Récit Traversée de l’Italie 2021

Le récit de la traversée à pied de l’Italie avec la Sardaigne, puis l’Apennin Central et Septentrional et les Alpes de Bolzano à Menton pour terminer. Le départ est prévu le jeudi 20 mai de Santa Teresa Gallura au nord de la Sardaigne.


Ma position et toutes les photos :


Sommaire

1 – La Sardaigne
2 – Apennin Central
3 – Apennin Septentrional
4 – Via Alpina
5 – Alpes du Sud
Fin du récit


Introduction

« Che ti muove, o uomo…ad andare in luoghi campestri per monti e valli, se non la naturale bellezza del mondo…? »
«Qu’est-ce qui te pousse, Homme, … à parcourir la campagne, par monts et par vaux, si ce n’est la beauté naturelle du monde…?» Léonard de Vinci.

Depuis dix ans, c’est devenu un rituel. Chaque année, à l’automne, je me projette vers une nouvelle longue marche. Je prépare un tracé ; je m’imagine déjà allant par monts et par vaux et m’émerveillant devant cette beauté naturelle du monde ; je m’immerge dans un pays ; je m’imprègne d’une culture, je lis des ouvrages, regarde des films et documentaires ; j’essaie d’apprendre une langue. Mais cette année a été particulière. « Après cette Grande Traversée de la France à pied, il y aura quoi?« .  À Hendaye, le 7 septembre 2020, je me posais cette question. Fin septembre l’Azerbaïdjan est entré en conflit avec l’Arménie. Depuis, la situation s’est stabilisée mais reste fragile. Mon projet Caucase-Turquie de 2020 a été prudemment renvoyé à 2022 et c’est vers l’Italie que mon esprit est allé vagabonder. Au fil des mois de préparation, j’ai suivi l’avancée de l’épidémie, les confinements, déconfinements, reconfinements mais cette fois, je pense que c’est bon. Le président du Conseil, Mario Draghi a annoncé l’ouverture de l’Italie aux touristes à partir de mi-mai. Je suis vacciné, je suis prêt.
Mon projet de longue marche 2021 a commencé à germer dans ma tête l’année dernière dans les Alpes du Nord. J’ai traversé les Carpates, les Pyrénées, les Alpes Dinariques, les montagnes grecques et bulgares, le Jura, les Vosges et finalement je ne connais que partiellement le massif le plus important d’Europe. À la fin de ma traversée des Balkans, j’avais poursuivi jusque dans les Dolomites. Après celle de l’Europe de l’Est, j’avais marché dans les Alpes autrichiennes mais il me restait un chaînon manquant dans la partie centrale de la chaîne. En m’inspirant de la Via Alpina qui va de Trieste à Menton, j’ai tracé un chemin de Bolzano à la Méditerranée. Bolzano, l’Italie… le goût d’un petit espresso le matin accompagné du cornetto, les sentiers sauvages, le balisage perdu au milieu des ronciers, les petits villages préservés, les vieux qui discutent sur un banc de la place du village, les mammas qui s’interpellent d’un balcon à l’autre, les gelati, la nourriture, le linge qui sèche au-dessus de la rue, l’histoire, la culture, la musique de la langue…Les souvenirs de ma traversée de l’Italie en 2016 sont revenus et mes traces se sont prolongées vers le sud à travers les Apennins puis la Sardaigne. Mon parcours a pris petit à petit de la consistance pour aboutir à, je l’espère, une nouvelle belle longue marche.
J’ai prévu de débuter en Sardaigne avant les grosses chaleurs. Le 20 mai (je croise les doigts), je serai à Santa Teresa Gallura à l’extrémité nord de l’île pour la traverser jusqu’à sa pointe sud. Cela devrait me permettre de me mettre en jambe et de ne pas arriver trop tôt dans la partie suivante, les Abruzzes, où m’attendent quelques passages en altitude. En 2016, j’avais évité la partie la plus haute des Apennins. Cette année, d’Isernia dans le Molise, je vais rapidement me retrouver au pied du point culminant de cette chaîne, le Corno Grande (2912m). Cette région a l’air superbe encore pas trop fréquentée. Si les conditions sont bonnes, je devrais me régaler. Les Apennins perdent ensuite un peu d’altitude et je pense m’en écarter pour passer par Assise et Florence avant de retrouver la ligne de crête que je vais suivre en Ligurie et jusqu’aux Alpes du Sud. Je devrais y être vers la fin juillet. C’est la bonne période pour attaquer cette traversée des Alpes de Bolzano à la Méditerranée et flirter avec les hauts sommets. Le plus souvent en Italie mais avec quelques passages en Suisse,  je devrais retrouver mon tracé de la Grande Traversée de la France au-dessus de Modane. Là où l’année dernière, j’avais mis cap à l’ouest, cette fois je poursuivrai vers le sud en suivant la frontière en partie sur le GR5. Si je suis en jambe, si la tête le veut bien, je terminerai par les Alpes du Sud, le Verdon jusqu’à Aix-en-Provence. 3100 kilomètres à pied sont dans mes standards habituels par contre je n’ai jamais prévu autant de dénivelés. C’est un parcours montagneux de 180 kilomètres de dénivelés positifs qui m’attend et il me faudra bien 4 mois si je fais l’ensemble du parcours.
Cette marche me permettra de faire le lien entre la traversée des Balkans et de l’Europe de l’Est en 2018 et 2019 et mes parcours à l’ouest du continent. J’aurai ainsi marché en continu à travers toute l’Europe d’Istanbul à Gibraltar. Un beau parcours pédestre de plus de 9000 kilomètres par les montagnes bulgares et toutes les Carpates, les Alpes et les Pyrénées. J’aurai aussi traversé les cinq plus grandes îles de la Méditerranée (Sicile, Chypre, Crète, Corse et Sardaigne). Une belle conclusion d’une riche décennie. Dix ans de liberté, d’errances au gré de mes envies. Plus de 30000 kilomètres, 30 millions de pas sur les chemins en Europe et aussi un peu au Népal et aux États-Unis. Et cette décennie, je la fête en Italie. Cela devrait être un beau cadeau. « Il bel paese ch’Appennin parte e ’l mar circonda e l’Alpe » (le beau pays que les Apennins divisent et que la mer et les Alpes entourent. Pétrarque), la patrie de Léonard de Vinci se prête bien à la découverte au rythme lent de la marche de « la beauté naturelle du monde ».

1 – La Sardaigne

20 mai : Santa Teresa Gallura – Campo Rotondo

Je ne sais pas ce que ressent un oiseau qui sort de sa cage mais j’ai l’impression d’en être un. Le pied posé sur la Sardaigne, je n’ai qu’une seule envie : partir tout de suite, courir, voler pour profiter de cette liberté. Pour que la cage s’ouvre, j’ai dû passer toute une série d’épreuves et franchir des obstacles dignes d’un parcours du combattant. Lundi, pour le passage par la Corse, j’ai fait mon test PCR. Voyage en train puis tram, j’ai pû prendre le bateau pour Propriano une fois remplie une attestation sur l’honneur certifiant que j’ai bien fait ce test, n’ai pas de symptômes, n’ai pas été à ma connaissance en contact avec des personnes positives, etc… Arrivé en Corse, direction la pharmacie pour un nouveau test. Il s’avère que pour la Sardaigne, il doit dater de moins de 48 heures et cela fait maintenant 72 heures que j’ai fait le précédent. Toujours négatif (et pleinement vacciné), après un trajet en bus, je me suis présenté à l’embarcadère pour le ferry vers la Sardaigne. J’ai dû me certifier sur l’application Sardegna Sicura. Une fois le billet acheté, j’ai rempli une autre attestation et avant de monter dans le bateau, ma température a été vérifiée. Arrivé à Santa Teresa Gallura, contrôle de mon test, vérification de ma certification sur Sardegna Sicura et je peux rentrer en Sardaigne. Train, tram, bateaux, tests, certifications et attestations, j’ai franchi tous les obstacles. Je ne sais pas si le plus difficile dans ce nouveau projet de longue marche ne sera finalement pas d’avoir réussi à aller de Toulouse à Santa Teresa Gallura. En tout cas, un tel exploit méritait bien les honneurs des médias et excusez du peu, de la RAI. Certes, la RAI Sardaigne mais la RAI tout de même. Prises de vue, interview, le reportage devrait passer dans le journal régional. La télévision locale en Alsace ne m’avait pas sous titré. La RAI va-t-elle le faire? En tout cas, c’était l’épreuve du feu. Après des mois à écouter de l’italien, maintenant, il faut que je le parle.

