour attaquer la montée jusqu’à la forteresse d’Ajlun. C’est une impressionnante place forte construite à l’époque de Saladin. À 1000 mètres d’altitude, elle domine la vallée du Jourdain et on peut voir, par temps clair, le lac de Tibériade.

Forteresse d’Ajlun

Ce soir, à l’hôtel, c’est grand étendage pour faire sécher la tente et les affaires après une étape humide.

4 mars : Ajlun – Mont Birgish

Je poursuis mes journées bretonnes dans le nord de la Jordanie. Il y a du soleil tous les jours mais il ne faut pas le louper. Le rayon de soleil est éphémère. Il pleuvait ce matin à Ajlun pendant que je prenais mon petit déjeuner et dans la journée, j’ai plusieurs fois ressorti le parapluie alors que la météo ne prévoyait pas de pluie. Je suis toujours en altitude, autour de 1000 mètres et dès que cela se couvre, il fait froid.
J’ai choisi de laisser le Jordan Trail pour passer par la réserve de la forêt d’Ajlun, un espace protégé et très réglementé… Arrivé à l’entrée de la réserve, le garde m’informe (ce que j’avais lu) que ce n’est pas possible d’aller jusqu’au village de Rasoun sans guide et il faut réserver 24 heures à l’avance. En Jordanie, la nature n’est soit pas protégée soit à l’inverse très contrôlée. Et encore, la réserve s’apparente plus à un parc d’attraction qu’à un espace naturel. Il y a une tyrolienne, des restaurants.
Le garde m’explique la règle, appelle son responsable. Le sentier n’est pas balisé, me dit-il et cela n’est pas possible sans guide. Il y a trois kilomètres à faire, je lui explique que j’arrive d’Aqaba et que je pense pouvoir m’en sortir seul. Mais « dura lex, sed lex », je repars pour contourner cet espace protégé. Je retrouve mes habitudes de passages de sangliers dans la végétation méditerranéenne mais j’arrive à rejoindre le village de Rasoun.

La campagne dans le nord de la Jordanie

Il me reste à monter jusqu’à un hôtel au sommet du mont Birgish. La nature est splendide avec ses fleurs, ses oliveraies, sa verdure. Au sommet, par temps clair, il est possible de voir les cimes enneigées entre la Syrie et le Liban, le plateau du Golan, le lac de Tibériade. Peut-être demain matin…

5 mars : Mont Birgish – Barrage de Ziglab

Le ciel s’est bien dégagé dans la nuit. Il fait froid avec une humidité que je ne pensais pas trouver en Jordanie. Le sentier s’engage rapidement dans un vallon boisé. Je marche dans la pénombre du sous-bois ; les arbres, les prairies sont trempés. C’est sauvage, verdoyant. Le désert est bien loin au sud.
Au-dessus de Bayt Idis, j’ai une belle vue sur les collines de Palestine et au Nord, le mont Hermon à 2814m d’altitude. À la frontière entre le Liban et la Syrie, il est bien enneigé. Je poursuis dans un autre beau vallon. Petit à petit, je perds de l’altitude. Je suis parti ce matin de près de mille mètres et je suis maintenant sous le niveau de la mer. Le Jourdain est ici à -200m et il se jette dans la mer Morte à -430m d’altitude, le point le plus bas de la terre. Je gagne aussi des degrés et j’ai presque des températures estivales après un départ hivernal. Le blé a déjà bien poussé ici.
La frontière israélienne est toute proche bien que mon GPS s’acharne à me situer non plus au Caire mais à Beyrouth. Le poste frontière de Sheikh Hussein, un des trois points de passage entre Israël et la Jordanie est à moins de 10km. La Galilée est proche aussi et je commence à être dans les terres de Jésus. Après Moïse plus au sud, c’est ici le personnage pour valoriser les sites avec en bord de chemin, la grotte de Jésus puis son église.

Pella

C’est une belle journée sur le Jordan Trail pratiquement sans bitume, sur de beaux chemins avec en plus plusieurs sites historiques et notamment Pella. Les premières traces d’occupation humaine sur ce site datent du néolithique et les archéologues ont trouvé des vestiges d’urbanisation remontant à 2000 ans av.J.C. La ville se serait renommée Pella à la mort d’Alexandre le Grand en souvenir de la ville natale de l’empereur. C’était une des cités de la Décapole (comme Amman-Philadelphie ou Um Qais-Gadara où je serai demain). Ces villes bénéficiaient d’une certaine autonomie dans la Palestine romaine. À Pella, les ruines les plus significatives sont celles d’églises byzantines.
Demain, j’arriverai à Um Qais, un autre site antique et terminus du Jordan Trail. Je ne sais pas si je vais encore rencontrer des randonneurs. Sur plus de trois semaines, je n’en ai pas vu beaucoup mais ce soir, j’ai recroisé le Tchèque qui marchait de Kérak à Pétra. Il avait un peu de temps libre, il est venu à Um Qais pour marcher trois jours à partir de là.

6 mars : Barrage de Ziglab – Um Qais

La cité antique de Gadara s’étendait au sommet d’une colline dans un très beau site dominant le lac de Tibériade et la vallée du Yarmouk à la frontière avec Israël et la Syrie. En face s’élève le plateau du Golan. Gadara a été occupée par les Grecs, Romains, Byzantins et Ottomans qui y ont laissé leur empreinte. Je me promène dans ce vaste site. L’association de pierres noires en basalte et de calcaire blond lui donne du charme. C’est un bel endroit mariant histoire et beauté du paysage pour terminer le Jordan Trail.
C’est à l’image de ce chemin. J’ai traversé de beaux paysages variés, spectaculaires dans le sud, harmonieux dans le nord et l’histoire n’est jamais très loin. Ce n’est pas pour me déplaire.

Fin du Jordan Trail

Vingt deux jours, 630 kilomètres depuis Aqaba, j’ai trouvé le chemin difficile. J’ai souvent terminé l’étape fatigué. Il y a peu de journées tranquilles. Dans le désert, il faut parfois marcher dans le sable et le sac à dos est alourdi par le poids de l’eau. Ensuite, il y a des dénivelés conséquents dans les wadis ou les collines du nord. Les pentes sont raides et le chemin les attaque « droit dans le pentu ».
Enfin, comme souvent quand on découvre à pied un pays, on rencontre ses habitants et partout, du sud au nord, les Jordaniens se sont montrés accueillants, généreux. « Welcome to Jordan ».

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