Chemin sur la côte

Il est presque 15 heures quand je suis à mon point de départ prévu face à l’île de Municca. La côte est magnifique. Il y a beaucoup de fleurs mais j’ai quand même plus de 20 kilomètres à faire. J’aurais pu dormir à Santa Teresa et démarrer tranquillement demain mais aller demander à un oiseau qui sort de sa cage d’avoir une cervelle plus développée qu’un moineau. Je marche d’un bon pas. Certaines parties rocheuses ralentissent ma progression et il est 20 heures quand j’arrive au stazzo Lu Furracu dans un coin de campagne complètement isolé. Un stazzo est une ferme avec un ensemble de bâtiments en pierre. Andrea, ancien maçon, l’a complètement rénové et avec sa femme Marta, ils reçoivent des touristes. Je suis superbement accueilli par le couple et les trois enfants. Je suis le premier touriste de l’année. La Sardaigne était en zone orange jusqu’à dimanche. Les déplacements étaient interdits entre communes. Jaune depuis lundi, elle devrait même passer blanche (levée des restrictions) la semaine prochaine. Comme premier touriste, ils m’invitent pour le repas que je partage avec toute la famille. Une autre bonne occasion de pratiquer mon italien.
Cette première journée a été chargée, j’ai peut-être un peu trop poussé la machine d’entrée mais je savoure le présent et ne me préoccupe pas trop du lendemain. «Carpe diem quam minimum credula postero» (Horace).

21 mai : Campo Rotondo – Avant le mont Scatamalchjoni

Andrea et Marta hier soir me disaient que la vraie Sardaigne, c’était celle de l’intérieur. La très touristique Costa Smeralda, c’était autre chose, fait pour les touristes. « In Sardegna non c’è il mare » (En Sardaigne, il n’y a pas la mer), c’est le titre d’un livre de Marcello Fois, écrivain Sarde originaire de Nuoro dans la Barbagia. La Sardaigne est une île de la Méditerranée peuplée de paysans, de bergers, de montagnards. Un personnage du roman « Terres promises » de Milena Agus dit « Il préférait l’époque où la Sardaigne n’était que monts, ravins sauvages, chênes courbés par le vent, ânes et brebis et où la mer n’existait pas« … puis l’Aga Khan est venu et a inventé la Costa Smeralda.
La mer, je l’ai longé hier sur une quinzaine de kilomètres puis j’ai quitté la côte. Je ne la retrouverai qu’à la fin de ma traversée à pied de l’île. Je suis maintenant dans la vraie Sardaigne. Je marche sur de très paisibles chemins agricoles. Il n’y a personne. La campagne est encore verte avec beaucoup de fleurs. Je profite de ce paysage bucolique. J’hume cet odeur de maquis. Andrea me disait hier que c’était l’odeur de la Sardaigne que les Sardes sentaient dès l’approche des côtes quand ils revenaient au pays.

Jusqu’ici tout va bien. C’est dans les rochers au loin que cela va se gâter

Sur ces bons chemins, j’avance d’un bon pas. Je ne sais pas ce qui m’attend plus loin et me vois aller aujourd’hui jusqu’au village d’Aggius. Mais le chemin se fait sentier. Puis malgré un peu de balisage, il s’engouffre dans un maquis impénétrable (seuls les sangliers doivent arriver à passer et moi…). Je décide de poursuivre dans les rochers. Entre cette végétation piquante, ces ronces, je préfère crapahuter. Les rochers ne manquent pas ici. Je monte, descends et y laisse beaucoup d’énergie. J’avance prudemment mais très lentement. Il me faut gérer aussi l’eau inexistante ici. Les efforts, la déshydratation provoquent des crampes aux jambes et aussi aux bras avec toutes ces parties où il faut s’aider des mains. Quand j’arrive presque à la jonction avec un sentier (en tout cas, qui figure sur ma carte), je trouve un point d’eau. Sans prendre de précautions, je bois goulûment. Il y a un petit terrain plat. Je n’irai pas plus loin aujourd’hui.
C’est mon premier bivouac, l’occasion de tester une spécialité locale ; vous l’aurez deviné : la purée sardines. Ce sont les Grecs qui ont donné ce nom à ce poisson car il était très présent sur les côtes de l’île.
Je ne savais pas que quand je mangeais ma purée sardines dans les Balkans, les Carpates ou les montagnes françaises, j’étais connecté avec la Sardaigne. La sardine est sarde. Et fait surprenant que j’ai déjà souligné lors de mes réflexions lors de mes agapes en bivouac, c’est le même mot qui a été repris dans toutes les langues des pays que j’ai traversés. En turc, slovaque, albanais, dans les langues latines, finno-ougriennes, slaves… la Sardaigne a laissé une petite trace.

22 mai : Avant le mont Scatamalchjoni – Tempio Pausania

La longue nuit m’a permis de récupérer de la rude journée d’hier mais je porte les stigmates de mon passage dans le maquis. Mes jambes, mes bras sont griffés. Finalement, 5 ans après la première traversée de l’Italie, je revis les mêmes expériences. Ces  stigmates sont peut-être les marques de tout marcheur au long cours ici dans la péninsule.

À nouveau sur des chemins

Heureusement, ce matin, je retrouve rapidement un sentier balisé. Après quelques errements, quelques franchissements de portail (mais depuis l’Espagne en 2014, j’ai acquis une certaine expérience), j’arrive à Aggius, ma première localité sarde et l’occasion d’une pause avec le toujours très bon café.
Après ces trois premiers jours denses, l’arrivée à Tempio Pausania en début d’après midi est appréciée. Le corps souffre. Il se demande ce qui lui arrive. Il devrait pourtant savoir qu’à la fin du printemps, il va devoir se mettre à travailler sérieusement.
Tempio Pausania est une des localités principales et historiques de la Gallura, la region au nord de la Sardaigne. L’île pourrait donner l’image d’une île culturellement homogène. Ce n’est pas le cas. Les invasions diverses, les migrations ont créé des différences entre les régions de l’île. Cette première partie de la Sardaigne, la Gallura est culturellement très proche de la Corse avec une langue de la même famille, le gallurais. Les enfants d’Andrea et Marta le parlaient avec leurs amis. Ils pouvaient facilement communiquer avec un Corse mais pas avec quelqu’un parlant sarde. Le gallurais comme le corse est proche de l’italien.
Cette pause dans cette petite ville de Tempio Pausania est l’occasion de réjouissances oubliées depuis six mois : une pression à la terrasse d’un bar et un repas au restaurant ce soir. Je l’ai bien gagné !

23 mai : Tempio Pausania – Berchidda

J’ai beau avoir l’habitude, je suis toujours étonné d’avoir réussi à marcher jusqu’à 61 kilomètres en une journée (lors de ma traversée des Balkans) alors que là, après une vingtaine de kilomètres, mon corps commence à crier « stop ». La journée d’hier plus raisonnable, l’arrivée assez tôt à Tempio Pausania et le repos en suivant ont quand même fait du bien. J’attaque la montée vers le Mont Limbara plus en forme. Je suis à nouveau dans un paysage parsemé de formations rocheuses. La légende raconte que quand Dieu a créé le monde, il ne lui restait à la fin qu’un tas de cailloux. Ne sachant qu’en faire, il les a jetés à la mer et ainsi la Sardaigne est née. Version plus noire, Gavino Ledda dans Padre padrone écrit « Lorsque Dieu a créé le monde, il a demandé l’aide du diable pour faire la Sardaigne. Rien que feu et pierres. »
Des pierres, j’en ai eu dès le deuxième jour. Aujourd’hui, il y en a aussi. Le sommet est très minéral avec des rochers de toutes les formes. Le Mont Limbara a même donné son nom à une couleur de granit. Mais je ne rencontre pas les mêmes problèmes que lors de ma deuxième journée. Il existe tout un réseau de chemins et sentiers balisés et agréables.
Pour le feu, ce n’est pas encore les grosses chaleurs mais randonner en Sardaigne en été doit en effet être infernal. J’ai eu une petite poussée du thermomètre hier mais aujourd’hui les températures ont un peu baissé et un voile nuageux masque parfois le soleil. En montant, les pentes verdoyantes, les torrents qui dévalent de la montagne apportent même de la fraîcheur et à 1200 mètres d’altitude, au point le plus haut, j’ai presque froid.

Sentier balisé sur le Mont Limbara

Ce qui semble certain, c’est que les Sardes ne sont pas un peuple de randonneurs. Aujourd’hui, un dimanche, avec un temps idéal pour marcher et sur des sentiers balisés, je n’ai vu personne de toute la journée.

24 mai : Berchidda – Alà dei Sardi

Rien de très spectaculaire aujourd’hui. Je suis dans une zone entre deux : au nord, la Gallura et plus au sud, la Barbagia, cœur montagneux de la Sardaigne. Je marche dans la campagne. Le temps est gris, une brise rafraîchit l’atmosphère. Tant mieux, pour cette journée à basse altitude. C’est paisible. Des oiseaux chantent. La campagne est déserte. Quelques moutons paissent dans les prairies. J’étais presque surpris de ne pas en avoir vu jusqu’à maintenant. Il y en a pourtant 4 millions sur l’île, plus  1 million de chèvres pour 1,6 million d’habitants. Les habitants, dans la journée, je n’en vois pas beaucoup. Depuis le départ, il y a en gros chaque jour 30 kilomètres entre les lieux habités. Dommage pour l’espresso du matin dans un petit café. Dans la journée, je traverse presque un no man’s land. Aujourd’hui, c’est encore plus désertique. Au pied des collines, une fois franchi un portail, je marche sur une piste en surplomb d’une vallée encaissée puis dans un paysage aride de maquis et rochers. Aussi loin que porte mon regard, il n’y a pas un seul signe de vie, pas une seule habitation. Seul signe d’humanité, les éoliennes au sommet des collines.

Dans la campagne

La descente sur Alà dei Sardi se fait presque dans une ambiance irlandaise avec fortes rafales, bruine et température presque froide. Dans le village, il n’y a pas d’endroit pour dormir. Je passe le temps au bar du village avant de dîner d’une pizza et trouver un endroit tranquille pour planter la tente.

25 mai : Alà dei Sardi – Bitti

C’est en 1823 que la maison de Savoie a promulgué son « editto delle chiudende » (décret des fermetures) autorisant la clôture des terrains privés. La Sardaigne avait jusque là un régime avec des terres communautaires où cultures et pastoralisme alternaient afin de ne pas épuiser la terre. Je dois dire que les Sardes ont mis en œuvre avec ardeur et enthousiasme les dispositions du décret et aujourd’hui, il y a des clôtures partout.
Hier en quittant Alà dei Sardi, j’ai marché 6 kilomètres sur une route bordée de terrains privés. Je n’ai pas trop de scrupules (même pas du tout) à franchir un portail pour emprunter un chemin figurant sur une carte et allant d’un point à l’autre. Après Berchidda, j’ai marché sur plusieurs kilomètres à l’intérieur d’un terrain soi-disant privé sur un beau chemin empierré avec murs de soutènement. Il avait toute l’apparence d’un vieux chemin utilisé autrefois. Pourquoi est-il privé maintenant ? Pour dormir, je suis plus gêné de planter ma tente chez quelqu’un. Là, je ne fais pas que passer, je m’installe. Finalement, hier soir, j’ai bien fait de marcher jusqu’au lac et à la maison forestière de Coiluna. Il y avait de l’eau et un gardien m’a proposé de monter la tente sous un abri protégé du vent et de la bruine. Tant mieux, la nuit a été fraîche et j’étais bien installé au sec.

Avant Bitti

Je poursuis comme la veille sur des chemins à travers maquis et pâturages mais aujourd’hui, j’ai droit à plusieurs kilomètres sur une route bitumée. Je n’aime pas cela. J’avance avec objectif Bitti une petite localité de la Barbagia. En début d’après midi, j’ai l’impression d’arriver dans une ville morte. Les commerces sont encore fermés. Il n’y a personne dans les rues. Je finis par trouver un logement dans l’ancienne maison d’un écrivain local. Petit à petit, j’avance vers le sud, je commence à voir les montagnes où je vais marcher les prochains jours. Et cela risque d’être encore plus sauvage que les jours précédents.

26 mai : Bitti – Oliena (Monte Maccione)

Dans la montée à la sortie de Bitti, je commençe à avoir de bonnes sensations. Le corps semble mieux réagir aux efforts que je lui demande. J’attaque malgré tout ces étapes avec de l’appréhension. Il y a la question de l’eau. Pour chaque étape, je ne sais pas si je vais en trouver. En complément de cette interrogation, il y a celle de la chaleur. Aujourd’hui, j’ai des passages à une altitude assez basse et il commence à faire chaud en milieu d’après midi. Si en plus, je manque d’eau… Enfin et par dessus tout, il y a la crainte de trop pousser la machine alors que je n’en suis qu’à ma première semaine. Comme je l’écrivais l’autre jour, il y a une trentaine de kilomètres entre chaque village ce qui est beaucoup pour un démarrage. Entre les deux, je ne sais pas trop ce que je vais trouver. J’ai modifié mon parcours hier et j’ai suivi un parcours un peu plus direct en passant par Bitti pour éviter de m’infliger un 38 kilomètres aujourd’hui. Le programme de la journée reste lourd et je quitte Bitti guère après sept heures.
Ce matin, cela me rassure, j’avance plutôt bien. Je suis maintenant au cœur de la Barbagia, région peuplée de barbares selon les Romains et qui lui ont donné ce nom. La réputation est restée d’une terre de brigands, une région rude, sauvage, isolée au cœur de l’île. Mais c’est aussi une terre d’écrivains. À Bitti, j’ai dormi dans l’ancienne maison d’un poète de langue sarde, figure locale. D’Orune, petit village au pied duquel je suis passé, on dit « Où personne ne peut vivre, s’il n’est poète ou voleur« . La grande figure locale est Grazia Deledda, originaire de Nuoro, la capitale de la Barbagia. Elle est peut-être aussi la sarde la plus connue. Elle a écrit en italien mais était de langue maternelle sarde. Elle est la deuxième femme de l’histoire (et le deuxième écrivain italien) prix Nobel de littérature. Dans ces romans, elle « trouve des mots pour décrire une culture du silence » a écrit à son sujet Marcello Fois, autre écrivain originaire de Nuoro. C’est peut-être aussi pour cela qu’elle est plus populaire en dehors de l’île qu’en Sardaigne où le quotidien ne se raconte pas et reste privé. Les Sardes n’ont en effet pas la réputation d’être bavards et curieux. J’ai plutôt tendance à confirmer après une semaine. Et ce n’est pas dans les jours qui viennent, que je vais avoir l’occasion d’en rencontrer. Taquisara, le prochain village est à plus de 100 kilomètres. Je ne vais quand même pas en plein désert puisque, entre les deux, je vais passer par le célèbre site nuragique de Tiscali, les touristiques gorges de Gorropu, une petite station de ski et le point culminant de la Sardaigne. Peut-être verrai-je des randonneurs ?

Je me suis avancé presque à mi-pente (à droite de la photo)

Pour m’avancer sur cette partie encore plus sauvage que depuis le début, j’ai décidé de pousser au-delà d’Oliena. C’était mon objectif de la journée mais arrivé dans cette bourgade, j’en avais encore un peu sous le pied. En montant à l’hôtel de Monte Maccione, je m’avance de 3 kilomètres mais surtout de 350 mètres de dénivelé. Au final, j’ai dû faire plus de 35 kilomètres aujourd’hui. Demain, il y aura du relief avec probablement 2000 mètres de dénivelé. La Sardaigne s’avère être une coriace mise en jambes.

27 mai : Oliena (Monte Maccione) – Passo di Genna Silana

L’étape à Monte Maccione m’a donné l’occasion de goûter quelques spécialités sardes et en premier lieu le pain carasau ou carta da musica. C’est un pain aussi fin qu’une feuille de papier. Sec, il avait l’avantage pour les bergers de se conserver longtemps. En entrée, le pane frattau est fait à base de pane carrasau, ramolli à l’eau et servi avec sauce tomate, pecorino rapé et œuf mollet. Cela pourrait se rapprocher des lasagnes et c’était excellent. Quitte à être dans les spécialités, j’ai ensuite pris le très traditionnel porcetto sardo, le porcelet à la broche. Dans le programme des estivants sur la Costa Smeralda, l’excursion dans la montagne avec ce plat servi par des faux bergers fait parti des incontournables. Et j’ai terminé, histoire de rester dans le local, avec une seada (ou sebadas), un beignet fourré de pecorino (le fromage de brebis) et miel. Le tout accompagné de la bière locale, l’Ichnusa du nom d’origine de la Sardaigne.
Est-ce riche repas qui m’a rendu l’étape très difficile ? C’était plutôt bien parti avec une montée régulière, à la fraîche et sur un bon sentier balisé. J’avais mangé mon pain blanc. Je n’avais pas fait attention en étudiant mon parcours la veille que j’allais ensuite descendre très bas. D’un agréable 1200 mètres d’altitude, j’ai attaqué une longue descente jusqu’à 150 mètres d’altitude. Cette longue descente a été agrémentée de passages nécessitant de l’attention et de parties où le sentier se perdait. J’ai fait quelques erreurs. J’ai eu enfin la bonne idée d’essayer une trace plus directe sur ma carte qui m’a donné l’occasion d’avoir ma dose de maquis dans un massif calcaire donc sec et sans eau. Déjà bien fatigué et aux heures les plus chaudes, j’ai eu droit à ma deuxième montée sérieuse de la journée qui aurait été agréable sans la chaleur. En haut, la visite du site nuragique de Tiscali valait la peine. Cette civilisation pré romaine s’est développée à l’âge de bronze. Elle est spécifique à la Sardaigne et plus de 7000 structures ont été découvertes avec en premier lieu les nuraghe, des tours rondes de pierre qui ont donné leur nom à cette culture. Il y a aussi des tombes de géants, des puits sacrés… Tiscali est le site le plus connu avec Su Nuraxi qui est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est un ensemble d’habitations cachés sous une doline.

Le site nuragique de Tiscali

Après une nouvelle descente, cette fois jusqu’à 200 mètres d’altitude, l’après-midi était déjà bien entamée quand j’ai vu un panneau indiquant que le bivouac était interdit dans toute la vallée du canyon de Gorropu. La solution était de poursuivre jusqu’au col de Genna Silana où se trouve un hôtel. Le col est quand même à 1020 mètres d’altitude et le chemin fait en plus toute une série de montées et descentes. Dans ces conditions, il n’y a qu’une solution : prendre son temps, aller lentement. Je me rafraîchis au bar au bout de la piste, fait une petite baignade histoire de se délasser et attaque mon chemin de croix piano piano. Avez-vous remarqué que c’est quand vous êtes fatigué, en sueur qu’une nuée de mouches décide sournoisement de vous accompagner ? Je hais les mouches. Les très célèbres gorges de Gorropu, je n’en ai pas profité. Je ne me suis pas engagé dans le canyon. Il était six heures du soir et il me restait un raidillon de 4 kilomètres et 600 mètres de dénivelé.
J’étais parti guère après sept heures du matin et il est près de vingt heures quand j’arrive à l’hôtel. Inutile de m’appeler ce soir, je dormirai à poings fermés.

28 mai : Passo di Genna Silana – Col avant les crêtes de la Marmora

L’étape du jour est presque entièrement au dessus de 1000 mètres d’altitude. En plus, les nuages cachent souvent le soleil. Cela me permet déjà d’avoir moins chaud. Les jambes sont encore lourdes de la veille mais j’avance dans les montagnes sardes. C’est sauvage. Il n’y a bien sûr aucun marcheur. Il y a par contre pas mal de bétail, vaches, ânes, chevaux, cochons, chèvres et moutons. J’ai juste l’occasion de discuter avec un berger. Il me racontait que c’était plus facile aujourd’hui avec les aides qu’avant. Après la guerre, un de ses oncles a migré en France comme beaucoup d’Italiens alors.

Dans les montagnes sardes

La bonne surprise de la journée, c’est la présence de plusieurs fontaines sur le parcours. Chacune fait l’objet d’un arrêt dégustation d’eau de source fraîche. L’étape est toujours assez longue mais j’arrive suffisamment tôt à un col avant la dernière montée vers les crêtes de la Marmora, le point culminant de la Sardaigne. Il y a un point d’eau. Le calme est à peine troublé par les cloches et quelques meuglements de vaches. À priori, il y a une clôture entre nous et je ne devrais pas être dérangé. Je profite du point d’eau pour un bon nettoyage. Je suis propre. Il y a juste à attendre le soir et apprécier ce repos.

29 mai : Col avant les crêtes de la Marmora – Vallon avant Montarbu

Du sommet de la Marmora, à 1833 mètres d’altitude, je domine toute la Sardaigne. J’aperçois la Méditerranée à l’est et à l’ouest. Par temps clair, on pourrait peut-être la voir à 360 degrés. J’ai fait pas mal de rencontres en montant au sommet. J’ai tout d’abord surpris un troupeau de bouquetins. Puis, espèce encore plus rare, j’ai vu deux randonneurs, deux Autrichiens qui faisaient l’aller retour au sommet. Le sentier sur les crêtes est agréable avec des belles vues. Il y a aussi cette brise et cette douceur due à l’altitude. Il faut que j’en profite. Je ne peux pas aller plus haut et déjà le sentier descend. Plus bas, en milieu de journée, dès que les nuages se dégagent, je sens cette chaleur. Heureusement, au point bas, avant une remontée, la rivière coule. Il y a de l’ombre. Je me repose avant d’attaquer ces rudes montées dans la chaleur de l’après-midi. Pour ne rien arranger, j’ai droit à ma section de maquis. Je vois et entends des sangliers, c’est sûr qu’eux seuls peuvent passer. Je renonce et fais demi-tour mais je n’avais pas besoin de ces kilomètres supplémentaires. Je suivais une trace du Sentiero Italia. Il m’a déjà fait le coup, il y a cinq ans en Calabre. J’ai beau être au courant, je ne suis pas assez vigilant.

Perda Liana

Par une piste, je retombe plus loin sur ma trace et passe devant la spectaculaire Perda Liana. Il me reste à trouver un point d’eau pour faire étape. Je finis par passer devant une faible fontaine mais cela fera l’affaire. J’ai encore eu ma ration aujourd’hui. C’est dans un vallon solitaire que je m’installe. Un petit couscous sardines vite avalé et je me mets au repos.

30 mai : Vallon avant Montarbu – Hôtel Rifugio D’Ogliastra

À Taquisara, ce matin, je peux enfin avoir mon petit espresso avec son cornetto. Après ces 3 jours sans passer dans un village, j’apprécie. Même si Taquisara avec ses maisons sans style qui s’étirent dans un fond de vallée autour de la gare, n’a pas de charme. Et même si je ne veux pas m’éterniser et gâcher les heures du matin avant les grosses chaleurs.
Hier, j’ai connu cette île de feu dont parle Gavino Ledda et j’ai décidé d’avancer mon départ : lever à 5 heures du matin pour un démarrage à 6 heures. Le chemin est agréable avec pas mal d’ombres. Je passe par le beau nuraghe de Serbissi. C’est la première tour de cette culture de l’âge de bronze que je vois. Elle est en très bon état. Constructions à usage d’habitation, de défense, de culte… différentes hypothèses ont été émises. Le mystère demeure.

Ulassai

Et comme aujourd’hui, j’ai droit à deux villages, j’en profite. Je fais ma pause de midi à Ulassai, un village dans un site spectaculaire entouré de falaises. Après le repas, je poursuis sur un très bon sentier avec des vues superbes sur la Méditerranée, Ulassai et ses falaises. La température a nettement baissé par rapport à hier, il y a une petite brise rafraîchissante, de bons sentiers et comme je suis parti tôt, je n’arrive pas trop tard à l’hôtel Refuge d’Ogliastra. C’est en fait un hôtel très confortable. La journée a été bonne. Quelques degrés en moins, de bons sentiers changent la donne. Hier soir, j’avais envisagé de ne faire que les 13 kilomètres jusqu’à Taquisara pour récupérer après plusieurs rudes journées et puis, le village n’étant pas attrayant, j’ai poursuivi. J’ai finalement fait 33 kilomètres et d’ici au prochain village, il y a en 31 à faire demain avec, quel bonheur, des températures qui devraient encore perdre quelques degrés. Si en plus, les sentiers existent, alors cela devrait bien se poursuivre. Mais méfiance, je suis sur le Sentiero Italia…

31 mai : Hôtel Rifugio D’Ogliastra – Perdasdefogu

« Mais méfiance, je suis sur le Sentiero Italia… « , c’était ma conclusion la veille au sujet de l’étape du jour et effectivement, j’aurais dû me méfier. À l’hôtel, Gianni m’a donné quelques indications : le sentier n’est pas balisé (ce n’est pas un problème pour moi) et « il sentiero non è pulito » (le sentier n’est pas entretenu, pas nettoyé) mais il y a des marcheurs qui arrivent à passer. Là, ça aurait dû m’alerter. Un Sentiero Italia pulito, c’est pas toujours du gâteau mais un Sentiero Italia qui n’est pas pulito, alors… Il me met en relation avec Jean Luc, un français marié à une Sarde. Il a monté une agence d’éco-tourisme et doit accompagner l’équipe de Va Sentiero qui va faire le chemin dans l’autre sens dans quelques jours. Une option est prévue plus courte d’une dizaine de kilomètres et elle vient d’être tracée. Il m’envoie une photo du plan qui me donne une idée approximative du passage prévu. Je me vois déjà avec une étape réduite à une vingtaine de kilomètres et avoir une après midi tranquille à me reposer à Perdasdefogu. Suis-je donc aussi naïf ?
Je démarre par les traditionnelles sterrate, les chemins de terre dans la campagne au milieu de rochers de toutes les formes. Tout va bien et je pense à mon petit espresso dans un bar après le déjeuner. À l’endroit où la super option courte pour passer l’après midi tranquille à Perdasdefogu était censée démarrer, je balaye le passage, m’engage un peu dans le maquis, puis renonce. Direction la trace du Sentiero Italia, même s’il n’est pas pulito, il y a des marcheurs qui y sont passés. J’ai quelques clôtures à franchir. Rien d’inhabituel sauf que certaines sont vraiment hautes avec du fil barbelé en haut. Je passe. Si le CIO inscrit le franchissement de clôtures dans les disciplines olympiques, je ramène le titre à la France. Jean Luc, entre temps m’a envoyé un message m’indiquant que l’option courte (qui me permet de passer l’après midi tranquille à Perdasdefogu) n’est pas terminée et qu’il vaut mieux rester sur le Sentiero Italia. C’est bon, j’y suis et dans la descente, sur la trace, le maquis se fait plus dense. Je commence à avoir chaud et les jambes et les bras sont bien griffés. C’est le moment où les nuées de mouches rappliquent pour tourbillonner autour de ma tête où se poser sur les plaies. Je hais les mouches, je l’ai déjà écrit. Je m’en veux. J’ai vraiment été naïf. Avec mon côté toujours positif, j’ai même pas demandé à Gianni quand c’était la dernière fois que des marcheurs étaient passés. Probablement lors de la dernière inauguration du Sentiero Italia, il y a quarante ans.
Mais, bonheur, je vois en dessous un superbe sentier. Je m’extirpe du maquis et me retrouve sur un magnifique chemin qui semble avoir été réalisé récemment et qui surplombe les gorges que je dois traverser. La chance a tourné. Je suis certainement en direction de cette nouvelle option (qui devait me permettre de passer l’après midi tranquille à Perdasdefogu mais je sens bien que c’est maintenant compromis). Je continue heureux même si je trouve que ce nouveau chemin ne semble pas vouloir s’engager au fond des gorges.
Et puis subitement, le sentier s’arrête. Les travaux ne sont pas terminés et la suite sera pour plus tard. Dommage pour moi. Je reviens en arrière pour essayer de descendre en suivant la trace du Sentiero Italia. Si Gianni a dit que des marcheurs étaient passés, moi avec mon ascendance sanglier, je vais bien y arriver. Je retrouve la trace et le maquis. Vaille que vaille, lentement je descends et je suis soulagé quand j’arrive au fond des gorges. Il y a une petite cuvette d’eau, je me rafraîchis, me dépoussière et nettoie mes plaies.

Les anciennes mines au fond du vallon. Je suis sauvé !

Après cette bonne pause, je remonte un peu le vallon toujours avec des passages difficiles pour finir par arriver à des anciennes mines de cuivre et là bonheur, le chantier d’aménagement du sentier est en cours pour relier l’autre partie plus haut. Je rencontre l’équipe de l’Office des Forêts qui travaille actuellement sur le sentier et déjeune avec eux. C’est finalement assez rare de voir et de pouvoir discuter avec des Sardes. Mes mésaventures sur le Sentiero Italia, c’était peut être le prix à payer pour ce moment de convivialité.
Une fois remonté sur le plateau en face, j’ai finalement fait une chose assez rare chez moi : j’ai marché le long de la route et ai sans regret laissé la trace du Sentiero Italia. Le programme des derniers jours de ma traversée de la Sardaigne ? C’est simple, il me suffit de suivre le Sentiero Italia sur plus d’une centaine de kilomètres. Com’è bella la vita !

1er juin : Perdasdefogu – Armùngia

Je sais, je commence à faire une fixation. Le Sentiero Italia ne passe pas par le centre de Perdasdefogu mais le contourne au large. J’ai tellement peu de villages sur tout mon parcours que j’ai choisi d’y passer et de rejoindre le Sentiero plus loin. Ce matin, tôt, il fait bon. Je marche sur de bons chemins au milieu des oliveraies. Tout va bien jusque là…et puis à la jonction avec le Sentiero Italia, à l’endroit où je suis sensé remonter l’autre versant du vallon, il n’y a rien. Plutôt, il y a le maquis. Je fais quelques timides tentatives mais je n’ai pas envie de m’entêter aujourd’hui. Je renonce et rejoins la route. J’ai dû perdre une heure. C’est un moindre mal. Plus loin, je retombe là où j’étais sensé sortir. Il y a des panneaux de balisage récents. Le parcours a-t-il changé ? Le débroussaillage est-il prévu et reste à faire ? Je ne sais pas. Je suis maintenant sur des chemins normaux. Le balisage est étonnamment excellent. J’avance sur des sterrate et des bouts de sentiers. Le paysage n’est pas exceptionnel avec un haut plateau sec, aucune âme qui vive, parfois des petits airs de Meseta mais l’important est ailleurs : ne pas être dans le maquis.

Sur le plateau

J’arrive finalement à Armùngia plus tôt que je ne le pensais. Il me reste à trouver un endroit pour dormir, ce qui n’est pas si simple. Au bar en discutant, un Sarde me dit incidemment que plus au sud le Sentiero Italia n’est pas pulito mais cela passe rajoute-t-il. Mon sang se glace. Je sens mon estomac se nouer. Mon visage a dû passer directement du rouge après une journée au soleil au blanc pâle. Je trouve finalement une chambre et sitôt pris la douche, je commence à étudier un plan B. C’est simple, je ne passe plus par des chemins qui ne sont pas visibles sur les vues satellites de Google Map. Je trouve un itinéraire alternatif qui devrait me permettre de rejoindre le prochain village en un peu plus de 30 kilomètres au lieu des 43 du Sentiero Italia. À priori, le risque principal, ce sont les clôtures mais je le rappelle, je suis d’un niveau top mondial dans ce domaine.
La gloire d’Armùngia est Emilio Lussu. Il fait parti des fondateurs en 1921 du PSA Parti d’Action Sarde. Il a occupé divers postes nationaux et en Sardaigne avec son mouvement pour une autonomie de la Sardaigne. Contrairement à la Corse, je n’ai vu aucune inscription réclamant l’indépendance de l’île (je n’ai pas vu, il est vrai beaucoup de lieux habités). Je n’ai pas vu non plus de panneaux officiellement ou officieusement bilingues. Emilio Lussu réclamait plus d’autonomie. Il s’est illustré dans l’armée italienne lors de la première guerre mondiale où il combattait au sein de la Brigade Sassari. Cette unité de Sardes est connue pour son engagement et son sacrifice (certainement comme les paysans français envoyés en première ligne). Il était dans un courant anti-fasciste, il a aidé les républicains espagnols pendant la guerre civile. Petite anecdote, Victor Emmanuel II, le roi à l’origine de l’unité italienne, portait comme titre officiel celui de roi de Sardaigne. L’île n’était que marginale et périphérique dans son royaume dont le centre était le Piémont mais on pourrait presque écrire que l’Italie n’est qu’une excroissance du Royaume de Sardaigne.

2 juin : Armùngia – Brucei

J’ai quitté Armùngia par la route et quand j’ai croisé le Sentiero Italia, j’ai jeté un coup d’œil. Il n’était pas pulito. Alors, avec un petit sourire et un air de revanche, je me suis dit : « Toi mon vieux, tu ne m’as pas eu cette fois » et j’ai continué mon chemin. J’ai une vieille et tumultueuse relation avec ce sentier. Il y a cinq ans, j’avais commencé avec plein de projets. Au début, c’est toujours comme cela : tout feu, tout flamme. Et puis, il y a eu les premières épines dans des ronciers en Calabre. Nous nous sommes quittés. Cette année, j’ai crû que tout pouvait repartir mais je crois que c’est bel et bien terminé. À peine laissé le Sentiero Italia, là où j’avais tracé mon parcours pour cette étape, je suis tombé sur un panneau indiquant Burcei : itinerario Sole Grane Terra. Ce sera mon idylle du jour. Il n’y a pas de maquis, ni de clôtures (ce n’est pas bon pour mon entrainement) et presque toute la journée, je marche sur des chemins. Le paysage est correct sans plus. Je ne passerai pas ma vie sur ce chemin mais pour une passade à la journée, cela fait l’affaire.
Sur mon parcours de 475 kilomètres en Sardaigne, entre Santa Teresa Gallura et Villasimius, j’ai traversé 11 villages en tout et pour tout en 16 jours de marche. C’est dire que j’apprécie ces étapes dans des lieux habités. Il n’y avait rien de spécial à voir dans la plupart d’entre eux. Peu de vieux monuments, pas de charme particulier avec des constructions hétéroclites mêlant vieux et nouveaux bâtiments et maisons abandonnées. La principale attraction était ces fresques murales souvent naïves que l’on trouve un peu partout au hasard des ruelles.
Mais c’est déjà un plaisir de prendre une bière dans un bar pendant que les clients (pas besoin d’écriture inclusive, seul le sexe masculin est présent) discutent en sarde. La journée, je ne vois personne. Et quand j’en rencontre, l’échange est succinct. Je ne veux pas faire de stéréotype. Mon expérience est limitée à quelques contacts. Je trouve qu’il y a une réserve, une pudeur chez ceux que j’ai rencontrés. On ne pose pas de question. À Armùngia, à Alà dei Sardi, un client m’a payé à boire. Mais à chaque fois, ils ont refusé que je le fasse à mon tour, ont peu discuté avec moi et sont partis rapidement. Pourtant, je sens aux regards des clients une curiosité. Hier exceptionnellement, un Sarde m’a posé des questions. Nous avons discuté et quand je suis parti, j’ai entendu les autres clients lui demander des informations. Il avait osé sortir de cette réserve. Au début, certains, rares, avaient pû me voir sur le journal régional de la RAI et osaient m’interpeller.
Marcello Fois écrit « Si tu demandes quelque chose à un habitant de la Barbagia, il te dira d’abord non. Ensuite, on discute et le chemin du non au oui est très périlleux« . C’est lui qui écrit aussi sur « la culture du silence« . Sur ma maigre expérience, le Sarde pourrait ressembler à un Corse, taciturne avec un abord un peu rude. L’autre jour, je marchais quand je vois un berger faisant sortir ses bêtes. Il me voit mais retourne à ses occupations. Ce n’est que quand je suis à 2 mètres et que je lui dit bonjour qu’il se retourne pour me répondre. Quand je lui ai demandé le chemin, il m’a montré avec son bras et dit « Par là jusqu’au crêtes » et s’est retourné vers ses bêtes. En Turquie, il aurait eu le temps de me demander d’où je venais, mon âge, si j’étais marié, si j’avais des enfants, si je trouvais le pays beau, ce que je pensais de Macron… Puis il aurait sifflé et tous les bergers du kilomètre à la ronde seraient sortis d’on ne sait où et avec chacun toute une série de questions. J’ai eu la même réaction quand j’ai arrêté une voiture pour demander où il y avait de l’eau. La réponse : « 200 mètres plus loin » et la voiture était déjà repartie.
Alors, je ne boude pas mon plaisir à Brucei, dernier village avant le terme de ma traversée de la Sardaigne. J’ai été superbement accueilli lors de ma première étape par Marta et Andrea. Je referme la parenthèse sarde par une bonne soirée à Brucei. Arrivé suffisamment tôt grâce à mon itinéraire de substitution, je suis allé directement au bar. Comme à Armùngia et à Alà dei Sardi, un client me paye un coup. Je me renseigne sur les possibilités d’hébergement. D’après mes recherches, il n’y a rien. Rapidement, l’information circule. Parallèlement Jean-Luc de l’agence d’éco-tourisme me communique le nom d’Efisio Lecca. Des clients se mettent à sa recherche. Ils continuent chacun à leur tour à me payer à boire en attendant. Efisio arrivé, il me propose de dormir dans un chalet en forme de pinnettu qu’il a construit à 5 kilomètres du village sur le sentier. Le site est superbe dominant le golfe de Cagliari et face aux montagnes de Sette Fratelli que je vais traverser demain. On mange et boit un peu. À la retraite, il était carabinier sur le continent pendant les années de plomb (les années soixante-dix quand l’Italie était frappé par le terrorisme des Brigades Rouges). Il a été ensuite en poste en Sardaigne alors que sévissait le brigantisme avec kidnapping.

Mon pinnettu pour la nuit

Il me ramène ensuite à Brucei pour que je fasse les 5 kilomètres à pied cette fois. Pas question de tricher et de rogner ma traversée de la Sardaigne qui semble se conclure en beauté.

3 juin : Brucei – Villasimius

J’ai droit à une autre Sardaigne aujourd’hui. Dans les montagnes de Sette Fratelli, je marche ce matin sur des sentiers très bien balisés. C’est une des rares journées où je peux m’orienter sans consulter les cartes. Je suis en forêt, à l’ombre, au milieu de formations rocheuses granitiques. Il y a sept cimes, d’où le nom.

Le parc de Sette Fratelli

J’ai aussi presque froid. Je craignais cette fin de parcours et finalement, j’ai de la chance, la température est idéale pour marcher. Il y a aussi du vent. Cela pourrait banal d’écrire cela en Sardaigne mais j’ai rarement eu beaucoup d’air, à peine des petites brises. Pourtant, c’est un pays de vent. Le libeccio, du sud ouest qui amène chaleur et sable du Sahara, le mistral (maestrale) du nord, vent grec, sirocco, tramontane… dans un roman sarde le vent est un personnage à part entière. « Le vent qui trois jours durant, fit rage autour de nous, était aussi fort qu’un typhon. Il ne se calmait que la nuit, comme fatigué par sa fureur insensée. Puis il reprenait, avec plus de force encore, son œuvre désespérée. Ce vent angoissé semblait pleurer, hurler sa terrible douleur ; il était comme chargé d’une folie de vengeance envers les choses qu’il essayait de détruire et qu’il détruisait réellement » (« Le pays sous le vent » de Grazia Deledda). Enfin, je termine la journée à Villasimius, une station balnéaire sur la côte sud. Les estivants se promènent. Il y a des bars avec de la musique branchée, des boutiques pour touristes. Après 15 jours dans des petits villages très sardes, j’ai changé d’ambiance. Je sais m’adapter. Installé tranquille à un bar, j’observe l’animation dans la rue. C’est déjà un peu les vacances.

4 juin : Villasimius – Capo Carbonara (Aller retour)

Les vacances, cela commence par un petit déjeuner à une heure si tardive (8 heures) que cela faisait déjà 3 heures que je vaquais à mes occupations. Inutile de se presser, il y a 7 kilomètres jusqu’au Cap Carbonara, 14 en aller retour sur terrain presque plat. Après les 70 faits sur les deux derniers jours et dans du relief, je pense pouvoir y arriver. Je me retrouve rapidement sur la plage presque déserte encore à cette heure. La mer est agitée, le vent souffle, le drapeau est rouge. Il me reste à rejoindre la pointe sud.

Direction le Cap Carbonara

À quelques mètres du cap, le sentier s’achève. Il y a du maquis. Je n’irai pas plus loin. Je peux maintenant dire : « J’ai fait la Sardaigne ». J’ai eu des marches difficiles ces dernières années. Des passages délicats dans les Carpates ou les Balkans, la descente du col du Tashi Lapsa sur le glacier en s’enfonçant dans la neige, l’Appalachian Trail où le mental est mis à rude épreuve, l’Italie du Sud où tu te demandes ce que tu fais dans ces ronciers mais maintenant, j’ai rajouté à toutes ces expériences la Sardaigne. De longues, trop longues étapes, des journées très solitaires, peu de villages, le manque d’eau… cela a été difficile et pourtant j’ai fait de belles rencontres et pourtant quand je regarde mes photos, je me dis « Ah qu’elle était belle la Sardaigne ! ». Les passages dans le maquis pigmenteront mon récit. Tous les efforts, la sueur, le sang seront oubliés. Il restera de belles images, de bons moments.
Le corps a maintenant besoin d’un peu de repos. La petite étape du jour, le passage à Cagliari qui me permettra de gérer quelques soucis de matériel, une petite croisière vers Naples puis le transfert vers Isernia dans le Molise vont me permettre de récupérer. Presque 4 jours de repos avant de reprendre mardi et changer d’ambiance avec l’Appenin Central. « Abruzzo forte et gentile« , (Les Abruzzes, fortes et accueillantes), c’est le slogan de cette région qui reprend les mots de Primo Levi. Fortes, j’espère que le programme ne sera pas trop relevé après les 15 rudes étapes sardes. Accueillantes, je pense avoir plus l’occasion de traverser des villages pour goûter aux plaisirs de la vie italienne.
Mes inquiétudes peuvent paraître curieuses alors que j’ai l’impression d’être déjà au cœur de l’été : le temps ne sera-t-il pas trop pluvieux ? N’est-ce pas trop tôt dans la saison ? Ne reste-t-il pas encore trop de neige dans les Abruzzes?

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2 – Apennin Central

8 juin : Isernia – Masseria Monte Pizzi

Je reprends ma marche dans la région du Molise, à Isernia, petite ville de 20000 habitants et capitale de la plus petite des provinces italiennes (l’équivalent de nos départements). Il y a cinq ans, mi-mai, j’étais déjà passé ici. Il était trop tôt pour passer par la partie la plus élevée des Apennins. J’avais alors commencé à bifurquer légèrement vers l’ouest pour m’éloigner des montagnes.
Quand l’écrivain italien Paolo Rumiz entame, au volant de sa Topolino (Fiat 500), son parcours de la Ligurie jusqu’à la Calabre, il écrit : « Les Alpes ne sont que la corniche extérieure de l’Italie. Les Apennins en sont l’âme, l’estomac, la colonne vertébrale. » (Paolo Rumiz – La légende des montagnes qui naviguent).  Et pourtant cette zone de montagnes est à l’écart des circuits touristiques même pour les italiens. Un habitant lui dit « Ton voyage t’ouvrira la porte d’un monde oublié et méconnu. Tu trouveras l’âme d’un pays malheureux, aimé de tous, sauf des Italiens. » Dans les guides touristiques français, cette zone est carrément une zone blanche. Les sites décrits s’arrêtent là où le relief s’élève. Pourtant en préparant le tracé et en voyant certaines photos, la région a l’air très belle. Si le le temps veut bien être de la partie, je pense pouvoir me régaler les prochains jours.

Le vert Molise

Le charme des longues marches est de passer lentement d’un environnement à un autre, de changer en douceur de paysage, de culture, d’histoire. Là, j’ai un peu l’impression d’avoir été télétransporté. Le changement est brutal. Ce matin, je me réveille face à des montagnes enneigées. On dit souvent que l’herbe est plus verte ailleurs. Je peux néanmoins confirmer que l’herbe est plus verte dans le Molise qu’en Sardaigne. Elle est même gorgée d’humidité. Non seulement, je me suis télétransporté dans l’espace mais aussi dans le temps. J’ai reculé de quelques mois et suis passé du cœur de l’été au printemps. C’est étonnant comme tout est différent. Je croise même deux jeunes avec des sacs à dos et des bâtons de marche. Ils font de la randonnée, 4 jours sur le Sentiero Italia ! Eh oui, j’ai quand même retrouvé une vieille connaissance. Je suis à nouveau ce chemin mais avec beaucoup de libertés. À quoi bon être fidèle quand on a été trompé ?
Je suis à Carovilli à midi. Après le pique-nique, je peux même profiter d’un petit café. C’est aussi quelque chose de nouveau, j’aurai des villages en cours de journée les prochains jours. Par contre, je dois être plus vigilant sur les conditions météorologiques. Elles sont instables cette semaine et j’aborde une région de montagnes. Je suis parti tôt d’Isernia pour éviter la pluie prévue dans l’après midi. J’ai aussi prévu une étape plus raisonnable d’une vingtaine de kilomètres. Le tonnerre gronde et les premières gouttes tombent quand j’arrive à la Masseria Monte Pizzi. C’est ensuite une bonne pluie qui s’abat sur la montagne. Il fait frais. C’est presque un temps de Toussaint. Au chaud dans ma chambre, c’est plus facile à supporter. J’ai eu une belle journée de reprise. Ce n’est pas non plus désagréable de faire une étape plus courte, plus raisonnable. Après mon rythme sarde trop soutenu, j’en profite.

9 juin : Masseria Monte Pizzi – Rifugio Piazza del Re

« E vanno pel tratturo antico al piano,
quasi per un erbal fiume silente,
su le vestigia degli antichi padri
« .
Gabriele D’Annunzio – I pastori

« Et ils vont vers la plaine sur d’antiques drailles
Tel un fleuve végétal et silencieux
Sur les traces de leurs ancêtres.
 »

Un fleuve végétal et silencieux, les mots de Gabriele D’Annunzio se prêtent bien au chemin ce matin envahi par les herbes hautes, vert et gorgé d’eau par la pluie de la veille. C’est par le tratturo Foggia-Celano que je quitte la masseria. Les tratturi sont les anciens chemins de transhumance empruntés probablement dès la préhistoire et dont on trouve des témoignages écrits à l’époque romaine. Drailles dans le Midi de la France, cañadas en Espagne, tratturi ici, ces chemins sont enracinés dans l’histoire du pastoralisme des pays méditerranéens. Celui que je suis permettait d’amener les troupeaux des plaines de la Pouille aux montagnes des Abruzzes.
Les pieds bien trempés par ce fleuve végétal, je m’accorde une bonne pause à San Pietro Avellana. J’en profite pour me sécher et enlever les tiques qui ont profité de ces herbes hautes pour trouver asile sur mes jambes. San Pietro Avellana est ma dernière localité du Molise. Les régions italiennes ont une identité plus forte qu’en France. Historiquement, l’unité italienne est récente et constitutionnellement, le pays est moins centralisé que la France. Le cas du Molise est un peu particulier. La région a été la dernière créée suite à une scission avec les Abruzzes en 1963 et c’est la plus petite après le Val d’Aoste. En Italie, c’est certainement la région la moins connue, mal identifiée. Il n’y a pas de grandes villes, de sites majeurs. À l’étranger, le Molise n’existe pas. C’est d’ailleurs cette formule qui est souvent employée pour la région « Molise non esiste? » et en rajoutant « mais il résiste ». 

Pietransieri, 1er village des Abruzzes

À Pietransieri, je suis dans les Abruzzes. Ici, le 21 novembre 1943, les allemands ont commis un massacre épouvantable. 128 habitants dont 34 enfants de moins de 10 ans ont été assassinés. Le motif qui a conduit à cette tragédie est inexpliqué. Le village se situait sur la ligne de défense Gustav sensée bloquer l’avancée alliée vers le nord. Les allemands avaient prévu d’évacuer les habitants du village et de le détruire. La visite du monument aux martyrs est émouvante avec le nom et l’âge des victimes.
La bataille de Monte Cassino va permettre aux alliés de briser cette ligne et le lent repli de l’armée allemande vers le nord va être un chemin de sang. Pietransieri est loin d’être un cas isolé. Des massacres vont être commis dans de nombreux villages italiens : Stia (137 civils dont 45 femmes et enfants), Civitella (212 hommes, femmes et enfants), Bucine (60 victimes), Fucecchio (174 victimes), Sant’Anna di Stazzema (560 victimes essentiellement femmes, enfants et personnes âgées), Marzabotto (770 victimes dont 250 enfants, 142 personnes de plus de 60 ans, 316 femmes), les fosses Ardéatines à Rome (335 personnes).
Le général Kesselring, commandant des forces allemandes en Italie a été ensuite jugé et condamné à mort pour crimes de guerre. Sa peine commuée en prison à perpétuité, il a été finalement libéré plus tard pour raisons de santé. À un journaliste italien, il a qualifié le massacre de Marzarotto (770 victimes dont 250 enfants, 142 personnes de plus de 60 ans, 316 femmes) d’opération militaire normale. Il aurait aussi déclaré que les italiens construiraient un monument en son honneur pour avoir préservé des sites historiques. Après avoir visité le monument de Pietransieri, après avoir vu la liste des villages martyrs, une tel cynisme fait froid dans le dos. En réponse, Piero Calamandrei à écrit cet épigraphe sur une stèle à Cuneo. Il trouve des mots très forts dans ce texte ci-dessous en italien (et avec une vidéo) et une traduction française.
Je termine la journée dans un endroit comme je les aime : un beau petit refuge, en bon état, non gardé isolé dans la montagne à 1550 mètres d’altitude avec une fontaine à côté.

Lo avrai
camerata Kesselring
il monumento che pretendi da noi italiani
ma con che pietra si costruirà
a deciderlo tocca a noi.

Non coi sassi affumicati
dei borghi inermi straziati dal tuo sterminio
non colla terra dei cimiteri
dove i nostri compagni giovinetti
riposano in serenità
non colla neve inviolata delle montagne
che per due inverni ti sfidarono
non colla primavera di queste valli
che ti videro fuggire.

Ma soltanto col silenzio del torturati
più duro d’ogni macigno
soltanto con la roccia di questo patto
giurato fra uomini liberi
che volontari si adunarono
per dignità e non per odio
decisi a riscattare
la vergogna e il terrore del mondo.

Su queste strade se vorrai tornare
ai nostri posti ci ritroverai
morti e vivi collo stesso impegno
popolo serrato intorno al monumento
che si chiama
ora e sempre
RESISTENZA

Tu l’auras
Camarade Kesselring
le monument que tu exiges de nous, italiens
mais avec quelles pierres le construire
c’est à nous de le décider.

Pas avec les pierres enfumées
des villages sans défense que tu as ravagés
pas avec la terre des cimetières
où nos jeunes compagnons
reposent en paix
pas avec la neige vierge de nos montagnes
où durant deux hivers ils te défièrent
pas avec le printemps de ces vallées
qui te vit fuir.

Mais seulement avec le silence des torturés
plus dur que tout rocher
seulement avec la pierre de ce serment
juré entre des hommes libres
qui choisirent de s’unir
par dignité et non par haine
décidés à racheter
la honte et la terreur du monde.

Si tu voulais un jour revenir sur ces routes
tu nous trouverais à nos postes
morts et vivants avec le même engagement
peuple réuni autour du monument
qui s’appelle
aujourd’hui et pour toujours
RÉSISTANCE

10 juin : Rifugio Piazza del Re – Pacentro

Je traverse le premier altopiano caractéristique des Abruzzes. L’espace est parfaitement plat. C’est surprenant, on a l’impression que c’est l’homme qui s’est attaché à niveler cet espace entouré de reliefs, de sommets dont certains sont encore enneigés. Je suis dans le parc national de la Majella et presque toutes les conditions sont réunies pour une bonne marche. Cela fait 3 semaines que je suis parti de Santa Teresa Gallura et le corps est entraîné. Je commence à prendre du plaisir dans les longues montées.
Je marche en plus sur de beaux sentiers en forêt, en crête avec de belles vues. Le balisage est excellent et le chemin est très bien entretenu (j’ai envie de rajouter, bien que ce soit le Sentiero Italia…).

Temps instable sur les crêtes

Il n’y a que les conditions météorologiques instables, qui demandent de la vigilance. Je suis en montagne et le temps peut vite changer. Pour le moment, je m’en sors pas mal. Avant hier, j’ai terminé l’étape avant l’orage. Hier il a tonné mais je suis resté au sec. Aujourd’hui était plus délicat à gérer avec un passage en altitude. Je suis monté à mon premier 2000, le mont Porrara à 2137 mètres d’altitude. J’avais ensuite tout un passage en crête. Le tonnerre a commencé à se faire entendre quand j’étais sur cette partie. J’ai cru un moment que j’allais y échapper. Finalement, les premiers grêlons sont tombés alors qu’il ne me restait plus que 40 minutes jusqu’à la station de ski de Campo Di Giove et le violent orage a vraiment éclaté quand j’étais arrivé. En voyant les sommets blanchis par la grêle, je me suis dit que j’avais finalement de la chance. À priori, j’ai encore deux journées instables avant d’avoir un temps plus calme.
L’orage passé, la fin de la journée a été une agréable marche sur un bon sentier au milieu de l’odeur des genêts en fleur jusqu’au joli village de Pacentro.

11 juin : Pacentro – Popoli

Je m’élève au dessus de Pacentro. Le village avec son château et ses maisons s’étend le long de la colline. En bas, dans la plaine, la ville de Sulmona, patrie d’Ovide, en face de moi des montagnes. J’ai 1400 mètres de dénivelé en continu depuis le village jusqu’au mont Morrone à 2061 mètres d’altitude. Il faut que je m’y habitue. Cela va être mon lot presque quotidien pour les trois mois qui viennent.
Arrivé sur les hauteurs, je suis presque surpris de voir du monde tant mes journées dans les montagnes sont solitaires. C’est la saison de la cueillette de l’orapi, un épinard sauvage des montagnes. Il pousse au-dessus de 2000 mètres d’altitude et en particulier ici. Il est très recherché et réputé pour sa saveur et ses bienfaits. C’est l’or des Abruzzes. Giuseppe, un cueilleur m’explique qu’il se vend 12€ le kilo auprès des restaurateurs de la région.
Giuseppe me demande aussi si je ne suis pas inquiet seul dans les montagnes avec ours et loups. L’autre jour, une dame qui jardinait m’avait posé la même question en parlant des loups et des sangliers. Les sangliers, cela ne manque pas et ce sont les animaux sauvages que j’aurais tendance à craindre le plus. Après le mont Morrone, j’ai surpris une harde d’une vingtaine de bêtes. À mon arrivée, ils se sont enfuis dans tous les sens et j’ai bien cru qu’un allait me foncer dessus.
Les ours ne sont pas très nombreux, une quarantaine dans les Abruzzes. J’ai presque l’habitude d’en voir lors de mes longues marches mais je ne pense pas que cela sera le cas en Italie.
Les loups sont beaucoup plus nombreux. La population lupine des Apennins est estimée à environ 1500 bêtes dont une moitié dans les Abruzzes. Est-ce que c’était un loup que j’ai vu l’autre jour dans la forêt ? Cette question me taraude l’esprit. C’est peu probable mais quand je regarde sur internet des photos du loup des Apennins, cela ressemble à l’animal que j’ai vu. C’était un canidé, c’est sûr et il a eu un comportement de bête sauvage. À peine m’a-t-il aperçu, il s’est enfui sans bruit. Il n’a pas eu l’attitude d’un chien même si c’en était probablement un sauvage. C’était une rencontre étrange. L’Italie et le loup, c’est une longue histoire et pas seulement avec Romulus et Rémus. Ils n’ont jamais disparu des Abruzzes et de là ils ont colonisé tous les Apennins avant d’arriver en France. Le loup est aussi présent dans plusieurs expressions en italien. Comme en France, on peut avoir une faim de loup, mais ici, s’il fait mauvais, il ne fait pas un temps de chien mais « fa un tempo da lupi« . Il y a surtout cette expression très utilisée de « In bocca al lupo » (Dans la gueule du loup). C’est l’équivalent de notre « Merde » à laquelle on ne répond pas « Merci » mais « Crepi il lupo » (Qu’il crève le loup). Les chasseurs seraient à l’origine de cette antiphrase pour se porter chance.

Faune sauvage inoffensive

Les chamois que je vois sur les crêtes étaient eux inoffensifs.
Du mont Morrone à Popoli, j’ai ensuite une longue descente. Je perds presque 2000 mètres d’altitude. Popoli est sur une voie de passage importante vers l’Adriatique. La Via Tiburtina Valeria passait par là à l’époque romaine.

12 juin : Popoli – Castelvecchio Calvisio

J’avais presque oublié que l’Euro de football commençait hier soir et qui plus est avec Italie-Turquie en match inaugural. Et ici, la nazionale, c’est quelque chose de sérieux. Les tenues azzurri sont de sortie et le drapeau tricolore s’affiche ça et là. À 21 heures, les tifosi du bar à côté entonnent à pleine voix le Fratelli d’Italia. Dans ma chambre, je suis déjà sur le point de m’endormir. L’étape d’hier a été longue (31km, 1760 mètres de dénivelé). Je sens la fatigue. Quelques cris de protestation pour un penalty non sifflé me réveilleront durant la première mi-temps mais je n’ai pas entendu de manifestations de joie lors des buts italiens. Il y en a certainement eu mais je devais dormir profondément.
La géologie des Apennins est particulière. La chaîne n’est pas régulière avec une ligne de crête continue comme dans les Pyrénées. La montagne est traversée par des vallées comme celle du fleuve Pescara qui passe à Popoli. Il y a aussi deux lignes de massifs à peu près parallèles. À l’ouest la chaîne que j’avais effleurée il y a cinq ans et qui semble être encore bien enneigée et celle que je suis plus à l’est. Il y reste moins de neige. Est-elle mieux protégée des dépressions venant de l’ouest? Je me méfie quand même car j’ai devant moi le Gran Sasso, le massif le plus haut des Apennins avec le Corno Grande à 2912 mètres d’altitude. Il est pratiquement toujours dans les nuages et je ne me rends pas bien compte de son état. Entre les deux, je traverse une zone calcaire avec donc peu d’eau et une végétation méditerranéenne. Cela pourrait ressembler à toute zone de l’arrière pays provençal sauf que j’ai des montagnes à droite et à gauche et pour compléter le tableau deux plaines verdoyantes de chaque côté à mes pieds.
Pour cette journée de transition entre les hauteurs, j’ai deux villages à traverser. C’est rare alors je m’accorde quelques petits plaisirs. Après la dure journée de la veille (en plus sans point d’eau sur le parcours), il n’y a pas de mal à se faire du bien. J’arrive à Collepietro à la bonne heure pour mon petit espresso avec son cornetto et je suis à Capestrano pour mon pique-nique. La camionnette du fruttivendolo est encore là. Les abricots sont beaux, peut-être gorgés de pesticides de l’agriculture intensive des plaines de Campanie, mais tant pis, ils sont bons. Avant de poursuivre, je poursuis ma journée de vacances par une visite du château. Il y a une copie du guerrier de Capestrano qui a rendu célèbre le village. Cette copie est de piètre qualité mais donne une idée de cette superbe statue italique du VIè siècle av.J.-C. donc pré-romaine. Elle a été découverte dans le village en 1934 et l’original est au musée de Chieti.

Capestrano

Après un nouveau café en terrasse, il est temps de terminer la journée. Il me reste tout de même 11 kilomètres et 680 mètres de dénivelé et l’après midi, ce n’est pas ce que je préfère. Heureusement, les nuages cachent souvent les nuages et Castelvecchio Calvisio est quand même à plus de 1000 mètres d’altitude. Le centre est un lacis de ruelles étroites, arches sous les maisons. Malheureusement, beaucoup de bâtiments sont étayés suite au tremblement de terre de L’Aquila en 2009. C’est impressionnant de se promener dans ce centre historique déserté par la population. Un habitant me dit que ce n’est pas tant le tremblement de terre qui a fait des dégâts mais la suite avec les études des techniciens qui ont mis en péril les bâtiments et l’incurie pour réhabiliter. Douze ans après, peu de travaux ont avancé. Le risque sismique est élevé dans la région. Les Apennins sont des montagnes jeunes, plus jeunes que les Alpes et ils continuent de bouger.

13 juin : Castelvecchio Calvisio – Campo Imperatore

J’avais écrit en introduction au sujet des Abruzzes : « Cette région a l’air superbe encore pas trop fréquentée. Si les conditions sont bonnes, je devrais me régaler ». Je peux confirmer : je me régale. Les paysages sont magnifiques. Je traverse de beaux villages. Les sentiers sont bons et les conditions météorologiques ne me perturbent pas et sont maintenant plus stables. J’avais coché l’étape du jour comme potentiellement belle. Elle a été superbe. Ce matin, c’est parti sur de bonnes bases avec de belles vues sur le vieux village de Castelvecchio Calvisio avec les montagnes en arrière plan. Je suis passé ensuite par Calascio avec son château et des vues superbes sur l’altopiano de Campo Imperatore et le Corno Grande, point culminant des Apennins à 2912 mètres d’altitude.
En milieu de matinée, j’étais dans le village médiéval de Santo Stefano di Sessanio. Il est souvent cité comme exemple de revitalisation dans cette Italia vuota, l’équivalent de la diagonale du vide en France ou de l’España vacía avec des régions qui se désertifient, des villages qui se dépeuplent. Santo Stefano di Sessanio s’est appuyé sur le tourisme avec un hôtel diffus qui a permis de rénover les vieilles maisons du centre historique et de mettre en avant les produits locaux avec notamment la réputée lentille (un peu l’équivalent de notre lentille du Puy). Le village est touristique et c’est un plaisir de se promener dans ses petites ruelles malgré les nombreux travaux suite au tremblement de terre.
J’ai poursuivi par le magnifique altopiano de Campo Imperatore. Un endroit spectaculaire à près de 1800 mètres d’altitude avec le massif du Sasso Grande qui barre l’horizon. On le surnomme parfois le petit Tibet pour ce contraste entre haut plateau et sommets. C’est vrai que comme au Tibet, il y a cet espace, cet horizon, cette lumière. Je ne suis pas sûr que les photos puissent rendre la beauté des paysages où j’ai marché aujourd’hui. La lumière était un peu pâle et aplanissait les contrastes.

Le Corno Grande

Je termine la journée à Campo Imperatore. L’endroit est célèbre comme lieu de détention et de la rocambolesque évasion de Mussolini. En 1943 après la chute de son régime, c’est au deuxième étage, dans la chambre 220 de l’hôtel Campo Imperatore que Benito Mussolini a été emprisonné. Hitler pense que son allié peut reprendre la main en Italie et lance une opération pour le libérer. Des avions réussissent à atterrir sur le court espace à côté de l’hôtel. Le décollage est plus périlleux. Avec le Duce à bord, l’avion manque de s’écraser. Le pilote réussit in extremis à rétablir la situation. Mussolini retrouve Hitler en Allemagne qui lui ordonne de rétablir un régime fasciste en Italie. Sur une petite partie au nord du pays, et entièrement sous la coupe des Allemands, une république sociale italienne est fondée, la République de Salò. Deux ans plus tard, capturé par les partisans italiens, le dictateur est jugé, condamné à mort et fusillé. Son corps et celui de sa compagne sont exposés sur une place de Milan, pendus par les pieds. La fin des Ceausescu semble à côté très policée.
Je ne dormirai pas dans la chambre de Mussolini. L’hôtel est fermé. L’autre hôtel à côté n’ouvre que la semaine prochaine. Ce soir, ce sera nuit sous la tente à 2120 mètres d’altitude.


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3 – Apennin Septentrional

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4 – Via Alpina

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5 – Alpes du Sud

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